• A. — Le capitalisme prémonopoliste

    Chapitre 11 — Le profit moyen et le prix de production

    11.1. Les coûts de production capitalistes et le profit.

                  Le taux du profit.

    La plus-value créée par le travail des ouvriers salariés dans le cours de la production est la source des revenus de toutes les classes exploiteuses de la société capitaliste. Examinons d’abord les lois en vertu desquelles la plus-value revêt la forme du profit des capitalistes qui placent leurs capitaux dans la production des marchandises.

    La valeur de la marchandise produite dans l’entreprise capitaliste se divise en trois parties : 1o la valeur du capital constant (une partie de la valeur des machines, des bâtiments, la valeur des matières premières, du combustible, etc.) ; 2o la valeur du capital variable et 3o la valeur de la plus-value. La grandeur de la valeur de la marchandise est déterminée par la quantité de travail socialement nécessaire à sa production. Mais le capitaliste ne dépense pas son travail personnel dans la production de la marchandise ; il y dépense son capital.

    Les coûts de production capitalistes de la marchandise comportent les dépenses de capital constant et de capital variable (c + v), c’est-à-dire les dépenses en moyens de production et en salaire aux ouvriers. Ce qu’une marchandise coûte aux capitalistes se mesure par la dépense de capital ; ce qu’une marchandise coûte à la société se mesure par la dépense de travail. Aussi les coûts de production capitalistes d’une marchandise sont-ils inférieurs à sa valeur ou aux coûts réels de production (c + v + p). La différence entre la valeur ou les coûts réels de production, et les coûts de production capitalistes est égale à la plus-value (p) que s’approprie purement et simplement le capitaliste.

    Lorsque le capitaliste vend la marchandise produite dans son entreprise, la plus-value apparaît comme un excédent, un surplus aux coûts de production capitalistes. En déterminant la rentabilité de l’entreprise, le capitaliste confronte cet excédent avec le capital avancé, c’est-à-dire avec la totalité du capital investi dans la production. La plus-value, rapportée à la totalité du capital, prend la forme du profit. Comme la plus-value est comparée non pas au capital variable, mais à tout le capital dans son ensemble, la différence s’efface entre le capital constant, dépensé pour l’achat des moyens de production, et le capital variable dépensé pour l’embauchage de la force de travail. Il en résulte l’apparence trompeuse que le profit est le fruit du capital. Cependant, en réalité, la source du profit est la plus-value créée uniquement par le travail des ouvriers, uniquement par la force de travail dont la valeur est incarnée dans le capital variable. Le profit est la plus-value considérée dans son rapport à la totalité du capital investi dans la production ; elle apparaît, extérieurement, comme le fruit de ce capital. En raison de cette particularité, Marx appelle le profit une forme modifiée de la plus-value.

    De même que la forme du salaire masque l’exploitation de l’ouvrier salarié, en faisant croire que tout le travail est payé, de même la forme du profit camoufle à son tour le rapport d’exploitation, en créant l’apparence trompeuse que le profit serait engendré par le capital lui-même. Ainsi les formes des rapports de production capitalistes estompent et masquent leur véritable nature.

    Le degré de rentabilité de l’entreprise capitaliste pour son possesseur est déterminé par le taux du profit. Le taux du profit est le rapport exprimé en pourcentage entre la plus-value et l’ensemble du capital avancé. Par exemple, si le capital avancé représente un total de 200 000 dollars, et si le profil annuel se monte à 40 000 dollars, le taux du profit est de (40 000 / 200 000) × 100 , soit 20 %.

    Comme le capital total avancé est supérieur au capital variable, le taux du profit p / (c+v) est toujours inférieur au taux de la plus-value p / v . Si, dans notre exemple, le capital de 200 000 dollars se décompose en 160 000 dollars de capital constant et 40 000 dollars de capital variable, et si le taux de la plus-value représente = (40 000 / 40 000) × 100 = 100 % , le taux du profit est égal à 20 %, soit 1/5 du taux de la plus-value.

    Le taux du profit dépend en premier lieu du taux de la plus-value. Plus le taux de la plus-value est élevé, et plus élevé est le taux du profit, toutes circonstances restant égales. Tous les facteurs qui viennent augmenter le taux de la plus-value, c’est-à-dire élever le degré d’exploitation du travail par le capital (allongement de la journée de travail, intensification, accroissement de la productivité du travail, etc.), élèvent aussi le taux du profit.

    Ensuite, le taux du profit dépend de la composition organique du capital. On sait que celle-ci est le rapport entre capital constant et capital variable. Plus la composition organique du capital est basse, c’est-à-dire plus le pourcentage de sa partie variable (valeur de la force de travail) est élevé, plus le taux du profit est élevé, le taux de la plus-value restant le même. Inversement, plus la composition organique du capital est élevée, et plus le taux du profit est bas.

    Les économies de capital constant sont l’un des facteurs qui exercent une influence sur le taux du profit. Enfin, le taux du profit varie selon la vitesse de rotation du capital. Plus la rotation du capital est rapide, et plus est élevé le taux annuel du profit, qui représente le rapport entre la plus-value produite au cours de l’année et l’ensemble du capital avancé. Inversement, le ralentissement de la rotation du capital amène un abaissement du taux annuel du profit.

    11.2. La formation du taux moyen du profit et la
                  transformation de la valeur des marchandises en prix de production.

    En régime capitaliste, la répartition des capitaux entre les différentes branches de production et le progrès technique se réalisent dans une atmosphère de concurrence acharnée.

    Il faut distinguer la concurrence à l’intérieur des branches d’industrie et la concurrence entre les branches d’industrie.

    La concurrence à l’intérieur des branches d’industrie est celle qui est pratiquée entre les entreprises d’une seule et même branche produisant des marchandises d’une même espèce, pour un écoulement plus avantageux de ces marchandises et pour un profit supplémentaire. Les diverses entreprises travaillent dans des conditions inégales et se distinguent les unes des autres par les dimensions, le niveau de l’équipement technique et de l’organisation de la production. De ce fait, la valeur individuelle des marchandises produites par les diverses entreprises, n’est pas la même. Mais la concurrence entre les entreprises d’une seule et même branche d’industrie aboutit au fait que les prix des marchandises sont déterminés non par leur valeur individuelle, mais par leur valeur sociale. Or la grandeur de la valeur sociale des marchandises, comme on l’a dit, dépend des conditions moyennes de la production dans une branche donnée.

    Du fait que le prix des marchandises est déterminé par leur valeur sociale, l’avantage revient aux entreprises où la technique industrielle et la productivité du travail sont supérieures au niveau moyen de la branche d’industrie considérée et où, par suite, la valeur individuelle des marchandises est inférieure à leur valeur sociale. Ces entreprises reçoivent un profit supplémentaire ou surprofit qui est une forme de la plus-value extra que nous avons étudiée plus haut (chapitre 7). Ainsi, par suite de la concurrence à l’intérieur des branches d’industrie, se forment, dans les différentes entreprises d’une branche donnée, des taux de profit différents. La concurrence entre les entreprises d’une même branche d’industrie aboutit à l’élimination des petites et moyennes entreprises par les grandes. Pour ne pas succomber à la concurrence, les capitalistes possesseurs d’entreprises arriérées, s’efforcent d’introduire chez eux les perfectionnements techniques appliqués par leurs concurrents, possesseurs d’entreprises plus développées au point de vue industriel. Il s’ensuit une élévation de la composition organique du capital dans l’ensemble de la branche d’industrie ; le surprofit, que recevaient les capitalistes possesseurs d’entreprises industriellement plus développées, disparaît, et le taux du profit accuse une baisse générale. C’est ce qui oblige les capitalistes à introduire de nouveaux perfectionnements techniques. C’est ainsi que par suite de la concurrence à l’intérieur des branches d’industrie, la technique se développe et les forces productives s’accroissent.

    La concurrence entre les branches d’industrie s’établit entre les capitalistes de diverses branches de la production pour le placement le plus rentable du capital. Les capitaux investis dans les différentes branches de la production ont une composition organique inégale. Comme la plus-value n’est créée que par le travail des ouvriers salariés, dans les entreprises des branches d’industrie où domine une basse composition organique du capital, on produit, à capital égal, une masse relativement plus importante de plus-value. Dans les entreprises où la composition organique du capital est plus élevée, la masse de plus-value produite est relativement plus faible. Cependant la concurrence entre capitalistes des diverses branches d’industrie aboutit à une égalisation des profits pour des capitaux de même grandeur.

    Supposons qu’il existe dans la société trois branches d’industrie : cuirs et peaux, textile et constructions mécaniques, avec un capital de même grandeur, mais de composition organique différente. La grandeur du capital avancé dans chacune de ces branches est égale à 100 unités (par exemple, à 100 millions de livres sterling). Le capital dans la branche des cuirs et peaux comprend 70 unités de capital constant et 30 unités de capital variable ; le capital de la branche textile comprend 80 unités de capital constant et 20 unités de capital variable, et le capital de la branche des constructions mécaniques est formé de 90 unités de capital constant et de 10 unités de capital variable. Admettons que le taux de la plus-value dans les trois branches soit identique et égal à 100 %. Par conséquent, dans les cuirs et peaux, la plus-value produite sera de 30 unités, de 20 dans le textile et de 10 dans les constructions mécaniques. La valeur des marchandises de la première branche d’industrie sera égale à 130 ; dans la seconde à 120 ; dans la troisième à 110 et, dans l’ensemble des trois, à 360 unités.

