• Marx, l’immortel

    Théâtre :: Marx, l’immortel

    Avec sa pièce Karl Marx, le retour, jouée actuellement à Bruxelles, l’historien américain Howard Zinn a voulu montrer que « la critique du capitalisme reste fondamentalement vraie ». Mission accomplie.

    Elisabeth Mertens

    Karl Marx, le retour met en scène l’auteur du Capital qui, dans l’au-delà, a obtenu une permission d’une heure pour revenir sur Terre afin de dire ses quatre vérités à notre époque. (Michel Poncelet, photo Fabrice Gardin)


    Il y a une vingtaine d’années, Newsweek annonçait triomphalement à la Une la mort de Marx. Pourquoi déclarer la mort d’un philosophe ? Quel journal irait annoncer la mort de Platon ou de Spinoza ? C’est cette question qui a déclenché chez l’historien américain Howard Zinn l’écriture de la pièce de théâtre Karl Marx, le retour. D’emblée, il fait dire à son personnage : « Vous êtes-vous jamais demandé pourquoi il est sans cesse nécessaire de me déclarer mort ? » Parce que la réponse est simple : Marx est non seulement vivant, il est immortel, au grand dépit du capitalisme, impuissant à éradiquer ses idées, plus actuelles que jamais. « Le capitalisme, qui n’en était qu’à ses premiers méfaits à l’époque où Marx en dressa le portrait-robot, est devenu un social killer adulte qui ravage la planète », écrit Daniel Bensaïd dans Marx, Mode d’emploi.

    Au ciel, Karl Marx (1818-1883) en a marre de voir ce que les hommes ont fait – ou pas – de ses idées. Après pas mal d’activisme auprès de Dieu, il a enfin obtenu une permission pour revenir (une heure) laver son nom. Le voilà qui débarque pour interpeller le public : « J’ai lu vos journaux. Ils proclament tous que mes idées sont mortes ! Mais il n’y a là rien de nouveau. Ces clowns le répètent depuis plus d’un siècle. [...] J’ai vu vos magazines et vos écrans avec toutes ces images. Vous voyez tant de choses et vous en savez si peu. Personne ne lit-il l’Histoire ? Quel genre de merde enseigne-t-on dans les écoles par les temps qui courent ? »

    Le philosophe évoque l’exil à Londres avec sa famille, la pauvreté, son ami Engels, son travail intellectuel et militant. Il raconte aussi l’engagement de sa fille, des polémiques tendres et drôles avec femme, les rivalités entre révolutionnaires réfugiés et des débats avec d’autres, comme Proudhon ou Bakounine. Il évoque la Commune de Paris, critique les expériences dévoyées et dogmatiques de l’application de ses idées, mais ses attaques les plus virulentes vont au capitalisme dont il mesure l’évolution jusqu’à aujourd’hui. « J’avais tort en 1848, quand je pensais que le capitalisme était sur le déclin, lance-t-il. Mon calcul était un peu en avance. Peut-être de deux cents ans (sourire). » Le revenant passe notre époque au crible, fustige « la guerre pour soutenir l’industrie, pour rendre les gens tellement fous de patriotisme qu’ils en oublient leur misère ».

    Si cette courte pièce monologue (belle performance de l’excellent comédien Michel Poncelet, mis en scène par Fabrice Gardin) n’apprendra pas grand-chose à ceux qui connaissent le marxisme, elle constitue néanmoins une introduction intelligente et drôle pour tout un chacun. Elle est aussi et surtout l’occasion de (re)découvrir son auteur, Howard Zinn (1922-2010). « J’ai écrit cette pièce en 1999, à une période où l’effondrement de l’Union soviétique générait une liesse presque universelle, expliquait-il. Non seulement l’ «ennemi» était mort mais les idées du marxisme étaient discréditées. J’ai voulu montrer que la critique marxiste du capitalisme reste fondamentalement vraie. »

    Historien et professeur de sciences politiques à l’université de Boston, Zinn est l’auteur de nombreux ouvrages dont le célèbre Une histoire populaire des Etats-Unis, réédité cinq fois et vendu à deux millions d’exemplaires. Issu d’un milieu ouvrier de New York, Zinn a pu faire des études supérieures du fait de son engagement, par conviction antifasciste, lors de la Seconde Guerre mondiale, grâce à une loi de 1944 qui permettait aux vétérans de la guerre de s’inscrire gratuitement à l’université. Son expérience dans l’armée a été le déclencheur de son positionnement politique pacifiste. Dans Hiroshima : breaking the silence, il met en cause les justifications d’opérations militaires affectant les civils. Il dénonce en particulier les bombardements atomiques de Hiroshima et Nagasaki, mais aussi les pilonnages des Alliés sur l’Allemagne, le Japon et la France – comme à Royan, où Zinn a assisté à une des premières utilisations militaires du napalm. Il établit une continuité entre ces bombardements et ceux de la guerre du Vietnam, puis de la Guerre du Golfe.

    Lors de ses années d’enseignement à Atlanta, Zinn prend une part active au mouvement des droits civiques et sera renvoyé pour son militantisme. Pendant la guerre du Vietnam, aidé par son ami Noam Chomsky, Zinn édite et annote un rapport gouvernemental américain secret sur le conflit (l’affaire des Pentagon Papers). Dans les années 2000, Zinn s’est opposé à l’invasion et à l’occupation de l’Irak.

    Zinn fut de tous les combats du 20e siècle contre la haine et l’injustice. Il est mort en 2010 d’une crise cardiaque alors qu’il sortait d’un meeting pour se rendre à une manifestation.

    Jusqu’au 25/5, au Théâtre des Martyrs, place des Martyrs 22, 1000 Bruxelles. Tél.: 02 223 32 08; www.theatredesmartyrs.be.

    http://www.ptb.be


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :