• Pérou : l’égalité dans la différence, pas l’élimination des différences sous prétexte d’égalité

    Pérou : l’égalité dans la différence, pas l’élimination des différences sous prétexte d’égalité

    Publié sur Internet en 2007, ce texte de Hugo Blanco, dirigeant historique de la Conferacion campesina del Perù (CCP),  jadis condamné à mort aussi bien par les paramilitaires que par la guérilla du «Sentier lumineux», apporte un éclairage original. Il permet de comprendre la nature objectivement et radicalement anticapitaliste des luttes des peuples autochtones qui se multiplient dans toute l’Amérique latine. Car la critique radicale de la «conquista» pose en soi le problème de l’avènement du capitalisme et, partant, de son dépassement.

    La richesse de la biodiversité andino-amazonienne a créé durant une période longue de plus de dix-mille ans une culture profondément compénétrée avec « Pachamama », la Mère Nature, une culture très agricole qui a une grande connaissance de la nature. C’est une des sept zones du monde qui ont vu naître l’agriculture et qui connaît un nombre majeur d’espèces domestiquées. De cela découle une cosmogonie différente de celle « occidentale » qui situe le créateur comme un esprit supérieur, immatériel, qui aurait créé l’Homme à son image et ressemblance avec la nature à son service. Dans la cosmogonie indigène, l’humanité est fille et partie de la Mère Nature et doit vivre en son sein, en harmonie avec elle. Chaque tertre a un esprit, chaque ruisseau, chaque espèce végétale et animale en ont un.

    La mentalité collectiviste indigène est si forte qu’elle perdure solidement plus de 500 ans après l’invasion, après plus de 500 ans de dictature de l’individualisme.

    « Ayllu » est le terme quechua et aymara de la communauté paysanne aux liens sociaux très forts qui a de multiples manifestations dans le travail (ayni, mink’a, faena [1]) comme dans tous les autres aspects de la vie. La communauté ne se limite pas aux personnes, elle s’étend à l’étroite relation communale avec les espèces cultivées, avec les plantes médicinales, avec les animaux et les plantes qui indiquent au cultivateur les variations des temps agricoles [2], plus en général avec toutes les espèces animales et végétales, avec la pluie, avec la terre.

    Le développement de l’agriculture et de l’élevage – qui, sous d’autres latitudes mena à l’esclavagisme et au féodalisme – suscita en Abya Yala (en Amérique) de nouvelles formes de collectivisme. Dans la zone andine, il donna naissance à un Etat qui embrassait le territoire de six pays d’aujourd’hui, le Tawantinsuyo –que les envahisseurs appelèrent « empire » en vertu de la même ignorance qui les amena à appeler le lama « grande brebis ».

    S’il est prouvé que les nouvelles formes de collectivisme s’accompagnèrent de l’apparition de castes privilégiées et de guerres de conquête, il est out aussi vrai que, nulle part sur le continent, la production ne s’est basée sur l’esclavage ou le féodalisme.

    Durant plus de 10’000 ans, notre culture a domestiqué 182 espèces de plantes et parmi elles environ 3500 variétés de pommes de terre. Notre peuple connaît 4500 plantes médicinales.

    Le Tawantinsuyo planifiait la production de toutes les vallées ; on construisit de longs aqueducs en faisant attention d’éviter l’érosion des terres. On cultiva en terrasses sur les versants, en waru-waru [3] sur les hauts plateaux. On utilisait différentes technologies adaptées aux différentes régions.

    Sur tout le territoire tawantisuyonnais on trouvait des dépôts (« qolqa ») qui permettaient d’approvisionner la population si d’aventure des phénomènes climatiques venaient à perturber la production agricole.

    Bien qu’il y ait eu des castes privilégiées, il n’y avait pas de famine ni de misère. Les orphelins, les infirmes et les anciens étaient à la charge de la société.

    L’invasion

    La colonne vertébrale de cette organisation sociale, de l’infrastructure agricole, de la planification de la production et des réserves alimentaires fut brisée par l’invasion.

    L’Europe commençait à transiter du féodalisme au capitalisme. L’invasion fut une action capitaliste: ils vinrent à la recherche d’épices puisqu’ils se croyaient en Inde: ils n’en trouvèrent point, mais mirent les mains sur l’or et l’argent.

    L’activité minière qui existait déjà mais avec une importance marginale devint le centre de l’économie. Pour exploiter les mines, ils eurent recours à des méthodes pires que celles de l’esclavage. Le maître tient à la santé de son esclave tout comme il tient à celle de sa mule. Le propriétaire de mines au Pérou recevait chaque année une certaine quantité d’indigènes « à convertir ». Indépendamment du nombre qu’il en mourait, l’année suivante il en recevait la même quantité. Ainsi, les jeunes adultes entraient une fois pour toutes à la mine et n’en sortaient que morts. A cause de cela, il y avait des suicides de jeunes indigènes. Il arrivait aussi que les mères tuent leurs enfants pour qu’ils échappent au tourment de la mine. C’est une pratique qui diminua depuis la rébellion de Tupac Amaru.

    Le travail agricole fut calqué sur le modèle féodal. Les meilleures terres furent arrachées par les européens aux communautés et furent converties en latifundia féodaux ; du coup, les «communiers [4]» furent transformés en serfs sur leurs propres terres et obligés de travailler gratuitement pour le seigneur féodal en échange du droit de pouvoir cultiver une petite parcelle pour leurs propres besoins.

    L’agriculture connut un recul brutal et cela pour de multiples raisons :
    - par ignorance et par négligence furent détruits canaux, terrasses et waru-warus ;
    - on abandonna jusqu’à aujourd’hui la planification dans les vallées au profit d’un chaos qui perdure ;
    - grâce à l’importation d’animaux domestiques étrangers à la région on détériora le milieu vital dans la mesure où, contrairement aux camélidés qui coupent la nourriture avec leurs dents, vaches, chevaux et moutons arrachent les racines ;
    - la superstition des envahisseurs à l’égard de notre culture et de nos cultures agricoles. Ainsi, puisque dans notre culture on rendait un culte aux fruits de notre terre, ces derniers firent l’objet de toutes les attentions des «exterminateurs d’idolâtries». On s’attaqua même au nom de la «papa» qui avait le tort de s’appeler comme le «Saint Père» : on l’appela «patata», comme on l’appelle en Espagne, une dénomination qui est depuis entrée dans d’autres langues, comme l’anglais. Il en fut de même pour la kiwicha ou amarante caudée [5]: elle fut maudite! Tout comme la coca, ce « super-tonique du règne végétal» selon le célèbre médecin Hyppolite Unanue qui est toujours victime parmi les gens « cultivés » de préjugés particulièrement dangereux.

    Quant aux entrepôts prévus pour réguler l’approvisionnement en cas de disettes provoquées par les aléas du climat, ils furent tout simplement saccagés par les envahisseurs.

    Ce sont ces comportements, bien plus mortels que les massacres qu’ils perpétrèrent et que la variole qu’ils nous amenèrent, qui firent de la faim et de la misère les apports culturels européens.

    Rébellions et république

    Dès le début, notre peuple s’est révolté contre les envahisseurs ; nombreuses furent les insurrections, à commencer par celle de Tupac Amaru 1er, le gouverneur originairement mis en place par les espagnols pour l’utiliser, de même que Manco Inca. Les rebelles les plus célèbres par la suite furent Juan Santos Atawalpa et Tupac Amaru 2ème dont l’insurrection s’étendit à la Bolivie et continua après qu’il fut assassiné sous de cruelles tortures.

    Plus tard s’accomplit ce qu’on appelle « la révolution pour l’indépendance » mais qui ne changea pas grand chose pour la population. On récompensa juste les généraux de l’indépendance avec des « haciendas » (le nouveau nom officiel des latifundia) pourvues de tout, y copris de leurs propres «indios».

    Les rébellions se poursuivent

    Le système de l’hacienda consistait essentiellement dans le travail gratuit du «colon» (le serf) pour l’hacienda. Il y avait d’autres aspects de ce servilisme. Il fallait mettre une partie de son bétail, alimenté de manière naturelle, à disposition du maître. Il fallait organiser le transport des produits agricoles : les voyages duraient plusieurs jours et les paysans étaient forcés de dormir à la belle étoile. Les maîtres les maltraitaient moralement et physiquement : ils avaient le droit de les emprisonner tout comme celui de violer les femmes. Les enfants des serfs n’allaient pas à l’école, parce qu’ils devaient travailler, mais aussi par manque d’écoles et à cause de l’interdiction qui leur était faite par les maîtres d’aller à l’école.

    Le système féodal des haciendas dura jusqu’au milieu du siècle passé. Il fut affaibli par l’irruption du capitalisme dans les campagnes, d’une part par le développement de l’industrie minière qui absorbait la main-d’œuvre des haciendas et de l’autre par la  mécanisation des latifundia qui se traduisait par l’expulsion des « colons » et leur remplacement par un prolétariat agricole.

    L’introduction de cultures d’exportation aux prix élevés demandait un plus grand temps de travail : les propriétaires exerçaient ainsi une plus grande pression sur les «colons » pour qu’ils augmentent leur temps de travail et les expulsaient des terres pour pouvoir arracher leurs plantations tandis que les colons exigeaient plus de temps et résistaient au vol de leurs terres.