    Si les marchandises sont vendues à leur valeur, le taux du profit dans les cuirs et peaux sera de 30 %, dans le textile, de 20 % et dans les constructions mécaniques, de 10 %. Une telle répartition du profit sera très avantageuse pour les capitalistes des cuirs et peaux, mais désavantageuse pour les capitalistes des constructions mécaniques. Dès lors les entrepreneurs des constructions mécaniques chercheront un emploi plus avantageux de leurs capitaux. Et ils le trouveront dans les cuirs et peaux. Il se produira un transfert de capitaux de la branche des constructions mécaniques à celle des cuirs. Il s’ensuivra une augmentation de la quantité des marchandises produites dans les cuirs et peaux, la concurrence s’aggravera nécessairement et obligera les entrepreneurs de cette branche d’industrie à abaisser les prix de leurs marchandises, ce qui entraînerait aussi une baisse du taux de profit. Au contraire, dans les constructions mécaniques la quantité des marchandises produites diminuera, et cette modification du rapport entre l’offre et la demande permettra aux entrepreneurs de relever les prix de leurs marchandises et d’élever ainsi le taux du profit. La chute des prix dans les cuirs et peaux et leur hausse dans les constructions mécaniques continueront jusqu’au moment où le taux du profit dans les trois branches sera à peu près égal. Cela se produira lorsque les marchandises des trois branches d’industrie se vendront au prix de 120 unités : (130+120+110) / 3 . Le profit moyen de chaque branche d’industrie, dans ces conditions, sera égal à 20 unités. Le profit moyen est un profit égal pour des capitaux de même grandeur, investis dans des branches différentes de la production.

    Ainsi, la concurrence entre les branches d’industrie conduit à l’égalisation des taux de profit différents existant dans les diverses branches de la production capitaliste pour tendre vers un seul taux général (ou moyen). Cette égalisation est réalisée par le transfert de capital (et, par suite aussi, de travail) d’une branche dans l’autre.

    Avec la formation du taux de profit moyen, les capitalistes de certaines branches (dans notre exemple, ceux des cuirs) perdent une partie de la plus-value créée par leurs ouvriers. En revanche, les capitalistes d’autres branches (dans notre exemple, ceux des constructions mécaniques) réalisent un excédent de plus-value. Cela veut dire que les premiers vendent leurs marchandises à des prix inférieurs à leur valeur, les seconds, à des prix supérieurs à leur valeur. Le prix de la marchandise de chaque branche est formé désormais par les frais de production (100 unités) et le profit moyen (20 unités).

    Le prix égal aux frais de production de la marchandise plus le profit moyen est le prix de production. Dans les diverses entreprises d’une branche donnée, par suite des différences dans les conditions de production, existent des prix individuels de production différents, qui sont déterminés par les frais de production individuels plus le profit moyen. Mais les marchandises sont vendues en moyenne à un prix de production commun, identique.

    Le processus de formation du taux moyen du profit et du prix de production peut être illustré par le tableau suivant :

    Branches
    de production
    Capi-
    tal
     
     
    con-
    stant
    Capi-
    tal
     
     
    vari-
    able
    Plus-
    value
    Valeur
     
     
    des
     
     
    mar-
    chan-
    dises
    Taux
     
    de
     
    profit
     
    moyen
     
     
    en %
    Prix
     
    de
    pro-
    duction
     
    des
    mar-
    chan-
    dises
    Écart
    du
    prix
    de
    pro-
    duction
    par
    rap-
    port
    à la
    valeur
    Cuirs et peaux… 70 30 30 130 20 120 − 10
    Textile… 80 20 20 120 20 120 néant
    Constructions
    mécaniques…
    90 10 10 110 20 120 + 10
    Total… 240 60 60 360 20 360

    Les marchandises produites dans chacune des trois branches, sont vendues 120 unités (par exemple, 120 millions de dollars). Cependant la valeur de la marchandise dans les cuirs et peaux est égale à 130 unités ; dans le textile, à 120 et dans les constructions mécaniques à 110 unités. Contrairement à ce qui se passe dans la production marchande simple, en régime capitaliste les marchandises ne sont plus vendues à des prix qui correspondent à leur valeur, mais à des prix qui correspondent à leur prix de production.

    La transformation de la valeur en prix de production résulte du développement historique de la production capitaliste. Dans le cadre de la production marchande simple, les prix des marchandises sur le marché correspondaient en gros à leur valeur. Aux premières phases du développement du capitalisme, subsistaient des différences notables entre les taux de profit des diverses branches de production ; en effet elles n’étaient pas encore suffisamment liées entre elles et il y avait des restrictions corporatives et autres qui gênaient le libre transfert des capitaux d’une branche dans l’autre. Le processus de formation du taux moyen de profit et de transformation de la valeur en prix de production ne s’achève qu’avec la victoire de l’industrie mécanique capitaliste.

    Avec la transformation de la valeur en prix de production, la loi économique fondamentale du capitalisme, la loi de la plus-value, se concrétise et se manifeste sous la forme du taux moyen du profit.

    Les économistes bourgeois cherchent à réfuter la théorie de la valeur-travail de Marx en alléguant le fait que les prix de production, dans certaines branches d’industrie, ne correspondent pas à la valeur des marchandises. Mais en réalité, la loi de la valeur reste entièrement valable dans les conditions du capitalisme, car le prix de production ne représente que la forme modifiée de la valeur.

    Les faits suivants le confirment :

    Premièrement, certains entrepreneurs vendent leurs marchandises à des prix supérieurs à leur valeur, d’autres à des prix inférieurs, mais tous les capitalistes pris ensemble réalisent toute la masse de la valeur de leurs marchandises. À l’échelle de toute la société, la somme des prix de production est égale à la somme des valeurs de toutes les marchandises.

    Deuxièmement, la somme des profits de toute la classe des capitalistes est égale à la somme de la plus-value produite par la totalité du travail non payé du prolétariat. La grandeur du taux moyen du profit dépend de la grandeur de la plus-value produite dans toute la société.

    Troisièmement, l’abaissement de la valeur des marchandises entraîne l’abaissement de leurs prix de production ; l’accroissement de la valeur des marchandises entraîne la hausse de leurs prix de production.

    Ainsi, dans la société capitaliste, il existe une loi du taux moyen du profit, selon laquelle les différents taux de profit, qui dépendent de la composition organique différente du capital dans les diverses branches de production, tendent à s’égaliser du fait de la concurrence en un taux général (moyen) du profit. La loi du taux moyen du profit, comme d’ailleurs toutes les lois régissant le mode de production capitaliste, agit spontanément à travers de multiples écarts et oscillations. Dans la lutte pour le placement le plus rentable du capital, une concurrence acharnée se livre entre capitalistes. Ces derniers cherchent à placer leurs capitaux dans les branches de production qui leur font entrevoir les profits les plus élevés. Dans la chasse aux gros profits, les capitaux sont transférés d’une branche d’industrie à l’autre, à la suite de quoi précisément s’établit le taux moyen du profit.

    Ainsi, c’est sur la base de la loi du taux moyen du profit que se réalise la répartition du travail et des moyens de production entre les diverses branches de la production capitaliste. Par conséquent, dans un régime capitaliste développé, la loi de la valeur agit comme un régulateur spontané de la production par l’intermédiaire du prix de production.

    Le prix de production est la moyenne autour de laquelle en définitive oscillent les prix de marché des marchandises, c’est-à-dire les prix auxquels les marchandises sont pratiquement vendues et achetées sur le marché.

    L’égalisation du taux de profit et la transformation de la valeur en prix de production masquent encore davantage le rapport d’exploitation, cachent encore plus la source véritable de l’enrichissement des capitalistes.

    La véritable différence de grandeur entre le profit et la plus-value… dans les sphères particulières de la production, cache maintenant complètement la vraie nature et l’origine du profit, non seulement pour le capitaliste qui a un intérêt particulier à s’illusionner lui-même, mais encore pour l’ouvrier. Du moment que les valeurs sont transformées en prix de production, la base même de la détermination de la valeur échappe à leur regard.

    ( K. Marx, « Transformation du profit en profit moyen », Le Capital, livre 3, chap. 9. )

    En réalité, la formation du taux moyen du profit signifie la redistribution de la plus-value entre les capitalistes des différentes branches de la production. Les capitalistes des branches à composition organique du capital élevée s’approprient une partie de la plus-value créée dans les branches d’industrie à basse composition organique du capital. Par conséquent, les ouvriers sont exploités non seulement par les capitalistes qui les font travailler, mais aussi par toute la classe des capitalistes. Toute la classe des capitalistes a intérêt à voir s’élever le degré d’exploitation des ouvriers, puisque cela conduit à l’accroissement du taux moyen du profit. Comme l’indiquait Marx, le taux moyen du profit dépend du degré d’exploitation de l’ensemble du travail par l’ensemble du capital.

    La loi du taux moyen du profit exprime, d’une part, les contradictions et la concurrence entre les capitalistes industriels pour le partage de la plus-value ; d’autre part, l’antagonisme profond de deux classes hostiles, la bourgeoisie et le prolétariat. Cette loi confirme que dans la société capitaliste la bourgeoisie en tant que classe s’oppose à l’ensemble du prolétariat, que la lutte pour les intérêts partiels des ouvriers ou de groupes d’ouvriers, la lutte contre tels ou tels capitalistes ne peut amener un changement radical dans la situation de la classe ouvrière. Celle-ci ne peut secouer le joug du capital qu’à la condition de renverser la bourgeoisie en tant que classe, de supprimer le système même de l’exploitation capitaliste.

    11.3. La baisse tendancielle du taux de profit.

    Au fur et à mesure que le capitalisme se développe, la composition organique du capital s’élève sans discontinuer. Tout entrepreneur, qui remplace de plus en plus les ouvriers par des machines, cherche à rendre la production moins coûteuse, à élargir l’écoulement de ses marchandises et à tirer un surprofit. Mais lorsque les progrès techniques de certaines entreprises se répandent largement, il en résulte une élévation de la composition organique du capital dans la plupart des entreprises, ce qui amène la baisse du taux de profit général.

    Dans le même sens agit l’accroissement plus rapide du capital fixe par rapport au capital circulant, ce qui ralentit la rotation de l’ensemble du capital.

    Chaque capitaliste, en perfectionnant son équipement technique, cherche à tirer le plus de profit possible, mais les efforts de tous les capitalistes pour atteindre ce but aboutissent à ce que nul d’entre eux ne voulait — à la baisse du taux de profit général.

    Reprenons l’exemple précédent. La somme de tous les capitaux, égale à 300 unités, est formée de 240 unités de capital constant et de 60 unités de capital variable. Le taux de la plus-value étant de 100 %, il est produit 60 unités de plus-v machines-alue, le taux du profit est égal à 20 %. Supposons que, 20 ans plus tard, le montant total du capital soit passé de 300 à 500 unités. Dans le même temps, grâce au progrès technique, la composition organique du capital s’est élevée, et les 500 unités se divisent en 425 unités de capital constant et 75 unités de capital variable. Dès lors, avec le même taux de plus-value, il sera créé 75 unités de plus-value. Le taux de profit sera alors de (75 / 500) × 100 = 15 % . La masse du profit est passée de 60 à 75 unités, tandis que le taux de profit est tombé de 20 à 15 %.

    Ainsi, l’élévation de la composition organique du capital amène la baisse du taux moyen du profit. En même temps, une série de facteurs s’opposent à l’abaissement du taux de profit.

    Premièrement, l’exploitation de la classe ouvrière se renforce. Le développement des forces productives du capitalisme, qui trouve son expression dans l’élévation de la composition organique du capital, aboutit du même coup à élever le taux de la plus-value. Dès lors, la baisse du taux de profit s’effectue avec plus de lenteur que dans le cas où le taux de la plus-value resterait invariable.

    Deuxièmement, le progrès technique, tout en élevant la composition organique du capital, engendre le chômage qui pèse sur le marché du travail. Cela permet aux entrepreneurs de diminuer les salaires, et de les fixer sensiblement au-dessous de la valeur de la force de travail.

    Troisièmement, au fur et à mesure que la productivité du travail se développe, la valeur des moyens de production : machines, outillage, matières premières, etc., diminue. Ceci a pour effet de ralentir l’élévation de la composition organique du capital et, par suite, s’oppose à l’abaissement du taux de profit.

    Supposons que l’entrepreneur ait obligé l’ouvrier, qui conduisait auparavant cinq métiers à tisser, à travailler sur 20 métiers. Du fait de l’augmentation de la productivité du travail dans la construction des machines-outils, la valeur de ces dernières a diminué de moitié. Désormais les 20 métiers coûtent non plus quatre fois plus cher que 5, comme auparavant, mais seulement deux fois. Aussi la part du capital constant correspondant à un ouvrier, n’aura pas quadruplé, mais doublé.

    Quatrièmement, à la baisse du taux de profit moyen s’oppose l’économie réalisée par les capitalistes sur le capital constant, aux dépens de la santé et de la vie des ouvriers. Afin d’augmenter leur profit, les entrepreneurs font travailler les ouvriers dans des locaux étroits, insuffisamment aérés ; ils lésinent sur les dispositifs de sécurité. Cette avarice sordide des capitalistes a pour résultat de ruiner la santé des ouvriers, de provoquer une quantité énorme d’accidents de travail et d’accroître la mortalité parmi la population ouvrière.

    Cinquièmement, la chute du taux de profit est freinée par le déséquilibre des échanges dans le commerce extérieur, grâce auquel les entrepreneurs des pays capitalistes développés, en exportant leurs marchandises dans les pays coloniaux, obtiennent du surprofit.

    Tous ces facteurs d’opposition ne suppriment pas, mais affaiblissent seulement la baisse du taux de profit» lui confèrent un caractère tendanciel. Ainsi, l’élévation de la composition organique du capital a pour conséquence inévitable la loi de l’abaissement tendanciel du taux général (ou moyen) du profit.

    La chute du taux de profit ne signifie pas la diminution de la masse du profit, c’est-à-dire du volume total de la plus-value produite par la classe ouvrière. Au contraire, la masse du profit s’accroît tant par l’élévation du taux de la plus-value que par l’augmentation du nombre total des ouvriers exploités par le capital. Par exemple, aux États-Unis, la somme des profits industriels, établie suivant les données officielles du recensement des industries, se montait, en 1859, à 316 millions de dollars ; en 1869, à 516 millions, en 1879, à 660 millions ; en 1889, à 1 513 millions ; en 1899, à 2 245 millions.

    Les capitalistes s’efforcent, en exploitant au maximum les ouvriers, de freiner la baisse tendancielle du taux de profit. Cela aboutit à aggraver les contradictions entre prolétariat et bourgeoisie.

    La loi de la baisse tendancielle du taux de profit accentue la lutte au sein de la bourgeoisie elle-même pour la répartition de la masse globale des profits.

    Dans leur course aux profits élevés les capitalistes dirigent leurs capitaux vers les pays retardataires, où la main-d’œuvre est meilleur marché et la composition organique du capital plus basse que dans les pays à industrie hautement développée, et ils se mettent à exploiter à fond les peuples de ces pays. Cela aboutit à aggraver les contradictions entre pays capitalistes développés et pays retardataires, entre métropoles et colonies.

    Ensuite, pour maintenir les prix à un niveau élevé, les entrepreneurs s’unissent en groupements de divers types. Ils cherchent ainsi à obtenir des profits élevés.

    Enfin, soucieux de compenser la baisse du taux de profit en augmentant sa masse, les capitalistes élargissent le volume de la production au-delà des limites de la demande solvable. De ce fait, les contradictions résultant de la baisse tendancielle du taux de profit, se manifestent de façon particulièrement aiguë pendant les crises.

    La loi de la baisse tendancielle du taux de profit est un des indices les plus frappants des limites historiques du mode de production capitaliste. En aggravant les contradictions capitalistes, cette loi montre clairement que, à un certain niveau, le régime bourgeois devient un obstacle au développement des forces productives.

    Résumé du chapitre 11

    1. Le profit est la plus-value considérée dans son rapport avec la totalité du capital investi dans la production ; extérieurement, il se présente comme le fruit de l’ensemble du capital. Le taux du profit représente le rapport, exprimé en pourcentage, de la masse de plus-value produite à la totalité du capital.

    2. La concurrence à l’intérieur des branches d’industrie aboutit au fait que les prix des marchandises similaires sont déterminés non pas par la valeur individuelle, mais par la valeur sociale de ces marchandises. La concurrence entre branches d’industrie amène le transfert des capitaux d’une branche dans l’autre et aboutit à la formation d’un taux moyen du profit dans le cadre de la totalité de la production capitaliste.

      C’est en vertu de la loi du taux moyen du profit que s’opère la répartition du travail et des moyens de production entre les diverses branches de l’industrie capitaliste.

    3. Par suite de l’égalisation du taux de profit, les marchandises ne se vendent pas à leur valeur, mais à leur prix de production. Le prix de production est égal aux frais de production de la marchandise plus le profit moyen. Le prix de production est la forme modifiée de la valeur. La somme des prix de production est égale à la somme des valeurs de toutes les marchandises ; la modification de la valeur des marchandises entraîne la modification du prix de production.

    4. Avec le développement du capitalisme, au fur et à mesure que s élève la composition organique du capital, le taux moyen du profit manifeste une tendance à la baisse. En même temps la masse des profits augmente sans cesse. La loi de la baisse tendancielle du taux de profit aggrave les contradictions du capitalisme.


    votre commentaire
  • A. — Le capitalisme prémonopoliste

    Chapitre 12 — Le capital commercial et le profit commercial

    12.1. Le profit commercial et sa source.

    Le capital commercial et le capital usuraire sont antérieurs historiquement au capital industriel. Sous le régime de production capitaliste, ces formes du capital perdent leur ancien rôle indépendant ; leurs fonctions consistent désormais à servir le capital industriel. Dès lors, en régime capitaliste, le capital commercial et le capital porteur d’intérêts se distinguent foncièrement de leurs formes précapitalistes.

    Le capital industriel, comme on l’a déjà dit, prend dans le cours de son cycle successivement trois formes : la forme monétaire, la forme productive et la forme marchande, qui se différencient suivant leurs fonctions. Ces fonctions du capital industriel, à un certain degré de son développement, se distinguent l’une de l’autre. Du capital industriel occupé dans la production, se détachent le capital commercial sous la forme du capital du commerçant, et le capital de prêt, sous la forme du capital du banquier. À l’intérieur de la classe des capitalistes se forment trois groupes, qui participent à l’appropriation de la plus-value : les industriels, les commerçants et les banquiers.

    Le capital commercial est le capital appliqué dans la sphère de la circulation marchande. Dans la sphère de la circulation, il n’est pas créé de plus-value. D’où provient donc le profit du commerçant ? Si le capitaliste industriel s’occupait lui-même de la réalisation de sa marchandise, il devrait dépenser une partie de son capital pour aménager ses locaux commerciaux, embaucher des commis et engager d’autres dépenses nécessitées par le commerce. Il lui faudrait pour cela augmenter le capital avancé ou bien, avec le même capital avancé, réduire le volume de la production. Dans un cas comme dans l’autre, il y aurait diminution de son profit. L’industriel préfère vendre ses marchandises à un intermédiaire, au capitaliste commerçant, qui s’occupe spécialement de la vente des marchandises et en assure l’acheminement aux consommateurs. Cette spécialisation du capital commercial dans les fonctions de la circulation marchande permet de réduire la durée de la circulation et les dépenses qui lui sont liées. Le capital commercial, en assurant le processus de la réalisation des marchandises de beaucoup de capitalistes industriels, réduit par là-même la part du capital social détournée de la production dans la sphère de la circulation marchande. En chargeant le commerçant des opérations de réalisation des marchandises, le capitaliste industriel accélère la rotation de son capital, ce qui a pour effet d’accroître son profit. L’industriel trouve ainsi avantage à céder au commerçant une certaine part de la plus-value, qui constitue le profit du capitaliste commercial. Le profit commercial est une partie de la plus-value que l’industriel cède au commerçant pour la réalisation de ses marchandises.

    La réalisation des marchandises est assurée par le capital commercial au moyen de l’exploitation des employés de commerce. Le travail des salariés occupés à la réalisation des marchandises, c’est-à-dire à la transformation des marchandises en argent et de l’argent en marchandises ne crée ni valeur, ni plus-value, mais il offre au capitaliste commerçant la possibilité de s’approprier une partie de la plus-value créée dans la production.

    De même que le travail non payé de l’ouvrier crée directement de la plus-value pour le capital productif, de même le travail non payé du salarié du commerce procure au capital commercial une part de cette plus-value.

    ( K. Marx, Le Capital, livre 3, chap. 16. )

    La journée de travail des employés de commerce, tout comme celle des ouvriers occupés dans la production, se divise en deux parties : pendant le temps de travail nécessaire, ils assurent la réalisation de la plus-value créée dans la sphère de la production, qui compense les dépenses des capitalistes en achat de force de travail ; et pendant le temps de travail supplémentaire, ils travaillent gratuitement pour les capitalistes et leur assurent l’appropriation du profit commercial. Par conséquent, les travailleurs du commerce sont exploités par les capitalistes commerçants, de même que les ouvriers producteurs de marchandises le sont par les industriels.

    Afin de réaliser une masse déterminée de marchandises, le commerçant doit avancer, pour un certain temps, un capital d’une grandeur correspondante. De ce capital, il s’efforce de retirer le plus de profit possible. Si le taux du profit commercial est inférieur au taux moyen du profit, le commerce devient une occupation peu avantageuse ; dès lors les commerçants transfèrent leurs capitaux dans l’industrie, l’agriculture ou dans quelque autre branche de l’économie. Inversement, un taux élevé du profit commercial attire le capital industriel dans le commerce. La concurrence entre capitalistes fait que le niveau du profit commercial est déterminé par le taux moyen du profit, le profit moyen s’entendant par rapport à tout le capital, y compris le capital qui fonctionne dans la sphère de la circulation.

    Ainsi, non seulement le capital des capitalistes industriels, mais aussi le capital commercial participent au processus d’égalisation du taux du profit, ce qui fait que capitalistes industriels comme capitalistes commerçants reçoivent le taux moyen du profit, proportionnellement au capital qu’ils ont dépensé. Par conséquent, les capitalistes industriels ne réalisent pas tout le profit créé dans l’industrie, mais seulement la partie de ce profit qui constitue le profit moyen du capital qu’ils ont investi. Les capitalistes commerçants vendent la marchandise au prix de production, qui comprend le profit moyen de l’industriel ainsi que celui du commerçant. Ainsi ils peuvent réaliser le profit moyen du capital qu’ils ont investi, grâce à la différence entre le prix d’achat et le prix de vente.

    Sous la forme du profit commercial, la source effective de l’accroissement du capital est encore plus cachée que sous la forme du profit industriel. Le capital du commerçant ne participe pas à la production. La formule du mouvement du capital commercial est : A — M — A′. Ici le stade du capital productif disparaît, la liaison avec la production est rompue en apparence. L’illusion se crée que le profit naît du commerce lui-même, par une augmentation du prix, en vendant les marchandises au-dessus du prix de production. En réalité, comme on l’a montré, c’est le contraire qui se produit : l’industriel en vendant la marchandise au commerçant au-dessous du prix de production, lui cède une partie de son profit.

    Non seulement le capital commercial participe à la réalisation de la plus-value créée dans la production, mais il exploite par surcroît les travailleurs en tant que consommateurs. Soucieux d’obtenir un profit supplémentaire, les capitalistes commerçants haussent par tous les moyens les prix, trompent les acheteurs sur le poids et la mesure, vendent des marchandises falsifiées, de mauvaise qualité.

    Une des sources du profit commercial est l’exploitation par le capital commercial des petits producteurs de marchandises. Les capitalistes commerçants obligent les paysans et les artisans à leur vendre les produits de leur travail à vil prix, et à leur acheter en même temps les outils, les matières premières et les matériaux au prix fort. La part des intermédiaires commerciaux dans le prix de détail des produits agricoles aux États-Unis, de 1913 à 1934, est passée de 54 à 63 %.

    Tout cela aboutit à l’accroissement de la paupérisation des travailleurs et aggrave encore les contradictions du capitalisme.

    12.2. Les frais de circulation.

    Le processus de circulation capitaliste des marchandises nécessite certaines dépenses. Ces dépenses, liées au service de la sphère de circulation, constituent les frais de circulation.

    Il faut distinguer deux sortes de frais capitalistes dans le commerce : premièrement, les frais de circulation proprement dits, qui se rattachent directement à la vente et à l’achat des marchandises, ainsi qu’aux particularités du régime capitaliste ; en second lieu, les frais occasionnés par la continuation du processus de production dans la sphère de la circulation.

    Les frais de circulation proprement dits forment la plus grande partie et une partie sans cesse croissante des frais de circulation du commerce capitaliste. Ils comprennent les dépenses liées à la transformation des marchandises en argent et de l’argent en marchandises. Ils comprennent les dépenses nécessitées par la concurrence et la spéculation, les dépenses de publicité, la majeure partie des dépenses destinées à payer le travail des employés de commerce, la tenue des livres comptables, la correspondance, l’entretien des bureaux commerciaux, etc. Ils n’ajoutent à la marchandise, ainsi que l’indiquait Marx, aucune valeur. Ils viennent en déduction directe du montant total de la valeur produite dans la société, et sont couverts par les capitalistes avec la masse générale de plus-value produite par le travail de la classe ouvrière. L’accroissement des frais de circulation proprement dits témoigne du gaspillage du régime capitaliste.

    Aux États-Unis les seuls frais de publicité, ayant été l’objet d’un recensement, furent en 1934 de 1,6 milliard de dollars ; en 1940, de 2,1 milliards de dollars, et en 1953 de 7,8 milliards de dollars.

    Avec le développement du capitalisme et l’aggravation des difficultés de réalisation des marchandises, il se forme un appareil commercial colossal doté d’une multitude d’échelons. Avant de parvenir au consommateur, les marchandises passent entre les mains de toute une armée de commerçants, de spéculateurs, de revendeurs et de commissionnaires.

    Les frais nécessités par la continuation du processus de production dans la sphère de la circulation comprennent les dépenses nécessaires pour la société et qui ne dépendent pas des particularités de l’économie capitaliste. Ce sont les dépenses pour la finition, le transport, l’emballage des marchandises. Chaque produit n’est prêt à la consommation que quand il est livré au consommateur. Les frais de finition, de transport et d’emballage des marchandises augmentent d’autant la valeur de leur production. Le travail fourni à cet effet par les ouvriers transfère à la marchandise la valeur des moyens de production dépensés et ajoute à la valeur des marchandises une valeur nouvelle.

    L’anarchie de la production capitaliste et les crises, la concurrence et la spéculation provoquent l’accumulation d’immenses stocks de marchandises, allongent et dévient leur acheminement, ce qui entraîne d’énormes dépenses improductives. Dans l’immense majorité des cas la publicité capitaliste tend, plus ou moins, à tromper les acheteurs. La publicité capitaliste impose un emballage inutile et coûteux des marchandises. Cela signifie qu’une partie sans cesse accrue des dépenses nécessitées par le transport, la conservation et l’emballage des marchandises se transforme en frais proprement dits, dus à la concurrence capitaliste et à l’anarchie de la production. L’augmentation des frais de circulation est l’un des indices de l’accentuation du parasitisme dans la société bourgeoise. Les frais du commerce capitaliste sont un lourd fardeau pour les travailleurs en tant qu’acheteurs.

    Aux États-Unis, les frais de circulation formaient en 1929 31 % et en 1935, 32,8 % du chiffre d’affaires du commerce de détail. Dans les pays capitalistes d’Europe, les frais de circulation forment à peu près le tiers du chiffre d’affaires du commerce de détail.

    12.3. Les formes du commerce capitaliste. Les Bourses de marchandises.

    Le développement de la production et de la circulation capitalistes entraîne le développement des formes du commerce de gros et de détail. Le commerce de gros est le commerce entre entreprises industrielles et commerciales ; le commerce de détail est la vente des marchandises directement à la population.

    Dans le commerce comme dans l’industrie, il y a concentration et centralisation du capital. L’éviction des petits et des moyens capitalistes par les gros a lieu aussi bien dans le commerce de gros que dans le commerce de détail. Dans ce dernier, la concentration des capitaux se réalise principalement dans la création de grands magasins et de magasins spécialisés. Les grands magasins mettent en vente toute sorte de marchandises ; les magasins spécialisés ne vendent qu’une sorte de marchandise, par exemple les chaussures ou les vêtements.

    La production de marchandises de même nature permet aux commerçants de faire le commerce de gros sur échantillons. Les marchandises courantes de même nature (coton, lin, métaux ferreux et non ferreux, caoutchouc, grain, sucre, café, etc.) se vendent et s’achètent sur échantillons et standards établis dans les Bourses de marchandises.

