• Vu de Belgique : comment Sarkozy ose-t-il ?

    A 45 jours du premier tour de l’élection présidentielle française, le président-candidat est au plus mal dans les sondages. Son pays est, lui, au plus mal tout court. Explications avec un extrait du livre de Peter Mertens sur le sujet.

    Une des clés de la victoire du président a été, en 2007, de s’approprier des thématiques historiquement de gauche. Parmi celles-ci, la valeur « travail ». Son slogan « travailler plus pour gagner plus » peut faire sourire aujourd’hui tant il apparaît en décalage avec la réalité. Fin 2011, l’Humanité écrivait : « Le candidat du “travailler plus pour gagner plus” est devenu le président du chômage de masse. “En cinq ans, nous pourrions atteindre le plein-emploi, c’est-à-dire un chômage inférieur à 5 % et un emploi stable à temps complet pour tous”, promettait le candidat Nicolas Sarkozy dans son programme d’avant-crise en 2007. Aujourd’hui, le président de la république est bien loin du compte, détenant même le sinistre record de la hausse la plus brutale du taux de chômage depuis quelques décennies. » En cinq ans, le règne Sarkozy a produit un million de demandeurs d’emploi supplémentaires.
        Mais, outre le travail, Nicolas Sarkozy a rejoint les idéologues de droite les plus réactionnaires en s’attaquant à deux autres combats de la gauche : Mai 68 et la Résistance. Il a voulu détruire le premier et s’approprier le second. La preuve avec ces deux passages du chapitre que Peter Mertens a consacrés à ce sujet dans son livre « Comment osent-ils ? ».

    Le bien, le mal et Mai 68

    Dans sa croisade morale, Sarkozy n’hésite pas à s’en prendre à Mai 68. Au Palais des sports de Bercy, comble en cette fin avril 2007, Sarkozy décoche ses flèches : « Dans cette élection, il s’agit de savoir si l’héritage de Mai 68 doit être perpétué ou s’il doit être liquidé une bonne fois pour toutes. Je veux tourner la page de Mai 68. » Il ne s’interdit rien, Sarkozy.
        « La morale, après Mai 68, on ne pouvait plus en parler, poursuit-il. Mai 68 nous avait imposé le relativisme intellectuel et moral. Ses héritiers avaient imposé l’idée que tout se valait, qu’il n’y avait aucune différence entre le bien et le mal, entre le vrai et le faux, entre le beau et le laid, explique le petit Nicolas. Ils avaient cherché à faire croire qu’il ne pouvait exister aucune hiérarchie de valeurs, proclamé que tout était permis, que l’autorité c’était fini, que la politesse c’était fini, que le respect c’était fini, qu’il n’y avait plus rien de grand, plus rien de sacré, plus rien d’admirable, plus de règle, plus de norme, plus d’interdit. » On retrouve ici chez Sarkozy l’horreur d’Edmund Burke1 face à la Révolution française.
        Pourtant, selon des enquêtes d’opinion, plus de trois quarts des Français sont convaincus que Mai 68 a constitué une période de progrès social pour la France. Avant tout pour l’égalité homme-femme, la protection sociale, les droits syndicaux et les relations familiales qui ont progressé grâce à ces événements2. « Liquider l’héritage de Mai 68 une bonne fois pour toutes », comme le propose Sarko, signifie une régression sur tous ces terrains.
        Car dans la France de Mai 68, dix millions d’ouvriers se sont mis en grève et se sont rangés du côté des étudiants contestataires. Le mouvement a engendré le compromis de Grenelle, avec une augmentation de salaire de 10 %, la revalorisation du Smic (le salaire minimum en France), la réduction du temps de travail (la semaine de 44 heures) et la reconnaissance des droits syndicaux dans les entreprises. Le droit à l’avortement est accordé quelques années plus tard. Une nouvelle pédagogie est programmée dans les écoles, celle d’une participation active en lieu et place de l’écoute passive. Des conseils d’élèves et des conseils de parents voient le jour.
        Oui, Sarkozy connaît la différence entre le beau et le laid, lui, le président des riches, l’ami de Didier Reynders, l’homme qui parle à l’oreille des riches (pour reprendre le titre de l’ouvrage de Marco Van Hees). Mais il a d’autres amis que notre Didier.
        Le milliardaire du parfum Bernard Arnault qui, voici quelques années déjà, avait choisi le jeune Sarkozy comme avocat, est un ami intime de longue date. Selon le magazine financier Forbes, Arnault est, par sa fortune personnelle de 41 milliards de dollars, l’homme le plus riche d’Europe, et le troisième homme le plus riche du monde. Il est le fondateur et le PDG de LVMH (Louis Vuitton Moët Hennessy), une multinationale de luxe qui comprend, entre autres, Louis Vuitton, Christian Dior et Fendi. C’est à cet homme le plus parfumé au monde que monsieur Sarkozy a demandé de bien vouloir être témoin à son mariage en 1996.
        Lors de la naissance du fils de Sarkozy, le petit Louis, c’est Martin Bouygues qui est le parrain. Bouygues est le propriétaire de TF1, la chaîne de télévision à l’audience la plus élevée en Europe. Cet homme est le grand patron du groupe Bouygues, actif dans le secteur du béton, la construction de ponts et chaussées, les médias et la téléphonie mobile. Sa fortune se chiffre à plus de deux milliards d’euros.
        Oui, Sarkozy sait faire la différence entre le vrai et le faux. S’il part en vacances, Sarko peut utiliser le jet privé, un Falcon 900 EX, du fort controversé Vincent Bolloré. Cet avion peut l’amener à Malte, où il a tout le loisir de se reposer à bord du La Aloma, le yacht de luxe de soixante mètres de long de son ami Vincent. Ce richissime industriel est le président du groupe financier qui porte son nom, le Groupe Bolloré. Le consortium est actif dans le secteur logistique, dans les transports, dans l’énergie, dans les plastiques, mais également dans la communication et les médias. Bolloré « pèse » environ trois milliards d’euros.
        Et Sarkozy n’ignore pas non plus ce qu’est le bien et ce qu’est le mal. Alors que je rendais visite à des amis à Orange, en août 2011, j’ai pu, toute une journée, entendre les Mirage 2000 chargés de leurs bombes survoler la ville. « Ils partent d’ici tous les jours pour bombarder la Lybie », précise un de mes amis. Les bombardiers Mirage de Dassault ont aussi pilonné l’Irak en octobre 1990, et l’Afghanistan en 2001. La guerre, c’est du « big business » pour l’entreprise Dassault. Le patron de ce consortium de guerre est Serge Dassault, l’homme de six milliards et, oui… un grand ami de Sarkozy. Serge Dassault est aussi propriétaire du Figaro. Les trois groupes de presse les plus importants en France sont d’ailleurs aux mains de patrons industriels : Dassault, Lagardère et Ouest-France Group. C’est évident, Sarkozy sait choisir ses amis.
        Ce 6 mai 2007, Sarkozy fête sa victoire aux élections. Tout le monde est présent au Fouquet’s, au coin des Champs-Élysées et de l’avenue George V. Il y a invité ses meilleurs amis. Les patrons de Dassault, Dior, Bouygues, du Groupe Bolloré. Ce ne sont pas des multimillionnaires. Ce sont tous des multimilliardaires. Et, d’ailleurs, qui d’autre passe tout à fait par hasard ? Notre propre milliardaire, Albert Frère, qui débarque de son jet privé en provenance de Marrakech pour venir féliciter le nouveau président. La liste est trop longue pour l’énumérer ici mais, ce soir-là, presque toute l’oligarchie française est présente, celle de la politique, celle du monde des affaires, celle du monde bancaire, celle du monde des médias et, enfin, une partie du monde des arts et de la culture.
        Pendant les mois qui suivent, ils sont bien servis. D’abord de façon symbolique, avec une généreuse cascade d’attributions de la Légion d’honneur. Ensuite, plus concrètement et tout aussi abondamment, avec de nouveaux privilèges fiscaux pour les plus riches. Enfin, de façon particulièrement opérationnelle, avec des nominations stratégiques aux postes-clés de plusieurs cabinets et entreprises publiques. Comme on dit en France, « les petits cadeaux font les grands amis ». Ce sont ces nouvelles normes et valeurs qui doivent donc répondre à ce qu’a enfanté Mai 68.
        La voilà, la nouvelle morale, le respect, le sacré pour lesquels Sarkozy et ses amis entrent en guerre, et ce n’est rien d’autre que la morale du capitalisme même. La morale des hommes d’affaires, des géants du parfum, des fabricants d’armes, des grands propriétaires, des officiers supérieurs, des magnats du béton, des directeurs de presse, des papes de la mode et de certains politiciens, qui sont tous venus au Fouquet’s honorer monsieur Sarkozy comme leur président. La morale des milliardaires, tous liés par des liens de famille, par leurs enfants parrainés, par les réseaux, par l’idéologie et – surtout – par leurs intérêts.

    De la Résistance et des acquis sociaux de 1945

    Sarkozy a également voulu se draper dans le manteau de la Résistance. Le 14 janvier 2007, il évoque ainsi la mémoire de Guy Môquet, le plus jeune résistant exécuté en 1941, à l’âge de 17 ans. Il y revient à plusieurs reprises dans ses discours de campagne.

