• Massacre en Afrique du Sud

    Un article de Sébastien Hervieu pour le journal Le Monde, sur le bain de sang intervenu contre des mineurs grévistes en Afrique du Sud. La police a tiré et tué 34 mineurs et 78 blessés selon un bilan officiel. Jacob Zuma, le président élu d'Afrique du Sud est rentré aussitôt d'une réunion régionale et a déclenché une enquête.

     

    Quand la poussière est retombée, jeudi 16 août, à Marikana, les ombres menaçantes s'étaient muées en corps sans vie. Parmi la dizaine de mineurs baignant dans leur sang, seuls deux remuaient encore.

    Tendus, des policiers se rapprochaient en pointant le canon de leurs fusils automatiques. L'un d'entre eux ramassait puis éloignait un pistolet tombé des mains d'un travailleur.

    Les policiers sud-africains encadrent la grève des travailleurs de la mine de platine de Marikana dans le nord-ouest de Johannesburg, le 15 août.

    Après que les grévistes de la mine de platine de Marikana eurent été la cible de canons à eau et de grenades lacrymogènes pour être délogés d'une colline où ils s'étaient installés, des individus ont-ils riposté en tirant les premiers ?

    La police assure avoir agi "en état de légitime défense". Devant l'avancée soudaine d'un groupe de mineurs, les forces de l'ordre ont-elles au contraire réagi de manière disproportionnée ? De très longues secondes se sont écoulées avant que l'un des officiers lève le poing en l'air pour faire taire le feu nourri face à des assaillants armés de machettes et de gourdins sur le site de la mine située à une heure de route à l'ouest de Pretoria.

    Ensuite, des coups de feu ont continué à retentir dans plusieurs directions. Dans le ciel bleu de l'hiver austral, quatre hélicoptères tournoyaient. Plus tard encore, d'autres corps seront aperçus au pied de plusieurs ambulances.

    Les mineurs sud-africains en grève devant la mine de platine de Marikana.

    Vendredi, un bilan officiel de la police nationale a fait état de trente-quatre mineurs tués, et soixante-dix-huit, blessés. Ce jeudi noir est devenu l'un des jours les plus sombres de l'histoire de l'Afrique du Sud post-apartheid. Le choc dans l'opinion était alimenté par les images tournant en boucle sur les chaînes de télévision nationales, rappelant à beaucoup les interventions meurtrières de la police dans les townships sous le régime de la minorité blanche.

    "La police a fait tout ce qu'elle a pu mais ces gens avaient dit qu'ils n'étaient pas prêts à quitter les lieux mais plutôt à se battre", s'est défendu le ministre. Le président Jacob Zuma s'est déclaré "choqué et consterné par cette violence absurde".

     "LA DIRECTION FAIT LA SOURDE OREILLE"

    Avant les violences de jeudi, la grève, lancée il y a une semaine, affichait déjà le triste bilan de dix morts, dont deux policiers. Roger Phillimore, le président de Lonmin, l'un des principaux extracteurs de platine dans le monde qui possède la mine de Marikana, a estimé que c'était "clairement une affaire d'ordre public plutôt qu'un conflit social".

    Les corps de mineurs tués par les forces de police gisent sur le site de la mine de platine de Marikana, le 16 août, près de Johannesburg.

    Plus tôt dans la journée, Lonmin avait refusé de négocier toute augmentation de salaires et intimé l'ordre aux 3 000 grévistes de reprendre le travail sous peine d'être licenciés.

    En chemin vers la butte rocailleuse, un homme, qui préfère rester anonyme, se doutait bien qu'il n'obtiendrait pas les 1 250 euros exigés. Mais après vingt années passées sous terre à récupérer le précieux métal, souvent six jours sur sept, officiellement huit heures par jour mais souvent neuf payées huit, il pense quand même qu'il mérite mieux que ses 580 euros mensuels.

    "J'ai cinq enfants dont trois au lycée, raconte-il. Comment voulez-vous que je les envoie à l'université avec ce salaire ?" Ses camarades grévistes gagnent en moyenne 400 euros par mois. "On se tue à la tâche et quand on demande quelque chose à la direction, elle fait la sourde oreille", ajoute-t-il.

    Le corps amaigri, le souffle court, Domingos Tivano, 39 ans, est en arrêt de travail depuis juin. "Mais comme je ne suis toujours pas revenu, je crois qu'ils m'ont viré", glisse-t-il. Le médecin de l'hôpital de la mine lui a diagnostiqué une tuberculose, mais ne s'est pas étendu sur les causes. "Des explosions ont souvent lieu avant qu'on ait le temps de remonter, nos masques ne nous protègent pas bien, cela fait douze ans que j'avale de la poussière", explique-t-il.

    Les mineurs sud-africains en grève devant la mine de platine de Marikana, le 15 août, dans le nord-ouest de Johannesburg.

    La plupart des mineurs vivent à quelques centaines de mètres du principal puits dans des cabanes en tôle, dont à peine une sur deux à l'électricité. A l'extérieur, parfois, un robinet crachote. Les champs sont parsemés de détritus.

     CONFLITS D'INTÉRÊTS

    En début de semaine, une étude sur les producteurs de platine de la région, publiée par la fondation Bench Marks, spécialisée dans la responsabilité sociale des entreprises, rappelait que les compagnies minières faisaient des profits très importants alors que les communautés avoisinantes, "comme celles de Marikana", souffrent d'un haut niveau d'inégalité et de pauvreté.

    "Ils montent des projets sociaux essentiellement pour soigner leur image dans l'opinion, mais ils consultent rarement les populations pour savoir ce dont elles ont vraiment besoin", lit-on dans l'étude.

    Assis dans une cour, un non-gréviste n'ose pas aller travailler. "Je me ferais tuer par les autres", affirme-t-il. Derrière le conflit social se cache une lutte violente entre le puissant mais déclinant syndicat national des mineurs (NUM), précieux soutien du Congrès national africain (ANC), le parti au pouvoir et une branche dissidente, AMCU, dont le succès croissant se nourrit des espoirs déçus d'une partie de la population. En février, deux ouvriers ont été tués lors d'une grève dans une autre mine de platine de la région.

    "Est-ce que la jeune génération doit être asservie à la pauvreté toute sa vie et être l'esclave d'une minorité blanche qui continue à contrôler les ressources après dix-huit années de démocratie ?" s'interrogeait, juste avant l'assaut de la police, Joseph Mathuniwa, le président du nouveau syndicat à l'origine de la grève.

    A quatre mois du congrès électif de l'ANC, il est possible que cette lutte syndicale soit instrumentalisée par des factions du parti opposées à la réélection de Jacob Zuma pour un second mandat. AMCU accuse ainsi le NUM de ne pas défendre ses membres et de "partager le même lit que la direction".

    "Les partis qui veulent gagner les élections ont besoin d'énormément d'argent, et ces compagnies leur donnent ce financement", alertait lundi David van Wyk. Le chercheur de la fondation Bench Marks s'inquiétait aussi de ces hommes politiques qui intégraient de plus en plus souvent les conseils d'administration de grandes sociétés. Ex-secrétaire général de NUM et figure majeure de l'ANC, Cyril Ramaphosa est aujourd'hui administrateur de Lonmin.

     

    Sebastien Hervieu (Marikana, Afrique du Sud, envoyé spécial)

     

    Note de ma pomme: Ce n'est pas la première fois qu'un conflit social important éclate en Afrique du Sud. Le chemin, pour résorber toutes les inégalités découlant de l'apartheid qui a régné longtemps sur le pays, est encore long et difficile. Et la misère d'une partie de la population noire est une réalité qui mine la société sud-africaine.

    Jacob Zuma, président de l'Afrique du Sud, revenu d'urgence d'une conférence régionale au Mosambique, a promis une enquête rapide sur ce bain de sang. Espérons que des considérations politiciennes ne l'enterreront pas.

    La compagnie Lonmin, qui exploite la mine dans laquelle travaillent les mineurs grévistes, a promis d'aider à l'identification des corps et d'organiser les obsèques des victimes. La compagnie va aussi offrir de payer les frais de scolarité des enfants des mineurs tués, de la primaire à l'université. C'est le moins qu'elle puisse faire, après avoir refusé toute discussion avec les grévistes.

    Lonmin est une société privée de production de platine dont le siège social se situe à Londres, capitale de la Grande-Bretagne qui abrite des paradis fiscaux et la City plaque tournante de l'argent sale pour l'Europe et fer de lance du dollar sur le vieux continent. Lonmin est côté à la Bourse de Londres.

    Le salaire du boss de Lonmin s'élevait en 2009 à 788 844 livres, soit plus d'un million d'euros. Et avec le coût des minerais précieux qui flambe, sans nul doute que les actionnaires et dirigeants de Lonmin n'iront pas se ravitailler dans une association caritative en 2012.

    Qui a dit que la lutte des classes n'existait plus? C'est vrai, il y en a tant qui assènent cela à tout bout de champ dans les médias, non?

    http://le-blog-de-roger-colombier.over-blog.com

     

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