    La Bourse de marchandises est une forme particulière de marché où se fait le commerce en gros de marchandises de même nature et où se concentrent l’offre et la demande de ces marchandises à l’échelle de pays entiers, souvent même à l’échelle du marché capitaliste mondial.

    Les marchandises, qui font l’objet de transactions en Bourse entre capitalistes, ne passent pas directement de main en main. Les transactions se font généralement à terme : le vendeur s’engage à faire parvenir à l’acheteur une quantité déterminée de marchandises dans un délai fixé. Par exemple, on conclut au printemps des transactions pour la fourniture du coton de la récolte à venir, alors que celui-ci n’a pas encore été semé. En concluant un marché en Bourse, le vendeur compte que le prix de la marchandise en question aura diminué à la date fixée et qu’il en retirera la différence de prix ; l’acheteur, lui, escompte une hausse des prix. Souvent les vendeurs en Bourse ne disposent pas du tout des marchandises qu’ils vendent, et les acheteurs n’ont pas besoin des marchandises qu’ils achètent. C’est ainsi que les Bourses de marchandises deviennent le centre du commerce de spéculation. Les spéculateurs vendent et achètent le droit de propriété sur des marchandises auxquelles rien ne les rattache. La spéculation est étroitement liée à tout le système du commerce capitaliste dont le but n’est pas de pourvoir aux besoins de la société, mais de tirer du profit. Ce sont les gros capitalistes qui s’enrichissent principalement dans le commerce de spéculation. Celui-ci entraîne la ruine d’une grande partie des petits et moyens entrepreneurs.

    Dans les pays bourgeois, on pratique assez souvent le commerce à crédit ou à tempérament. Cette forme de commerce aboutit souvent au fait que la masse des consommateurs est obligée, pour régler les échéances, d’aliéner ses propres biens, n’étant pas à même d’acquitter ses dettes à l’échéance. Le commerce à crédit est utilisé souvent par les capitalistes pour réaliser des marchandises de qualité intérieure ou laissées pour compte.

    12.4. Le commerce extérieur.

    Comme on l’a déjà dit, l’avènement du capitalisme a été lié à la création d’un marché mondial. D’après Lénine, le capitalisme est le résultat d’une

    circulation des marchandises largement développée, qui dépasse les limites d’un État. C’est pourquoi il est impossible d’imaginer une nation capitaliste sans commerce extérieur, et une telle nation n’existe d’ailleurs pas.
    ( V. Lénine, « Le développement du capitalisme en Russie », Œuvres, t. 3, p. 58 ; publié aussi dans K. Marx, Le Capital, livre 2, t. 2, Annexes, p. 205. )

    Le commerce extérieur du capitalisme s’élargit dans le cours du développement de la circulation marchande qui dépasse les limites des marchés nationaux. L’extension du commerce mondial traduit par elle-même le développement de la division internationale du travail, liée à la montée des forces productives. Mais, pour les capitalistes, le commerce extérieur est un moyen d’augmenter leurs profits. Dans leur chasse au profit, les capitalistes recherchent sans cesse de nouveaux débouchés et de nouvelles sources de matières premières. Le caractère limité du marché intérieur par suite de l’appauvrissement des masses et la mainmise des gros capitalistes sur les sources de matières premières intérieures accentuent l’effort de ces derniers pour établir leur domination sur les marchés extérieurs.

    Le commerce extérieur n’a pris un large développement qu’à l’époque du capitalisme. En l’espace de cent ans, de 1800 à 1900, le chiffre d’affaires du commerce mondial a augmenté de plus de douze fois et demie, passant de 1,5 milliard de dollars à 18,9 milliards de dollars. Dans les trois décennies suivantes, il a été multiplié par plus de 3,5, atteignant 68,6 milliards de dollars en 1929.

    Le commerce extérieur est une source de profit supplémentaire pour les capitalistes des pays bourgeois plus développés, car les articles industriels se vendent dans les pays sous-développés à des prix relativement plus élevés, tandis que les matières premières s’achètent dans ces pays à des prix inférieurs. Il est aussi un des moyens d’asservissement économique des pays sous-développés par les pays bourgeois développés, et un moyen d’élargissement des sphères d’influence des puissances capitalistes.

    Ainsi, par exemple, pendant plus de 250 ans (de 1600 à 1858) la Compagnie anglaise des Indes orientales a pillé l’Inde. L’exploitation rapace de la population indigène par la Compagnie des Indes orientales a eu pour résultat la transformation en déserts de nombreuses provinces de l’Inde : les champs n’étaient pas cultivés, les terres restaient couvertes de broussailles, la population dépérissait.

    Le commerce extérieur consiste en exportations et importations. Le rapport entre la somme des prix des marchandises exportées par un pays, et la somme des prix des marchandises importées par ce pays durant un certain temps, par exemple en l’espace d’un an, constitue sa balance commerciale. Si les exportations dépassent les importations, la balance commerciale est active ; dans le cas contraire la balance commerciale est passive.

    Le pays, dont la balance commerciale est passive, doit couvrir le déficit en puisant à des sources telles que les réserves d’or, les recettes fournies par les transports de marchandises appartenant à des pays étrangers, les revenus de ses investissements de capitaux dans d’autres États, et, enfin, au moyen d’emprunts à l’étranger.

    La balance commerciale ne met pas en évidence toutes les formes des rapports économiques entre pays. Ces rapports trouvent une expression plus complète dans la balance des comptes. La balance des comptes est le rapport entre la somme de tous les paiements qu’effectuent les autres pays à un pays donné, et la somme de tous les paiements qu’effectue ce pays aux autres.

    Le caractère des relations économiques entre les pays détermine aussi la politique du commerce extérieur des États capitalistes. L’époque du capitalisme prémonopoliste a vu se former deux types principaux de politique commerciale : la politique de la liberté commerciale (libre-échange) et la politique de protection de l’industrie nationale (protectionnisme), principalement par l’établissement de droits de douane élevés sur les marchandises étrangères.

    Résumé du chapitre 12

    1. Le capital commercial sert à la circulation du capital industriel. Le profit commercial est une partie de la plus-value, que l’industriel cède au commerçant.

    2. L’exploitation par le capital commercial de ses travailleurs salariés lui permet de s’approprier une partie de la plus-value créée dans la production. Le capital commercial exploite les petits producteurs de marchandises par un échange sans équivalence. Les ouvriers et les autres couches de travailleurs sont exploités par le capital commercial en tant qu’acheteurs d’objets de consommation.

    3. Les dépenses liées au service de la sphère de la circulation constituent les frais de circulation. Les frais de circulation se divisent en frais de circulation proprement dits qui se rattachent directement au service de l’achat et de ta vente des marchandises, et en frais occasionnés par la continuation du processus de production dans la sphère de la circulation. Le développement du commerce capitaliste entraîne l’accroissement des dépenses improductives dans la sphère de la circulation.

      Le commerce extérieur est déterminé par la division internationale du travail. En régime capitaliste il est l’un des moyens d’asservissement économique des pays moins développés au point de vue industriel par les puissances capitalistes industrielles plus développées.


    votre commentaire
  • A. — Le capitalisme prémonopoliste

    Chapitre 13 — Le capital de prêt et l’intérêt de prêt la circulation monétaire

    13.1. Le capital de prêt.

    Si le capital-marchandise prend la forme particulière du capital commercial, le capital-argent prend la forme particulière du capital de prêt.

    Dans le cours de la rotation du capital, à des moments donnés, le capitaliste industriel dispose d’un capital-argent, qui ne trouve pas d’emploi dans son entreprise. Par exemple, quand un capitaliste accumule un fonds d’amortissement destiné à reconstituer des éléments hors d’usage du capital fixe, il se trouve à la tête de sommes d’argent momentanément disponibles. Ces sommes ne seront dépensées qu’au bout de quelques années pour l’achat d’un nouvel outillage, de nouvelles machines. Si l’industriel vend ses produits finis chaque mois, et achète des matières premières une fois tous les six mois, il a pendant cinq mois une somme d’argent disponible. C’est un capital inactif, c’est-à-dire un capital qui ne rapporte pas de profit.

    À d’autres moments le capitaliste a besoin d’argent, par exemple, lorsqu’il n’a pas encore eu le temps de vendre ses produits, et qu’il lui faut acheter des matières premières. Alors qu’un entrepreneur dispose d’un surplus momentané de capital-argent, un autre en manque. Dans sa course au profit, le capitaliste cherche à tirer un revenu de chaque parcelle de son capital. Le capitaliste prête son argent disponible, c’est-à-dire qu’il en accorde temporairement la jouissance à d’autres capitalistes.

    Le capital de prêt est le capital-argent que son possesseur met pour un temps à la disposition d’un autre capitaliste contre une certaine rémunération. Le trait distinctif de ce capital est qu’il n’appartient pas au capitaliste qui l’emploie dans la production. Ayant la possibilité de se faire prêter de l’argent, le capitaliste industriel est libéré de la nécessité de laisser inactives d’importantes réserves monétaires entre ses mains. Les prêts permettent à l’industriel d’élargir la production, d’augmenter le nombre des ouvriers et, par conséquent, d’accroître la masse de la plus-value.

    À titre de rémunération pour le capital-argent mis à sa disposition, l’industriel verse au propriétaire de ce capital une somme déterminée, que l’on appelle intérêt. L’intérêt est la partie du profit que le capitaliste industriel verse au capitaliste prêteur pour l’avance que ce dernier lui consent. Le capital de prêt est le capital qui porte intérêt. La source de l’intérêt est la plus-value.

