• Chapitre 20 — La place historique de l’impérialisme

    20.1. L’impérialisme, dernier stade du capitalisme.

    Déterminant la place historique de l’impérialisme par rapport au général, Lénine écrivait :

    L’impérialisme est un stade historique particulier du capitalisme. Cette particularité est de trois ordres : l’impérialisme est (1) le capitalisme monopoliste ; (2) le capitalisme parasite ou pourrissant ; (3) le capitalisme agonisant.

    V. Lénine, « L’Impérialisme et la scission du socialisme », Œuvres, t. 23, p. 116.

    Le capitalisme monopoliste n’élimine pas et ne peut pas éliminer les fondements de l’ancien capitalisme. Il apparaît dans un certain sens comme une superstructure de l’ancien capitalisme prémonopoliste. De même qu’il n’y a pas et qu’il ne peut y avoir de « capitalisme pur », de même l’existence d’un « impérialisme pur » est inconcevable. Même dans les pays les plus développés, il existe, à côté des monopoles, une multitude de petites et moyennes entreprises, notamment dans l’industrie légère, dans l’agriculture, dans le commerce et d’autres branches de l’économie. Dans presque tous les pays capitalistes, une partie importante de la population est constituée par la paysannerie qui, dans sa grande masse, se livre à la production marchande simple. Dans les pays coloniaux et semi-coloniaux l’oppression impérialiste s’enchevêtre avec des formes d’exploitation précapitalistes, en particulier avec des formes féodales.

    Un trait essentiel de l’impérialisme est que les monopoles existent parallèlement au marché, à la concurrence, aux crises. Comme l’impérialisme est le prolongement et le développement des particularités essentielles du capitalisme, à son stade monopoliste les lois économiques du capitalisme en général restent en vigueur. Mais avec la modification des conditions économiques, avec l’aggravation extrême de toutes les contradictions du capitalisme, ces lois reçoivent un nouveau développement et agissent avec une force de destruction accrue. Il en est ainsi des lois de la valeur et de la plus-value, de la loi de la concurrence et de l’anarchie de la production, de la loi générale de l’accumulation capitaliste qui conditionne la paupérisation relative et absolue de la classe ouvrière et voue les masses de la paysannerie laborieuse à l’appauvrissement et à la ruine ; il en est de même des contradictions de la reproduction capitaliste, des crises économiques.

    Les monopoles poussent la socialisation de la production à l’extrême limite possible en régime capitaliste. Les grandes et les très grandes entreprises, qui font travailler chacune des milliers d’ouvriers, fabriquent une partie considérable de l’ensemble de la production dans les branches maîtresses de l’industrie. Les monopoles unissent en un tout des entreprises géantes, ils font le compte des débouchés, des sources de matières premières, ils accaparent les cadres scientifiques, les inventions et les perfectionnements. Les grandes banques exercent leur contrôle sur la presque totalité des fonds d’un pays. Les liaisons entre les diverses branches de l’économie et leur interdépendance se resserrent considérablement. L’industrie, qui possède un énorme potentiel de production, est capable d’augmenter rapidement la masse des marchandises produites.

    Cependant, les moyens de production restent la propriété privée des capitalistes et l’essentiel des moyens de production est détenu par un petit groupe de monopoles. Dans leur course au profit maximum, ils augmentent par tous les moyens le degré d’exploitation de la classe ouvrière, ce qui accroît l’appauvrissement des masses laborieuses et réduit leur pouvoir d’achat.

    Ainsi, la domination des monopoles aggrave au plus haut degré la contradiction fondamentale du capitalisme, entre le caractère social de la production et la forme capitaliste privée de l’appropriation du fruit de la production. Il apparaît de plus en plus clairement que le caractère social du processus de production impose la propriété sociale des moyens de production.

    À l’époque de l’impérialisme, les forces productives de la société atteignent un niveau de développement tel qu’elles ne peuvent plus tenir dans le cadre étroit des rapports de production capitalistes. Le capitalisme, qui vint, en tant que mode de production plus avancé, remplacer la féodalité, s’est transformé au stade impérialiste en une force réactionnaire qui retarde l’évolution de la société humaine. La loi économique de correspondance nécessaire entre les rapports de production et le caractère des forces productives exige que des rapports nouveaux, socialistes, soient substitués aux rapports de production capitalistes. Cette loi rencontre l’opposition la plus énergique des classes dominantes et, tout d’abord, de la bourgeoisie monopoliste et des gros propriétaires terriens, qui entendent empêcher la classe ouvrière de s’allier avec la paysannerie et de renverser le régime bourgeois.