    Nous nous sommes ainsi organisés pour lutter contre les nouvelles atrocités et devant la résistance des propriétaires des haciendas, notre lutte se transforma en un combat pour la propriété de la terre. Notre action ne nous confrontait pas seulement aux propriétaires terriens, mais aussi au gouvernement qui défendait le système féodal.

    Nous refusâmes de travailler pour les latifundistes dans plus de 100 haciendas tout en continuant à cultiver nos parcelles, ce qui fut, de fait, une forme de réforme agraire. Nous fûmes réprimés par le gouvernement qui eut recours aux armes ; nous y recourûmes à notre tour pour nous défendre.

    Le gouvernement militaire de l’époque finit par écraser la résistance armée mais, convaincu de l’impossibilité de réintroduire le régime féodal, il accorda une réforme agraire limitée aux zones de résistance. Cette réforme légalisait la propriété paysanne. Encouragée, la paysannerie indigène des autres régions se révolta prenant possession des haciendas, mais fut violemment réprimée. Malgré la répression, le soulèvement finit par obliger le gouvernement militaire réformiste à décréter la réforme agraire sur le plan national.

    Ainsi, l’affaiblissement du système féodal initié par le capitalisme se traduisit, grâce à notre mobilisation, en la conquête des terres par les paysans. A cette même époque, fut écrasé le mouvement paysan brésilien : là-bas, s’imposa le capitalisme dont les victimes luttent aujourd’hui encore dans le Mouvement des travailleurs sans terre (MST).

    C’est pour cette raison que le Pérou est, mis à part probablement Cuba, le pays du continent avec le plus grand nombre  de propriétaires de terres, que ce soit sous la forme coopérative ou sous celle de la petite propriété.

    Il y a des paysans de cette époque qui ressentent un vrai changement qualitatif, qui disent « maintenant nous sommes libres » parce qu’ils considèrent que une fois brisé le système féodal de servitude, c’est le joug qui les asservissait qui est brisé.

    A partir de cette rupture, ils ont travaillé pour l’éducation en construisant des écoles, en payant des enseignants avant de se battre pour que les salaires des maîtres d’école soient payés par l’Etat. Ils fondèrent aussi des dispensaires et se battirent pour que l’Etat paie les services sanitaires.

    Ils obtinrent aussi de pouvoir voter et élire des maires issus de leurs communautés. Ils luttent contre la contamination minière ; ils luttent pour pouvoir assumer collectivement les fonctions policières et celles de la justice au lieu des policiers et juges corrompus. Ils luttent aussi pour plein d’autres choses.

    La rupture avec le servage féodal leur a donné des ailes pour continuer leurs luttes.

    Les luttes d’aujourd’hui

    La plupart des combats actuels de la paysannerie indigène porte contre l’assassinat de Pacha Mama, la Mère Nature perpétré par les grandes compagnies, pour une grande partie minières, mais aussi petrolières et gazières. Et puisque les différents gouvernements, comme ceux d’avant qui servaient les seigneurs féodaux, sont au service des multinationales contre la population péruvienne et contre la nature, le combat est aussi contre le gouvernement.

    Une autre raison des luttes se trouve dans la détérioration quotidienne des conditions de vie avec un chômage croissant et un niveau de vie de la paysannerie qui ne fait que baisser à cause des prix agricoles excessivement bas. Et cela aboutit à lutter contre le traité de libre échange avec les Etats-Unis qui mène notre agriculture au collapse pour favoriser les grandes compagnies impériales qui bénéficient de milliards de subventions agricoles.

    Le mouvement indigène et le reste de la population péruvienne se battent contre la corruption des autorités et pour placer ses propres représentants dans les gouvernements locaux ; mais, comme il n’y a pas de contrôle démocratique les déceptions et les trahisons sont, hélas !, fréquentes.

     

    Nos alliés

    Le mouvement indigène n’est pas seul ; bien qu’il soit le plus vigoureux et persévérant, il peut compter sur la lutte du reste du peuple.

    Une mention particulière est méritée par les intellectuels, indigènes ou pas, qu’on appelle indigénistes. Dès le début de l’oppression des peuples originaires de notre pays, il y a eu des personnes qui l’ont combattue et ont défendu notre culture.

    On connaît l’action du père Bartolomé de las Casas [6]. Au Pérou d’autres ont suivi ses pas : des politiciens remarquables comme Gonzales Prada Mariategui, des écrivains comme Clorinda Matto, Ciro Alegria et José Maria Arguedas, des peintres comme José Sabogal, des musiciens comme Alomia Robles, Baltasar Zegarra, Roberto Ojeda, Leandro Alviña etc.

    Le sens de notre lutte

    Nous défendons notre culture dans tous ses aspects : sa cosmogonie, notre organisation sociale, nos rituels et savoirs agricoles, la médecine, la langue et bien d’autres aspects.