    Le mouvement du capital de prêt est entièrement fondé sur le mouvement du capital industriel. Le capital prêté est utilisé dans la production en vue de tirer de la plus-value. Aussi, comme tout capital en général, exprime-t-il avant tout les rapports de production entre les capitalistes et les ouvriers qu’ils exploitent. En môme temps, il exprime directement les rapports entre deux groupes de capitalistes : d’une part, les capitalistes possesseurs d’argent, de l’autre les capitalistes exploitants (industriels et commerçants).

    La formule du mouvement du capital de prêt est : A — A′. Ici se trouve éliminé non seulement le stade du capital productif, mais aussi le stade du capital-marchandise. Il semble que la source de revenu n’est pas la plus-value produite par l’exploitation des ouvriers dans la sphère de la production, mais l’argent par lui-même. Que le capital de prêt soit productif de revenu sous forme d’intérêt, semble être une propriété de l’argent aussi naturelle que porter des fruits l’est pour l’arbre fruitier. Le fétichisme caractéristique des rapports capitalistes atteint ici son plus haut degré.

    Le possesseur du capital-argent met pour un certain temps son capital à la disposition du capitaliste industriel qui l’emploie dans la production afin de s’approprier la plus-value. Ainsi il se produit une séparation de la propriété du capital et de l’utilisation du capital dans la production, une séparation entre le capital en tant que propriété et le capital en tant que fonction.

    13.2. L’intérêt et le bénéfice d’entrepreneur.
                  Le taux d’intérêt et sa tendance à la baisse.

    L’industriel ou le commerçant verse au capitaliste possesseur d’argent une partie de son profit sous forme d’intérêt. Ainsi, le profit moyen se décompose en deux parties. La partie du profit moyen qui reste aux industriels et aux commerçants, c’est-à-dire aux capitalistes exploitants, est appelée le bénéfice d’entrepreneur.

    Si la forme de l’intérêt crée l’illusion que l’intérêt est le fruit naturel du capital-propriété, la forme du bénéfice d’entrepreneur engendre l’illusion que ce revenu représente la rémunération du « travail » du capitaliste exploitant, pour la direction et la surveillance du travail des ouvriers salariés dans son entreprise. En réalité, le bénéfice d’entrepreneur de même que l’intérêt n’a aucun rapport avec le travail nécessité par la direction de la production ; il constitue une partie de la plus-value que s’approprient gratuitement les capitalistes.

    La proportion, selon laquelle le profit moyen se décompose en bénéfice d’entrepreneur et en intérêt, dépend du rapport entre l’offre et la demande du capital de prêt, de l’état du marché financier. Plus la demande de capital-argent est élevée, et plus le taux d’intérêt l’est aussi, toutes choses égales d’ailleurs. On appelle taux d’intérêt le rapport entre le montant de l’intérêt et le capital-argent prêté. Dans les conditions habituelles, la limite supérieure du taux d’intérêt est le taux moyen du profit, l’intérêt étant une partie du profit. En règle générale, le taux d’intérêt est sensiblement inférieur au taux moyen du profit.

    Avec le développement du capitalisme, le taux d’intérêt manifeste une tendance à la baisse. Cette tendance est due à deux causes : premièrement, à l’action de la loi de la baisse tendancielle du taux moyen du profit, puisque le taux moyen du profit forme la limite supérieure des variations du taux d’intérêt ; deuxièmement, au fait qu’avec le développement du capitalisme la masse générale du capital de prêt augmente plus vite que n’en augmente la demande. Une des causes de cet accroissement du capital de prêt est l’extension parmi la bourgeoisie du groupe des rentiers, c’est-à-dire des capitalistes détenteurs de capital-argent, qui n’ont aucune activité d’entrepreneurs. Il y a là aussi une manifestation du renforcement du parasitisme dans la société bourgeoise. L’accroissement du capital de prêt est favorisé par la centralisation des fonds disponibles dans les banques et les caisses d’épargne.

    L’intérêt des crédits à court terme sur le marché financier aux États-Unis allait de 1866 à 1880 de 3,6 % (taux minimum) à 17 % (taux maximum) ; de 1881 à 1900, il variait de 2,63 % à 9,75 % ; de 1901 à 1920, de 2,98 % à 8,0 % ; de 1921 à 1935, de 0,75 % à 7,81 % ; de 1945 à 1954, de 0,75 % à 2,75 %.

    13.3. Les formes de crédit. Les banques et leurs opérations.

    Le crédit capitaliste est la forme du mouvement du capital de prêt. Au moyen du crédit, le capital-argent momentanément disponible se transforme en capital de prêt. En régime capitaliste, il existe deux formes de crédit : le crédit commercial et le crédit bancaire.

    Le crédit commercial est celui que s’accordent les uns aux autres dans la réalisation des marchandises les capitalistes exploitants (industriels et commerçants). L’industriel, soucieux d’accélérer la rotation de son capital converti en marchandise, livre sa marchandise à crédit à un autre industriel ou à un grossiste qui, à son tour, vend la marchandise à crédit à un détaillant. Le crédit commercial est utilisé par les capitalistes dans la vente et l’achat des matières premières, du combustible, de l’outillage, des machines, ainsi que des objets de consommation. Généralement le crédit commercial est à court terme : il est consenti pour un délai maximum de quelques mois. L’instrument du crédit commercial est la lettre de change. La lettre de change ou traite est une créance par laquelle le débiteur s’engage à rembourser, à une date fixée, l’argent dû pour une marchandise achetée. À l’échéance, l’acheteur qui a accepté la traite doit l’acquitter en argent comptant. Le crédit commercial est ainsi lié à une transaction marchande. Il constitue donc la base du système capitaliste de crédit.

    On appelle crédit bancaire celui que les capitalistes possesseurs d’argent (les banquiers) consentent aux capitalistes exploitants. Le crédit bancaire, contrairement au crédit commercial, est consenti non pas aux dépens du capital engagé dans la production ou dans la circulation, mais aux dépens du capital-argent oisif, et aussi du capital momentanément disponible, en quête d’un emploi. Le crédit bancaire est réalisé par les banques. La banque est un établissement capitaliste qui fait le commerce du capital-argent et sert d’intermédiaire entre prêteurs et emprunteurs. La banque, d’une part, recueille les capitaux et les revenus disponibles, inactifs ; d’autre part, elle met le capital-argent à la disposition des capitalistes exploitants : industriels et commerçants.

    L’immense majorité des capitaux dont dispose une banque est la propriété d’autrui et est remboursable. Mais à un même moment, seule une partie relativement insignifiante de déposants formule une demande de retrait de leurs dépôts. Dans la plupart des cas, les retraits sont équilibrés et plus que compensés par un afflux de nouveaux dépôts. La situation change radicalement dans les périodes de perturbations, telles qu’une crise ou une guerre. Alors les déposants demandent en même temps la restitution de leurs dépôts. Mais en temps normal, la banque peut ne garder en caisse que des sommes relativement peu importantes pour faire face aux retraits. Quant à la plus grande partie du montant des dépôts, la banque les prête.

    Les opérations de banque peuvent être passives et actives.

    Les opérations passives sont celles par lesquelles la banque attire les fonds dans ses caisses. La principale de ces opérations est la réception des dépôts. Ces derniers sont acceptés à des conditions différentes : les uns pour un délai déterminé ; d’autres sans échéance déterminée. Les dépôts à vue doivent être remboursés par la banque sur simple demande, tandis que les dépôts à échéance ne sont remboursables qu’à la date convenue. Ainsi les dépôts à échéance sont plus avantageux pour la banque.

    Les opérations actives sont celles par lesquelles la banque place et utilise les ressources dont elle dispose. Il s’agit avant tout de l’octroi de prêts en argent. Une de ces opérations est l’escompte des effets de commerce. L’industriel qui a vendu sa marchandise à crédit remet la traite qu’il a reçue de l’acheteur à la banque qui rembourse immédiatement à l’industriel le montant de la traite, déduction faite d’un intérêt déterminé. À l’échéance, l’acheteur, sur qui la traite a été tirée, rembourse non plus l’industriel, mais la banque. Au cours de cette opération, le crédit commercial s’enchevêtre avec le crédit bancaire. Les opérations actives de la banque comprennent aussi des prêts gagés sur marchandises, valeurs, connaissement. Enfin la banque opère directement des investissements de fonds dans telles ou telles entreprises, sous forme de crédit à long terme.

    Ainsi, le banquier fait le commerce du capital-argent. Au titre des opérations passives, la banque paie des intérêts; au titre des opérations actives, elle touche des intérêts. La banque emprunte à des taux d’intérêt plus bas que ceux auxquels elle prête. La source du profit de la banque est la plus-value, créée dans la production. Le profit de la banque se forme grâce à la différence entre l’intérêt qu’elle prélève pour ses prêts, et l’intérêt qu’elle paie aux déposants. C’est avec cette différence que la banque couvre les dépenses nécessitées par ses opérations ; ces dépenses sont des frais de circulation proprement dits. La somme restante forme le profit de la banque. Le mécanisme de la concurrence capitaliste ramène spontanément le niveau de ce profit au taux moyen du profit sur le capital de la banque. Le travail des salariés employés à la banque, tout comme celui des employés de commerce dans la réalisation des marchandises, ne crée ni valeur ni plus-value ; mais il permet au banquier de s’approprier une partie de la plus-value créée dans la production. Les employés des banques sont donc exploités par les banquiers.

    Les banques jouent le rôle de centres de règlements. Toute entreprise, qui met de l’argent en dépôt ou reçoit un prêt, se fait ouvrir un compte courant à la banque qui délivre des fonds de ce compte sur présentation d’une demande spéciale appelée chèque. Par conséquent, la banque remplit les fonctions de caissier pour un grand nombre d’entreprises. Cela permet de développer largement le système des virements de comptes. Le capitaliste A, ayant vendu sa marchandise au capitaliste B, reçoit de lui un chèque sur une banque où l’un et l’autre ont des comptes courants. La banque opère le règlement, en transférant le montant du chèque du compte courant de B au compte courant de A. Les entreprises ont des comptes courants dans différentes banques.

