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    Il est difficile de trouver les mots assez forts, assez rudes et profonds pour rendre compte d’une telle visite. Les derniers aménagements du site avec le Centre Européen du Résistant Déporté sont remarquablement réussis. Le parement noir des bâtiments et du mur qui guide le cheminement du visiteur à son arrivée, sans autre horizon qu’une perspective infinie et sans issue le coupe de toutes les images du monde. Les petites pancartes invitant au silence et au respect seraient-elles inutiles ? Un public de visiteurs de tous âges tente de marcher sans bruit, les yeux perdus dans le détail du portail tout proche ou plus loin dans la pente, comme coupés du monde qu’ils viennent d’abandonner quelques minutes plus tôt, quelques centaines de mètres plus bas.
     
     
    La visite guidée, outre l’apport considérable pour mieux connaître et comprendre, permet de vivre l’expérience collective d’une émotion extrême, à la fois plus forte et plus supportable que dans une déambulation solitaire. Pendant presque deux heures de marche de halte en halte dans les vestiges à sentir vivre la mort au camp la connaissance croise l’expérience pour appréhender les limites de l’humanité. Passée la porte, l’inhumanité des moindres parcelles de cette histoire est incommensurable. Le cheminement depuis la gare de Rothau, les barbelés électrifiés de la double clôture, le déboisement des alentours pour mieux assurer la surveillance, le travail de construction de la route, du camp… un peu comme le creusement de sa propre tombe, une sépulture bien inutile à la vision furieusement violente de la cheminée du crématoire… Rien n’est supportable, pas plus la prison dans la prison, que les jardins d’agrément du ravin de la mort.
    On ne peut pas ressortir indemne de cet espace ; il y a là de quoi galvaniser des convictions déjà bien établies, et peut-être en susciter de nouvelles. 
    La bête immonde a toujours de la descendance et la lutte contre tout ce qui réduit l’homme à l’état de marchandise, tout ce qui institue le tri sélectif et la discrimination en modèle de société, tout ce qui fait violence à l’intelligence humaine pour confisquer le pouvoir des hommes sur les hommes, la lutte pour la paix et pour une société juste et respectueuse de la vie est encore bien d’actualité aujourd'hui, et chaque jour un peu plus.

     

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    Le deuxième exil des communards

    Rédacteurs : Eric Fournier et Quentin Deluermoz, enseignants et publiant sur la commune.

    En cette année 2011, l’importance des commémorations du 140ème anniversaire de la Commune de Paris a surpris bien des observateurs tant par la multiplicité des manifestations que par l’intérêt soutenu d’un public divers. La Commune reste un objet mémoriel notable. Ce qui est d’autant plus intéressant au regard de la faible place qu’elle occupe dans les programmes de l’enseignement secondaire et qui semble vouée à se réduire comme peau de chagrin. C’est l’occasion de s’interroger sur les raisons de cet effacement et sur la manière dont l’enseignement de la révolution communale pourrait singulièrement compliquer la compréhension du dix-neuvième siècle et de notre « modernité » politique.

     Le dix-neuvième siècle, terra incognita scolaire ?

    L’application du nouveau programme de première générale jette une lumière crue sur l’évolution de la place attribuée à la Commune dans l’enseignement secondaire. Dans l’ancien dispositif sa place était honorable. Elle était traitée à deux reprises. En quatrième, dans le cadre de « l’évolution politique de la France (1815-1914) », une séquence d’une heure lui était consacrée. Puis, en première générale, elle pouvait être traitée en une ou deux heures dans le cadre « de la IIème République à 1879 : la recherche d’un régime politique ».  Ainsi, après avoir acquis les bases au collège, le cycle terminal, quoique empreint d’une certaine téléologie républicaine, autorisait un approfondissement permettant de mettre en valeur la complexité des processus socio-politiques qui aboutissaient à la IIIème république.

    La nouvelle version applicable en 2011 propose de significatifs déplacements qui ne concernent pas tant la seule Commune que l’ensemble du dix-neuvième siècle. Auparavant abordé par trois fois (quatrième, seconde, première), celui-ci reste pleinement abordé en quatrième mais, dans le cycle terminal, entre un premier dix-neuvième siècle remisé en fin de seconde et un second dix-neuvième siècle qui ne commence abruptement qu’en 1880 dans le programme de première, la période subit comme un double effacement. Le premier est quasi officiel : il organise un vide entre 1848 et 1880. Le second est plus pragmatique, puisque chacun sait qu’il est quasiment impossible de terminer le programme de seconde. Au total, c’est un vaste premier XIXe siècle qui se trouve ainsi escamoté.  On pourra nous objecter que l’enseignement de l’histoire n’obéit pas une stricte linéarité chronologique et que la Commune est consacrée comme un acquis du collège. Il n’en demeure pas moins que certains thèmes ont droit à un approfondissement au lycée, notamment – et c’est une bonne chose -la Révolution française, le 20e siècle, le fait colonial. Quant au XIXe siècle, lorsqu’il reste abordé, c’est prioritairement dans une plus longue durée et dans ses aspects économiques, sociaux ou culturels, mais étonnamment pas dans sa dimension politique. L’évacuation d’un premier XIXe siècle allant de 1815 à 1880 n’est donc pas anodine et on peut d’ailleurs se demander si elle ne propose pas ainsi justement une autre forme de linéarité, plus consensuelle. Le phénomène déborde le cadre du programme des filières générales : que ce soit en STG ou au lycée professionnel, cette période, et notamment la Commune, ne peut être abordée que très incidemment. Ces absences font sens.

    La Commune, une initiation au siècle des expérimentations politiques

     En insistant sur la Commune, rappelons au préalable qu’il s’agit de considérer la « dernière révolution du XIXe siècle » : un évènement unique, mais indissociable dans le même temps de ce vaste 19e siècle qui est précisément mis à l’index. Sans doute l’actualisation de cette période dans les programmes scolaires peut-elle sembler difficile, dans la mesure où la Commune porte un legs historiographique compliqué qui se double actuellement d’un certain renouveau. Ce n’est ni une Commune « aurore » ni une Commune « épiphénomène » qui se dégage, mais une révolution marquée par une très grande diversité idéologique, un bricolage constant du politique au quotidien, une réalisation maladroite du vieux rêve de la République démocratique et sociale, s’inscrivant à une échelle qui est aussi nationale, dans une étonnante réitération de 1793 et 1848. Elle s’adosse en outre à un Second Empire dont les travaux récents ont montré l’extrême richesse dès que l’on abandonne la canonique lecture « par en haut ». Cet indéniable foisonnement ne doit pas être un obstacle : les professeurs savent transmettre des connaissances justes et adaptées de phénomènes historiques complexes. Que l’on pense à la colonisation ou à l’encyclique rerum novarum que chaque élève de Quatrième maîtrise, conformément au bulletin officiel. Trois ans plus tard, le même élève devrait pouvoir appréhender la Commune en toute sérénité.

    La Commune apparaît donc comme une excellente clé d’entrée à un XIXe siècle beaucoup moins lisse qu’on le voudrait. L’année 1871 montre la diversité des formes possibles nichées dans le mot « République » : république directe et soucieuse d’échanges plus juste, république formelle centrée sur l’autonomie urbaine, république libérale telle que la consacrera la Troisième République… C’est rappeler que celle-ci n’est en 1871 qu’une des issues possibles de l’histoire et que perce à l’horizon un XIXe siècle qui s’est longtemps vécu à la croisée des chemins. Face à la valse des haines, des espoirs, des méprises, des veuleries, des héroïsmes que pensent mobiliser tour à tour les royalistes, les anciens orléanistes, les républicains conservateurs, les bonapartistes de la veille, mais aussi les radicaux, les internationalistes, les blanquistes, les proudhoniens et les politiquement moins définis on peine à imaginer l’installation sereine d’une république inévitable.  Au-delà du strict cadre chronologique, l’événement constitue un puissant démenti à une approche par trop téléologique de l’histoire. Au lieu d’être édifiés par l’invincible ancrage des institutions républicaines, les élèves auraient pu être sensible à la richesse des situations historiques (n’oublions pas l’incidence de la guerre franco-prussienne) et ainsi exercer plus profondément leur esprit critique. Cela, pour ne rien dire des possibilités de comparaison qui, en soulignant, à l’échelle européenne, l’isolement des communards en 1871 par rapport aux précédents de 1830 et 1848, interroge le lien spécifique entre la France et le fait révolutionnaire ainsi que son devenir à moyen terme.

    « La Commune est un sphinx qui met l’entendement bourgeois à une rude épreuve », disait Marx. Du fait des choix opérés dans les nouveaux programmes, le sphinx tend à devenir un fantôme et les élèves ne risquent guère d’éprouver leur entendement – ce qui est pourtant une des fonctions citoyennes de l’histoire – en se confrontant à la Commune, cette clé d’accès à un XIXe siècle qui ouvre à de larges perspectives, interroge nos certitudes.

    Quentin Deluermoz et Eric Fournier

     


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  • Louise Michel, l’apôtre insoumise des barricades 

    Portraits de Communards. Ce n’est pas un bateau. Lorsqu’elle embarque sur le Virginie pour une traversée de quatre mois vers le bagne calédonien, Louise Michel songe plutôt à un radeau. À la Méduse, celle de Géricault. « Quand donc ô radeau noir, coupera-t-on l’amarre en chantant la légende nouvelle », invoque-t-elle dans ses mémoires. À 43 ans, après un voyage épouvantable, la communarde n’a pourtant rien abandonné de ses combats. Dès son arrivée en Nouvelle-Calédonie, elle s’oppose à la séparation géographique des hommes et des femmes. Elle qui, institutrice passionnée, souhaitait que les filles disposent de la même éducation que les garçons : « Si l’égalité entre les deux sexes était reconnue, ce serait une fameuse brèche dans la bêtise humaine. »

    Durant son exil calédonien donc, marqué par la misère, l’abattement mais également la résistance et l’échange, Louise Michel apprend la langue des Kanaks et épouse leur cause. À la fin de sa déportation, elle parvient à réunir dans une même classe leurs enfants et ceux des Caldoches, les colons européens. Comme elle, 4 000 déportés politiques de la Commune sont envoyés en Nouvelle-Calédonie pour travaux forcés. La « Vierge rouge », celle que les versaillais du gouvernement d’Adolphe Thiers préfèrent appeler avec mépris la « bonne Louise », refusera toujours la grâce. Elle demande l’amnistie de tous ses camarades. Au bout de sept ans, en 1880, elle rentre avec les derniers déportés, acclamée par la foule, par ce peuple de Paris qui s’est soulevé dans cette « aube splendide de délivrance ».

    Au premier rang de cette insurrection qui, neuf ans auparavant, en 1871, menait à la première expérience d’exercice direct du pouvoir par la population, Louise Michel. La fervente croyante devient militante de la révolution. Pendant son procès, elle se fera martyre : « J’appartiens tout entière à la révolution sociale. (…) Prenez ma vie si vous la voulez, je ne suis pas femme à vous la disputer un seul instant. » Seul Georges Clemenceau tentera de lui arracher une amnistie. Le futur président du Conseil qui ramasse les blessés des barricades ne cesse d’ailleurs d’interroger : « Comment ne fut-elle pas tuée cent fois sous mes yeux ? » Souvent vêtue d’un uniforme de garde national, Louise Michel « s’enivre de la bataille », selon les témoins. Lorsque les versaillais attaquent Paris, elle prend une carabine Remington. Elle projette même de franchir les lignes versaillaises afin d’assassiner Adolphe Thiers. Un an avant, pensant pouvoir profiter des obsèques du journaliste Victor Noir assassiné par un parent de l’empereur, Louise échafaude déjà un plan afin de renverser le régime avec d’autres républicains. En vain.

    C’est en vérité à la figure de la Liberté de Delacroix que la militante fait immédiatement songer, elle revendique ainsi le « droit de se battre comme un homme » et celui de « mettre en œuvre les forces propres des femmes ». Elle entend surtout guider le peuple sans pour autant s’engager dans une formation politique. Elle adhère tout de même activement à deux comités de vigilance du 18e arrondissement. La prise de conscience populaire à laquelle elle exhorte est véhémente. Son talent d’oratrice incontestable. Malgré sa voix fluette. « Veux-tu paysan, cesser ta résignation éternelle et idiote ? » écrira-t-elle. Dans une série de conférences qu’elle mène en 1904, elle appelle ainsi à reprendre possession de soi et à arracher la liberté. « Refuse, paysan, que ton fils aille égorger les autres peuples, que ta fille aille servir les plaisirs des maîtres ou des valets ; apprends leur la révolte afin qu’ils aient enfin la sociale, la République du genre humain. » En quelque sorte un appel contre la léthargie populaire qui perpétue le système. Dans Prise de possession, elle ira plus avant : « Il faut que la vérité monte des bouges, puisque d’en haut ne viennent que des mensonges. Il faut bien que les déshérités, les hors-la-loi de la force cherchent le droit. (…) Ce n’est pas que les misérables n’aient bien des fois tenté leur délivrance, mais c’était toujours dans une telle nuit d’ignorance qu’ils s’écrasaient dans les issues sans pouvoir sortir. (…) Le capital est une fiction, puisque sans le travail il ne peut exister, et ce n’est pas souffrir pour la République qu’il faut, mais faire la République sociale. »

    Tout à la fois issue du socialisme communard, du blanquisme et du fédéralisme proudhonien, Louise Michel n’hésite pas à railler le suffrage universel. La militante est convaincue qu’entre le gouvernement et l’empire, seule la quantité des souverains, ces « rois par milliers », diffère. « Les bulletins de vote destinés à être emportés par le vent avec les promesses des candidats ne valent pas mieux que les sagaies contre les canons. Pensez-vous, citoyens, que les gouvernements vous les laisseraient si vous pouviez vous en servir pour faire une révolution ? » Si Louise Michel abandonne peu à peu sa religiosité, elle voit également dans le vote une « prière aux dieux sourds de toutes les mythologies ». On mesure le chemin parcouru par cette fille de servante et de châtelain ; Louise Michel est désormais bien loin de celle qui, à ses vingt ans, écrit à Victor Hugo qu’elle s’est « donnée à Dieu pour toujours ». De quoi justifier le qualificatif choisi par Verlaine : « l’ange gardien du pauvre ». Elle a en revanche gardé de son éducation de demoiselle libre une certaine idée de la philosophie des Lumières. Libre, elle l’est enfin par le regard qu’elle porte sur le mariage, cette « prostitution ». Son amour pour le jeune blanquiste Théophile Ferré ne la fera jamais ciller à cet égard. Le 10 janvier 1905, elle meurt d’épuisement à 75 ans dans une chambre d’hôtel marseillaise. Son enterrement sera suivi par cent mille personnes. Anarchistes, marxistes, réformistes. Un hommage à la dimension des vers de Viro Major (plus grande qu’un homme), le poème que lui dédie Victor Hugo : « Ta bonté, ta fierté de femme populaire. L’âpre attendrissement qui dort sous ta colère. »

    Au premier rang, sur les barricades, sa ténacité la mènera à défendre son combat révolutionnaire jusqu’au dernier souffle. Des écoles où elle enseigne en passant par le bagne calédonien.

    Par Lina Sankari

    Jules Vallès (1832-1885) « La liberté sans rivages » comme alphabet de la Révolution 

    Moyen OrientLa Commune n’est pas qu’un sujet d’inspiration pour l’auteur de l’Insurgé. Son engagement, à contre-courant de celui de la plupart des littérateurs, il le paiera cher

