• Qu'est-ce qu'on attend pour faire la fête ?

    Fut un temps où la Fête était l'un des points d'orgue de mon calendrier liturgique. Comment  "quelle fête" ? Mais la Fête de l'Humanité, tudieu ! Pour trois générations de militants communistes, la Fête a représenté ce que pour les catholiques était le jour de Noël, ou plutôt la semaine de Pâques. Pendant des mois, on s'y préparait en harcelant les amis et connaissances soumis à un chantage moral de tous les instants pour qu'ils achètent la vignette. Pour les militants les plus motivés, c'était des semaines de préparation ex-ante et des semaines de rangement ex-post.  Il fallait sortir de la cave du "siège" les comptoirs, les tables, le matériel de cuisine, les éclairages, les restes de boissons et les lots de tombola rangés depuis l'année précédente, réparer ce qui était réparable, jeter ce qui ne l'était pas, acheter ce qu'on ne retrouvait plus. Il fallait charger tout ça dans l'utilitaire ou dans la remorque prêtée par un copain. Et puis, se payer une semaine de présence sur la fête pour monter tout ça. Et le soir du dimanche arrivé, démonter tout ça, le charger, et le descendre à la cave du "siège" - sans ranger, on était trop crevés pour cela - en attendant l'année prochaine. Et pour certains camarades, jugés les plus fiables, c'était la co-optation dans le mythique "service d'ordre" de la Fête ou, encore plus exclusif, dans la "sécurité de la scène centrale" (1).

     

    Mais il n'y avait pas que les militants. J'ai connu dans mon quartier des ouvriers qui économisaient toute l'année pour pouvoir s'offrir "le" gueuleton à la Fête. Et pour acheter des livres: On y croisait à la "cité du livre" de la Fête des gens qui n'achetaient des bouquins qu'une fois par an, parce que c'étaient "les bouquins du Parti", de la même manière qu'on croisait dans les expositions d'art organisées rituellement par le "stand de l'Humanité" des gens qui n'avaient de toute évidence pas l'habitude de visiter les expositions, et qui attendaient sagement une demie heure pour voir les Picasso ou les Léger prêtés par des sympathisants ou des collectivités "amies" parce que c'était "une exposition du Parti". Ceux qui aujourd'hui veulent - à juste titre - remettre en selle l'éducation populaire auraient beaucoup à apprendre de ce que fut la politique de diffusion culturelle du PCF en général et de la Fête en particulier.

     

    En ce temps-là, la Fête était avant tout la fête des communistes. Bien sûr, il n'était pas obligatoire d'être communiste pour s'y promener, mais cela restait une fête de famille, ou les invités étaient traités avec tous les égards, mais restaient des invités. Les stands étaient réservés aux communistes et aux organisations "amies", et il était hors de question de donner une place à ceux qui défendaient des options politiques contraires à celles du PCF. Pendant deux jours, on était dans la fête dans un espace protégé, ou des gens qui pendant toute l'année étaient brimés ou regardés de travers parce que communistes, pouvaient se permettre d'afficher avec fierté leurs adhésion. La Fête témoignait de la capacité du PCF de créer une contre-société avec ses règles, qui n'étaient pas celles du monde qui l'entourait.

     

    La Fête change véritablement au milieu des années 1990, avec l'arrivée du père UbHue et sa bande aux commandes du PCF. Les effets de la "mutation" sur les effectifs militants est en effet désastreuse, et la Fête en subit le contrecoup. Le graphique suivant montre le nombre de vignettes vendues au cours des années. Pour mémoire, le 28ème congrès du PCF a lieu au début 1995. Les dégâts sont tels que depuis le début des années 2000 le PCF ne donne plus de chiffres officiels de vente de la vignette, se contenant de donner des chiffres triomphalistes"à la louche" de fréquentation de la fête - le chiffre du "million" revenant plusieurs fois ces dernières années - au risque de provoquer quelques petites contradictions: ainsi par exemple on trouve dans l'Humanité datée du lundi 17 septembre 2012 le chiffre de "650.000". Pourquoi pas. Le seul ennui, c'est que dans le numéro du 6 septembre 2012, en rendant compte du dernier "rendez-vous de la vignette" (c'est à dire, dans le jargon communiste, de la dernière réunion des diffuseurs de la vignette au cours de laquelle on fait un dernier pointage) Pierre Laurent annonce avec joie « Déjà 37 000 vignettes vendues, dont plus de 8 000 en août ! ». S'il y avait 37.000 vignettes vendues le 6 septembre, et que 650.000 personnes sont allées à la fête le 17, cela suppose soit que une immense resquille, soit une vente de 623.000 vignettes en dix jours, soit une toutes les secondes et demie. Même avec des militants communistes gonflés à block, cela semble un tout petit peu invraisemblable. Non ?

     

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    Cette baisse de l'activité militante a trois conséquences importantes. D'une part, la Fête se professionnalise: le travail militant représente une part toujours décroissante du fonctionnement de la fête, et l'organisation se repose de plus en plus sur des professionnels de l'organisation des grands spectacles. Un deuxième changement est la relative dépolitisation de la Fête, avec une importance croissante de "l'affiche" des spectacles et une importance décroissante des débats et meetings, y compris le meeting de clôture de la fête, qui était naguère le point d'orgue de la rentrée politique du PCF, et qui est aujourd'hui limité à des interventions de "témoins du siècle" sur le mode compassionnel - on rigole d'y voir Barbara Hendricks, hier la castafiore du régime mittérandien, devenue depuis ambassadrice du HCR - suivies par un court discours du directeur de l'Humanité.