    Dans les plus grandes villes, les banques créent des centres de règlements spéciaux, où les chèques provenant de nombreuses banques se compensent réciproquement. L’usage des chèques et des lettres de change réduit les besoins d’argent liquide.

    Il existe en régime capitaliste trois grandes sortes de banques : commerciales, hypothécaires et d’émission. Les banques commerciales créditent les industriels et les commerçants surtout en consentant des prêts à court terme ; l’escompte des traites joue là un rôle important. Ce crédit est prélevé principalement sur les dépôts.

    Les banques hypothécaires accordent des prêts à long terme gagés sur biens immobiliers (terres, maisons, constructions). La création et l’activité des banques hypothécaires sont étroitement liées au progrès du capitalisme dans l’agriculture, à l’exploitation des paysans par les banquiers. Cette catégorie de banques comprend aussi les banques agricoles qui prêtent à long terme aux fins de production.

    Les banques d’émission ont le droit d’émettre des billets de banque. Un rôle particulier appartient aux banques centrales d’émission. C’est là que sont concentrées les réserves d’or du pays. Elles jouissent du monopole d’émission des billets de banque. Les banques centrales ne font généralement pas d’opérations avec des industriels ou des commerçants ; elles consentent des prêts aux banques commerciales qui traitent à leur tour avec les entrepreneurs. Les banques centrales d’émission sont donc les banques des banques.

    En concentrant les opérations de prêt et de remboursement, les banques contribuent à accélérer la rotation des capitaux et à réduire les frais de circulation monétaire. En même temps, l’activité des banques favorise la centralisation du capital, l’élimination des petits et moyens capitalistes, le renforcement de l’exploitation des ouvriers, la spoliation des petits producteurs indépendants et des artisans. Les prêts sur hypothèque ruinent les paysans, car le paiement des intérêts, qui absorbe la majeure partie de leur revenu, ruine leur exploitation. L’amortissement de la dette se fait souvent par la mise en vente des biens et de la terre des paysans tombés sous la dépendance des banques.

    Les banques, en concentrant tous les fonds liquides de la société et en jouant le rôle d’intermédiaires pour le crédit, constituent une sorte d’appareil de distribution spontanée des ressources entre les branches de l’économie. Cette distribution se fait non point dans l’intérêt de la société ni conformément à ses besoins, mais au profit des capitalistes. Le crédit concourt à élargir la production, mais cet élargissement se heurte sans cesse au cadre étroit de la demande solvable. Le crédit et les banques accentuent la socialisation du travail, mais le caractère social de la production entre en conflit de plus en plus aigu avec la forme privée de l’appropriation capitaliste. Ainsi, le développement du crédit aggrave les contradictions du mode de production capitaliste et en accentue l’anarchie.

    13.4. Les sociétés par actions. Le capital fictif.

    Dans les pays capitalistes modernes, l’immense majorité des grandes entreprises se présente sous la forme de sociétés par actions. Celles-ci sont nées au début du 17e siècle, mais elles n’ont pris de l’extension que depuis la seconde moitié du 19e siècle.

    La société par actions est une forme d’entreprise dont le capital est constitué par les versements effectués par ses participants, qui possèdent un certain nombre d’actions, proportionnel au montant des sommes investies par chacun d’eux. L’action est un titre qui donne le droit de toucher une partie du revenu de l’entreprise, proportionnellement à la somme qu’elle représente.

    Le revenu que le possesseur d’actions en retire s’appelle dividende. Les actions se vendent et s’achètent à un prix déterminé qui en est le cours.

    Le capitaliste, qui achète des actions, pourrait placer son capital à la banque et toucher, par exemple, un intérêt de 5 %. Mais ce revenu ne le satisfait point et il préfère acheter des actions. Il est vrai que la chose comporte un risque, mais en revanche elle lui fait entrevoir un revenu plus élevé. Supposons qu’un capital social de dix millions de dollars soit partagé en 20 000 actions de 500 dollars chacune, et que l’entreprise ait rapporté un million de dollars de bénéfices. La société par actions décide de prélever sur cette somme 250 000 dollars de capital de réserve et de répartir les 750 000 dollars restants à titre de dividende entre les actionnaires. Chaque action rapportera alors à son possesseur un revenu, sous forme de dividende, de 37,5 dollars (750 000 dollars divisés par 20 000 actions), soit 7,5 % d’intérêt.

    Les actionnaires s’efforcent de vendre les actions pour une somme qui, déposée en banque, leur rapporterait à titre d’intérêt le même revenu qu’ils reçoivent sous forme de dividende. Si une action de 500 dollars a rapporté 37,5 dollars de dividende, les actionnaires s’efforceront de la vendre 750 dollars, car en déposant cette somme dans une banque, qui paie 5 % d’intérêt pour les dépôts, on peut retirer les mêmes 37,5 dollars sous forme d’intérêt. Mais les acheteurs d’actions, en raison des risques qu’ils courent en investissant un capital dans la société par actions, cherchent à acquérir les actions pour une somme inférieure. Le cours des actions dépend du taux du dividende et du niveau de l’intérêt du capital de prêt. Le cours des actions s’élève lorsque s’élève le dividende ou que le taux d’intérêt tombe ; inversement, il décroît avec la diminution du dividende ou avec l’augmentation du taux d’intérêt.

    La différence entre la somme des prix des actions émises à la fondation de l’entreprise par actions, et la grandeur du capital réellement investi dans cette entreprise, forme le profit de constitution, une des sources importantes de l’enrichissement des gros capitalistes.

    Si le capital investi antérieurement dans l’entreprise est de 10 millions de dollars, et si la somme des prix des actions émises était de 15 millions de dollars, le profit de constitution se montera alors à 5 millions de dollars.

    À la suite de la transformation de l’entreprise individuelle en société par actions, le capital acquiert pour ainsi dire une existence double. Le capital effectif de 10 millions de dollars, investi dans l’entreprise, existe sous la forme de bâtiments d’usine, de machines, de matières premières, d’entrepôts, de produits finis, sous la forme, enfin, de certaines sommes d’argent dans la caisse de l’entreprise ou à un compte courant dans une banque. Mais à côté de ce capital réel, lors de l’organisation de la société par actions, apparaissent des titres, des actions d’un montant de 15 millions de dollars. L’action n’est que le reflet du capital réellement existant de l’entreprise. Mais, les actions ont désormais une existence indépendante de l’entreprise ; on les achète et on les vend ; les banques accordent des prêts sur les actions, etc.

    Théoriquement, l’organisme suprême de la société par actions est l’assemblée générale des actionnaires, qui élit un conseil d’administration, nomme les directeurs, entend et approuve le compte rendu d’activité de l’entreprise, règle les questions essentielles du fonctionnement de la société. Cependant le nombre des voix à l’assemblée générale est fonction du nombre des actions représentées par leurs propriétaires. Aussi la société se trouve-t-elle en fait entièrement entre les mains d’une poignée de grands actionnaires. Comme un certain nombre d’actions se trouve réparti entre de petits et moyens possesseurs, qui n’ont pas la possibilité d’exercer une influence sur la marche des affaires, les plus gros capitalistes n’ont pratiquement même pas besoin de détenir la moitié des actions pour être les maîtres de la société. La quantité d’actions qui donne la possibilité de dominer complètement la société par actions porte le nom de participation de contrôle.

    Ainsi, la société par actions est une des formes sous lesquelles le grand capital met la main sur les ressources des petits et moyens capitalistes et les utilise dans son intérêt. L’expansion des sociétés par actions contribue puissamment à centraliser le capital et à concentrer la production.

    Le capital sous forme de titres rapportant un revenu à leurs possesseurs est appelé capital fictif ; il consiste en actions et obligations. L’obligation est une créance délivrée par les entreprises ou l’État et qui rapporte à son détenteur un intérêt annuel fixe.

    Les titres (actions, obligations, etc.) s’achètent et se vendent dans les Bourses de valeurs. Ce sont des marchés de titres. La Bourse enregistre le cours auquel les titres se vendent et s’achètent ; d’après ce cours s’effectuent aussi les transactions sur les titres en dehors de la Bourse (par exemple, dans les banques). Le cours des titres dépend du taux de l’intérêt et du plafond du revenu qu’on en escompte. C’est à la Bourse qu’a lieu la spéculation sur les titres, Comme tous les avantages, en matière de spéculation, sont du côté des gros et très gros capitalistes, la spéculation en Bourse contribue à la centralisation des capitaux, à l’enrichissement des gros capitalistes et à la ruine des moyens et des petits possédants.

    Le développement du crédit, et surtout des sociétés par actions, transforme de plus en plus le capitaliste en un percepteur d’intérêts et de dividendes, tandis que la production est dirigée par des personnes salariées : administrateurs, directeurs. Ainsi s’accentue de plus en plus le caractère parasite de la propriété capitaliste.

    13.5. La circulation monétaire des pays capitalistes.

    Dès avant la naissance du capitalisme, des systèmes monétaires métalliques ont fait leur apparition, dans lesquels le métal joue le rôle de marchandise-monnaie. Les systèmes de monnaie métallique se divisent en systèmes bimétalliques, lorsque simultanément deux métaux — l’argent et l’or — sont la mesure de la valeur et la base de la circulation monétaire, et systèmes monométalliques, lorsque ce rôle est rempli par l’un seulement des deux métaux indiqués. Dès le début du développement du capitalisme (du 16e au 18e siècle), de nombreux pays avaient des systèmes monétaires bimétalliques. À la fin du 19e siècle, presque tous les pays capitalistes avaient adopté un système monométallique, celui de la monnaie-or.