    «Ce n’est pas Vallès ! » Le corps qu’on vient de retourner est bien celui d’un homme entre deux âges, maigre, barbe et cheveux longs. Mais ses boutons de manchette portent les initiales « LC ». « Vallès est mort », on le dira plusieurs fois. Le Gaulois ira même jusqu’à publier des détails sur sa lâcheté devant le peloton d’exécution. On a ainsi fusillé deux hommes qui avaient le tort de lui ressembler. L’un d’eux, qui était opposé à la Commune, s’appelait Alexandre Martin. Qui donc est ce Vallès, dont la mort semble être, pour la presse versaillaise, une nouvelle si ardemment souhaitée ? D’abord, un communard comme un autre, qui court les mêmes risques que ses camarades. La chasse aux communards est ouverte : on comptera, du 22 mai au 13 juin, 379 823 lettres de dénonciation. Quant aux victimes, l’estimation la plus basse est de « seulement » 17 000 fusillés. Vallès sera du nombre des 175 condamnés à mort par contumace. Le 4 juillet 1871, il y a tout juste cent quarante ans, le sixième conseil de guerre le condamne à mort pour « pillage, complicité d’assassinat sur les otages, complicité d’incendie » et pour avoir été « membre de la Commune ». Communard, Vallès le fut, dès la première heure, et jusqu’au bout. Le 7 janvier, sous les bombardements prussiens, une proclamation au peuple de Paris connue sous le nom d’« Affiche rouge » dénonce « la trahison du gouvernement du 4 septembre ». Elle se termine par : « Place au peuple ! Place à la Commune ! » Vallès en est un des rédacteurs. Le 22 février, il lance un journal, le Cri du peuple, aussitôt interdit. Le lendemain, un conseil de guerre le condamne à six mois de prison pour avoir demandé l’indulgence pour les auteurs d’une tentative blanquiste de coup d’État. Le 17 mars, il fonde un nouveau journal, le Drapeau, saisi. Et le 18 mars, c’est la mise en échec de l’enlèvement des canons de Montmartre par le comité de vigilance du 18e arrondissement. La Commune commence. Artisan de l’avènement de la Commune, Jules Vallès en fut un des acteurs les plus engagés. Par sa parole, d’abord, dans le Cri du peuple, qu’il fait reparaître : « Le citoyen Vallès, affranchi de sa condamnation par la victoire pacifique du peuple, reprendra demain, dans le journal, sa collaboration quotidienne », écrit-il dès le 21 mars. Sa « ligne politique » vise un maintien et une extension des libertés démocratiques, selon sa formule de 1867, « la liberté sans rivages ». Il s’oppose à l’interdiction des journaux versaillais le Figaro, le Gaulois, l’Opinion nationale. Il refuse des élections partielles à la Commune alors que les conditions d’un vote serein ne sont pas réunies. Il s’élève, jusqu’à la démission, contre la création d’un Comité de salut public restreignant les pouvoirs collectifs de la Commune. Mais il ne se contente pas d’exposer ses positions dans son journal. Il se présente aux élections du 26 mars, où la participation atteint les 50 %. Il est élu dans le populaire 15e arrondissement. Fils d’un professeur de lycée conservateur, il devient, ironie de l’histoire, membre de la commission de l’enseignement. Cela lui vaut ce commentaire du Gaulois : « Dieu garde les chefs de famille communistes d’avoir des fils qui ressemblent au citoyen Vallès. » Il reviendra, solidaire, siéger à la Commune quand les choses iront mal, le 19 mai. C’est lui qui présidera la séance du 21, où l’on annonce l’entrée des versaillais dans Paris, par le quai du Point-du- Jour. Ce sera la dernière séance de la Commune. Polémiste, homme politique, Vallès est enfin un combattant. Pendant le siège, il est à la tête du 191e bataillon de la Garde nationale. Le dernier jour de la Semaine sanglante, il commande la barricade de la rue de Belleville, l’ultime point de résistance militaire, dans l’après-midi du 28 mai. À trente-neuf ans, une autre vie commence, celle d’un proscrit. On le traque. Il se fait passer pour un ambulancier. Par deux fois, il est reconnu. Un médecin de La Salpêtrière à qui il demande : « Vous allez me faire tuer ? » lui répond « je vais réfléchir » avant de le laisser aller. Pendant ces heures d’angoisse, il écrit à sa mère : « Je vais probablement mourir. (…) Je suis responsable comme les autres, mais je n’ai tranché aucune existence », faisant allusion à sa lutte, vaine, pour empêcher l’exécution des 52 otages de la rue Haxo. Mais ce qu’on ne lui pardonne pas, c’est d’avoir été un écrivain. Alors que son ami Jules de Goncourt, qui avait vu en lui « le plus de talent et le moins de méchanceté » de la Commune, se réjouit des fusillades, – « c’est vingt ans de repos que l’ancienne société a devant elle » –, la « socialiste » George Sand note, placide : « Les exécutions vont leur train. Moyen OrientC’est juste et nécessaire. » Sa carrière d’écrivain, esquissée avec l’Argent, en 1857, va s’approfondir avec sa trilogie autobiographique de Jacques Vingtras, écrite dans son exil londonien, entre intrigues d’émigrés et exaltation intellectuelle – il correspond avec Jenny Marx, et découvre le Capital, « si difficile ». « J’ai pris des morceaux de ma vie et je les ai cousus aux morceaux des autres », écrit-il à propos de ces trois romans, l’Enfant, le Bachelier et l’Insurgé, écrits de 1876 à 1884. Son retour, après la loi d’amnistie de 1880, est celui d’un écrivain reconnu. Le 13 juillet 1880, il est accueilli gare Saint-Lazare par des amis de toujours, comme l’écrivain Hector Malot, et de jeunes républicains, comme Clemenceau. Le lendemain, la France célèbre son premier 14 juillet officiellement fête nationale. Mais l’écriture n’a pas assagi le lutteur. Il reprend le Cri du peuple et devient une sorte de conscience socialiste, se voulant le « député des fusillés ». En 1885, emporté par une crise de diabète, il meurt, à cinquante-trois ans. Cent mille personnes accompagnent son corps au Père-Lachaise. Son amie, la militante féministe Séverine, qui avait « épelé sous sa dictée l’alphabet de la Révolution », fera graver sur sa tombe la phrase qui le résume : « Ce qu’ils appellent mon talent n’est en fait que ma conviction. »

    Alain Nicolas

     

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  • Vive la Nation !

    jeudi 7 juillet 2011 par  lepcf.fr

    Moyen OrientC’est sous ce titre qu’un numéro spécial du magazine communiste "Avancées scientifiques et techniques" est paru en septembre 1992 à l’occasion du référendum sur la traité de Maastricht. En faisant du rangement il y a deux ans, je suis tombé sur ce numéro spécial et me suis rendu compte quel trésor politique il représentait encore aujourd’hui : si je n’en avais conservé qu’un de toute la collection, il semble bien à posteriori que j’avais eu la main heureuse (ou peut-être une certaine conscience de classe...). Les articles, tous de signatures prestigieuses, nous démontrent combien la Nation est un point d’appui contre le Capital et le sésame de nos libertés, alors que l’Union européenne a réintroduit le principe de subsidiarité qui avait cours à l’époque féodale et que la révolution française avait rejeté.

    L’article qui suit est le premier de la revue, celui d’un historien, Antoine Casanova, alors membre du bureau politique. Nous l’avions publié en 2009 sur le site de la section de Vénissieux. Pour les communistes, ce texte est d’une portée considérable, fondamentale. Et pourtant, cette analyse représente tout ce que la direction actuelle du PCF rejette : une démarche intellectuelle rigoureuse qui plonge dans les racines de notre peuple, une démarche basée sur l’Histoire avec un grand H aussi bien dans son raisonnement que par rapport à la date à laquelle il a été écrit (il y a 19 ans !), une démarche marxiste, de classe, enfin une démarche qui exclut toute intégration supranationale contrairement à la politique de renoncement prônée aujourd’hui avec le PGE.

    Cet article est assez long. Mais il anticipe le débat que le réseau "Faire vivre et renforcer le PCF" a décidé de tenir à la fête de l’Huma 2011 sur le stand du Pas-de-Calais. Il nous rappelle combien il est fondamental d’exiger au minimum dans un programme communiste ou du moins dans un programme qui prétend à une transformation révolutionnaire de notre pays, le retrait de la France du traité de Maastricht... et donc de l’euro.

    Pascal Brula


    La Nation,

    Réalité vivante et évolutive

    Antoine Casanova, Historien, membre du bureau politique du PCF (en 1992)

    Avancées scientifiques et techniques, dossier "Vive la nation", supplément au n°44, septembre 1992 ___

    La nation est une réalité vivante, en mouvement. Elle représente le type de portée universelle le plus récent et le plus neuf des communautés ethno-historiques. Les faits nationaux, leur portée régressive ou libératrice ne peuvent s’envisager de façon statique, ignorante ou porteuse d’amnésie. Les élaborations idéologiques des partisans de Maastricht laissent apparaître quelques thèmes et schémas qui concourent tous à fonder en nécessité irrésistible et positive l’acceptation du traité.

    C’est ainsi, nous dit-on, que tout, de l’Est à l’Ouest, montrerait la nécessité de dépasser par l’intégration politique, les Etats nationaux devenus obsolètes et qui "ont marqué l’histoire de leur violence" [1]. Deux accusations majeures jamais prouvées mais souvent répétées et proférées comme évidentes.

    L’édification d’une Communauté européenne dotée de pouvoirs politiques supranationaux serait ainsi le moyen d’éviter la crue de folies nationalistes archaïques parmi les peuples d’Europe, folies "tribales" auxquelles renvoie le thème d’un récent colloque officiel ("l’Europe contre les tribus"). Pareille évolution de la C.E.E. serait (c’est là un autre thème différent mais complémentaire du précédent) au demeurant seule adéquate aux exigences d’interdépendance et de coopérations organiques de plus en plus étroites (entre nations, zones, continents…) que fonde et rend nécessaire (sauf à choisir déclin et archaïsme) la modernité du monde en cette fin du XXème siècle [2]. Aller en ce sens n’impliquerait au demeurant en rien pour les travailleurs, pour la France, le passage d’un seuil qualitatif inédit et aux risques et enjeux considérables : ratifier Maastricht, ce serait continuer à cheminer au long des mêmes voies, voies devenues depuis longtemps (avec le marché commun, le marché unique) familières et banales.

    "La défiance (politique) est la vertu d’un peuple libre" disait l’abbé Grégoire en 1792. Lucidité critique, intervention personnelle comme citoyens de tous les travailleurs, sont plus que jamais nécessaires dans la croisée des chemins où nous sommes en ces semaines que nous vivons. N’est-il pas, tout d’abord, nécessaire, dans l’examen des nations et du fait national aujourd’hui, de se garder de toute manière unilatérale, courte, oublieuse des réalités, afin d’examiner les données et complexités dégagées par le mouvement de l’expérience et de la recherche historique et ethnologique ?

    Une très longue histoire

    1 – Les nations s’enracinent dans une très longue histoire qu’elles ont prolongée de façon inédite depuis deux cents à trois cents ans. Cette histoire, c’est celle des différents types de communauté ethno-historiques.

    Depuis des centaines de milliers d’années, le mouvement historique de l’humanité est caractérisé par l’existence de processus (au niveau de l’évolution des outillages, des capacités, au niveau de la genèse et évolution des grands types de rapports sociaux que constituent les différents modes de production…) de portée plus ou moins (selon les périodes) universelle.

    Le mouvement de l’histoire de l’humanité est en même temps, contradictoirement et complémentairement marqué par le fait que ces traits et processus de portée (plus ou moins fortement) universelle n’existent que dans le cadre de communautés humaines au territoire propre, et dotées de caractéristiques spécifiques, singulières en ce qui fait leur consistance sociale et culturelle. Ces communautés à l’identité originale et singulière constituent ce que j’appellerai (en reprenant et prolongeant des analyses comme celle d’André Leroi-Gourhan) [3] des communautés ethno-historiques.

    2 – Ces deux forces du mouvement historique (processus de portée universelle, traits et voies singulières) sont toujours présentes, inséparables. En même temps et par ailleurs, les rapports entre ces deux aspects fondamentaux prennent des formes et des contenus de nature profondément différents aux différentes étapes de l’histoire sociale de l’humanité.

    En fonction du champ des contraintes et des possibilités ouvertes par le mouvement des forces productives, la nature des rapports de production, et par les formes de division du travail et de rapports de coopération-conflits qui s’y rattachent, c’est lentement (et selon des voies diversifiées et complexes) que des types historiquement différents de communautés ethno-historiques deviennent dominants : clans et tribus, cités-Etats antiques, principautés féodales, représentent certains des principaux types de communautés ethniques de nature historique qualitativement différente. Ces différents types historiques de communautés ethno-historiques n’apparaissent et ne se transforment ni soudainement, ni de manière simple et uniforme sur l’ensemble de la planète, ni même sur des ensembles continentaux comme celui de l’Europe.

    Les périodes de dominance (ce qui ne signifie point présence exclusive de toute autre) des différents types historiques de communautés ethno-historiques, sont périodes de longue et multiséculaire durée : les communautés ethno-historiques du type de la cité-Etat antique en leur mouvement de genèse, puis de permanence-transformation, sont prédominantes en méditerrannée sur plusieurs centaines d’années. Les communautés ethno-historiques du type des principautés féodales, dans leur mouvement d’apparition, d’élargissement, de transformations (aux voies d’ailleurs diverses et originales selon les zones) marquent l’Europe sur plus de mille ans.

    3 – Comment, dans ce cadre, oublier que loin d’être obsolètes, les nations représentent le type de portée universelle le plus récent et le plus neuf des communautés ethno-historiques ? Leur constitution et leur affirmation [4] sont notamment inséparables des transformations des forces productives, du développement intensifié et universalisé des rapports marchands, des exigences et possibilités humaines neuves et des transformations des formes de conscience de l’identité culturelle qui s’y rattachent.

    Ces processus de constitution et d’affirmation des nations sont apparus au XVIIème et au XVIIIème siècle. Ils se sont considérablement élargis en Europe et sur la planète, au XIXème et, plus amplement encore, au XXème siècle. Disons même que les toutes dernières décennies, celles de la seconde moitié du XXème siècle, sont celles où jamais on n’a vu se constituer autant de nations.

    Identité nationale, une expérience commune

    Ce sont aussi celles où les transformations des forces productives et des savoirs, les aspirations nées de luttes contre les dominations impérialistes ont vu (on y reviendra) les exigences d’indépendance nationale et de constitution d’un nouvel ordre international égalitaire de coopération entre les peuples devenir (tout particulièrement sous l’impulsion des pays non alignés) [5] une caractéristique puissante et radicalement inédite du mouvement historique des relations internationales.

    Pas plus hier qu’aujourd’hui, les faits et les problèmes nationaux, leur portée régressive ou libératrice ne peuvent être envisagés de façon simple, statique, sincèrement ignorante ou sournoisement porteuse d’amnésie comme le font tous ceux qui croient ou feignent de croire que les nations sont en elles-mêmes et par elles-mêmes responsables des guerres (telles celles de 1870, 1914-1918, 1939-45…), ou encore des violences et des tensions sociales et ethniques. Phénomènes que la lecture de toute histoire sérieuse des relations internationales, montrent comme étant à tout le moins très difficilement séparables de la politique des classes dirigeantes maîtresses des Etats et tout particulièrement aux effets profonds des systèmes de domination impériale (tels par exemple l’Empire austro-hongrois ou l’Empire russe) et/ou impérialiste du XIXème siècle à nos jours !

    Le véritable problème, c’est celui des relations du fait national avec les structures sociales et les rapports de classe qui le sous-tendent comme avec les traits et les enjeux de la conjoncture historique profonde où il s’insère et qui le surdétermine.

    1 – Dans le processus de constitution des nations, puis dans la vie sociale des nations constituées (par exemple la France, la Grande-Bretagne, l’Italie, l’Allemagne aux XIXème et XXème siècles), la conscience d’identité nationale (plus ou moins claire) représente, dans ce cadre, une donnée d’expérience commune aux différentes classes et groupes sociaux (bourgeoisie, paysannerie, couches populaires, classe ouvrière, techniciens).

    2 – Inversement, la référence à la nation, à l’identité nationale, à sa symbolique, ont pu et peuvent, au cours de l’évolution historique, constituer un outillage idéologique que les diverse classes sociales ont pu mettre en œuvre en leur conférant des contenus sociaux et politiques de manière politiquement différente, divergente, voire radicalement opposée. La question nationale (comme, de manière autre, la question régionale), aux diverses époques, prend des contenus et orientations différents ou opposés : ceci en fonction de la classe qui la pose et du moment où elle la pose. Et ces moments diffèrent profondément selon qu’il s’agit d’une conjoncture de développement économique, social, national relativement peu heurté, ou d’une conjoncture de crise large et durable du système social touchant l’ensemble des rapports sociaux [6].

    La portée émancipatrice des mouvements nationaux

    3 – C’est ainsi qu’en des temps de profonde crise sociale (comme celle du système capitaliste dans les années 1890 ou, de manière autre, les années 1930), les références à la nation, à l’identité nationale ou même à l’identité régionale [7] ont pu servir de justification idéologique nationaliste aux politiques impérialistes des bourgeoisies dirigeantes dans les grands pays capitalistes. Ces références ont pu et peuvent, en même temps, être utilisées (c’est le cas en France en ces années 1980 et 1990 par la droite et l’extrême-droite) pour nourrir la xénophobie et/ou le racisme, c’est-à-dire présenter des réponses d’obscurité face au chômage, à l’austérité, aux souffrances et colères des travailleurs.

    4 – Mais ce n’est là qu’un aspect des choses : il ne peut faire oublier l’autre aspect, celui de la portée le plus souvent largement émancipatrice des mouvements nationaux depuis deux siècles.

    Pensons ici au lien (exprimé avec une force radicalement neuve et exceptionnelle il y a deux cents ans en 1792) entre exigence d’unité et d’indépendance nationale, exigence de souveraineté populaire et luttes pour de profondes transformations démocratiques des structures sociales et politiques. C’est même dans la mesure où d’un côté, affirmation (au-dedans et au-dehors) de la nation contre l’ancien monde aristocratique des monarchies ou empires dominateurs de peuples-sujets de la nation, et d’un autre côté, transformations socio-politiques démocratiques, se sont trouvées fortement liées dans la Révolution française, qu’ont pu se construire des rapports profondément renouvelés entre les peuples de communautés ethno-historiques régionales (comme par exemple celle d’Alsace ou de Corse) et l’ensemble du peuple français. C’est ainsi, dans ce processus révolutionnaire, que s’est affirmée la nation française. C’est avec lui qu’au niveau des principes se trouvent définitivement refusés les pratiques et axiomes idéologiques que du Haut Moyen-âge au XVIIIème siècle (et au fil de modifications complexes et contradictoires et mises à jour) avaient élaboré et imposé les aristocrates laïques et ecclésiastiques.

    Ces axiomes et règles du monde de l’Europe nobiliaire trouvent par exemple leur expression forte et condensée dans le principe (féodal) de "subsidiarité". Principe que Jacques Delors, après d’autres idéologues du grand capitalisme contemporain [8], a repris à frais nouveaux, mais à une échelle plus vaste, puisqu’il veut en faire l’axe et l’âme du fonctionnement des rapports entre pouvoir (politique) de la Communauté, et pouvoirs des nations dans l’Europe de Maastricht.

    Ces règles et ce principe étaient ceux d’un ordre social et politique conçu par les idéologues et dirigeants de l’Europe féodale comme fait de communautés humaines bâties pour l’éternité de classes hiérarchisées, organisées en principautés. Un ordre où en chaque pays (dans les rapports, noblesse, clergé, Tiers Etat), comme à l’échelle d’ensemble de l’Europe, les niveaux inférieurs ont leur consistance propre et autonome d’activité complémentaire de celle des niveaux supérieurs. Des niveaux supérieurs (avec au sommet l’Empereur du Saint Empire romain germanique et surtout et d’autre façon, le Pape) [9] auxquels ils sont subordonnés, qui les orientent et les dirigent quant aux buts et finalités décisives et fondamentales.

    La Révolution française a rejeté la subsidiarité

    C’est le refus global de ce système d’inégalité et de sujétion entre les humains et entre les peuples qui se dessine avec la Révolution française.

    Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, commencent alors de s’affirmer tout à la fois le fondement inaliénable de la souveraineté nationale dans les droits de citoyens égaux et l’exigence d’un ordre civilisé entre les peuples, ordre qui ne peut être tel, s’il n’est fait de libres rapports d’association et de concertation entre nations souveraines [10].

    Pensons enfin, au-delà de la France et dans un contexte tout autre, à la portée de libération des potentiels humains, des luttes qui, en de rudes conditions, ont été menées et se mènent sur la planète, notamment en Asie, Afrique, Moyen Orient, Amérique latine, depuis quarante à quarante-cinq ans : luttes pour cette liberté des libertés qu’est l’indépendance nationale ; mais aussi luttes contre l’exploitation sociale de racines locales, mais plus centralement encore contre le pillage des ressources et du travail par les sociétés et les multinationales étrangères.

    Il est en tout cela une réalité massive, éclairante et significative : les luttes et combats de libération sociale et politique menés depuis deux cents ans, depuis cinquante ans, et dans les dernières décennies à l’Est, à l’Ouest et plus encore dans cet immense Sud où vivent les deux tiers de l’humanité, n’ont jamais vu les travailleurs et les peuples réclamer le maintien ou l’édification de systèmes d’autorité politique, économique et culturelle supranationale qui confisqueraient des parties essentielles de la souveraineté des nations de telle ou telle zone de la planète. Ces combats des peuples et tout particulièrement de ceux du Tiers monde, hier colonisés, aujourd’hui exploités et écrasés, n’ont de même jamais eu pour objectif l’établissement d’un "gouvernement mondial" où les grandes puissances (et aujourd’hui les Etats-Unis) imposeraient leurs directives à tous (et notamment aux plus pauvres) en plaçant en posture de "subsidiarité" organique les citoyens et la souveraineté de chaque nation.

    Ce qui (avec de considérables inégalités, disparités, contradictions) se cherche et s’exprime avec une force accrue depuis cinquante ans, c’est un ordre nouveau et civilisé de rapports fondés en chaque peuple comme entre les peuples, sur la démocratie sociale et politique. Un ordre bâti au plan international tout à la fois sur le droit à l’indépendance et à la souveraineté de chacun et sur le développement (zonal, continental, mondial) de coopérations fondées sur l’égalité et la liberté des nations qui s’associent. Ce sont ces exigences qu’avaient exprimées la Charte des Nations unies en consacrant les peuples comme les seuls bénéficiaires, mais aussi comme les acteurs et les titulaires de la société mondiale. Elles ont été depuis tout à la fois plus fortement affirmées et largement contrecarrées.

    De nos jours, en ce début des années 1990, les débats et combats sur la manière d’entendre et de mettre en œuvre coopération, interdépendance et nouvel ordre ente les nations à l’échelle de l’Europe et/ou du monde, se trouvent prolongés, amplifiés et transformés dans le cadre du nouveau seuil de portée historique et anthropologique immense atteint au cours des toutes dernières décennies par les forces productives humaines, ainsi que dans le cadre des crises, bouleversements, stratégies de classe et de civilisation qui se rattachent aux mutations et ébranlements liés à l’entrée dans ce seuil.

    Revenons un moment sur cette question de la modernité de notre époque et de la nature de l’interdépendance qui peut s’y rattacher. Avec le mouvement des savoirs, les biotechnologies, l’énergie nucléaire et, plus centralement encore, la révolution technologique et informationnelle, s’est ouvert, je crois, un changement historique de nature qualitative au moins comparable à celui de la révolution industrielle des XVIIIème et XIXème siècles et peut-être d’aussi ample portée que celui qui, il y a environ dix mille ans, a été constitutif de la "révolution néolithique". C’est un changement d’une telle portée qui caractérise la modernité de notre époque.

    Mais ce changement ne fonde en rien la légitimité des politiques de précarité, d’austérité ou l’irrésistibilité des systèmes d’impérialité supranationale. Il donne même, au contraire, bases et racines à des exigences inédites [11] de développement plénier des êtres humains, des exigences de démocratie, d’autogestion, de paix, de coopération équitable, de communication scientifique et artistique créatives, enrichissantes entre les hommes et les peuples.

    Tous les sujets humains, tous les peuples sont désormais (selon des traits et voies très diversifiés et complexes), acteurs et spectateurs de l’entrée dans un seuil qualitatif immensément nouveau de l’histoire de la planète. Dans les périodes historiques antérieures, les rapports entre les communautés humaines concrètes et singulières des différents pays, zones, continents, ont été longtemps d’un niveau d’universalité faible [12]. Cela est le cas à l’époque des modes de production qui (tels le système impérialo-esclavagiste romain ou le féodalisme dans la plus grande partie de son histoire) ne touchent qu’une partie de l’univers. Avec le développement et l’extension à l’échelle de la planète du capitalisme, des rapports entre communautés historiques et humaines concrètes se sont trouvés fortement universalisés et (de façon certes très complexe) étendus à l’échelle du globe.

    Mais, du XVIème au XXème siècle, cette universalisation a été et demeure fondée sur le maintien, l’approfondissement, la transformation qualitative des inégalités et des dominations. Aujourd’hui, avec les mutations qui se rattachent à l’entrée de l’humanité dans le seuil nouveau évoqué ci-dessus, est posée avec force la nature de l’essence et du contenu social et politique de rapports (entre peuples sur chaque continent et sur la planète) d’universalité et d’interdépendance plus larges et plus denses.

    Un seuil qualitatif nouveau

    Ces changements et la modernité contemporaine ne sont en rien ici porteurs en eux-mêmes de transformations positives. C’est en effet en fonction de l’ampleur et du niveau de conscience des luttes sociales et politiques, en fonction des choix politiques dominants qui s’expriment dans le cadre de ces luttes, que les possibilités liées à la transformation des forces productives de l’humanité d’aujourd’hui conduisent et conduiront les travailleurs citoyens dans le monde et sur un continent comme l’Europe à une modernité et à des types d’interdépendance épanouissants ou, au contraire, à une marche régressive vers l’avenir.

    Les formes d’interdépendance entre nations de portée épanouissante sont celles qui sont adéquates aux exigences de développement des êtres humains, des citoyens-travailleurs par l’extension (inséparable de luttes, étapes et processus contradictoires) de la libre maîtrise de la gestion de leur vie dans l’entreprise, les collectivités territoriales, la nation.

    Dans les domaines scientifique, technologique, culturel, ce qui, à l’expérience, est efficace et enrichissant pour tous, c’est le développement puissant, audacieux en Europe (et d’autre façon en d’autres zones de la planète), d’institutions et perspectives de coopérations fondées conjointement sur l’essor des bases nationales et des échanges, confrontations, construction de programmes mettant en commun les ressources et les problématiques de partenaires libres, associés, souverains. C’est là ce qui s’est fait avec Airbus avant que la C.E.E. ne s’en mêle. C’est là ce qui, à un niveau européen, est tout à la fois plus large que la C.E.E. et (jusqu’ici libre par rapport à ses contraintes de technocratie et d’étroite pesée des critères du profit financier) s’est développé entre nations au niveau du Centre d’études et de recherches nucléaires (C.E.R.N.) de Genève.

    Développer le patrimoine commun de l’Europe

    Ces besoins de développement de la démocratie autogestionnaire qui se rattachent à l’actuelle révolution technologique et informationnelle rendent plus que jamais indispensable, efficace, le développement du patrimoine commun d’un ensemble comme l’Europe à partir de la pleine mise en œuvre des ressources intellectuelles, symboliques, artistiques, techniques, économiques que chaque peuple tire de son histoire propre, des traits originaux de sa culture [13].

    C’est en s’orientant dans ce sens qu’il est aujourd’hui possible de faire advenir par les luttes des formes d’interdépendance et un type d’universalité de qualité historique radicalement neuve. Un type d’universalité qui par étapes, processus mixtes, contradictoires (mais fondés de façon prédominante sur les besoins et l’inaliénabilité des nations qui s’associent), chemine vers un ordre de rapports (entre pays d’une zone comme l’Europe ; entre pays d’autres continents [14] ; entre l’Europe et les pays des autres continents ; entre l’ensemble de la planète) bâtis sans cesse davantage selon des voies neuves. Des voies qui en chaque pays soient prioritairement celles du plein développement des travailleurs par l’emploi, la formation, la démocratie, celles du développement et de la coopération de toutes les régions en chaque nation. Cela en travaillant en même temps à l’essor de la construction (entre nations souveraines associées dans l’égalité des droits) d’institutions et de programmes de coopérations mutuellement avantageuses et fondées sur l’épanouissement des potentialités et des atouts de chaque peuple.

    Que dire des pratiques jusqu’ici réalisées et surtout de la conception pour l’avenir de l’interdépendance qui est celle des grandes bourgeoisies au niveau du monde et plus particulièrement de la C.E.E. ?

    Rappelons-en ici les traits d’ensemble : les principaux groupes de maîtres du capital financier veulent apporter réponse aux défis du monde moderne en remodelant les sociétés capitalistes développées dans le sens de la précarité, de l’inégalité, tout en travaillant au maintien consolidé de la dette et du pillage des ressources matérielles et humaines du Tiers monde.

    Cela implique aujourd’hui pour eux, l’organisation de l’interdépendance (économique, technologique, scientifique, culturelle) entre pays et continents dans le cadre d’une restructuration profonde des rapports internationaux selon deux processus complémentaires (qui sont aussi par ailleurs source de contradictions). D’un côté, affirmation et affermissement de l’hégémonie (avec un rôle crucial des moyens militaires de pesée politique) mondiale (ce qui passe par une minoration et/ou une dénaturation accentuée de l’O.N.U.) américaine. D’un autre côté, construction et/ou restructuration neuve de la mise des peuples en dépendance au sein de vastes zones régies (selon des modes et structures politiques diverses d’un continent à l’autre) par des puissances capitalistes comme le Japon, l’Allemagne ou les Etats-Unis eux-mêmes pour l’Amérique latine [15].

    Les perspectives et difficultés (au niveau des contradictions entre impérialisme américain et intérêts des bourgeoisies dirigeantes d’Allemagne ou du Japon) de cette stratégie sont exposées avec rudesse, clarté et pertinence en quelques textes forts peu éclairés et commentés dans les moyens de communication de masse.

    Un très récent document du Pentagone [16] présente ainsi les traits de l’ordre international d’un monde américain, son allure d’ensemble, ses perspectives de pôles zonaux et/ou continentaux, les remèdes envisagés par Washington face au développement des résistances des peuples ou des contradictions avec les "alliés" comme l’Allemagne ou le Japon [17].

    Le traité de Maastricht transforme la C.E.E. en système supranational

    La mutation qualitative que le traité de Maastricht veut faire subir à la C.E.E pour la transformer pleinement en système politique de domination supranationale, s’inscrit de manière spécifique dans ce mouvement d’ensemble des élaborations stratégiques capitalistes de la fin des années 1980 et de la décennie 1990 [18].

    Le souci de tenir compte des contradictions entre bourgeoisies dirigeantes de la C.E.E. et, plus encore, la volonté d’empêcher les travailleurs (surtout en France) de percevoir l’ampleur de la perspective nocive où on veut les enfermer, ont conduit les promoteurs du traité à développer une marche par dissimulation d’objectifs.

    Marche par étapes (1993, 1996, 1999…) faites de mixités contradictoires, mais au cours desquelles chemine et domine l’instauration croissante d’un système politique supranational d’allure impériale plus encore que fédérale.

    C’est ce système qui rendrait possible le remodelage considérablement accentué et accéléré de tout ce qui est constitutif des droits et de l’identité des travailleurs, de chaque peuple, et tout particulièrement du peuple français. Cela en imposant, de manière brutalement encore élargie, pour esprit des lois de toutes les sphères de la vie et de l’activité humaine des travailleurs, les critères et les contraintes qui sont ceux de la croissance des profits financiers pour les grands groupes multinationaux européens (eux-mêmes à dominance allemande) et américains. Très éclairante est ici l’étroite et croissante osmose qui a existé et qui existe (dans l’élaboration du traité de Maastricht et dans l’élaboration des directives de Bruxelles) entre les instances politiques et technocratiques de la Commission et la "Table ronde", association des plus hauts représentants du grand patronat.

    La marche qui commencerait avec la ratification du traité de Maastricht ne constitue pas seulement un fort prolongement de la politique régressive.

    Cette marche serait en effet d’autant plus réductible et nocive qu’elle serait désormais fondée sur une transformation inédite et d’ample portée : celle de l’entrée dans un mécanisme qui verrait s’instaurer un pouvoir politique supranational devenant sans cesse davantage maître souverain des décisions dans le domaine de la monnaie (devenue monnaie unique sous l’hégémonie du mark) et de la politique économique et sociale, dans celui de la politique étrangère et de la défense (en tutelle étroite, on l’a vu, de l’O.T.A.N. et des Etats-Unis). En toutes ces matières vitales et jusqu’au niveau suprême et global (le passage dans la C.E.E. de la prise des décisions à l’unanimité à la prise des décisions à la majorité qualifiée ou simple, jouant ici un rôle croissant et décisif), la nation française perdrait cette liberté des libertés qu’est la souveraineté nationale, c’est-à-dire le droit pour chaque peuple à disposer sans cesse lui-même de son destin. Il y aurait ici une modification politique cruciale, essentielle, profonde qui constituerait le centre et le cœur de la transformation qualitative qui marquerait la C.E.E. avec la ratification du traité de Maastricht.

    La souveraineté nationale, liberté des libertés

    C’est cette modification essentielle que les promoteurs du traité tentent le plus d’obscurcir. C’est de la réalité et de la gravité de la subordination de la souveraineté nationale à un pouvoir supranational d’allure impériale qu’attestent pourtant leurs décisions, leurs actes et même leurs métaphores.

    On peut l’apercevoir en songeant par exemple que c’est le président de la Commission de Bruxelles et ses adjoints qui depuis quelque temps (et bien avant les adversaires du traité de Maastricht) déclarent qu’il s’agit de mettre à la place de l’actuelle C.E.E. un système politique où les Etats-nations aujourd’hui souverains en viendraient (dans les matières décisives, comme les transports) [19] à être placés, par rapport aux pouvoirs centraux de la nouvelle Union européenne, en une situation de complémentarité et de subordination de même ordre que celle qui est le propre des différents Etats des Etats-Unis.

    Ce n’est par ailleurs pas sur les principes (issus de la Révolution française et de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, et sans le respect desquels il n’y a ni Etat de droit, ni société des nations, petites ou grandes, légitimes) de libre association entre nations égales et sans cesse inaliénablement souveraines que le traité de Maastricht fonde les relations entre pouvoir supranational et pouvoirs nationaux. Ce principe régulateur placé par Jacques Delors "au fronton du traité" [20], c’est, on l’a vu, le principe médiéval de "subsidiarité". Le réemploi en 1991-1992 de ce principe, va considérablement au-delà des rapports de complémentarité et de hiérarchie qu’il exprimait à l’époque féodale. La subsidiarité, selon le traité de Maastricht, assure en fait au pouvoir central de la Communauté européenne, le droit intégral (et par là même un pouvoir absolu supérieur à celui des parlements, expressions pourtant de la souveraineté populaire de chaque pays) de se substituer aux Etats nationaux en tous les domaines, y compris ceux qui ne sont pas de sa compétence directe [21].

    Tout confirme qu’avec un pareil cheminement, on s’en irait, comme l’annonce Jacques Delors lui-même, vers une situation où dans un proche avenir, 80% des décisions qui concernent la vie des citoyens ne relèveraient plus de la nation française mais des instances centrales de Bruxelles (le Conseil, la Commission, la future Banque centrale). Tout montre en même temps que ce ne sont point les institutions nécessaires (en cette fin de siècle d’exigences autogestionnaires) à la coordination des coopérations entre nations libres, associées et inaliénablement souveraines que le traité instaurerait. Il mettrait au contraire en place un système centralisateur, tout puissant par rapport aux droits et pouvoirs des citoyens-travailleurs titulaires de la souveraineté nationale. Système dont les instances, libres de tout contrôle populaire, régissant la vie des nations, des régions et des communes, vivant elles-mêmes en osmose avec le grand capital financier constitueraient une véritable structure impériale de type par ailleurs profondément inégalitaire.

    Tout laissait prévoir, si le traité était ratifié, la mise en place d’un gouvernement central fondé sur l’association où se trouveraient en position prépondérante les représentants politiques des grandes bourgeoisies allemandes (elles-mêmes en posture maîtresse), françaises, britanniques (laquelle impose par ailleurs en partie la sauvegarde de ses visées propres) ; association à deux ou trois tenant à l’avenir en étroite tutelle les pays les plus petits et/ou les plus pauvres de la C.E.E., tout en travaillant à plier les travailleurs de tous les pays aux contraintes des exigences du capital financier.

    Le document de travail de la Commission de Bruxelles révélé par le quotidien danois Extra Bladet (et qui malgré la colère du premier ministre danois n’a été jusqu’ici ni démenti ni dénoncé par J. Delors) a fait tout récemment connaître un plan qui donne corps à cette structure impériale. Il s’agirait d’instaurer un gouvernement central communautaire avec à sa tête un président aux pouvoirs élargis et d’aller vers la suppression de la présidence tournante au détriment des petits pays comme le Danemark. La C.E.E. se transformerait ainsi assez vite en un système de pouvoir impérial où l’on verrait les hauts dirigeants de quelques-uns des principaux pays capitalistes s’associer (sous la tutelle allemande) pour dominer les peuples et les travailleurs d’une "Communauté européenne", c’est-à-dire en fait d’un vaste ensemble qui représenterait (à frais nouveaux, sur des bases tout autres et dans la différence des sociétés et des époques) une construction cousine de ce que fut jusqu’en 1914, l’Empire des Habsbourg. Depuis les années 1860, aristocratie et bourgeoisies autrichiennes (en position dominante) et hongroises, s’étaient associées ici en une double monarchie pour mieux dominer, contenir, écraser les travailleurs et les autres nationalités de cette vaste partie de l’Europe centrale et danubienne.

    Des risques graves d’uniformisation des cultures

    Libre développement de l’identité de chaque peuple et libres échanges entre les peuples sont inséparablement à la source du renouvellement et de l’enrichissement du patrimoine culturel, des ressources, des capacités productives, du mouvement de plus haute libération de l’humanité. Cela est plus que jamais vrai à notre époque où jamais n’ont été aussi fortes les possibilités d’intervention, de création, de formation, de communication et où jamais n’ont été aussi grandes les exigences de participation personnelle des citoyens à la maîtrise politique de la vie économique, sociale et culturelle, à celle de leurs communes, de leurs régions, de la nation.

    C’est dire combien est aujourd’hui nocif et régressif tout ce qui conduit à l’uniformisation et à l’aplatissement des cultures, à l’intégration en des ensembles porteurs d’inégalités et de domination, tout ce qui ampute le droit souverain et inaliénable de chaque peuple à coopérer plus fortement avec les autres à partir du libre développement de ses atouts et de ses différences.