    Le haut degré du développement des forces productives et de la socialisation de la production, l’approfondissement et l’aggravation de toutes les contradictions de la société bourgeoise témoignent du fait que le capitalisme, entré dans le dernier stade de son évolution, est mûr pour être remplacé par un régime social supérieur, le socialisme.

    20.2. L’impérialisme, capitalisme parasite ou pourrissant.

    L’impérialisme est le capitalisme parasite ou pourrissant. La tendance à la stagnation et au pourrissement est le résultat inévitable de la domination des monopoles qui veulent obtenir le profit maximum. Les monopoles, qui peuvent imposer les prix sur le marché et les maintenir artificiellement à un niveau élevé, n’ont pas toujours intérêt aux innovations techniques et entravent souvent le progrès technique ; durant des années, ils gardent sous le boisseau des découvertes scientifiques et des inventions techniques très importantes.

    Ainsi la tendance à la stagnation et au pourrissement est inhérente aux monopoles et cette tendance dans certaines conditions prend le dessus. Cela n’a cependant pas empêché le progrès relativement rapide de la production et du développement de la technique dans certaines branches de l’économie bourgeoise, dans certains pays capitalistes. Mais ce développement s’est effectué d’une façon très inégale, retardant de plus en plus sur les immenses possibilités qu’ouvraient la science et la technique modernes.

    La technique moderne hautement développée propose des tâches immenses, dont l’accomplissement se heurte à des obstacles qui découlent des rapports de production capitalistes. Les pays capitalistes ne peuvent pas, par exemple, utiliser entièrement leurs ressources hydro-énergétiques à cause des obstacles dressés par la propriété privée de la terre et la domination des monopoles. Le monopole de la propriété privée de la terre, la surpopulation agraire dans les campagnes, la prépondérance des petites exploitations paysannes freinent l’application des résultats de la science et de la technique modernes dans la production agricole, ce qui pourtant n’exclut pas le progrès technique dans une série de grandes entreprises agricoles capitalistes. Les intérêts des monopoles capitalistes empêchent l’utilisation de l’énergie atomique à des fins pacifiques.

    De quelque côté qu’on se tourne, écrivait Lénine dès 1913, on rencontre à chaque pas des problèmes que l’humanité est parfaitement en état de résoudre sur-le-champ. L’obstacle, c’est le capitalisme. Il a accumulé des mnoceaux de richesses et a fait des hommes les esclaves de ces richesses. Il a résolu les problèmes techniques les plus compliqués et il a stoppé la mise en œuvre des perfectionnements techniques en parce que les grandes masses de la population sont plongées dans la misère et l’ignorance, parce qu’une poignée de millionnaires font preuve d’une lésinerie bornée.

    V. Lénine, « La barbarie civilisée », Œuvres, t. 19, p. 418.

    Le pourrissement du capitalisme se traduit par l’accroissement du parasitisme. La classe des capitalistes perd toute liaison avec le processus de production. La gestion des entreprises se concentre entre les mains d’un personnel technique salarié. L’immense majorité de la bourgeoisie et des propriétaires fonciers deviennent des rentiers, qui possèdent des titres et qui vivent des revenus qu’ils leur rapportent (la tonte des coupons). La consommation parasite des classes exploiteuses s’accroît.

    La séparation totale de la couche des rentiers d’avec la production s’accentue encore par l’exportation des capitaux, par les revenus provenant des investissements à l’étranger. L’exportation des capitaux met une empreinte de parasitisme sur tout pays vivant de l’exploitation des peuples d’autres pays et des colonies. Les capitaux exportés hors des frontières constituent une part sans cesse accrue de la richesse nationale des pays impérialistes, et les revenus de ces capitaux une part croissante des revenus de la classe capitaliste. Lénine appelait l’exportation des capitaux du parasitisme au carré.