     

    Le troisième changement, le plus révélateur, est l'introduction dans la fête d'organisations qui n'ont rien à voir avec le PCF, et qui pour la plupart d'entre elles seraient ravies de le voir disparaître dans les poubelles de l'Histoire. Cela a commencé avec les organisations religieuses, invitées depuis le début de l'ère UbHue, puis des autres partis politiques de l'extrême gauche (LCR, POI) et maintenant jusqu'à EELV. Le raton-laveur, c'est certainement pour l'année prochaine. Tout ça a transformé la Fête en une sorte de foire aux associations politique, où tout se vaut. Clémenceau avait dit "la tolérance, il y a des maisons pour ça". Et bien, il y a des fêtes aussi, semble-t-il.

     

    Ce changement dans l'esprit de la Fête ne fait que traduire un changement profond du PCF.  De ce point de vue, l'intervention de Pierre Laurent devant les nouveaux adhérents était très intéressante. En résumé, le discours était le suivant: les "vieux" du Parti doivent s'adapter aux demandes des "jeunes". Il n'est pas question d'avoir une "discipline" - terme que Laurent rejette explicitement - mais de faire en sorte que chacun puisse faire ce qu'il a envie de faire. On ne saurait être plus clair. Ce dont je ne suis pas convaincu que Laurent ait conscience, c'est qu'en prenant cette position on abdique de toute capacité à produire une contre-société, et donc a disputer à l'organisation sociale telle qu'elle est l'hégémonie politique. Si l'on n'est pas capable de manière autonome de créer des normes et des valeurs - et de les faire respecter - on se trouve à la merci de la normative que les individus apportent, c'est à dire, celle qu'ils ont internalisée. Et celle-ci est la normative de la société où nous vivons. Dans ces conditions, le Parti ne peut que devenir une auberge espagnole au langage vaguement compassionnel et pleurnichard.

     

    C'est cela qui me rend aujourd'hui la fête difficilement supportable. C'est ce ton pleurnichard qui s'impose doucement dans les débats, à l'image du ton du secrétaire national du PCF. Que ce soit le discours des intervenants ou les "témoignages", on a droit à de longs exposés de tous les malheurs du monde. On se demande bien à quoi sert ce genre de litanie. On sait tous qu'il y a des pauvres, des chômeurs, des exclus dans notre société. On sait tous qu'il y a des gens qui ont du mal à joindre les deux bouts, qui sont angoissés par la précarité et le chômage. On sait tous que Sarkozy était très méchant et a tout cassé. On sait tous que Hollande ne fait rien de ce qu'il faudrait pour changer les choses. A quoi bon le répéter en boucle ? On a la désagréable impression d'assister à une conversation de café du commerce, vous savez, celles qui se terminent par "c'est un scandale, que fait la police ?". A part communier dans la constatation du malheur - le plus souvent du malheur d'autrui - en quoi ce genre de discours fait avancer le schmilblick ? En rien. Cette description du malheur du monde prétend en théorie aboutir au besoin urgent de charger quelque chose, mais s'arrête à l'énonciation du malheur, sans amorcer une réflexion réaliste sur ce qu'il faudrait changer et comment le faire. On se contente de formules creuses du style "interdire le malheur" (le malheur étant selon les débats incarné dans les licenciements, les expulsions locatives, la violence faites aux femmes, etc.), sans rentrer dans l'analyse approfondie des dynamiques qui produistent ce malheur, et qu'il ne suffit pas "d'interdire" pour qu'elles disparaissent.

     

    Descartes

     (1) Oui, j'ai eu cet honneur. Il n'est pas inutile de rappeler que à la Fête de l'Humanité, la police restait gentiment à la porte, et qu'en soixante-dix années d'existence, elle n'a pas eu besoin d'intervenir une seule fois. Compte tenu des turbulences politiques que la Fête a traversé, et du nombre de gens qui - à droite mais aussi à gauche - auraient voulu se payer la Fête, on peut dire que c'est unexploit. Qui doit beaucoup à la discipline des communistes et à la qualité de son appareil. Cela aussi a bien changé, comme en témoigne l'incident arrivé à Caroline Fourest, violemment prise à partie par des militants d'organisations telles que "Indigènes de la République" au point de provoquer l'annulation du débat auquel elle éait invitée. La déclaration de Dartigolles - bienheureux les pauvres d'esprit... - est révélatrice: "Ce qui s'est passé, ce n'est pas la Fête de L'Humanité, la fête de la fraternité et du respect. Nous ne pouvons que condamner l'action de groupuscules organisés extérieurs à la Fête". Il a raison Dartigolles: aujourd'hui, le PCF ne peut "que condammner" et rien d'autre. Il y a quelques années, les "Indigènes" se seraient fait expulser manu militari par l'assistance et par le service d'ordre. Mais aujourd'hui, on n'a plus les moyens. Et si le PCF n'est pas capable, dans l'enceinte de sa fête, de botter les fesses de ceux qui empêchent l'un de ses invités de s'exprimer, on le voit mal bottant les fesses du patronat et du système, qui sont nettement plus coriaces. 


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