    De tels graves risques de régression existent. Les puissances nationales et multinationales de l’argent mettent tout en œuvre pour enfermer la vie économique, sociale et culturelle des nations d’Europe en des normes et des contraintes qui ne sont en rien celles de la coopération entre peuples libres.

    Les fruits et les effets produits jusqu’ici dans notre pays par la prédominance d’une telle orientation sont visibles. Le potentiel agricole, industriel et technologique, la recherche fondamentale, le droit de tous à une formation de qualité sont très sévèrement mis en cause. Le production cinématographique et audiovisuelle, la création littéraire, la vie théâtrale risquent de s’étioler alors qu’elles ne manquent ni de talents, ni d’efforts inventifs.

    C’est un seuil nouveau et sans précédent qui menace d’être franchi aujourd’hui. La ratification des accords de Maastricht conduirait en effet à des abandons qui touchent aux fondements même de la souveraineté nationale.

    Deux cents ans après Valmy, deux cents ans après la proclamation de la République, la nation française perdrait alors le droit de décider de son destin présent et à venir, un droit, pour elle-même et pour tous les peuples, qu’elle a alors imposé à l’Europe aristocratique. Elle perdrait par là même la possibilité d’être partenaire et libre acteur d’une nouvelle étape du développement de la coopération européenne, c’est-à-dire des échanges et des partages entre peuples associés, souverains et différents.

    Nous croyons à cette Europe du partage, et à cette coopération riche de l’essor des atouts et de la personnalité de chaque peuple. La France ne peut y prendre place que si elle continue à être elle-même une nation libre, une nation souveraine.

    Antoine Casanova Historien, membre du Bureau politique du PCF

    Source : PCF Vénissieux

     

    [1] "Nous construisons l’Europe. "Acte Unique", Grand Marché, union monétaire, ensuite politique, telle était la perspective au sein du groupe des Douze. En ce sens, il n’y a pas lieu de nous arrêter. Une amorce de dépassement des Etats nationaux qui ont marqué l’histoire de leur violence, a et gardera valeur, de toute manière. Aujourd’hui, c’est la communauté européenne qui attire. Mais il faut retailler le vêtement. L’impression règne actuellement en Europe du centre et de l’Est que nous tenons encore les peuples frères derrière un mur. Ils se veulent de la même maison".

    Y. Calvez in "Pas seulement spectateurs", Etudes, octobre 1991, pp.305-308.

    [2] Cf. notamment l’article de Jérôme Vignon (qui signe son article en mentionnant son titre de "conseiller de Jacques Delors") "l’Europe après Maastricht" in Etudes, mars 1992, pp.149-160. Selon cet auteur : "Le progrès de l’interdépendance mondiale depuis deux décennies, les transformations majeures qui ont lieu dans d’autres parties du monde industrialisé, ne laissaient à ces nations (comme la France) ouvertes depuis des siècles sur l’extérieur, d’autres choix qu’entre le déclin et l’union" (p.156). Cela dans une dynamique qui depuis 1985 a conduit, en contrepartie de responsabilités économiques accrues, à élargir les institutions de la Communauté dans un sens "qui les rapproche d’un Etat fédéral" (p.150), une extension appelée selon Vignon à croître plus résolument. Mais déjà, ajoute-t-il, avec le traité de Maastricht, "même pour un observateur averti des réalités communautaires, pareille extension des responsabilités confiées à la Communauté européenne a quelque chose de spectaculaire" (p.151).

    [3] Sur les problèmes des rapports constants et mouvants dans l’histoire entre tendances de portée universelle (plus ou moins fortes) et traits d’évolution singulières des ensembles humains spatialement et culturellement spécifiques (dont les caractères propres sont eux-mêmes variables en fonction de l’histoire des modes de production), cf. A. Leroi-Gourhan, "Milieu et techniques", Albin Michel, Paris 1980, pp.356-373, "L’expérience ethnologique", in Ethnologie générale, éd. Gallimard, encyclopédie de la Pléiade, Paris 1968, pp.1816-1830. Cf. aussi Charles Parain, "Ethnologie et histoire", in Ethnologie et histoire, Editions sociales, Paris 1975. Cf. aussi A. Casanova, "Les outils et les hommes. Transitions et Révolution", Paris, S.E.P.I.R.M., 1989, notamment chapitres 1 et 6.

    [4] Pour une réflexion d’ensemble sur ces processus, du XVIIème siècle à la moitié du XXème siècle, que je ne peux ici qu’évoquer, cf. notamment l’éclairante étude (de portée théorique majeure) de Pierre Vilar, in "La Catalogne dans l’Espagne moderne", éd. Flammarion, Paris 1977, notamment pp.12-30 et 132-165. Cf. aussi les synthèses d’A. Soboul, in volume "Région et régionalisme en France du XVIIIème siècle à nos jours", P.U.F., Paris 1977, ou encore in "Comprendre la Révolution", éd. Maspéro, 1981, notamment pp. 247-285. Et aussi R. Martelli, "Comprendre la nation", Editions sociales, Paris 1979 (199 pages). Edward Kardelj, "La nation et les relations internationales, Belgrade 1975 (226 pages).

    [5] Cf. notamment Martin Verlet, "Questions d’un nouvel ordre mondial. Quelle crise ?" La Pensée, novembre-décembre 1983, pp.27-42.

    [6] Cf. notamment les études d’A. Soboul et surtout de P. Vilar cités en note (4).

    [7] Cf. notamment Francis Arzalier, "Les perdants. La dérive fasciste des mouvements autonomistes et indépendantistes au XXème siècle", éditions La Découverte, Paris 1990.

    [8] Dans les années 1960, diverse élaborations définissent la grande entreprise monopoliste comme un ensemble communautaire où capitalistes, hauts cadres, salariés de différentes catégories, sont des personnes qui travaillent et peuvent s’épanouir en des "collectifs" subsidiaires et hiérarchisés entre lesquels existent et peuvent se développer des relations de collaboration et de participation dans la complémentarité et la subordination. Cf. notamment François Bloch Laîné, "Pour une réforme de l’entreprise", éd. Du Seuil 1967. Sur un mode propre, ces thèmes se retrouveront dans la Doctrine sociale de l’Eglise telle que la mettent à jour PaulVI et la Constitution conciliaire Gaudium et Spes.

    [9] Les pratiques et idées qui se rattachent à ces conceptions deviennent dominantes à partir du XIème siècle. Leur mise en œuvre et leur évolution sont marquées de profondes contradictions. Tôt avec Philippe Auguste et plus encore avec Philippe Le Bel, les rois de France s’affirment comme souverains. Ils refusent les prétentions de la papauté et du Saint Empire romain germanique à faire de la monarchie française un pouvoir ayant certes ses pouvoirs propres, mais placé en position de complémentarité et de subordination par rapport à l’Empire ou à Rome.

    [10] C’est à partir des transformations dont il prolonge la perspective que Kant envisage une "union civile" de l’espèce humaine, faite de rapports civilisés entre nations égales et libres ou "alors tous, même les plus petits, pourront attendre leur sécurité et leur droit non de leur propre force et de leur propre appréciation de leur droit, mais seulement de cette grande société des nations". Cf. Kant, "Idée d’une histoire universelle ou point de vue cosmopolitique", éd. Bordas, Paris 1981.

    [11] Sur ces réalités, cf. notamment Richard Gispert, "La coopération scientifique internationale", in La Pensée n°264, juillet-août 1988, pp.31 à 43.

    [12] "L’histoire universelle n’a pas toujours existé ; l’histoire considérée comme universelle est un résultat" notait K. Marx dans la Contribution à la critique de l’économie politique, Editions sociales 1957, p.173. Sur ces problèmes cf. notamment les études présentées dans le numéro spécial de La Pensée ("Y a-t-il, y a-t-il eu des modèles de voies de passage d’un type de société à un autre ?") n°196, décembre 1977.

    [13] Ces exigences se retrouvent au niveau des coopérations sur d’autres continents, au niveau des rapports entre continents, au niveau mondial, cf. notamment Martin Verlet, "L’O.N.U. à la lumière de la crise du Golfe" in Cahiers du communisme, novembre 1990, pp.79-87. Cf. du même auteur, "L’O.N.U. et les métaphores de l’ordre international", à paraître prochainement in La Pensée.

    [14] Notamment à l’encontre des rapports d’exploitation et d’écrasement existants actuellement entre les puissances dominantes de la C.E.E. et les pays du Sud, notamment le Moyen-Orient, l’Afrique et l’Amérique latine. Le caractère de ces rapports entre la "Nouvelle Europe" et les pays du Sud s’est manifesté avec force avec la guerre du Golfe, cf. "Jon Sobrino", "La négation de l’autre mémoire des victimes. Réflexion prophético-utopique", in "La Nouvelle Europe", n°spécial de Concilium (revue internationale de théologie) n°240, 1992, pp.15-25.

    [15] Cf. le récent document des conseillers de G. Bush, "Stratégie envers l’Amérique latine dans les années quatre-vingt-dix". On trouvera l’intégralité de cet éclairant texte in D.I.A.L., n°1369. Des extraits essentiels en ont été présentés et publiés in La Pensée, n°274, mars-avril 1990, pp. 90 à 105.

    [16] Un article de Patrick E. Tyler in New York Times, 8 mars 1992, publié sous le titre "Le projet de stratégie des Etats-Unis exige qu’aucun rival ne se manifeste. Un monde avec une seule superpuissance", a présenté l’esprit et les extraits essentiels d’un rapport conduisant les orientations des plus hauts niveaux du Pentagone. A l’exception de l’Humanité (article de Georges Marchais, 10 mars 1992), la presse française en a assourdi et minimisé le sens. Pour une analyse et une présentation de ces textes, cf. l’étude de Jean George "L’ordre d’un monde américain" à paraître in La Pensée, mars-avril 1992.

    [17] Le document du Pentagone envisage que l’on entre en des périodes de "crise intense" où les gouvernements de Cuba, Corée du Nord, ou éventuellement aussi de Chine, aient des "actions qui en d’autres circonstances paraîtraient irrationnelles". Il veut développer des "relations militaires constructives avec le Pakistan" et "décourager les aspirations hégémoniques" en Asie du Sud.

    [18] C’est cette connexion, non exempte de contradictions, que précise avec clarté le document du Pentagone. Le traité de Maastricht explicite encore davantage cette dépendance de "l’Union européenne" vis-à-vis du système politico-militaro-américain. La future "défense commune" relèvera de l’U.E.O. à qui, dit le traité, "l’Union demande d’élaborer et de mettre en œuvre les décisions et les actions de l’Union qui ont des implications dans le domaine de la défense". Et l’U.E.O. qui depuis 1954 dépend étroitement de l’O.T.A.N. "agira en conformité avec les positions adoptées dans l’Alliance atlantique". Il y aura "étroite coopération entre le secrétariat de l’U.E.O. et l’O.T.A.N.".

    [19] Cf. notamment "1992. Le Défi. Nouvelles données économiques de l’Europe sans frontières", préface de Jacques Delors, Flammarion, 1988 (247 pages), pp.61-63. Jérôme Vignon (article cité p.152) utilise aussi cette significative métaphore et estime que "l’Union européenne connaît comme autrefois l’américaine, un affrontement entre partisans de l’Union et partisans des Etats". C’est au travers même des erreurs dont elle témoigne que la comparaison est éclairante sur les intentions des promoteurs de Maastricht : les Etats-Unis ne résultent en rien d’un regroupement avec perte de souveraineté des Etats. La Révolution américaine, la Déclaration des droits de 1776 et plus tard la Constitution de 1787, proclament l’existence d’une nation américaine souveraine dont les Etats sont parties constitutives. Avec la constitution d’un pouvoir supranational européen, il s’agit de tout autre chose. C’est-à-dire de la réduction au rang de pouvoirs locaux subordonnés, des assemblées et gouvernements porteurs aujourd’hui de la souveraineté nationale, populaire, inaliénable et indivisible.

    [20] J. Vignon, art. cit., pp.151-152.

    [21] L’article 3B du traité indique : "La communauté agit dans les limites des compétences qui lui sont conférées et des objectifs qui lui sont assignés par le présent traité. Dans les domaines qui ne relèvent pas de sa compétence exclusive, la Communauté n’intervient, conformément au principe de subsidiarité, que si et dans la mesure où les objectifs de l’action envisagée ne peuvent pas être réalisés par les Etats membres et peuvent donc, en raison des dimensions et des effets de l’action envisagée, être mieux réalisées au niveau communautaire". On ne voit guère (entre les compétences exclusives de la Communauté et son droit d’intervention à la carte, hors de ses compétences exclusives), ce qui reste de pouvoir souverain aux nations.

    Vive la Nation (2)

    C’est sous ce titre qu’un numéro spécial du magazine communiste "Avancées scientifiques et techniques" est paru en septembre 1992 à l’occasion du référendum sur la traité de Maastricht.

    Faisant suite à l’article de l’historien Antoine Casanova, le second article sur la Nation est au cœur des enjeux du traité de Maastricht. Il pose le problème de fond de l’Union Européenne : l’escamotage de la souveraineté du peuple de France. Pour les communistes et pour tout vrai républicain, la souveraineté du peuple est fondamentale et ne peut être remise en cause. Elle ne peut trouver son expression que dans le cadre de la Nation et de la souveraineté nationale : les deux sont indissociables. La souveraineté du peuple est donc incompatible avec l’Union Européenne et avec le PGE. Et le peuple français ne peut pas y renoncer. C’est ce que nous explique Monique Picard-Weyl.

    Pascal Brula


    "UN PEUPLE NE PEUT RENONCER A SA SOUVERAINETE"

    Monique Picard-Weyl, Avocate à la Cour

    Avancées scientifiques et techniques, dossier "Vive la nation", supplément au n°44, septembre 1992 ___

    La souveraineté nationale trouve sa légitimité constitutionnelle dans la référence expresse des constitutions de 1946 et 1958 à la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen de 1789. Elle est inaliénable et imprescriptible : un peuple ne peut pas en perdre le droit en ne l’exerçant pas et il ne peut pas y renoncer.

    La souveraineté nationale est, très concrètement, la possibilité pour les peuples d’être les maîtres de leurs décisions. En septembre 1792, Valmy a ouvert une ère nouvelle : celle de la souveraineté de la nation se substituant à la souveraineté du roi, maître de la vie de ses sujets, soumis à l’arbitraire et à l’insécurité de lois que le monarque fait et défait à son gré, de lois faites pour les puissants et dures aux faibles, et à une justice qui rend "blanc ou noir" selon qu’on est "puissant ou misérable".

    Avec la souveraineté nationale consacrée par la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, c’est le peuple qui, par ses représentants élus, décide (souvent théoriquement) de la paix ou de la guerre. Aux termes de l’article 6 de la Déclaration, c’est lui qui fait la loi, une loi qui "doit être la même pour tous", lui qui aux termes des articles 14 et 15, "décide de la nécessité de la contribution publique et la détermine librement", lui qui a le droit de demander des comptes aux agents publics.

    Avec l’abandon à la Communauté [européenne] de la politique étrangère, de la politique de défense et de sécurité, de la politique économique et monétaire, les peuples seraient privés de ces droits.

    On tente de nous rassurer : le traité affirme, afin que "les décisions [soient] prises le plus près possible des citoyens", on se conformera au "principe de subsidiarité" que l’article 3B énonce ainsi : "Dans les domaines qui ne relèvent pas de sa compétence exclusive, la Communauté n’intervient que si et dans la mesure où les objectifs de l’action envisagée ne peuvent pas être réalisés de manière suffisante (qui en juge ?) par les Etats membres". Ce n’est qu’un leurre. Tout ce qui est important relève de la compétence exclusive de la Communauté [européenne]. Et ce qui, à première vue, semble relever de la compétence des Etats nationaux leur échappe dès lors que l’exercice de certaines activités (éducation, culture) suppose des dégagements de ressources puisque la Communauté [européenne] les dessaisit de leur budget, de la possibilité de contracter des emprunts.

    Un super-pouvoir lié à la finance internationale

    Et s’y ajoutent encore les dispositions de l’article K3 qui permet au Conseil "d’arrêter des positions communes dans la mesure où les objectifs de l’Union peuvent être mieux réalisés par une action commune que par les Etats-membres agissant isolément en raison des dimensions ou des effets de l’action commune".

    L’Etat-Nation, son peuple, sont désormais assujettis à la Communauté [européenne] et au pouvoir des banques, dont le traité fait un superpouvoir. Car dans toute une série d’articles, le traité consacre l’indépendance des différents organismes bancaires (banques centrales des Etats-membres comprises) à l’égard de la Communauté [européenne] comme des Etats-membres et leur interdit de consentir des emprunts et des découverts à la Communauté [européenne] comme aux Etats-membres, la Communauté [européenne] et les Etats-membres s’interdisant de leur donner des instructions (articles 104, 104 A et B, article 107 et article 7 du protocole sur les statuts des organismes bancaires).

    C’est donc un superpouvoir lié à la finance internationale dans une Europe qui n’est même plus vraiment l’Europe, puisque l’article 73B du traité institue la liberté de circulation des capitaux avec les Etats tiers, et que le protocole sur les statuts des établissements bancaires, en son article 23, donne tous pouvoirs à la BCE pour entrer en relations avec les banques centrales et les établissements financiers des Etats tiers, acquérir et vendre toutes catégories d’avoirs, de réserves, de change et de métaux précieux, détenir et gérer ces avoirs, effectuer tous les types d’opérations bancaires avec les pays tiers et les organisations internationales, y compris les opérations de prêt et d’emprunt (que le traité leur interdit avec les Etats membres et la Communauté [européenne]). Les voila bien les nouveaux souverains !

    Ces réalités bien concrètes doivent s’imposer à ceux qui croient que la nation, la souveraineté nationale sont des concepts dépassés, dont il conviendrait de se débarrasser dans un monde où le progrès scientifique et technique exige une coopération grandissante entre les Etats.

    Le traité est en rupture ouverte avec la plupart des principes qui, dans notre droit constitutionnel et dans le droit international, tirent leur valeur de ce qu’ils représentent de consécration de règles et de garanties acquises au cours de l’histoire. En ce qui concerne notre constitution, elle n’est pas un modèle de démocratie, et il n’y aurait pas grand dégât si se trouvait entamé ce qu’elle a d’autoritaire. Mais ce qui est ici piétiné, c’est ce principe de souveraineté nationale avec son contenu populaire acquis en 1946. Quand l’article 3 de la constitution actuelle précise que "la souveraineté nationale appartient au peuple français", il ne fait que reprendre la formule de la constitution de 1946 où le contenu populaire de la souveraineté nationale avait été acquis de haute lutte, comme au même moment la proclamation internationale des droits des peuples était issue des luttes antifascistes pour la liberté.

    En rupture avec la constitution

    Plus profondément que dans la rédaction des deux lignes d’un article, la souveraineté nationale trouve sa légitimité constitutionnelle dans la référence expresse des deux constitutions de 1946 et de 1958 à la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août 1789, avec son contenu concret qui souligne l’actualité vivace des enjeux. Ce contenu concret est à l’origine de la proclamation que la souveraineté nationale est "inaliénable et imprescriptible", ce qui veut dire qu’un peuple ne peut pas en perdre le droit en ne l’exerçant pas et qu’il ne peut pas valablement y renoncer. Un éminent professeur de droit constitutionnel du début de ce siècle l’expliquait fort bien : "pas plus qu’un homme ne peut se vendre ou se donner en esclavage, un peuple ne peut renoncer à sa souveraineté".

    Et ce principe est plus moderne que jamais car la souveraineté nationale est passée au rang de principe de droit international avec la Charte des Nations Unies, dans le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Du même coup, il est devenu un élément de l’ordre public international, ce qui donne à la notion d’inaliénabilité et d’imprescriptibilité une consécration nouvelle et universelle.

    Le traité est donc un défi à notre constitution et aux règles les plus essentielles et les plus modernes, les plus progressistes du droit international.

    Ces règles n’excluent pas la coopération internationale dont la Charte reconnaît la nécessité en même temps qu’elle en définit les objectifs et les moyens : "En vue de créer les conditions de stabilité et de bien être nécessaires pour assurer entre les nations des relations pacifiques et amicales, fondées sur le respect de l’égalité des droits des peuples et de leur droit à disposer d’eux-mêmes" (art. 55).

    Ce ne sont ni les objectifs, ni les méthodes envisagées par le traité de Maastricht.

    Monique Picard-Weyl, Avocate à la Cour.

    Source : PCF Vénissieux


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  • Faces cachées de la seconde guerre mondiale

    L’Union soviétique par pertes et profits

    Parti Communiste Français

    Il y a soixante ans, 57 % des Français considéraient l’URSS comme le principal vainqueur de la guerre. En 2004, ils n’étaient plus que 20 %. Amplifié par les médias, cet oubli progressif du rôle de Moscou tient aussi aux polémiques sur la politique de Staline entre 1939 et juin 1941, que des travaux historiques récents éclairent d’un jour nouveau. Mais, quoi qu’on pense du pacte germano-soviétique, comment nier que, trois ans durant, les Russes ont porté une grande partie de la résistance, puis de la contre-offensive face à la Wehrmacht ? Au prix de 20 millions de morts.

    Annie Lacroix-Riz

     Lire la suite de l'article sur http://www.monde-diplomatique.fr/20...


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  • v_05-02-pr_22.jpg

    A l’approche de la date anniversaire du 18 juin, les révisionnistes bourgeois vont se déchainer dans leur mythologie. Ils vont une nouvelle fois mentir de façon éhontée et revoir l’histoire. Ils vont à nouveau prétendre que le Parti Communiste Français n’a pas résisté avant 1941 car l’URSS et l’Allemagne nazie était soit-disant alliées (le pacte de non-aggression n’a rien à voir avec le pacte d’amitié anglo-italien de 1938 qui reconnait la domination de l’Éthiopie par les fascistes italiens!).

    Mais ces bourgeois vont surtout se pavaner autour de l’appel du 18 juin 1940 lancé par De Gaulle. Cet appel n’est en aucun cas un appel à la résistance (il suffit de lire le texte pour s’en convaincre, c’est un appel à continuer le combat dans les colonies!) mais surtout cet appel passé de Londres n’a eu qu’une audience relativement limitée en France: les émetteurs de Radio Londres portaient avec peine jusqu’à Calais à l’époque… Prétendre que les français ont entendu « le Général » appeler à la résistance, c’est revoir l’histoire en    mentant.

    Alors qu’un obscur officier lance un appel à la radio, un militant communiste, déjà connu pour avoir participé aux mutineries de la Mer Noire contre la tentative    d’intervention impérialiste contre les jeunes Républiques Socialistes Soviétiques en 1917, rédigea également un appel, un appel à la RÉSISTANCE, qui fut diffusé -sous forme    d’affiches et de tracts- le 17 JUIN 1940 dans la région bordelaise.

          

    L’auteur de cet appel est Charles Tillon, camarade communiste qui devint le principal dirigeant des Franc-Tireurs et Partisans Français (F.T.P.F).

          

    Voici le texte de son appel à la résistance:

          

    « Les gouvernements bourgeois ont livré à Hitler et à Mussolini : l’Espagne, l’Autriche, l’Albanie et la Tchécoslovaquie… Et maintenant, ils livrent la    France. Ils ont tout trahi. Après avoir livré les armées du Nord et de l’Est, après avoir livré Paris, ses usines, ses ouvriers, ils jugent pouvoir, avec le concours de Hitler, livrer le pays entier au fascisme. Mais le peuple français ne veut pas de la misère de l’esclavage du fascisme. Pas plus qu’il n’a voulu de la guerre des capitalistes. Il est le nombre : uni, il sera la force.

    • Pour l’arrestation immédiate des traîtres
    • Pour un gouvernement populaire s’appuyant sur les masses, libérant les travailleurs, établissant la légalité du parti communiste, luttant contre le fascisme hitlérien et les 200 familles, s’entendant avec l’URSS pour une paix équitable, luttant pour l’indépendance nationale et prenant des mesures contre les organisations fascistes.

    Peuple des usines, des champs, des magasins, des bureaux, commerçants, artisans et intellectuels, soldats, marins, aviateurs encore sous les armes, UNISSEZ VOUS DANS L’ACTION ! »      

        (Via http://ueclille.wordpress.com/ et http://comprendreexpliquercombattre.wordpress.com/


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  • Depuis quatre ans, Sarkozy est accusé de pervertir l’esprit de la Ve République. Pour l’essayiste allemand Benjamin Korn, le président reste pourtant fidèle à l’héritage gaulliste. L’agitation en plus…
    L’histoire de France est riche en séismes politiques et révolutions sanglantes ; des rois ont été renversés, le clergé évincé, l’aristocratie désarçonnée ; la bourgeoisie a pris le pouvoir et maté le prolétariat rebelle ; rien n’est resté – rien, si ce n’est l’immuable socle du centralisme. Il y a ainsi eu, sous Louis XIV, l’Etat absolu qui attachait à la Cour tous les aspirants au pouvoir afin de les surveiller de très près.
     
     
    Puis, sous la Révolution, le Comité de salut public [1793-1794] qui réprimait brutalement les tentatives locales d’autonomie. Et, aujourd’hui, la France se trouve gouvernée par un président qui jouit d’une puissance unique dans le monde occidental. Aucun Watergate ne pourrait le renverser. Depuis son premier jour au pouvoir, il contrôle, il nomme, il élimine, il centralise. Il domine la France avec l’aide d’une armée de préfets, qui, comme jadis les intendants du roi, imposent ses décisions dans les régions et les départements les plus reculés, décident de la construction de lignes à haute tension, sont chargés de lutter contre les crues et coordonnent la chasse aux immigrés clandestins, nouvellement à la mode. Ses ministres sont assis sur des sièges éjectables et, comme à la cour du Roi-Soleil, placés sous la surveillance constante d’un escadron de conseillers au service du chef de l’Etat. Toutes les initiatives découlent d’une “suggestion” du président, d’un “accord” ou d’une “entente” avec lui.
     
    Il est possible en France de débattre de l’existence de Dieu, du pouvoir des sectes, de la violence à la télévision et du sexe sur Internet – de tout, sauf d’une chose : la fin nécessaire de la Ve République. C’est pour moi un mystère de voir les Français, au pays de la Révolution, déplorer depuis des années que leur président ait les pouvoirs d’un “monarque élu” sans jamais rien tenter pour supprimer cette fonction. Qu’ils aiment ou détestent leur président, les Français ne peuvent vivre sans lui. Nicolas Sarkozy contrôle les sphères législative, exécutive et judiciaire. Séparer les pouvoirs au nom de la démocratie ? Pas en France ! Une fois élu, le président devient la réincarnation des tyrans absolutistes et sacro-saints d’antan. La France, pays de la Révolution, a décapité son roi, mais elle voue un culte à son président – je parle de la fonction, non de l’homme. 
    Les pleins pouvoirs
     
    La trouvaille appartient au général de Gaulle. “Ce que j’ai essayé de faire, c’est d’opérer la synthèse entre la monarchie et la République”, confia-t-il un jour à son ministre Alain Peyrefitte. “Une république monarchique ?” demanda celui-ci, interdit. “Disons plutôt une monarchie républicaine.” Substantif : monarchie. Adjectif : républicaine. D’un point de vue historique, le régime présidentiel adopté en 1958 par référendum marque une victoire de la contre-révolution sur la révolution, dans cette lutte amère qui aiguillonne depuis 1789 l’histoire du pays. Ce n’est pas la première fois que, pour sortir d’une crise, le peuple accorde les pleins pouvoirs à un général : d’abord Napoléon Ier, puis Pétain et pour finir de Gaulle, afin qu’il mette un terme au chaos politique, aux guerres coloniales et aux attentats à Paris. Ce dernier aura réussi deux choses : décoloniser l’Algérie et liquider la démocratie parlementaire.
     
    Ce crypto-monarchiste notoire, cet ennemi du système des partis, cet admirateur de Franco qui avait qualifié les Français de “veaux”, déclara le 31 janvier 1964, lors d’une conférence de presse mémorable, que “l’autorité indivisible de l’Etat [était] confiée tout entière au président par le peuple qui l’[avait] élu, qu’il n’en exist[ait] aucune autre, ni ministérielle, ni civile, ni militaire, ni judiciaire qui ne [fusse] conférée et maintenue par lui”. Depuis lors, l’Assemblée nationale française n’est plus qu’une parodie de parlement, peuplée d’ombres mouvantes qui nomment des commissions, votent, se disputent, quittent la salle en signe de protestation, dorment en séance ou inventent des interjections puériles, mais qui finissent toujours par donner leur bénédiction aux seules décisions du président. Le pouvoir du chef de l’Etat est sans limite – et cela ne date pas de Sarkozy. Celui-ci met le Premier ministre sur la touche, oblige le directeur d’une radio publique à licencier deux humoristes qui ne lui reviennent pas, remplace le directeur de la Villa Médicis à Rome, engage la Société générale à se séparer de son PDG, impose à TF1 le directeur adjoint de sa campagne présidentielle, sauve un tyran africain avec l’aide de l’armée, envoie sa ministre des Sports remonter le moral de l’équipe nationale de football en Afrique du Sud et, à la fin de son mandat, sera automatiquement nommé membre du Conseil constitutionnel.
     
    Sarkozy peut aussi, s’il le souhaite, appuyer sur le bouton atomique ; il jongle avec les institutions ; il ne doit de comptes à personne et ne tolère aucune objection. Le pouvoir est une drogue, il grise. Souvenons-nous du pathos exagéré de De Gaulle, de l’arrogance hautaine de Valéry Giscard d’Estaing, de l’autosatisfaction momifiée de François Mitterrand. Ce dernier n’avait-il pas, lorsqu’il était encore dans l’opposition, qualifié le pouvoir présidentiel de “coup d’Etat permanent” ? Une fois en poste, la sensation de pouvoir chatouille les instincts les plus bas des hommes. Ce dont les autres ne font que rêver devient de l’ordre du possible : anéantir ses ennemis, désarmer ses opposants, promouvoir ses amis, hisser sa famille vers le haut. Sauf que l’on bascule alors vers la tyrannie, l’économie de clan, le népotisme. Le népotisme n’est qu’un cas particulier de centralisme. Car rien n’est plus central que la famille. Se défiant de son ministre des Affaires étrangères, Mitterrand avait envoyé son fils Jean-Christophe en Afrique pour entretenir un commerce strictement secret avec des dictateurs africains (sur le continent noir, on le surnommait “Papamadit”). La fille de Jacques Chirac, Claude, sa plus proche collaboratrice, filtrait toutes les personnes qui voulaient lui parler, était sa conseillère la plus influente, choisissait ses costumes et ses cravates, et influait sur ses décisions politiques. Elle était payée sur le budget de l’Elysée. Sarkozy ne diffère pas de ses prédécesseurs. Autocrates et détracteurs du Parlement, ils l’ont tous été. C’est vrai, il aime les feux de la rampe, quand eux appréciaient la pénombre ; il est pressé quand eux prenaient leur temps ; il assiège les médias quand eux restaient à distance. Mais il ne “pervertit” nullement l’“esprit de la Ve République”, contrairement à ce qu’affirment certains commentateurs. Ce prétendu “esprit” est le pouvoir absolu d’un homme qui n’a d’autre opposant que le peuple qui, tous les cinq ans, descend dans la rue vider le sac de ses frustrations et de ses exigences. Sarkozy est peut-être fat, vaniteux et avide de pouvoir. Mais il n’est pas antidémocratique, c’est la fonction présidentielle qui l’est ; Sarkozy ne fait qu’en jouir impunément. 
    La république bananière  
    On le qualifie d’“empereur” car il partage avec Napoléon une ambition sans limite et une taille modeste ; on l’appelle “hyperprésident” car il décide souverainement de tout, tout seul ; on le surnomme “Speedy Sarko” parce qu’il est constamment en mouvement et que ses tics le pourchassent comme des puces. Le matin, en place du ministre de l’Education, il annonce une réforme de l’enseignement et la fin des privilèges de naissance ; l’après-midi, en place du ministre de la Défense, il veut vendre au Brésil une escadre d’avions de chasse pour son ami Serge Dassault, propriétaire du journal conservateur Le Figaro ; et le soir, en place du ministre de l’Industrie, il clame superbement devant les salariés en grève d’un géant de l’acier qu’il sauvera leurs emplois.
     
    Sarkozy a ses complexes. En visite dans une usine de Normandie, il demande à la direction de ne l’entourer que d’employés plus petits que lui. Avant un discours à l’ONU, il fait discrètement installer un marchepied devant le pupitre, puis le fait tout aussi discrètement disparaître. Le sens du ridicule ? Il ne connaît pas. Lorsque, en octobre 2009, il tente de placer son fils cadet, alors étudiant débutant – et surnommé depuis “Prince Jean” – à la direction d’un puissant organisme parapublic, l’Etablissement public d'aménagement de la Défense (EPAD), la France est promue “république bananière” dans toute la presse étrangère, de Londres à Nairobi. Cerise sur le gâteau, affirmation surréaliste, il aurait été, le soir du 9 novembre 1989, l'un des premiers à participer à la démolition du mur de Berlin. Car, évidemment, “Speedy Sarko” ne pouvait pas ne pas avoir été là.
     
    Ridicule ? Caligula, qui se terrait sous son lit par temps d’orage, l’était, et pourtant, sous son règne, Rome ne riait guère. Lorsque le président ment, toute la Cour ment avec lui. Dans le cas du mur de Berlin, la peur que Sarkozy inspire va si loin qu’un homme politique chevronné comme le Premier ministre François Fillon a servilement confirmé son voyage à Berlin – même TF1, propriété de son fidèle ami Martin Bouygues, apporta sa pierre à l’édification de la légende en défendant obstinément la version Sarkozy, quand bien même plusieurs quotidiens français l’avaient incontestablement réfutée. Pour ce qui est de la nomination de son fils Jean, il n’a fait marche arrière qu’en raison de sondages catastrophiques auprès de son électorat. Ses conseillers et ministres avaient qualifié Jean Sarkozy, contraint de redoubler sa deuxième année de droit en raison de ses résultats médiocres, de “génie”, d’homme qui “regorge de talents” ; la secrétaire d’Etat Fadela Amara, autrefois militante pionnière des droits des femmes dans les ghettos des banlieues, avait déploré que la France eût “peur de sa jeunesse”. Que ne ferait-on pas pour un salaire de ministre !
     
    [L’ancien] ministre de l’Intérieur Brice Hortefeux, qui ne brille pas par sa grandeur d’esprit mais qui est le parrain de Jean et l’ami d’enfance de Nicolas, a loué les “qualités génétiques” du fils. Comme le président n’aime guère les lèche-bottes et supporte encore moins d’être contredit, personne n’ose plus ouvrir la bouche. Lui-même ne se fie d’ailleurs plus qu’aux chiffres et aux statistiques. En 2008, selon Le Canard enchaîné, il avait dépensé la bagatelle de 3,28 millions d’euros en sondages, la “cocaïne des élus” – une enquête tous les deux jours, afin de savoir ce qu’attendent de lui ceux qui financent cette manie. Tout le monde le connaît, le voit cent fois par jour sur des affiches et à la télévision ; autrement, tel un tsar anonyme, il aurait pu se rendre le soir dans les bars pour savoir ce que les gens pensent réellement de lui. Seuls les sondages le lui disent. Mais que lui disent-ils au juste ? Que le peuple ne l’aime pas. Depuis février 2010, plus des deux tiers des citoyens le jugent incapable de résoudre les problèmes de la nation. Sarkozy traite les Français de “régicides”.
     
    Traîtres et transfuges
     
    Tous les indicateurs sont au rouge, de la dette publique astronomique à la balance commerciale négative depuis des années, en passant par un nombre de faillites vertigineux et un chômage en plein essor. Sans oublier la population de Français (plus de 1 million) qui, sans logement, passent l’hiver dans des caravanes, des tentes et des hôtels miteux sans chauffage. Qu’a fait Sarkozy ? Il a donné la becquée à son lobby. Il a gavé les banques, qui ont engraissé leurs traders avec de l’argent à l’excès. Il a supprimé la taxe professionnelle et réduit la TVA des restaurateurs qui, au lieu de baisser leurs prix, ont empoché la différence. Toutes ces mesures n’ont guère ravigoté sa popularité. Une fois seulement, en 2009, le baromètre est remonté : pendant les congés parlementaires, lorsqu’il était en vacances. Du jour au lendemain, il avait manqué aux Français, devenus accros à son image.
     