    Les capitaux placés à l’étranger représentaient en 1929, par rapport à la richesse nationale: en Angleterre, 18 % ; en France, 15 % ; aux Pays-Bas, près de 20 % ; en Belgique et en Suisse, 12 %. En 1929, le revenu des capitaux placés à l’étranger était supérieur à celui du commerce extérieur : en Angleterre, de plus de sept fois ; aux États-Unis, de cinq fois.

    Aux États-Unis, les revenus des rentiers provenant des titres étaient en 1913, de 1,8 milliard de dollars ; en 1931, 8,1 milliards de dollars, ce qui dépassait de 40 % le revenu global en espèces des 30 millions de fermiers pendant cette même année. Les États-Unis sont le pays où les traits parasites du capitalisme contemporain, de même que la nature rapace de l’impérialisme, s’affirment d’une façon particulièrement frappante.

    Le caractère parasite du capitalisme apparaît nettement dans le fait qu’une série de pays bourgeois se transforment en États-rentiers. Au moyen d’emprunts asservissants, les plus grands pays impérialistes tirent d’immenses revenus des pays débiteurs, se les subordonnent aux points de vue économique et politique. L’État-rentier est l’État du capitalisme parasite, pourrissant. L’exploitation des colonies et des pays dépendants, qui est une des sources fondamentales des profits maximums des monopoles, transforme la poignée des plus riches pays capitalistes en parasites sur le corps des peuples asservis.

    Le caractère parasite du capitalisme trouve son expression dans l’accroissement du militarisme. Une part croissante du revenu national, et principalement des revenus des travailleurs, est absorbée par le budget de l’État et dépensée pour l’entretien d’armées énormes, pour la préparation et la conduite de guerres impérialistes. Tout en étant un des principaux moyens pour assurer le profit maximum aux monopoles, la militarisation de l’économie et les guerres impérialistes signifient en même temps la destruction forcenée d’une multitude de vies humaines et d’immenses richesses matérielles.

    Le progrès du parasitisme est indissolublement lié au fait que des masses énormes d’êtres humains sont arrachées au travail socialement utile. L’armée des chômeurs augmente, de même que le nombre de personnes employées au service des classes exploiteuses, dans l’appareil d’État, ainsi que dans la sphère hypertrophiée de la circulation.

    Le pourrissement du capitalisme se traduit ensuite dans le fait que la bourgeoisie impérialiste, avec les profits que lui rapporte l’exploitation des colonies et des pays dépendants, corrompt systématiquement, moyennant un plus haut salaire et d’autres avantages, une faible partie de la couche supérieure des ouvriers qualifiés, ce qu’on appelle l’aristocratie ouvrière. Avec l’appui de la bourgeoisie, l’aristocratie ouvrière s’empare des postes de commande dans une série de syndicats ; elle forme avec des éléments petits-bourgeois, le noyau actif des partis socialistes de droite et constitue un danger grave pour le mouvement ouvrier. Cette couche d’ouvriers embourgeoisés est le fondement social de l’opportunisme.

    L’opportunisme tend à subordonner le mouvement ouvrier aux intérêts de la bourgeoisie, en sapant la lutte révolutionnaire du prolétariat pour s’affranchir de l’esclavage capitaliste. Les opportunistes corrompent la conscience des ouvriers en prêchant la voie réformiste d’ « amélioration » du capitalisme ; ils demandent aux ouvriers de soutenir les gouvernements bourgeois dans leur politique impérialiste, intérieure et extérieure. Les opportunistes jouent au fond le rôle d’agents de la bourgeoisie au sein du mouvement ouvrier. En divisant la classe ouvrière, ils empêchent les ouvriers de conjuguer leurs forces pour abattre le capitalisme. C’est là une des raisons pour lesquelles, dans nombre de pays, la bourgeoisie se maintient encore au pouvoir.

    Au capitalisme prémonopoliste avec sa libre concurrence correspondait en qualité de superstructure politique une démocratie bourgeoise limitée. L’impérialisme avec la domination de ses monopoles est caractérisé par le passage de la démocratie à la réaction en matière de politique intérieure et extérieure des États bourgeois. La réaction politique sur toute la ligne est le propre de l’impérialisme. Les dirigeants des monopoles ou leurs hommes de confiance occupent les postes les plus élevés dans les gouvernements et dans l’ensemble de l’appareil d’État. Sous le régime de l’impérialisme, les gouvernements ne sont pas mis en place par le peuple, mais par les magnats du capital financier. Les cliques monopolistes réactionnaires, pour asseoir leur pouvoir, s’appliquent à réduire à néant les droits démocratiques conquis de haute lutte par des générations de travailleurs. Cela impose la nécessité d’intensifier par tous les moyens la lutte des masses pour la démocratie, contre l’impérialisme et la réaction.