    Nous ne considérons pas notre culture comme supérieure aux autres : on lutte pour qu’on ne la considère pas inférieure. On exige qu’on nous respecte comme des égaux.

    Nous avons été éduqués dans l’harmonisation de la diversité et de l’égalité. Le Pérou est un pays très varié, tant géographiquement que d’un point de vue démographique. Nous avons 82% des 103 réserves naturelles de la planète et notre population parle 45 langues différentes. La  grande célébration du soleil par les Inca n’était pas exclusive: tous les peuples défilaient lors des cérémonies avec leurs propres divinités et il n’existait as la notion du « Dieu unique ». Nous sommes pour l’égalité dans la différence, pas pour l’élimination des différences sous prétexte d’égalité.

    D’un côté, nous respectons les individualités et les particularités de tout un chacun, mais, de l’autre, nous nous opposons à l’individualisme car notre culture est solidaire.

    Nous ne voulons pas revenir au passé ; nous savons qu’il faut favoriser les progrs de la culture humaine en général.

    Ceci n’est pas contradictoire avec le fait que nous prétendons retourner à nos racines car notre passé sera très fortement présent dans notre futur.

    Nous aimons et prenons soin de Pacha Mama. Nous aspirons fortement à ce que la base de l’économie se fonde sur la richesse de la bio diversité en agriculture, en médecine avec l’aide des moyens modernes qui ne sont pas nocifs.

    Nous voulons que notre organisation sociale ne soit pas fondée sur le profond individualisme antisocial que nous ont imposé les envahisseurs. Nous prétendons renforcer à tous les niveaux la vigoureuse fraternité collectiviste et solidaire du « ayllu », grâce aussi aux connaissances universelles qui ne sont pas nocives.

    Rêvons donc que les 500 ans d’écrasement ne soient qu’une turbulence passagère dans les 10’000 ans de construction de notre riche culture…

    Hugo Blanco

    Juillet 2007

    Traduction Paolo Gilardi

    Voir aussi :

    Pérou : les indigènes font plier le gouvernement et les multinationales par Hugo Blanco (2009)

    «Pérou: le gouvernement Humala sur la mauvaise voie», article d’Antonio Moscato publié dans L’Anticapitaliste n° 72, 21 juin 2012

    «CONGA NO VA» – Mobilisation au Pérou pour la défense de l’eau (texte du collectif Solidarité Cajamarca à l’occasion de la Journée mondiale de l’eau 2013)

    1. Ces termes d’une langue collectiviste sont impossibles à traduire dans une langue individualiste : Ayni indique une prestation mutuelle de travail qui fait que le travail destiné au bénéfice individuel sera collectif. Faena est un travail collectif, tandis que minka’a indique une forme de sollicitude pour un service rendu qui s’accompagne d’une profusion de suppliques affectueuses.
    2. Il y a des « signes » qui indiquent au paysan indigène comment sera le climat ou comment sera la production de tel ou tel autre produit agricole : l’abondance de la floraison de certaines plantes, la coloration des couleuvres, la hauteur à laquelle nichent les oiseaux, la plus ou moins grande brillance des constellations etc.
    3. Le waru-waru est une alternance de bandes de terre élevées et de fossés. Ce sont les bandes élevées que l’on cultive. Durant les années pluvieuses on évite ainsi que les terres soient inondées alors que durant les années plus sèches, les fossés retiennent l’eau permettant l’irrigation mais aussi l’atténuation pour les cultures du gap thermique entre la journée très chaude et la nuit très froide et d’éviter les gelées.
    4. «Communier» est un terme qui indique dans ce cas les membres de ces communautés collectivistes. Il ne faut pas le confondre avec le «communier», membre des communautés alpines dans les vallées du Valais suisse et du Gothard qui était membre de la communauté à condition d’être propriétaire individuel de biens (NdT).
    5. Kiwicha ou amarante caudée : plante annuelle qui produit des fleurs rouges en forme de queue de renard et dont les graines étaient utilisées comme céréales par les populations andines depuis plus de 4000 ans. La farine produite avec ces graines est très riche en vitamines et calcium, notamment (NdT).
    6. Bartolomé de Las Casas (Séville, 1484–Madrid, 1566), ecclésiastique, écrivain et voyageur espagnol. E]vêque de Chiapas (Mexique), il a rédigé de nombreux textes en faveur des indiens, notamment une importante relation de la Découverte et de la Colonisation du Nouveau Monde intitulée « Histoire des Indes ». Il a fait plusieurs fois le voyage entre l’Espagne et le Nouveau Monde et a visité de nombreux lieux du Nouveau Continent découvert par Christophe Colomb et nommé Amérique du vivant de las Casas. (NdT)

    http://www.gauche-anticapitaliste.ch/?p=10110


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