    Doit-il pour autant douter de sa réélection ? Nullement. Les élections intermédiaires, qu’il a perdues en beauté, ne représentaient pour lui qu’un match amical. Lorsque la situation devient critique, il sort l’artillerie lourde. La télévision, l’unique organe faiseur d’opinion qui importe à ses yeux, est entièrement de son côté. Elle appartient à des amis. Bouygues avant tout, le parrain de son fils Louis, patron de TF1 et de la chaîne d’information LCI. Arnaud Lagardère, le “frère” du président, possède plusieurs chaînes de télévision, la station de radio Europe 1, l’influent hebdomadaire Paris Match ainsi que le Journal du dimanche. Le Figaro, aux mains de son ami Serge Dassault, marchand d’armes, est la feuille de chou de l’Elysée. Vincent Bolloré, sur le yacht duquel il a passé des vacances après son élection, a mis à son service la chaîne de télévision Direct 8 et ses journaux gratuits Direct Soir et Matin Plus. Bernard Arnault, patron du quotidien économique Les Echos, appartient tout comme Bouygues au cercle des grands capitalistes que Sarkozy fréquentait bien avant d’arriver à la tête de l’Etat, quand il était leur avocat. Cette liste non exhaustive de patrons richissimes, également barons de la presse, donne une idée de l’influence, des moyens financiers et de la machine à propagande dont disposera Sarkozy lorsqu’il repartira à la conquête du pouvoir, mais aussi un avant-goût des boules puantes auxquelles doivent s’attendre ses futurs concurrents dans la course présidentielle.
     
    L’unique rival dans son camp, Dominique de Villepin, est embourbé jusqu’au cou dans l’affaire Clearstream, une intrigue digne de Hollywood qui avait été montée contre Sarkozy quand il était candidat à la présidentielle. Villepin a certes gagné son premier procès [en janvier 2010], mais la procédure au début de laquelle l’ancien ministre de l’Intérieur avait promis de “le pendre à un croc de boucher” est renvoyée en appel [en mai]. Quant à son plus dangereux concurrent dans l’opposition, Dominique Strauss-Kahn, il l’a envoyé à l’autre bout du monde, à la tête du Fonds monétaire international ; nul doute que celui-ci s’y serait entièrement rouillé si la crise économique mondiale ne lui avait inespérément redonné de l’éclat. Du reste, au début de son mandat, le président s’était réservé les meilleurs morceaux du Parti socialiste en faillite, à prix cassés. Sous couvert d’“ouverture”, cette incorporation des socialistes disponibles sur le marché présentait non seulement l’avantage de limiter la place disponible pour d’éventuels adversaires au sein de son propre parti, mais aussi de lui livrer pieds et poings liés les transfuges, qui franchissaient ainsi un point de non-retour. 
    Des mois durant, Sarkozy a cherché un poste pour l’ancien ministre de la Culture Jack Lang, lequel, en juillet 2007, avait été le seul socialiste à s’exprimer en faveur du projet présidentiel de réforme constitutionnelle et apparaissait depuis lors comme un transfuge aux yeux de son parti. En février 2009, Sarkozy l’a envoyé comme “émissaire spécial” à Cuba, à l’automne suivant, en “voyage d’information” en Corée du Nord et, de-ci de-là, il tente de le vendre au gouvernement allemand comme ministre franco-allemand – en vain. Finalement, il l’a placé comme conseiller juridique sur les questions de piraterie au secrétariat général des Nations unies. Autre prise de choix, Bernard Kouchner. Dans une vie antérieure, celui-ci avait promu le “droit d’ingérence humanitaire” ; en 2009, comme ministre des Affaires étrangères de Sarkozy, il a supprimé le Secrétariat d’Etat aux droits de l’homme qu’il avait lui-même fondé, au motif qu’il empêchait une “politique extérieure réaliste” [Kouchner a quitté le gouvernement en novembre 2010, à la faveur d’un remaniement].
     
    Racisme et haine des Tsiganes
     
    Le traître préféré de Sarkozy reste toutefois Eric Besson, homme sans convictions, qui, comme l’écrit son ancienne épouse, “poussé à bout, pourrait tuer s’il ne craignait pas de retourner derrière les barreaux”. En pleine campagne présidentielle, ce proche collaborateur de Ségolène Royal était passé dans le camp de Sarkozy – qu’il qualifiait encore, peu de temps auparavant, de “clone” de George W. Bush – et avait écrit un pamphlet contre son ancienne chef, assurant qu’il aurait “peur pour ses enfants” si elle était élue. Eric Besson en a été récompensé par un très polémique ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale, un portefeuille-clé dans le système idéologique sarkozyste. Début 2010, Besson a témoigné sa reconnaissance avec une campagne de propagande consistant à aborder, dans les 100 préfectures et 350 sous-préfectures françaises, le thème fantôme de l’identité nationale, acheminant jusqu’aux préfets un kit de 200 questions pour les aider à animer les débats – avec notamment des questions tendancieuses comme : “Pourquoi nous sentons-nous proches des autres Français, même sans les connaître ?”
     
    Ces manifestations publiques, lors desquelles les vétérans et les partisans de l’extrême droite ont été les premiers à s’en donner à cœur joie, devaient préparer le terrain pour les élections régionales de mars 2010. Pour éviter une défaite retentissante, Sarkozy avait besoin des suffrages du Front national. Avec cette manœuvre, il comptait stopper sa chute dans les sondages. Il s’agissait, deux ans avant la présidentielle suivante et sur fond de chômage galopant, d’éviter un désastre. Or le racisme, héritage mal digéré des guerres coloniales, assure encore en France un réservoir de voix. L’idée de la supériorité de la civilisation française* demeure vivace. Sarkozy a essayé de rassembler autour de lui la “vraie France”, à savoir “la France éternelle et chrétienne”, n’hésitant pas à exploiter la méfiance croissante vis-à-vis des immigrés, en particulier musulmans. Tout à coup, le président, fils d’un immigré hongrois, s’est mis à pérorer sur cette “identité nationale” qui se trouverait dans “la terre”, étant donné que la France a “un lien charnel avec […] sa terre”. Le maréchal Pétain avant lui avait tenu le même genre de propos : “La terre ne ment pas […], elle est la patrie elle-même.” Christian Estrosi, proche de Sarkozy et maire de Nice, a contribué aux discussions en avançant l’hypothèse surprenante qu’un débat sur l’identité nationale, organisé en Allemagne, aurait permis d’empêcher l’accession au pouvoir de Hitler.
       
    Résultat de toutes ces manœuvres : le Front national a fait un bon score, Sarkozy a essuyé un revers. Mais il n’a d’autre choix que de continuer sur cette voie. Pour gagner la présidentielle, Sarkozy aura aussi besoin des voix de l’extrême droite. Rien n’est plus facile en France que de surfer sur la vague anti-Roms. Sur Internet, certains commentaires à propos des communautés tsiganes font froid dans le dos. La haine, l’envie et le mépris grondent de façon éhontée dans les entrailles de la nation. Il y a des années déjà, une directrice d’école m’avait déconseillé d’emprunter en voiture une certaine route de campagne parce qu’elle était bordée de campements de Tsiganes. En juillet 2010, Sarkozy a stigmatisé ceux-ci durablement en dénonçant “les problèmes que posent les comportements de certains parmi les gens du voyage et les Roms” – tous les Roms, y compris les français. On leur lance dans la rue des regards plus haineux que jamais, on ne leur donne plus de travail, on ne leur achète plus les rebuts de ferraille qu’ils récupèrent. Ils vivent depuis des siècles dans ce pays ; leurs grands-pères ont défendu la France au cours des deux guerres mondiales ; ils sont horlogers, marchands de tissus, travailleurs journaliers, musiciens, vanniers. A la campagne, on continue de les accuser de presque tous les vols. Sarkozy a rendu respectables les vieux préjugés à leur encontre. Au demeurant, il est facile de salir l’image d’un peuple à qui la France n’a toujours pas demandé pardon depuis que, entre 1940 et 1946, devançant l’ordre de l’envahisseur allemand, elle avait entassé des milliers de Roms dans 27 camps d’internement. Mais Sarkozy ne tolère point que l’on critique le comportement de la France.
     
    “Quiconque compare le gouvernement français avec le régime collaborationniste de Vichy sera envoyé devant un tribunal”, avait prévenu un préfet, instruit par Besson. Dans des courriels adressés au préfet des Pyrénées-Atlantiques, cinq citoyens avaient comparé l’expulsion de Roms albanais à la politique de discrimination de Vichy ; ils ont été condamnés avec sursis à une amende de 1 000 euros chacun [en juillet 2010]. Un autre internaute a été poursuivi pour avoir protesté, en juillet 2008, contre le fait que des enfants d’immigrés âgés de 5 à 17 ans étaient parqués dans des camps de transit, affirmant que cela lui rappelait “une triste époque où l’on mettait les enfants dans des wagons”. Un homme qui avait lancé au visage d’un policier : “Sarkozy, je te vois !” [en février 2008, à Marseille] n’a échappé à une inculpation que grâce aux protestations publiques massives. Le président et son bras droit sèment la peur. Ceux qui logent un clandestin, ceux qui, dans un avion, protestent contre le fait que les personnes expulsées sont frappées et enchaînées à leur siège doivent s’attendre à des amendes considérables, voire à de la prison.
     
    Simone Veil, rescapée d’Auschwitz et figure de proue de la droite française, a récemment fait valoir qu’après la guerre, de Gaulle avait laissé filer les criminels pour éviter une guerre civile ; qu’en conséquence les problèmes de la France avec le maréchal Pétain, les milices d’extrême droite et la collaboration active des gendarmes lors des déportations n’étaient pas réglés ; et que les souvenirs de la collaboration avait été effacés de la mémoire de la France. De fait, dans l’Hexagone, la haine des Tsiganes et le racisme ont bonne conscience parce qu’ils n’ont jamais été digérés. La guerre achevée, le général de Gaulle n’est jamais venu rappeler aux Français que, cinq ans plus tôt, ils avaient acclamé Pétain le collaborateur avec la même frénésie qu’ils l’acclamaient à son tour ; il leur a épargné tout examen de conscience et toute remise en question, ce pour quoi ils lui sont aujourd’hui encore reconnaissants. Un jour, Churchill a dit qu’un peuple qui oublie son histoire est condamné à la répéter. Le fait est que la brutalité des policiers qui mettent à sac les caravanes et les cabanes des Roms évoque le régime de Vichy. La comparaison fait mouche et fait mal, aussi voudrait-on l’interdire. Les valeurs cosmopolites de la France et sa devise “Liberté, égalité, fraternité” ne figurent pas au lexique de “la Firme”, ainsi qu’est surnommée la garde rapprochée autour de Sarkozy. En revanche, lorsque le chef de l’Etat parle d’“identité nationale” – un terme qui a besoin d’ennemis pour exister –, il frétille comme un poisson dans l’eau.
     
    La réaction idéologique
     A l’heure actuelle, la France est le théâtre d’une contre-attaque idéologique menée par la pensée réactionnaire contre les acquis de la République. Idéologue en chef de la restauration, Henri Guaino est devenu l’incarnation des arrière-pensées de Nicolas Sarkozy, un auteur de discours influent ou, comme on le dit en France, le nègre du président. Cette “contre-révolution” a pris pour thèmes la valorisation de la Chrétienté face aux Lumières, la réhabilitation de la colonisation, la banalisation du racisme, l’idée que la punition est plus importante que l’éducation, bref : une “brutalisation” totale de la pensée. 
    Henri Guaino s’est fait connaître à l’étranger en juillet 2007, lorsque Sarkozy a déclamé à Dakar, devant un public abasourdi : “L’homme africain n’est pas encore entré dans l’Histoire.” Cette bombe verbale sortie de la bouche d’un homme dont la patrie a rasé des centaines de villages africains, propagé des maladies qui ont décimé les populations locales, et déporté des dizaines de milliers d’êtres humains sur des négriers, retentit aujourd’hui encore en Afrique. Pour le chef de l’Etat et ses conseillers, l’idée de la supériorité de l’homme blanc est naturelle. La colonisation a également eu ses bons côtés, a-t-il expliqué au Maghreb ; il n’y a donc pas lieu que la France présente des excuses. Lorsque le comique Dany Boon a reçu la Légion d’honneur pour le film Bienvenue chez les Ch’tis, Sarkozy, d’humeur plaisantine, l’a félicité d’avoir abandonné son nom d’origine (Daniel Hamidou), qui aurait pu lourdement handicaper sa carrière. Et [l’ancien] ministre de l’Intérieur Brice Hortefeux “blaguait”, évidemment, lorsqu’il s’est fait photographier avec un membre de l’UMP d’origine arabe : “Quand il y en a un ça va, c’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes.” Des propos dignes du Café du commerce auxquels personne ne s’oppose.
     
    La peur en campagne
     “Je ne vous mentirai pas !” tel était le leitmotiv de la campagne de Sarkozy. Parmi ses promesses majeures, et qu’il n’a pas tenues, l’abandon du projet de taxe carbone (une “grande réforme”, comparable “à la décolonisation […], à l’abolition de la peine de mort”, qu’il serait “malhonnête” de ne pas mener, avait-il déclaré) est la plus spectaculaire. Que Sarkozy aille dévotement applaudir Poutine, qu’il avait sermonné à propos des massacres en Tchétchénie, était prévisible. Mais qu’il oublie son grand projet, son “plan Marshall” pour la réhabilitation des banlieues, est bel et bien dangereux. Les banlieues, détestables métastases des vieilles colonies, sont maintenues en quarantaine. Elles ne sont ni ouvertes ni assainies. Les exclus restent entre eux, la bourgeoisie peut continuer à dormir sur ses deux oreilles. Dans les “zones sensibles”, le taux de chômage des jeunes stagne à un niveau inchangé de 43 % depuis l’élection de Sarkozy. Le désespoir s’exprime sous forme de violences contre la police et de guerres de bandes. Depuis des années, les voitures ont recommencé à partir en flammes. Le ministère de l’Intérieur ne communique pas les chiffres – prétendument pour ne pas donner de visibilité aux auteurs des incendies. Sarkozy a-t-il besoin d’une étincelle pour pouvoir, comme il l’a déjà fait, éteindre l’incendie au Kärcher avant les prochaines élections ?
     
    Les nouvelles promesses électorales ne vont plus se faire attendre longtemps. Tout en haut de la liste trône la sécurité*, ce remède tout-puissant contre la peur. La stratégie de la peur lui a déjà réussi une fois, pendant le soulèvement des banlieues* de 2005, et a contribué à son élection deux ans plus tard. La politique de la peur est efficace, elle anesthésie la pensée. La question de la sécurité domine tous les problèmes sociaux. Sarkozy, ce maître de cérémonie des médias, a évité une discussion sur l’expulsion des Roms en zappant sur la menace d’une attaque imminente d’Al-Qaida. Il est le directeur des programmes de tous les thèmes d’actualité.
     
    Selon Reporters sans frontières, le “pays des droits de l’homme” a perdu depuis 2002 trente et une places dans le classement mondial de la liberté de la presse et se place actuellement au 44e rang mondial – se hissant à peine devant l’Italie, juste derrière la Nouvelle-Guinée, et loin derrière l’Afrique du Sud, Hong Kong, le Mali ou le Ghana. Dans son rapport annuel, Reporters sans frontières dénonce une kyrielle de problèmes en France : “Violation de la protection des sources, concentration des médias, mépris et même impatience du pouvoir politique envers les journalistes et leur travail, convocations de journalistes devant la justice.” L’ancien secrétaire général de l’UMP Xavier Bertrand a accusé Edwy Plenel, directeur du site d’information Mediapart, qui a mis au jour l’affaire Woerth-Bettencourt, d’user de “méthodes fascistes”. Peu après, plusieurs ordinateurs et disques durs ont été simultanément dérobés dans les rédactions de Mediapart, du Monde et du Point ; ils contenaient des informations sur cette affaire d’Etat tentaculaire, qui mêle histoires d’héritage et de corruption. Pour l’heure, aucun des cambrioleurs n’a été identifié. Mais, au fait, les a-t-on recherchés ?
     
    Le silence des foules
     
    Reste cette question : pourquoi le peuple français laisse-t-il faire tout cela sans réagir ? Il descend dans la rue, bloque le trafic ferroviaire, occupe des raffineries et paralyse la moitié de l’Etat pour défendre ses acquis sociaux mais, pour sa liberté, il ne lève pas le petit doigt. Des dizaines de milliers d’Espagnols ont manifesté contre la suspension du juge Baltasar Garzón, qui voulait faire la lumière sur les crimes de Franco ; les Italiens ont massivement protesté contre la mainmise de Berlusconi sur la presse. Mais la majorité des Français ne se mobilisent plus que pour défendre leurs salaires et leurs privilèges. L’influence dictatoriale de Sarkozy sur les médias nationaux laisse l’opinion publique de glace. Et le fait qu’un juge complaisant étende l’immunité du président à ses conseillers, qui signent pour lui des contrats illégaux, passe quasiment inaperçu. Même les jeunes ne protestent pas contre l’épidémie de racisme, contre l’acquittement d’un gendarme qui, sans avoir à craindre pour sa vie, a tué par balle un jeune gitan en fuite, ou contre le fait que 13 chefs d’Etat africains – notamment les dirigeants du Tchad, du Togo et de Djibouti –, dont huit sont considérés comme des dictateurs par des organisations de défense des droits de l'homme, applaudissent leurs armées lors du défilé du 14 Juillet, date anniversaire de la Révolution. Mais ils manifestent en masse contre la réforme du système de retraite – par crainte pour leurs emplois futurs ou, déjà, par préoccupation pour leur lointaine retraite ? La société est-elle en état d’“usure psychique”, comme l’écrit avec clairvoyance le Médiateur de la République en mars 2010 à Sarkozy ? Cet épuisement tient à la faillite de tous les contre-pouvoirs politiques (je m’épargne tout commentaire sur les remaniements gouvernementaux de novembre 2010 et février 2011). Elle maintient le peuple dans un état de révolte latent mais permanent, qui, de temps à autre, se décharge dans des sursauts de violence. Une fois l’orage fini, comme s’il ne s’était rien passé, les choses reviennent peu à peu à la normale, dans un état d’hypocrisie caractéristique. Si le peuple ne supporte guère la politique de son président, il voue un culte à sa fonction. C’est peut-être là le véritable problème d’identité de nombreux Français : ils ne savent toujours pas s’ils veulent une monarchie ou une république. Et c’est le signe d’un trouble mental grave que de ne pas le remarquer. Etonnamment, la Ve République passe pour une forme gouvernementale stable. Schizophrène, mais stable, a-t-on envie de préciser. La “monarchie républicaine” de la France est une créature aussi harmonieuse qu’un chat avec une tête de chien. Un animal étrange, vénéré par la majorité des Français.
     