    Le capitalisme en général et l’impérialisme en particulier font de la démocratie une illusion, et dans le même temps le capitalisme engendre des aspirations démocratiques dans les masses, crée des institutions démocratiques, aggrave l’antagonisme entre l’impérialisme négateur de la démocratie et les masses qui aspirent à la démocratie.

    V. Lénine, « Réponse à P. Kievski (I. Piatakov) », Œuvres, t. 23, p. 23.

    À l’époque de l’impérialisme, la lutte des masses les plus larges, guidées par la classe ouvrière, contre la réaction engendrée par les monopoles, a une immense portée historique. C’est bien de l’activité, de l’organisation, de la résolution des masses populaires que dépend l’échec des visées barbares des forces d’agression de l’impérialisme, qui préparent sans cesse aux peuples de nouvelles et pénibles épreuves et des catastrophes militaires.

    20.3. L’impérialisme, prélude de la révolution socialiste.

    L’impérialisme est le capitalisme agonisant. Il aggrave toutes les contradictions du capitalisme, les porte à leur limite extrême, au-delà de laquelle commence la révolution. Les plus importantes sont les suivantes :

    Premièrement, la contradiction entre le travail et le capital. Le règne des monopoles et de l’oligarchie financière dans les pays capitalistes renforce le degré d’exploitation des classes laborieuses. L’aggravation de la condition matérielle et l’oppression politique accrue de la classe ouvrière accroissent son mécontentement et accentuent la lutte de classes entre prolétariat et bourgeoisie. Dès lors, les anciennes méthodes de lutte économique et politique de la classe ouvrière s’avèrent absolument insuffisantes. L’impérialisme conduit la classe ouvrière à la révolution socialiste.

    Deuxièmement, la contradiction entre les puissances impérialistes. Dans la lutte pour le profit maximum, se heurtent les monopoles des différents pays, et chacun des groupes de capitalistes s’efforce de s’assurer la priorité en mettant la main sur les débouchés, les sources de matières premières, les investissements des capitaux. La lutte acharnée qui se livre entre les pays impérialistes pour les zones d’influence amène nécessairement des guerres impérialistes qui affaiblissent les positions du capitalisme renforcent le mécontentement des masses et les poussent dans la voie de la lutte révolutionnaire contre le régime capitaliste.

    Troisièmement, la contradiction entre les peuples opprimés des colonies et des pays dépendants et les puissances impérialistes qui les exploitent. Le renforcement de l’oppression impérialiste ainsi que le développement du capitalisme dans les colonies et les semi-colonies a pour effet d’intensifier le mouvement de libération nationale contre l’impérialisme. De réserves de l’impérialisme, les colonies et les pays dépendants deviennent des réserves de la révolution prolétarienne.

    Telles sont les principales contradictions qui caractérisent l’impérialisme comme capitalisme agonisant. Cela ne veut point dire que le capitalisme puisse dépérir de lui-même, par une sorte de « faillite automatique », sans que les masses populaires guidées par la classe ouvrière luttent avec résolution pour liquider la domination de la bourgeoisie. Cela veut dire seulement que l’impérialisme est la phase du développement du capitalisme, durant laquelle la révolution prolétarienne est devenue une nécessité pratique et où les conditions favorables à l’assaut direct des citadelles du capitalisme sont parvenues à maturité. Aussi Lénine a-t-il défini l’impérialisme comme le prélude de la révolution socialiste.

    20.4. Le capitalisme monopoliste d’État

    À l’époque de l’impérialisme, l’État bourgeois, qui représente la dictature d’une oligarchie financière, oriente toute son activité dans l’intérêt des monopoles.

    Au fur et à mesure que s’aggravent les contradictions de l’impérialisme, les monopoles renforcent leur mainmise directe sur l’appareil d’État. Les grands magnats du capital jouent de plus en plus souvent le rôle de dirigeants de l’appareil d’État. On assiste à la transformation du capitalisme monopoliste en capitalisme monopoliste d’État. Déjà la première guerre mondiale avait accéléré et accentué sensiblement ce processus.

