• Virés de taksim, mais bien enracinés

    Virés de taksim, mais bien enracinés

    MARDI 18 JUIN 2013
    Benito Perez   Journaliste

    Après trois semaines de contestation, la Turquie est en train de tomber le masque. Le gouvernement islamo-conservateur (AKP), qui entendait incarner la démocratisation du pays, redouble de violences verbales et physiques à l’égard des manifestants, à nouveau chassés de leur fortin. Le premier ministre Recep Tayyip Erdogan, qui s’échinait depuis une décennie à brider les pouvoirs de l’armée, menace désormais d’envoyer la troupe contre les contestataires, s’ils s’obstinent à occuper des places, à manifester ou à faire grève.


    Depuis le coup d’Etat militaire de 1980, la Turquie, qui se rêvait pont entre Occident et Orient, a bien changé. Trois décennies de répression de la gauche et d’islamisation larvée, histoire de mieux contenir les masses, puis d’une guerre sans merci contre les Kurdes. Avec ses millions de paysans déracinés et sa forêt de mosquées en préfabriqué made in Saudi, la gigantesque banlieue d’Istanbul symbolise cette nouvelle Turquie qui, dès le début des années 1990, va progressivement se tourner vers le Refah Partisi, puis vers son successeur l’AKP. Avec son cocktail de libéralisme économique et de charité, sa démocratie clientéliste et son discours populiste, l’islam politique à la turque a fait son nid.


    Sûr de sa légitimité, son ombrageux leader Recep Tayyip Erdogan, au pouvoir depuis onze ans, n’entend plus se laisser freiner dans ses projets. Qu’ils soient moraux – contre l’alcool, les droits des femmes ou la libre-pensée – ou économiques. Le cas de la mosquée-centre commercial devant s’implanter à l’orée de la libertaire place Taksim a servi d’étincelle – cela a été dit et redit.

    Mais attention: réduire le mécontentement exprimé depuis trois semaines à la révolte d’une jeunesse occidentalisée en déconnexion avec la population turque serait nier la complexité du pays. D’abord, parce que le prétendu miracle économique, tant vanté par M. Erdogan, n’a pas touché tous les Turcs de sa grâce. Un jeune sur cinq est au chômage, et ceux qui triment ne récoltent pas toujours les fruits de leurs efforts. Au royaume de l’AKP, les droits sociaux n’existent pas, seule l’aumône est autorisée.


    Ensuite, parce que l’aspiration à une société ouverte et démocratisée dépasse largement le seul parc Gezi et explique la vague de sympathie qui a traversé la Turquie. N’en déplaise au nouveau sultan d’Ankara, l’obtention d’une majorité des suffrages tous les quatre ans n’autorise pas toutes les poussées d’autoritarisme. Une démocratie, cela se forge aussi dans le respect des minorités et des droits fondamentaux.


    Tant que les Stambouliotes seront privés du droit de décider de l’aménagement de leur ville, tant que les promoteurs de l’AKP pourront piétiner les droits des habitants partout dans le pays, la Turquie ne sera pas un Etat de droit. Et surtout, tant que les Kurdes seront privés de droits politiques et culturels, que les libres-penseurs seront censurés, les Arméniens menacés, les syndicats réprimés, des journalistes et des écrivains bâillonnés, l’extrême gauche emprisonnée, la Turquie demeurera une poudrière.

    http://www.lecourrier.ch/110593/vires_de_taksim_mais_bien_enracines


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