    C’est de Gaulle qui a enraciné dans l’esprit des Français cette profonde méfiance envers la démocratie parlementaire, qui fait que tous les problèmes de l’après-guerre, l’effondrement de l’empire colonial et le chaos politique ont été mis sur le dos de la IVe République, et qu’il n’est question pour personne d’abolir la “monarchie électorale”. Etrange, au pays de la Révolution. Les siècles de monarchie héréditaire ont manifestement laissé des traces. Les charniers des guerres coloniales menées à Madagascar, au Vietnam ou en Algérie ne pèsent pas sur la conscience des Français, mais le souvenir de leur roi décapité il y a deux cents ans les hante encore. Ils le regrettent tellement qu’ils ont érigé, en la figure de leur président, un monument ambulant en l’honneur du fantôme. La royauté a été abolie parce que, laissée aux mains d’incompétents ou de mégalomanes, elle constituait une institution effroyable. La Ve République, qui, placée entre les mains d’un homme qui n’est pas à la hauteur, forme une institution tout aussi effroyable, a encore de beaux jours devant elle.
     
    Note : * En français dans le texte
     

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    http://www.argotheme.com/organecyberpresse/IMG/cache-343x300/arton911-343x300.jpg
    Pour sortir des sentiers battus, une chanson moins connue qui nous parle de la Belle
     

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    Les Amis de la Commune ouvraient la Marche

          

    Bien sûr, des habitués.

    Mais aussi des centaines de têtes rencontrées dans les cortèges de 2010.

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    la cuvette était bien trop petite pour contenir tout le monde

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    On s'est retrouvé, venant de partout Espagne, allemagne, italie, Nouvelle Calédonie. Les luxembourgeois et les garibaldiens.    Un rouge franc et massif écarlates était dominant.

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    on a écouté des discours...courts

    Mur des Fédérés 20110528 1319 [1600x1200]

    De Louise Michel à Rosa Luxembourg, venant de l'Histoire et d'aujourd'hui, elles étaient là, nombreuse

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    Et puis on a chanté, fort, souvent beau, parfois faux, mais avec coeur

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    Même le soleil à chanté le temps des cerises et l'Internationale

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    Divers, rajeunie, déterminé. forte présence syndicale. Le Paris populaire  

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    Depuis bien longtemps le Mur n'avait vu tant de monde

          

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    Signature massive de la pétition pour obtenir la réhabilitation des communards

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    Pas de protocole Chacun y va de son oeuillet rouge, certain d'une rose  

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    La Commune n'est pas morte!!

    "L'histoire finira par voir clair et dira que nous avons sauvé la République"

    Eugène VARLIN, 28 mai 1871, veille d'être fusillé par la    bourgeoisie versaillaise


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  • A l’occasion aujourd’hui de la montée au mur des Fédérés, commémorant les massacres des communards, des historiens réclament une réhabilitation de cette page d’histoire parisienne.

    Parti Communiste Français

    Tombée en désuétude, la montée au mur devrait être plus suivie cet après-midi. « On attend 2000 personnes », espère Serge Portejoie, porte-parole de l’association des Amis de la Commune, qui organise la cérémonie chaque année. Anniversaire oblige, la Commune sort un peu de l’oubli en 2011, avec une exposition à l’Hôtel de Ville, et une nouvelle qui commence aujourd’hui au couvent des Cordeliers*.
    Episode largement méconnu
    Cette terrible guerre civile, qui a opposé une partie du peuple parisien désireux de créer une république sociale et le gouvernement monarchiste issu des urnes et dirigée de Versailles par , reste cependant encore largement méconnue, alors qu’elle a fait des dizaines de milliers de morts. Ce sera une des revendications de la montée au mur cette année. « La Commune de Paris n’est décrite qu’en quelques lignes dans les manuels scolaires aujourd’hui, explique Jean-Louis Robert, professeur d’histoire émérite de Paris-I. Cela tient à plusieurs facteurs : d’abord, depuis des années, le XIXe siècle est sacrifié dans l’enseignement, et la Commune en est victime. Surtout, un silence s’est abattu sur cet épisode : en 1880, en échange de la grâce des communards qui avaient fui la répression, il avait été décidé de ne plus évoquer cette guerre civile. Ça a continué jusqu’à nos jours. »

    Des historiens et des associations rappellent même que les 15000 communards condamnés à l’époque le sont toujours aujourd’hui : l’amnistie n’a pas effacé les condamnations. « Ainsi, la famille du peintre , qui a participé à la Commune, a dû continuer longtemps de payer les dommages et intérêts auxquels l’artiste avait été condamné pour avoir commandé la destruction de la colonne Vendôme », explique Jean-Louis Robert. Beaucoup plaident pour réintroduire la Commune dans la mémoire collective, dans l’enseignement, lors de commémorations officielles… A Paris, ce travail a déjà commencé avec la pose de plaques dans certaines mairies de l’est, où les partisans de la Commune étaient les plus nombreux.

    http://www.leparisien.fr/

    La "montée" au Mur des Fédérés

    Un pèlerinage rouge

    (1878-1914)

    Par Alain Dalotel (Gavroche n° 9, avril-mai 1983, p. 14 à 20)