    Le capitalisme monopoliste d’État consiste à subordonner l’appareil d’État aux monopoles capitalistes et à l’utiliser pour intervenir dans l’économie du pays (notamment par sa militarisation), afin d’assurer le profit maximum aux monopoles et d’asseoir la toute-puissance du capital financier. Et l’on procède à la remise entre les mains de l’État bourgeois de certaines entreprises, branches et fonctions économiques (main-d’œuvre, approvisionnement en matières premières déficitaires, système de rationnement, construction d’entreprises militaires, financement de la militarisation de l’économie, etc.), tout en maintenant dans le pays le règne de la propriété privée des moyens de production.

    La propriété d’État dans les pays impérialistes apparaît ou bien à la suite de la construction d’entreprises, de voies ferrées, d’arsenaux, etc., aux frais du budget de l’État, ou bien sous la forme de la nationalisation bourgeoise, c’est-à-dire du transfert de certaines entreprises privées aux mains de l’État, moyennant une forte compensation. En dépit des affirmations des économistes bourgeois, qui présentent l’étatisation des entreprises sous la domination politique de la bourgeoisie comme un « pas vers le socialisme », celle-ci n’a rien de commun avec le socialisme. La propriété d’État dans les pays bourgeois est une variété de propriété capitaliste, où le propriétaire n’est pas un capitaliste particulier, mais l’État bourgeois, (qui est subordonné à une poignée de grands monopoles. L’étatisation des entreprises est utilisée par les monopoles pour renforcer l’exploitation de la classe ouvrière et de tous les travailleurs et pour multiplier leurs profits.

    Les monopoles utilisent le pouvoir d’État pour collaborer activement à la concentration et à la centralisation du capital, augmenter leur puissance et leur influence : par des mesures spéciales, l’État force les entrepreneurs restés indépendants à se soumettre aux groupements monopolistes et, en temps de guerre, il fait procéder à la concentration forcée de la production, en fermant les portes d’une foule d’entreprises petites et moyennes. C’est dans l’intérêt des monopoles que l’État, d’une part, établit des droits élevés sur les marchandises importées et que, d’autre part, il encourage l’exportation des marchandises en payant aux monopoles des subventions à l’exportation et en leur facilitant la conquête de nouveaux marchés au moyen du dumping.

    Les monopoles utilisent le budget d’État afin de piller la population du pays en la grevant d’impôts et en recevant de l’État des commandes qui leur rapportent de gros profits. L’État bourgeois, sous le prétexte « d’encourager les initiatives économiques », verse aux gros entrepreneurs des sommes considérables sous forme de subventions. Dans le cas où les monopoles sont menacés de faillite, ils reçoivent de l’État les crédits nécessaires pour couvrir leurs pertes, et on leur fait remise des impôts qu’ils doivent à l’État.

    Le développement du capitalisme monopoliste d’État s’accentue particulièrement en période de préparation et de conduite de guerres impérialistes. Lénine disait que le capitalisme monopoliste d’État en temps de guerre était un bagne pour les ouvriers et un paradis pour les capitalistes. Les gouvernements des pays impérialistes font aux monopoles de grosses commandes d’armements, d’équipements et de vivres ; ils bâtissent des usines de guerre aux frais de l’État et les mettent à la disposition des monopoles ; ils lancent des emprunts de guerre. En même temps, les États bourgeois font supporter toutes les charges de la guerre aux travailleurs. Tout cela procure des superbénéfices aux monopoles.

    Le développement du capitalisme monopoliste d’État a pour effet, premièrement, de hâter encore la socialisation capitaliste de la production, créatrice des conditions matérielles nécessaires pour remplacer le capitalisme par le socialisme. Lénine disait que le capitalisme monopoliste d’État était la préparation matérielle complète du socialisme.

    Le développement du capitalisme monopoliste d’État amène, en second lieu, une accentuation de la paupérisation relative et absolue du prolétariat. C’est au moyen du pouvoir d’État que les monopoles élèvent au maximum le degré d’exploitation de la classe ouvrière, de la paysannerie et de larges couches d’intellectuels, ce qui ne manque pas d’aggraver considérablement les antagonismes entre exploités et exploiteurs.