    Le jour de son investiture en mai 2007, après avoir fait lire la dernière lettre de Guy Môquet par une lycéenne, le nouveau président annonce qu’il la fera lire dans tous les lycées du pays, en début d’année scolaire : « Un jeune homme de 17 ans qui donne sa vie à la France, c’est un exemple non pas tant du passé que pour l’avenir. »
        Son but n’est pas de revaloriser la Résistance, son programme est au contraire de la détourner et d’en faire une ode au nationalisme français. Sarkozy fait lire les derniers mots de Guy Môquet, mais ne fait pas lire cet autre poème de ce jeune communiste qui dénonçait ceux qui collaboraient avec l’occupant au sommet de l’État de Vichy :
    « Les traîtres de notre pays
    Ces agents du capitalisme
    Nous les chasserons hors d’ici
    Pour instaurer le socialisme »
        Sarkozy a, lui, un tout autre programme. À l’opposé, même, de celui de la Résistance. Ainsi, le 1er janvier 2010, le président Sarkozy fait officier de la Légion d’honneur Denis Kessler, ainsi qu’une pléthore d’autres patrons. Kessler, qui, en son temps, a travaillé en tant qu’assistant avec le social-démocrate Dominique Strauss-Kahn, est une icône de l’industrie française. Entre 1998 et 2002, Kessler était le numéro deux de l’organisation des patrons français, le Medef (Mouvement des entreprises de France). Après la victoire des élections de Sarkozy en 2007, il aidera le président à préciser les orientations de ses réformes. Pour lui, il ne s’agit plus seulement de jeter Mai 68 au feu, mais aussi tous les progrès sociaux acquis depuis la Seconde Guerre mondiale. Dans son fameux pamphlet Adieu 1945, raccrochons notre pays au monde, Kessler note ainsi : « Le modèle social français est le pur produit du Conseil national de la Résistance. Un compromis entre gaullistes et communistes3. » Et Kessler de développer : « Ce compromis, forgé lors d’une période brûlante et particulière de notre histoire contemporaine (où les chars russes étaient à deux étapes du Tour de France, comme aurait dit le général de Gaulle), se traduit par la création des caisses de Sécurité sociale, le statut de la fonction publique, l’importance du secteur public productif, la consécration des grandes entreprises françaises qui viennent d’être nationalisées, les conventions concernant le marché du travail, la représentativité syndicale, les régimes complémentaires de retraite, etc. »
        Dans le capitalisme, aucun acquis social ne l’est « pour toujours ». Les acquis sociaux sont toujours une expression des rapports de force à un moment donné. Dans notre pays, en 1944, à l’image de la France, on a conclu le Pacte social. Ce pacte est devenu l’un des acquis les plus importants de la classe ouvrière avec la mise en place de notre Sécurité sociale. Sans la lutte armée des partisans, sans les milliers de sacrifices à Breendonk et autres camps de concentration, sans « le Parti des fusillés » (le titre héroïque attribué au Parti communiste belge après la guerre), sans le contexte international de la montée du communisme, il n’aurait pas été question de sécurité sociale. Mais le Pacte social était d’autre part aussi un moindre mal « pour éviter le pire ». Robert Vandeputte, le président de la Banque d’Émission (banque qui travaillait pour les Allemands) pendant la guerre et ensuite ministre des Finances du gouvernement de Mark Eyskens, l’a expliqué : « En 1944, les dirigeants des entreprises craignaient les tendances révolutionnaires. Car le communisme avait une réputation établie. Ils craignaient, et ils n’avaient pas tort, des expropriations et des nationalisations4. » Voilà la raison de telles concessions, remises en cause aujourd’hui.
        Aujourd’hui, la crise est utilisée pour modifier partout ces rapports de force. C’est ce que fait l’ancien vice-président du Medef : « La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de réviser méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! » L’idéologie de cet officier de la Légion d’honneur est celle d’un capitalisme sans résistance, d’ouvriers sans sécurité sociale, de citoyens sans services publics, d’entreprises avec des syndicats-maison comme au Japon. Une société où les travailleurs acceptent servilement de produire de la richesse avec des rendements à deux chiffres qui disparaît dans les poches de grands actionnaires. C’est l’idéologie d’un temps passé, réchauffée sous l’enseigne de la « modernisation ». Car comme le dit Kessler : « Le problème de notre pays est qu’il sanctifie ses institutions, qu’il leur donne une vocation éternelle, qu’il en fait des sujets tabous en quelque sorte. Si bien que quiconque essaie de les réformer apparaît comme animé d’une intention diabolique. »

    1. Idéologue réactionnaire irlandais du 19e siècle, connu pour son opposition à la Révolution française

    2. Sondage CSA, publié dans L’Humanité, 13 mai 2008

    3. Challenge, 2 octobre 2007

    4. Trends, 14 octobre 1993, p. 172.

    Peter Mertens, Comment osent-ils ? La crise, l’euro et le grand hold-up, Éditions Aden, 2012. Commandez sur www.ptbshop.be

    http://reveilcommuniste.over-blog.fr


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