    Le Mur des Fédérés, au cimetière du Père-Lachaise, où furent très probablement fusillés et inhumés nombre de communards en mai 1871, fait partie de la mythologie des militants de gauche. Il fut choisi avant 1914 comme le symbole de la « sauvagerie bourgeoise ». La montée au Mur était surtout l’occasion de célébrer une « messe rouge » et souvent le lieu d’affrontements politiques.
    Immortelles rouges, bleuets et myosotis L’anniversaire du 28 mai se déroule toujours à peu près de la même façon. Pendant une dizaine de jours, les réunions préparatoires se multiplient, puis, la veille, les journaux « révolutionnaires », bordés de noir, appellent à la manifestation. Ce jour-là, vers treize heures, la concentration commence, généralement aux alentours de la salle Lexellent, boulevard de Ménilmontant. Ce café est plein de manifestants qui se passent des mots d’ordre ou improvisent discours et meetings. Sur le boulevard, les camelots vendent des portraits de communards, des brochures, des chansons, des fleurs, des insignes. Jusqu’à 14 heures, le cortège bourdonnant se forme. Les anciens combattants de la commune se placent en tête, puis viennent les élus et les responsables socialistes et enfin les dizaines de groupes rassemblés derrière leurs drapeaux et bannières.
    Vers 14 h 30-15 heures, on s’ébranle. La grande porte du cimetière franchie, les drapeaux, extraits de leurs gaines, sont déployés, lorsque cela est autorisé, et les chants s’élèvent. Les plus repris sont La Carmagnole et l’Internationale, mais aussi l’Insurgé, le Drapeau rouge, la Ravachole, l’Hymne à l’anarchie et, après la révolte des vignerons de 1907, Gloire au 17e… Il y a aussi les cris, celui, traditionnel, de « Vive la Commune ! » et tout une série contre les « flics », l’armée, la Patrie et les gouvernements en place. L’enthousiasme et le nombre des manifestants varient en fonction des circonstances. On met une demi-heure pour parvenir au Mur où chaque groupe et des particuliers accrochent leurs couronnes et déposent leurs bouquets. Pendant plusieurs années, les porteurs de drapeaux se hissent au sommet du Mur. Le défilé proprement dit s’étire généralement jusqu’à 17 heures. Ensuite, tandis que la police procède à la « battue » dans le cimetière, les manifestants s’égayent dans les débits de boissons alentour ou rejoignent quelques salles de réunions publiques pour parler de la Commune ou chanter. Il y a aussi quelquefois, à la sortie du Père-Lachaise ou après ces meetings, des tentatives de manifestations sur la voie publique.
    Pour les adversaires conservateurs, la commémoration est une « démonstration de souvenirs haineux et violents » durant laquelle on boit « la lie du calice d’amertume ». Il est vrai que l’idée de vengeance ne disparaît pas : « Ma haine grandit, Mère 71 » lit-on sur une couronne en 1884. D’ailleurs les organisateurs, surtout au début, déclarent vouloir inspirer la « haine de la société capitaliste et bourgeoise », inculquer « l’Idée » aux enfants, jeter le massacre à la face des « possédants » en rappelant « les horreurs commises par les honnêtes gens au nom de l’ordre ».
    Cette journée, qui sent la poudre et le sang, a un caractère d’affirmation révolutionnaire. C’est l’occasion de dénoncer « l’hypocrisie » et « l’exploitation humaine », de dire ses espérances et sa tactique politique ; elle sert aussi à recharger ses batteries, à trouver une « nouvelle ardeur ». On va demander aux « aïeux » le « secret de leur héroïsme ». La manifestation doit prouver la vitalité du socialisme ou de l’anarchie.
    Mais la commémoration a surtout un caractère « religieux ». C’est un « pèlerinage rouge », une « pieuse coutume » que l’on suit par « devoir », un « acte de fidélité révolutionnaire », un « rite ». On se rassemble dans une émotion collective d’où l’esthétique n’est pas absente. La montée au Mur est un immense enterrement toujours recommencé : on vient endimanchés, en deuil, avec habits et chapeaux, en famille. Le « peuple militant » semble aimer cette pompe. Dès l’origine, les organisations ont suivi l’exemple des veuves ou des mères de fédérés en amenant des fleurs sous forme de bouquets, mais surtout de couronnes mortuaires. Il y a bien eu quelques protestations contre ces « emblèmes religieux » mais, finalement, toutes les « chapelles », généralement au niveau d’un quartier ou d’une association, se sont conformées à cette nouvelle tradition en votant l’achat ou la souscription d’une couronne quand les finances le permettent. Le prix en est élevé : 25 à 50 F après 1900. La plupart sont en immortelles rouges, cette fleur que chacun et chacune accroche à sa veste ou à son corsage. Mais on verra aussi des roses, des myosotis, des bleuets, des pivoines, des coquelicots et même des géraniums ! Les boutonnières, avec le temps, ont tendance à s’orner d’églantines. Symphonie des couleurs. Bleus des ouvriers, redingotes noires des élus. Le rouge est partout : robes des femmes, bonnets phrygiens des enfants, cravates, ceintures, rubans, parapluies, drapeaux…
    Si devant le Mur, des hommes se décoiffent et des femmes se signent, c’est parce que le 28 mai est la journée du « culte des martyrs de la sociale », célébré par les « grands prêtres et prêtresses de la Commune », Louise Michel, Paule Minck, Lissagaray, Chabert, Joffrin, Brousse, Allemane, Vaillant…
    Dans leur « homélie », leur « prêche dominical », ils prophétisent chaque fois la Révolution. Cette messe rouge permet à tous les fidèles de témoigner de leur « foi socialiste ». Ils « communient » dans un souvenir de plus en plus beau, de plus en plus inaccessible. Les « héros de 1871 » sur les « tombes » desquels on va se recueillir, sont sanctifiés. Personne ou presque ne se pose de questions sur ce qui avait pu les diviser. On les transforme au besoin. Lissagaray présente par exemple le jacobin Delescluze comme ayant été « éminemment socialiste ». Sur la semaine sanglante, guère d’analyse non plus, ni de recherche. Après les hésitations du début sur le nombre des morts – de 17 000 à 40 000 – la « mémoire collective » adopte celui de Pelletan, 35 000, qui sonne terriblement bien. Trop bien. Ce chiffre épouvante. C’est pourquoi les manifestants, en venant « honorer la mémoire des morts », enterrent aussi « la Révolution insurrectionnelle ». Pour les jeunes, la Commune est certes une page « merveilleuse » de l’histoire ouvrière, mais elle est surtout une tragédie qui finit au pied d’un mur atrocement triste où des mitrailleuses impitoyables vous déchiquettent. Le 28 mai a le goût amer de l’impuissance et de la déroute. On vient donc saluer des « vaincus » ; la majorité des inscriptions sur les couronnes sont plutôt « défaitistes » (« Aux victimes », « Aux martyrs », « Aux morts »…) : 20 sur 36 en 1897, 25 sur 39 en 1900, 19 sur 28 en 1911…
    La bataille du souvenir L’origine des commémorations annuelles de la semaine sanglante, le dimanche le plus proche du 28 mai, date finale de la Commune de 1871, est mal connue. L’une des premières remonte à 1878, lorsque l’Egalité, le journal du marxiste Jules Guesde, organise un banquet-souvenir. L’année suivante, une « poignée » de pèlerins se rassemble au Père-Lachaise, mais la première véritable manifestation se déroule le 23 mai 1880, entre l’amnistie partielle des communards (condamnés, exilés ou déportés) du 3 mars 1879, et l’amnistie totale du 11 juillet 1880. Zehr, ex-officier fédéré et ouvrier en bronze, l’aurait d’abord proposée, mais le grand initiateur est le « Comité socialiste d’aide aux amnistiés et non amnistiés ». Outre ce comité, les promoteurs sont l’Union fédérative ouvrière, l’Union syndicale des travailleurs de la Seine, et les journaux socialistes le Prolétaire et l’Egalité. Bref, l’idée est venue des milieux où s’est constitué le Parti ouvrier, moins de dix ans après l’écrasement de la Commune de Paris.
    L’endroit retenu, le terrain situé dans la 76e division, devant le mur de Charonne, à l’est du cimetière du Père-Lachaise (20e arrondissement), correspond, semble-t-il, à l’une des fosses communes de 1871, mais aussi à un lieu où il y eut des exécutions sommaires. Ernest Pichio, dès 1872, dans son tableau Le triomphe de l’ordre, le représente : on y voit une fosse et une foule tombant sous les balles devant un mur. Spontanément, dans les années suivant la défaite, des familles viennent fleurir ce terrain dont l’accès est interdit. En 1880, le Prolétaire affirme que c’est là que les derniers combattants de la Commune, acculés, ont été fusillés et là aussi qu’on aurait déversé des tombereaux de cadavres. Y a-t-il eu 147, 800 ou 2 200 fusillés devant le « mur fatal » ? A-t-on enfoui ici 1 200, 1 600 ou 10 000 corps ? Provenaient-ils de la prison proche de la Roquette où près de 2 000 personnes auraient été massacrées ? Au mystère s’ajoute le mythe. En 1883, le socialiste Joffrin aurait dit sur les lieux : « Ici reposent 35 000 camarades ». Les cartes postales de 1908 représentant le Mur portent en légende : « 20 000 hommes, femmes et enfants ont été fusillés devant ce mur ».
    Le Mur lui-même, en 1880, n’est encore qu’un élément du « sinistre » décor, on n’évoque alors que « la tranchée des insurgés ».
    La première montée au « Mur funèbre » est l’occasion pour les socialistes d’affirmer un camp et un « parti de classe » face aux radicaux. Ces derniers ne cherchent-ils pas à utiliser politiquement le drame des communards ? Au parlement, ils ont mené « la bataille » en faveur de l’amnistie et l’un d’entre eux, Camille Pelletan, vient de publier son livre La semaine de mai. Pour nombre de « révolutionnaires » en tout cas, la commémoration ne saurait être une journée d’émeute.
    « Agir autrement qu’en paroles » (Louise Michel) « Les insurrections, ces « filles de la misère » ne mènent qu’aux hécatombes », a écrit l’écrivain communard Jules Vallès. Malgré les divers incidents provoqués par la police, les groupes socialistes et les quelques milliers de personnes qui défilent de la Bastille au Père Lachaise accomplissent surtout un « acte religieux ». Les amnistiés vont d’ailleurs réagir le plus souvent en anciens combattants. Beaucoup, sans doute « assagis » par la déportation et l’exil, se satisfont de cette nouvelle république qui se met en place après l’éviction du président Mac Mahon et des dirigeants conservateurs. En 1880, la première célébration du 14 juillet depuis la Révolution est un immense succès. Des socialistes qui voulaient alors monter au Mur y renoncent.
    On veut ériger un monument aux Fédérés. Rochefort, ex-directeur républicain de La Lanterne et de la Marseillaise, demande fin 1880 au conseil municipal de Paris un emplacement. Un Comité des « combattants de 1871 » se constitue au même moment autour de Gaillard, l’ancien Directeur des barricades de la Commune. Ce groupe fournira bientôt des hommes et des idées au Comité du monument des Fédérés, animé dès 1882 par Lissagaray, combattant et historien de la Commune.
    Le mouvement ouvrier et socialiste se divise alors en diverses « chapelles ». En 1881, anarchistes et blanquistes quittent le Parti ouvrier qui éclate de nouveau l’année suivante en deux partis : les « possibilistes » et les « guesdistes ». Ajoutons les groupes indépendants, les cercles et les syndicats, et les journaux comme La Bataille de Lissagaray et Le Cri du peuple de Jules Vallès. Querelles et dissensions forment la toile de fond des manifestations de mai. Ce qui est en cause ne semble pas être le principe de la Révolution, mais la question des moyens. Pour les 28 mai, les anarchistes, qui parlent de revanche, veulent sortir du style processionnaire : Louise Michel est pour une attitude plus offensive, elle aimerait « qu’on agisse autrement qu’en paroles […] nos cadavres serviront de piédestal aux générations futures ». On parle « d’armée prolétarienne » mais, en fait, une conception strictement commémorative se dessine rapidement. Blanquistes (1884), puis possibilistes (1885) expriment leur doute sur l’efficacité d’une journée de « lutte armée » à l’occasion de ces anniversaires.
    Drapeaux rouges contre drapeaux noirs À cette époque, la double question du « terrain » et du monument préoccupe beaucoup les militants. Le terrain où se trouve le mur étant transformé en décharge publique et menacé d’une vente par concessions, les socialistes et leurs alliés radicaux, appuyés par le journal La Justice de Clemenceau, obtiennent au conseil municipal, fin 1883, la réservation pour 25 ans. Mais le préfet de la Seine, Poubelle, s’y oppose. Une souscription est néanmoins ouverte dans La Bataille et Joffrin réussit à faire voter par le conseil municipal, le 16 mars 1884, une proposition invitant l’administration à donner l’autorisation d’ériger un monument. Poubelle réitère son refus. La souscription rassemble 6 134 F, dont 2 459 F vont au monument à Delescluze, l’un des « grands martyrs » de mai.
    Le comité général du monument tente, le 16 mai, d’installer un semblant d’édifice : une grille de 37 mètres de long et douze dés en pierres de Lorraine. Scandale ! Une partie provient du Palais des Tuileries, brûlé par les communards en mai 1871 ! L’administration séquestre les matériaux. On craint des affrontements pour le 23 mai, mais les manifestants se contentent de suivre les consignes du Comité en apportant plantes et arbustes. Les journaux socialistes ont appelé au Mur ! Le mythe devient réalité. Malgré une « boue effroyable » due à la pluie, chacun tient à s’en approcher le plus possible…
    Le 24 mai 1885, le gouvernement de « concentration républicaine », dirigé par des radicaux, veut empêcher le déploiement du drapeau rouge, cet « emblème de la guerre civile ». Des heurts extrêmement violents opposent manifestants et « forces de l’ordre » dans la nécropole, et devant le Mur sur lequel flotte un drapeau rouge géant de l’Union socialiste révolutionnaire. Le Cri du peuple dénonce ces « massacres » – on parle de plusieurs morts – et leur préméditation. Côté pouvoir, le préfet de police Gragnon met en cause les « meneurs » et les « bandes armées », le ministre de l’Intérieur Allain-Targé, la « minorité d’agitateurs qui a voulu déborder la démocratie parisienne ». La répression de 1885 provoque l’éclatement des « fidèles du 28 mai ». Les possibilités, par hostilité pour Lissagaray, ce « pierrot enroué et vantard » et sa « feuille de chou », par peur aussi d’être entraînés malgré eux dans des affrontements causés par les anarchistes, défileront maintenant le matin, sans drapeau rouge. Tous les autres groupes vont poursuivre en 1886 la « guerre des drapeaux » et l’année suivante, après la manifestation de l’après-midi, 400 « marcheurs » cherchent à envahir la voie publique. Mais c’est en 1888 que les tensions internes au mouvement révolutionnaire vont brutalement se révéler à cause du boulangisme.
    « Notre brave général Boulanger » Le général Boulanger, ministre de la Guerre républicain en 1886, a évolué vers la droite. Mis à la retraite, il est maintenant soutenu par des royalistes et des bonapartistes et paraît menacer l’assemblée nationale d’un coup d’État. Son nationalisme revanchard et son antiparlementarisme sont populaires. Il a aussi des appuis à gauche et à l’extrême gauche. Pour lutter contre « l’opportunisme » de Jules Ferry, certains socialistes, notamment les blanquistes, vont jusqu’à oublier que Boulanger a participé comme colonel de l’armée versaillaise à la semaine sanglante ! Rochefort, avec son journal L’Intransigeant, bataille pour le « brav’général ».
    Les possibilistes, qui montent au Mur le matin du 27 mai, veulent, militairement au besoin, mettre un terme à l’aventure boulangiste, « afin de sauver la République », ce « minimum de la Sociale ». Ils viennent de participer avec Clemenceau, Pichon, Chautemps, Pelletan, Lissagaray, Camelinat, à la fondation du Comité des droits de l’homme et du citoyen qui mêle, dans un réflexe de défense républicaine anti-boulangiste, « prolétaires et bourgeois ». Les autres « écoles révolutionnaires » les condamnent au nom de la « lutte des classes ». Mais cet accord fragile et superficiel vole en éclats dans l’après-midi, car les anarchistes mettent leurs menaces anti-boulangistes à exécution. L’un d’entre eux, Lucas, grimpé sur le Mur des fédérés avec deux compagnons, tire trois coups de révolver sur Rouillon et d’autres blanquistes proches de Rochefort. Des bagarres s’ensuivent. Au lendemain de ces incidents, des blanquistes prennent leurs distances vis à vis de Boulanger.
    On se dispute l’héritage. En mai 1889, le possibiliste Lavy déclare que son parti est le « vrai continuateur de la tradition communaliste », les blanquistes (CRC) qui défilent de leur côté avec les terrassiers en tenue de travail se réclament, eux aussi, de 1871. En octobre 1889, le CRC se divise : d’un côté ceux qui, avec Granger, restent fidèles à Rochefort, de l’autre ceux qui, avec Vaillant, dénoncent la « déviation boulangiste ». La mêlée entre frères ennemis a lieu le 28 mai 1890. Le matin, un seul incident : la couronne des « boulangistes » est jetée à l’égoût par les possibilistes. L’après-midi, au milieu des tombes, les vaillantistes donnent aux « traîtres », aux « renégats sacrilèges », une leçon de cannes plombées ! Rouillon est grièvement blessé. Il mourra trois mois plus tard. Les rochefortistes vont alors créer le comité central révolutionnaire socialiste qui deviendra antisémite.
    En 1891, après la fusillade contre les grévistes du 1er mai à Fourmies, malgré le vent unitaire qui semble se lever, il y a trois montées distinctes au Mur. Le 24 mai, les possibilistes « nuance Brousse » y vont le matin, les possibilistes « nuance Allemane » (ils ont formé l’année précédente le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire) et les anarchistes l’après-midi. Le 29 mai, c’est au tour des autres organisations, sous l’égide de la Commission d’organisation du 1er mai dominée par les Guesdistes.
    L’année suivante, tandis que l’on est entré dans la période des attentats anarchistes, les efforts de cette commission amènent un progrès. Certes il y a encore trois défilés et, lors de celui du 22 mai, des anarchistes attaquent les rochefortistes, mais le 29 mai, c’est presque une « manifestation d’ensemble » à laquelle participent POSR, POF, CRC, socialistes indépendants, étudiants, collectivistes, anarchistes. En fait, l’union reste superficielle.
    Les tentatives de réconciliation connaissent leur sommet et leur limite le 28 mai 1893. Dans le cortège explosif, guesdistes, allemanistes, blanquistes, anarchistes, rochefortistes, ouvriers et étudiants. Russes et Polonais se côtoient. Des multitudes de gamins de 14-15 ans sont là, criant avec ardeur. Lorsque la foule arrive au Mur, où Lucas a apposé « le Manifeste des dynamiteurs », on entend « Vive Ravachol ! Vive l’anarchie ! ». Des coups sont échangés. Un formidable tumulte couvre les seize discours. Brunet préconise « la propagande par le fait ». Le cri le plus repris est « Vive la Révolution ! », mais on entend aussi « À bas la patrie ! ». Les bagarres, dans des « flots d’étoffes rouges », se poursuivent durant toute la cérémonie. Cette manifestation de masse, qui ravit « les fidèles à l’Idée », précède le bras de fer entre le mouvement ouvrier et le gouvernement républicain qui ferme la Bourse du travail.
    Les beaux dimanches du « Père Lépine » Le 9 décembre 1893, l’anarchiste Auguste Vaillant lance une bombe dans la Chambre des députés ; le 12 février 1894, un autre anarchiste, Émile Henry, fait de même au café Terminus. Ces attentats à Paris entraînent le vote des « lois scélérates » contre les libertés et, début 1894, « l’exposition et le port de drapeaux soit sur la voie publique, soit dans les édifices, emplacements et locaux ouverts au public » sont interdits. Les deux comités organisateurs de la manifestation du Père-Lachaise acceptent, avec regret, cette suppression. Le 27 mai, la police fait savoir aux députés socialistes envoyés en délégation que les manifestants ne pourront se rendre au Mur que par « petits paquets », afin de déposer silencieusement leurs couronnes. Les 1 500 personnes rassemblées salle Lexellent refusent d’y aller. Les gouvernants veulent-ils « massacrer les socialistes » ? 1 000 « argousins » sont devant le cimetière, 2 000 au fond. On voit Lépine, le nouveau préfet de police, parader en souriant. Il s’agit en fait d’une nouvelle politique répressive. En 1896, le POSR appelle à l’abstention, pour ne pas voir « défiler les révolutionnaires tels que de dociles moutons ». Le processus unitaire ayant été relancé quelques mois plus tard par le banquet socialiste de Saint Mandé, de très nombreux manifestants retrouvent le chemin du Mur le 28 mai 1897, mais le Père-Lachaise est alors « transformé en campement militaire ».
    Le 28 mai 1899, lors de la commémoration organisée par le Comité d’entente socialiste mis en place à l’occasion de l’affaire Dreyfus pour défendre la République à nouveau menacée, les chants, les cris et le drapeau rouge réapparaissent et les « réacteurs » rochefortistes sont sévèrement corrigés. Bagarres, arrestations. En 1900, c’est pire. La manifestation se fait contre le ministre de la Guerre Galliffet, « le fusilleur » de la Commune et le ministre socialiste Millerand, le « traître », tous deux membres du gouvernement de Défense républicaine de Waldeck-Rousseau, formé en juin 1899 pour faire face à l’agitation antidreyfusarde. Les heurts sporadiques se transforment en violents affrontements, suivis de nombreuses arrestations. Lépine et ses « brutes policières » sont dénoncés. Cette répression, très dure, continue en 1901 contre la manifestation des « ministériels », le 19 mai, et contre celle des « révolutionnaires », le 26 mai. Le Mur est littéralement couvert de policiers, des manifestants y sont frappés à coup de crosse.
    Un cran de plus est franchi l’année d’après. Les manifestants, tronçonnés en minuscules paquets, après avoir passé sept rangs d’agents, doivent suivre, dûment encadrés, un itinéraire allongé à plaisir. Plus on approche du Mur, plus les forces de l’ordre sont denses. Un tract, un cri de « Vive la Commune ! », un couplet de l’Internationale, et les hommes de Reisse, l’officier de paix du 20e qui fait « la police du Mur », se précipitent. Il y a peu de riposte physique de la part des manifestatns. On se contentera de poser ensuite la « question Lépine » au Conseil municipal ou à la Chambre des députés. Les numéros des « agents brutaux » sont désignés, un réquisitoire contre le « petit monsieur maladroit » que serait Lépine est dressé. Celui-ci, nullement impressionné, va, en 1903, jusqu’à faire savoir par une note adressée aux journaux que des milliers d’hommes sont mobilisés avec des consignes « très sévères » contre les « provocateurs ».
    Lors de cette commémoration, placée sous le signe de la lutte contre « la calotte » – on est alors sous le ministère Combe qui prépare la loi sur la séparation de l’Église et de l’État – il y a de sérieux incidents mais, dans l’ensemble, les manifestants, moins nombreux que les « tartares de la préfecture », sont découragés. Devant ce débordement de « flicaille » beaucoup ne vont plus au Mur. Les élus socialistes « blocards », qui soutiennent le gouvernement, recommandent le calme ; quant aux autres, ils se désintéressent de la manifestation. Lépine, en 1904, est arrivé à ses fins ; les socialistes semblent matés.
    Anciens communards et nouveaux socialistes C’est en 1904 que le comité du monument aux fédérés et le groupe fraternel des combattants de la Commune relancent leurs activités. Après les nombreux refus essuyés depuis des années, Jean Sery, secrétaire du comité, et Allemane reprennent la question du terrain et surtout du monument en 1907, dans le quotidien socialiste L’Humanité. Ce dernier note que deux des premiers défenseurs du projet ont atteint aux plus hautes fonctions : Clémenceau est président du Conseil, Pichon ministre. L’occasion semble propice. Surtout après le vote, le 20 décembre 1907, par le Conseil municipal, de la concession perpétuelle.
    Le comité et les « pouvoirs publics » connaissent alors une lune de miel. L’inauguration d’une plaque de marbre de 2,20 m portant l’inscription en lettres dorées « Aux morts de la Commune, 21-28 mai 1871 », est négociée. Drapeaux rouges et chants seront acceptés, mais la police devra être respectée et les « suspects et provocateurs » écartés.
    Le parti socialiste SFIO, unifié depuis 1905, prend en main la manifestation que les anarchistes boudent. 10 000 personnes viennent, le 25 mai 1908, déposer 25 couronnes et écouter 16 discours. On en profite pour inaugurer le monument à Pottier, l’auteur de l’Internationale. Une cérémonie réussie, à peine ternie par des incidents de dernière minute : des socialistes indépendants, Faillet, un ancien communard, Morel et Lajarrige, sont bousculés et même frappés par des socialistes « unifiés », leurs couronnes mises en pièces. Lépine, qui intervient, est malmené. Pour Faillet, les manifestants qui chaque année, viennent « en bande hurler la Carmagnole et l’Internationale n’ont rien à voir avec les communards ».
    Il est vrai que les survivants sont moins nombreux chaque année. En 1893, il reste en vie une trentaine des 86 élus qui avaient siégé à l’Hôtel de ville en 1871 ; ils ne sont plus que treize en 1907. Le groupe de l’Association fraternelle des anciens combattants de la Commune ne rassemble que quelques dizaines d’hommes, 50 en 1892, autour de Navarre, Sery, Camelinat, Chatelain, Champy, Lejeune… En 1880, la majorité des manifestants sont de jeunes ouvriers de quinze à dix-huit ans. Des gens interpellés entre 1895 et 1914, il ressort que le « militant du Mur » est le plus souvent un ouvrier des métiers qualifiés, d’une trentaine d’années, d’origine plutôt provinciale. Il n’a donc pu connaître la Commune que par tradition. Le Mur, pour lui, est « historique ». Vaillant, député du 20e arrondissement, dans son discours de 1908, le sacralise tout en confortant le mythe : « Et c’est à ce mur, écrit-il, que les derniers, les plus valeureux combattants de la Commune, étaient fusillés. Aussi le Mur est-il devenu pour nous le monument de la Commune, le monument de ses héros, le monument de la République sauvée, de la Révolution prolétaire en marche ». Désormais, le Mur, « notre mur », comme l’écriront et le ressentiront les militants de la gauche, est devenu le tombeau des communards inconnus, et la commémoration, un pèlerinage.
    « Sous les pavés… les flics » Le parti socialiste SFIO va renforcer son contrôle sur la manifestation. L’idée d’un service d’ordre et son ébauche étaient anciennes mais, en 1908, la première convention est passée entre les autorités officielles et les organisateurs. Des « commissaires » du parti, avec « consignes » et « insignes », doivent écarter les « gens suspects ou provocateurs ». On sait que la trêve est bien éphémère et qu’aux lendemains de l’inauguration de la plaque du Mur, le sang ouvrier coule à Draveill Villeneuve-Saint-Georges. Clémenceau, le « premier flic de France », entame une autre épreuve de force avec la CGT des syndicalistes-révolutionnaires et des anarchistes.
    Lors de la commémoration de mai 1909, les violences policières recommencent. Un argument de plus pour renforcer le service d’ordre socialiste. Des « camarades » sont désignés par les sections pour organiser le cortège. En 1911, ces « hommes de confiance », munis d’un brassard rouge avec l’inscription PS, sont 200. Il faut y ajouter des cyclistes de la Féération sportive socialiste. Renaudel sera le chef de ce service d’ordre qui doit, en principe, protéger les manifestants des « brutes lépiniennes », mais qui, en fait, sert la nouvelle politique du parti. En effet, pour conquérir le droit de manifestation à la manière des Britanniques, celui-ci veut prouver qu’il est capable de faire respecter « l’ordre public » en s’auto-disciplinant. Tâche d’autant plus délicate que la police semble vouloir ignorer cette bonne volonté : « Les flics sortaient de sous les pavés » écrit en 1910 L’Humanité.
    Néanmoins la campagne contre Lépine, « l’empereur des flics », s’intensifie dans les journaux de gauche. La SFIO, qui joue la carte de la légalité, ne fait que signaler les « mauvais policiers » coupables de « passage à tabac ». C’est dans cet esprit qu’elle intègre dans la manifestation du Père-Lachaise les « minorités agissantes » : « insurrectionnels » (groupe de la Guerre sociale d’Hervé et Jeunes gardes d’Almeyreda), libertaires de la Fédération anarchiste, communistes, puis militants de la CGT. Cette dernière, qui s’estime aussi « l’héritier légitime de la Commune », n’appelle officiellement à la montée au Mur qu’en 1913, au cours de la lutte contre le rétablissement des trois ans de service militaire. Cette manifestation unitaire, interdite, est remplacée par le meeting de masse du 25 mai organisé par la SFIO au Pré Saint Gervais (100 à 200 000 personnes).
    La montée au Mur de 1914 connaît aussi un gros succès numérique. Plus de 100 députés socialistes viennent d’être élus. La commémoration, le 24 mai, sera pour le parti l’hommage des jeunes triomphateurs à « ceux qui leur ont tracé la route » ; ils viendront « puiser » la volonté de réaliser le socialisme, ce que le secrétaire du parti, Dubreuilh, appelle la « Revanche » ! Pour y parvenir, plus question d’une insurrection romantique comme celle des communards. La SFIO préconise la voie électorale et la CGT la grève générale. L’Humanité socialiste souligne donc « le calme et la dignité » qui ont caractérisé la manifestation. Et l’anarcho-syndicaliste de la CGT, Yvetot, se félicitant du succès dans La Bataille, le quotidien syndicaliste, écrit : « Je n’ignore pas que la Commune a mis fin à une forme d’action révolutionnaire du peuple. Autre temps, autres mœurs. C’en est bien fini sans doute de la guerre civile sur les barricades »… Alain DALOTEL

     


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  • Il y a 140 ans, le Mur qui ne cesse de murmurer arme la mémoire

    http://www.larousse.fr/encyclopedie/data/images/1004919.jpg

    Ils montaient à l'assaut du ciel

     
      au Mur    des Fédérés au Père Lachaise
     
    Samedi 28 mai à 14 h 30
       Rendez-vous à l'entrée du Père-Lachaise, rue des Rondeaux (métro Gambetta) A bientôt. Salut & fraternité.

          

    Allocution de Claude Willard,

    Président des Amis de la Commune de Paris

    et de Muriel Vayssade,

    membre du C.A. des Amis de la Commune.

    11-05-23--Montee-au-Mur.jpg

    http://canaille-le-rouge.over-blog.com/article-il-y-a-140-ans-le-mur-qui-ne-cesse-de-murmurer-arme-la-memoire-74556157.html

     

          

     

        

     


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