    Les défenseurs du capitalisme, en dissimulant la subordination de l’État bourgeois aux monopoles capitalistes, prétendent que l’État est devenu dans l’économie des pays capitalistes une force décisive, capable d’assurer la direction planifiée de l’économie nationale. En réalité, l’État bourgeois ne peut diriger de façon planifiée l’économie, car il n’en est pas maître : elle se trouve entre les mains des monopoles. L’effort de l’État pour « régler » l’économie, accompli dans l’intérêt du capital monopoliste, ne peut pas supprimer l’anarchie de l’économie capitaliste ni les crises économiques et il conduit en fait à une aggravation des contradictions du régime bourgeois.

    20.5. La loi de l’inégalité du développement économique et politique des pays capitalistes à l’époque de l’impérialisme et la possibilité de la victoire du socialisme dans un seul pays.

    En régime capitaliste, les diverses entreprises, les diverses branches de l’économie d’un pays ne peuvent se développer également. Dans le cadre de la concurrence et de l’anarchie de la production, le développement inégal de l’économie capitaliste est inévitable. Cependant, à l’époque prémonopoliste, la production était fragmentée entre un grand nombre d’entreprises, la libre concurrence régnait, il n’y avait pas de monopoles. Le capitalisme pouvait encore se développer d’une façon plus ou moins régulière. Certains pays en dépassaient d’autres durant une longue période. Il existait alors sur le globe de vastes territoires inoccupés. Tout se passait sans conflits militaires à l’échelle mondiale.

    La situation a changé radicalement avec le passage au capitalisme monopoliste ; alors le partage du monde est achevé entre les puissances impérialistes qui mènent une lutte serrée pour un nouveau partage du monde. Cependant le développement inouï de la technique permet à certains pays impérialistes de dépasser rapidement, par bonds, les autres pays impérialistes. Les pays engagés tardivement dans la voie de l’évolution capitaliste utilisent les résultats acquis du progrès technique : machines, méthodes de production, etc. De là le développement rapide, par bonds, de certains pays et un retard dans l’évolution d’autres pays. Ce développement par bonds s’accroît énormément aussi grâce à l’exportation des capitaux. La possibilité s’offre pour certains pays de gagner de vitesse les autres, de les évincer des marchés, de réaliser par la force des armes un nouveau partage du monde déjà partagé. Sous l’impérialisme, l’inégalité de développement des pays capitalistes est devenue une force déterminante du développement impérialiste.

    Le rapport des forces économiques des puissances impérialistes se modifie avec une rapidité sans précédent. Il en résulte des modifications très irrégulières du potentiel de guerre des États impérialistes. La modification du rapport des forces économiques et militaires va à rencontre de l’ancienne répartition des colonies et des sphères d’influence, ce qui engendre inévitablement la lutte pour un nouveau partage du monde déjà partagé. La puissance véritable de tels ou tels groupes impérialistes est mise à l’épreuve au moyen de guerres sanglantes et dévastatrices.

    En 1860, l’Angleterre occupait la première place dans la production industrielle du monde ; la France la suivait de près. L’Allemagne et les États-Unis n’en étaient qu’à leurs débuts dans l’arène mondiale. Une dizaine d’années s’écoula, et le pays ascendant du jeune capitalisme — les États-Unis d’Amérique — gagnait de vitesse la France, et prenait sa place. Dix ans après, les États-Unis rattrapaient l’Angleterre et occupaient la première place dans la production industrielle mondiale, tandis que l’Allemagne dépassait la France et occupait la troisième place derrière les États-Unis et l’Angleterre. Au début du 20e siècle, l’Allemagne refoulait l’Angleterre et prenait la deuxième place après les États-Unis. À la suite des changements survenus dans le rapport des forces des pays capitalistes, le monde capitaliste se scinde en deux camps impérialistes hostiles, et les guerres mondiales se déclenchent.

    Le développement inégal des pays capitalistes détermine l’aggravation des contradictions dans le camp de l’impérialisme et l’inéluctabilité de conflits militaires qui conduisent à un affaiblissement réciproque des impérialistes. Le front mondial de l’impérialisme devient facilement vulnérable pour la révolution prolétarienne. C’est sur cette base que la chaîne du front impérialiste peut se rompre en son maillon le plus faible, au point où les conditions sont les plus favorables pour la victoire du prolétariat.

    L’inégalité du développement économique à l’époque de l’impérialisme détermine aussi l’inégalité du développement politique, qui entraîne pour les différents pays une différence de maturité des conditions politiques de la victoire de la révolution prolétarienne. Parmi ces conditions, il faut ranger avant tout l’acuité des antagonismes de classes et le degré de développement de la lutte des classes, le niveau de la conscience de classe, de l’organisation politique et de la fermeté révolutionnaire du prolétariat, son aptitude à entraîner les masses fondamentales de la paysannerie.

    La loi de l’inégalité du développement économique et politique des pays capitalistes à l’époque de l’impérialisme est le point de départ de la théorie léniniste sur la possibilité de la victoire du socialisme au début dans plusieurs pays ou même dans un seul pays.

    Marx et Engels, en étudiant au milieu du 19e siècle le capitalisme prémonopoliste, ont été amenés à conclure que la révolution socialiste ne pouvait vaincre que simultanément dans tous les pays ou dans la plupart des pays civilisés. Mais au début du 20e siècle, notamment au cours de la première guerre mondiale, la situation avait changé radicalement. Le capitalisme prémonopoliste s’était développé en capitalisme monopoliste. Le capitalisme ascendant était devenu le capitalisme déclinant, agonisant. La guerre avait mis à nu les faiblesses incurables du front impérialiste mondial. Il découlait en même temps de la loi de l’inégalité du développement que la révolution prolétarienne viendrait à maturité à des époques différentes, dans les différents pays. Partant de la loi du développement inégal du capitalisme à l’époque de l’impérialisme, Lénine est arrivé à la conclusion que la vieille formule de Marx et d’Engels ne répondait plus aux nouvelles conditions historiques ; que, dans les conditions nouvelles, la révolution socialiste pouvait parfaitement triompher dans un seul pays ; que la victoire simultanée de la révolution socialiste dans tous les pays ou dans la plupart des pays civilisés était impossible» en raison de la maturité inégale de la révolution dans ces pays.

    L’inégalité du développement économique et politique, écrivait Lénine, est une loi absolue du capitalisme. Il s’ensuit que la victoire du socialisme est possible au début dans un petit nombre de pays capitalistes ou même dans un seul pays capitaliste pris à part.

    V. Lénine, « Du mot d’ordre des États-Unis d’Europe », Œuvres, t. 21, p. 354-355.

    Lénine avait élaboré une théorie nouvelle, une théorie achevée de la révolution socialiste. Elle enrichissait le marxisme et le développait ; elle ouvrait une perspective révolutionnaire aux prolétaires des différents pays, elle développait leur initiative dans le combat à livrer à la bourgeoisie, affermissait leur certitude dans la victoire de la révolution prolétarienne.

    C’est dans la période de l’impérialisme que s’achève la formation du système capitaliste de l’économie mondiale, qui fait des différents pays les anneaux d’une seule et même chaîne. Le léninisme enseigne que, dans le cadre de l’impérialisme, la révolution socialiste triomphe d’abord, non pas nécessairement dans les pays où le capitalisme est le plus développé et où le prolétariat forme la majorité de la population, mais avant tout dans les pays qui constituent l’anneau le plus faible de la chaîne de l’impérialisme mondial. Les conditions objectives de la révolution socialiste sont parvenues à maturité dans l’ensemble du système capitaliste de l’économie mondiale. Dès lors, l’existence dans ce système de pays sous-développés au point de vue industriel, ne saurait être un obstacle à la révolution. Pour la victoire de la révolution socialiste dans un pays, il faut qu’il y ait un prolétariat révolutionnaire et une avant-garde prolétarienne, groupée au sein d’un parti politique, il faut qu’il y ait dans ce pays un allié solide du prolétariat en la paysannerie, allié capable de le suivre dans la lutte décisive contre l’impérialisme.

    À l’époque de l’impérialisme, alors que le mouvement révolutionnaire progresse dans le monde entier, la bourgeoisie impérialiste fait bloc avec toutes les forces réactionnaires sans exception et utilise au maximum les survivances du servage afin de renforcer sa domination et d’augmenter ses profits. La liquidation des survivances de la féodalité et du servage est donc impossible sans une lutte décisive contre l’impérialisme. Dès lors, le prolétariat peut prendre la tête de la révolution démocratique bourgeoise, rallier autour de lui les masses de la paysannerie pour lutter contre les survivances féodales et l’oppression impérialiste aux colonies. Au fur et à mesure que sont résolus les problèmes de la lutte contre la féodalité et ceux de la libération nationale, la révolution démocratique bourgeoise se développe en révolution socialiste.

    À l’époque de l’impérialisme, le mécontentement du prolétariat augmente dans les pays capitalistes, les éléments d’explosion révolutionnaire s’accumulent et la guerre libératrice contre l’impérialisme se développe dans les colonies et les pays dépendants. Les guerres impérialistes pour le partage du monde affaiblissent le système de l’impérialisme et accentuent les tendances à l’union des révolutions prolétariennes dans les pays capitalistes et du mouvement de libération nationale dans les colonies.

    La révolution prolétarienne, qui a triomphé dans un seul pays, marque en même temps le début de la révolution socialiste mondiale. Lénine a prévu, d’une manière scientifique, que la révolution mondiale se développerait par le détachement révolutionnaire d’une série d’autres pays du système de l’impérialisme, grâce au soutien apporté aux prolétaires de ces pays par le prolétariat des États impérialistes. Les pays en question se détacheront d’autant plus vite et plus résolument que le socialisme sera plus fort dans les pays où la révolution prolétarienne a triomphé.

    L’issue de la lutte, écrivait Lénine en 1923, dépend finalement de ce que la Russie, l’Inde, la Chine, etc., forment l’immense majorité de la population du globe. Et c’est justement cette majorité de la population qui, depuis quelques années, est entraînée avec une rapidité incroyable dans la lutte pour son affranchissement ; à cet égard, il ne saurait y avoir une ombre de doute quant à l’issue finale de la lutte à l’échelle mondiale. Dans ce sens, la victoire définitive du socialisme est absolument et pleinement assurée.

    V. Lénine, « Mieux vaut moins mais mieux », Œuvres, t. 33, p. 515.

    Résumé du chapitre 20

    1. L’impérialisme est : 1o le capitalisme monopoliste ; 2o le capitalisme pourrissant ou parasite ; 3o le capitalisme agonisant, le prélude de la révolution socialiste.

    2. Le pourrissement et le caractère parasite du capitalisme se traduisent par le frein qu’opposent les monopoles au progrès technique et au développement des forces productives ; par la transformation d’une série de pays bourgeois en États-rentiers qui vivent en exploitant les peuples des colonies et des pays dépendants ; par le déchaînement du militarisme ; par l’accroissement de la consommation parasite de la bourgeoisie ; par une politique réactionnaire, intérieure et extérieure, des États impérialistes ; par la corruption, par la bourgeoisie des pays impérialistes, d’une couche supérieure peu nombreuse de la classe ouvrière. Le pourrissement du capitalisme augmente la paupérisation de la classe ouvrière et des masses travailleuses de la paysannerie.

    3. L’impérialisme aggrave à l’extrême les trois principales contradictions du capitalisme : 1o la contradiction entre le travail et le capital ; 2o la contradiction entre les puissances impérialistes qui luttent pour la suprématie et en définitive pour la domination mondiale, et 3o la contradiction entre les métropoles et les colonies. L’impérialisme amène directement le prolétariat à la révolution socialiste.

    4. Le capitalisme monopoliste d’État est la subordination de l’appareil d’État aux monopoles capitalistes et son utilisation pour intervenir dans l’économie du pays (en particulier à la faveur de sa militarisation), en vue d’assurer le profit maximum et d’asseoir la domination de l’oligarchie financière. Degré supérieur de la socialisation capitaliste de la production, le capitalisme monopoliste d’État aggrave encore l’exploitation de la classe ouvrière, la paupérisation et la ruine des larges masses laborieuses.

    5. L’action de la loi de l’inégalité du développement économique et politique des pays capitalistes à l’époque de l’impérialisme affaiblit le front de l’impérialisme mondial. L’inégalité de maturité de la révolution exclut la possibilité d’une victoire simultanée du socialisme dans tous les pays ou dans la plupart des pays. Il devient possible de rompre la chaîne impérialiste en son point le plus faible, il devient possible pour la révolution socialiste de triompher d’abord dans un petit nombre de pays ou même dans un seul.


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