    Les traits essentiels du système du monométallisme-or sont le libre monnayage de l’or, le change libre des autres signes monétaires contre des pièces d’or et le libre mouvement de l’or entre les pays. Le libre monnayage de l’or signifie le droit pour les particuliers d’échanger à l’Hôtel des Monnaies l’or dont ils disposent contre des pièces. En même temps, les possesseurs de pièces ont la possibilité de transformer ces pièces en lingots d’or. C’est ainsi que s’établit un lien direct et très étroit entre l’or en tant que marchandise et les pièces d’or.

    Avec ce système, la quantité de monnaie en circulation correspond spontanément aux besoins de la circulation des marchandises. S’il y a excédent de monnaie, une partie de celle-ci quitte la sphère de la circulation et se convertit en trésor. S’il y a pénurie de monnaie, celle-ci afflue dans la sphère de la circulation ; la monnaie, de trésor, se transforme en moyen de circulation et en moyen de paiement. Pour assurer les petites transactions sous le régime du monométallisme-or, on met en circulation des monnaies de moindre valeur, faites d’un métal moins coûteux : argent, cuivre, etc.

    L’instrument des règlements internationaux dans les opérations commerciales et financières est l’or, monnaie universelle. L’échange de la monnaie d’un pays contre la monnaie d’un autre pays se fait au cours du change. Le cours du change est le prix de l’unité monétaire d’un pays exprimé en unités monétaires d’autres pays. Par exemple, une livre sterling est égale à telle quantité de dollars.

    Les règlements en matière de commerce extérieur peuvent s’effectuer aussi sans faire usage de l’or ni de devises étrangères. Cela peut être, dans un cas, le clearing, c’est-à-dire la mise en compte réciproque d’engagements relatifs à des livraisons de marchandises dans un commerce bilatéral ; dans un autre cas, les règlements entre pays peuvent se faire par virement de traites d’un pays à l’autre, sans transfert d’or.

    Avec le développement des rapports de crédit et de la fonction de la monnaie comme moyen de paiement, apparaît la monnaie de crédit qui a reçu un large développement. Les traites, les billets de banque, les chèques se sont mis à servir surtout de moyen, de paiement. Bien que n’étant pas de la monnaie, la traite peut cependant servir de moyen de paiement en passant d’un capitaliste à l’autre.

    Les banques émettent leurs propres créances ; celles-ci sont de la monnaie de crédit, qui joue le rôle de moyen de circulation et de moyen de paiement. Les billets de banque sont la principale forme de monnaie de crédit. Ils sont émis par les banques en contrepartie des lettres de change qu’elles reçoivent. Cela veut dire qu’à la base du billet de banque il y a, en définitive, une transaction commerciale.

    L’émission de billets de banque met au service d’une circulation accrue des marchandises des moyens de circulation et de paiement, sans que la quantité de monnaie métallique soit augmentée. Avec la circulation-or, les billets de banque peuvent être convertis à tout moment par les banques en or ou en autres monnaies métalliques. Dès lors, les billets de banque circulent à l’égal des monnaies d’or et ne peuvent se déprécier, car, en plus de la garantie-crédit, ils ont encore une garantie métallique. Avec le progrès du capitalisme, il se produit une réduction relative de la quantité d’or en circulation. L’or s’accumule de plus en plus sous forme de fonds de réserve dans les banques centrales d’émission.

    Les États capitalistes ont entrepris de former des réserves d’or afin d’affermir leurs positions dans le commerce extérieur, de mettre la main sur des marchés nouveaux, de préparer et de mener des guerres. On a d’abord remplacé l’or en circulation par des billets de banque, puis on l’a remplacé par du papier-monnaie. Si au début, les billets de banque étaient, en règle générale, échangés contre de For, on a émis par la suite des billets de banque non échangeables. Cela a rapproché notablement les billets de banque du papier-monnaie.

    Comme on l’a déjà dit, le papier-monnaie est né du développement de la fonction de la monnaie en tant que moyen de circulation. Le papier-monnaie émis par l’État, avec cours forcé, n’est pas convertible en or et il est le représentant de la monnaie métallique véritable dans sa fonction de moyen de circulation.

    Depuis le début de la première guerre impérialiste mondiale (1914-1918), la plupart des pays capitalistes ont adopté le système de circulation du papier-monnaie. À l’heure actuelle dans aucun pays ne circule de monnaie-or. Les classes dirigeantes des États capitalistes utilisent l’émission de billets de banque non échangeables, de papier-monnaie, ainsi que la dépréciation des devises comme un moyen supplémentaire d’exploitation et de spoliation des travailleurs.

    Cela se manifeste de façon particulièrement nette en cas d’inflation. Celle-ci est caractérisée par la présence dans les canaux de circulation d’une masse excédentaire de papier-monnaie, par sa dépréciation, par la hausse des prix des marchandises, par la chute du salaire réel des ouvriers et des employés, et la ruine accrue des paysans, par l’accroissement des profits capitalistes et des revenus des propriétaires fonciers.

    Les États bourgeois utilisent l’inflation comme un instrument de guerre économique contre les autres pays et de conquête de nouveaux débouchés. L’inflation procure souvent des profits supplémentaires aux exportateurs qui achètent des marchandises dans leur pays avec de l’argent déprécié et les vendent à l’étranger contre des devises fermes. En même temps, l’aggravation de l’inflation jette le désordre dans la vie économique et provoque l’indignation des masses. Cela oblige les États bourgeois à pratiquer des réformes monétaires pour consolider le système monétaire et stabiliser les changes.

    La réforme monétaire la plus répandue est la dévaluation. La dévaluation est la baisse officielle du cours du papier-monnaie par rapport à l’unité de monnaie métallique : le papier-monnaie vieilli et déprécié est échangé contre une quantité inférieure de monnaie nouvelle. Ainsi, en Allemagne, en 1924, la vieille monnaie dépréciée a été échangée contre de nouveaux marks-or, à raison d’un trillion de marks anciens contre un mark nouveau.

    Dans nombre de cas, la dévaluation ne s’accompagne pas de l’échange de l’ancien papier-monnaie contre du nouveau.

    Les réformes monétaires dans les pays capitalistes se font aux dépens des travailleurs par l’augmentation des impôts et la diminution des salaires.

    Résumé du chapitre 13

    1. Le capital de prêt est le capital-argent que son possesseur met pour un temps à la disposition du capitaliste contre une rétribution sous forme d’un intérêt de prêt. L’intérêt de prêt est une partie du profit du capitaliste industriel, remise au propriétaire du capital de prêt.

    2. Le crédit capitaliste est une forme du mouvement du capital de prêt. Ses formes essentielles sont le crédit commercial et le crédit bancaire. Les banques concentrent dans leurs mains les fonds liquides de la société et les mettent sous forme de capital-argent à la disposition des capitalistes exploitants : industriels et commerçants. Les progrès du crédit accentuent les contradictions capitalistes. La séparation de la propriété du capital et de l’emploi du capital dans la production met en évidence le caractère parasite de la propriété capitaliste.

    3. La société par actions est une forme d’entreprise dont le capital est composé des apports effectués par les participants, possesseurs d’un nombre déterminé d’actions, en proportion des fonds investis par chacun d’eux. Dans les sociétés par actions le gros capital met la main sur les ressources des petits et moyens capitalistes et les utilise dans son intérêt Les sociétés par actions renforcent la centralisation du capital.

    4. Avec le développement du crédit, les billets de banque, monnaie de crédit émise par les banques en contrepartie des lettres de change, prennent une large extension. Les classes, dominantes de la société capitaliste utilisent l’émission du papier-monnaie pour renforcer l’exploitation des travailleurs. Au moyen de l’inflation, les dépenses de l’État retombent sur le dos des masses populaires. Les réformes monétaires sont faites par les États capitalistes aux dépens des travailleurs.


    votre commentaire
  • A. — Le capitalisme prémonopoliste

    Chapitre 14 — La rente foncière — Les rapports agraires en régime capitaliste

    14.1. Le régime capitaliste de l’agriculture et la propriété privée de la terre.

    Dans les pays bourgeois, le capitalisme règne non seulement dans l’industrie, mais aussi dans l’agriculture. La plus grande partie de la terre est concentrée dans les mains de la classe des gros propriétaires terriens. La masse de la production agricole marchande appartient à des entreprises capitalistes employant du travail salarié. Néanmoins, dans les pays bourgeois, la forme d’exploitation prédominante sous le rapport numérique dans l’agriculture reste la petite exploitation paysanne marchande.

    Les voies les plus typiques du développement du capitalisme dans l’agriculture sont les deux voies suivantes :

    La première est celle du maintien, pour l’essentiel, de l’ancienne exploitation seigneuriale et de sa transformation progressive, au moyen de réformes, en exploitation capitaliste. En passant aux formes de gestion capitalistes, les propriétaires fonciers, parallèlement à l’emploi du travail salarié libre, utilisent aussi les méthodes d’exploitation du servage. Dans l’économie rurale subsistent des formes d’assujettissement des paysans aux propriétaires fonciers, telles que les redevances, le métayage, etc. Cette voie de l’évolution capitaliste de l’agriculture est caractéristique de l’Allemagne, de la Russie tsariste, de l’Italie, du Japon et de plusieurs autres pays.

    La seconde voie est celle de la rupture de l’ancien système d’exploitation seigneuriale par la révolution bourgeoise, de l’affranchissement de l’économie rurale des entraves féodales, ce qui accélère le développement des forces productives. Ainsi, en France, la Révolution bourgeoise de 1789-1794 a supprimé la propriété foncière féodale. Les terres confisquées de la noblesse et du clergé furent mises en vente. Dans le pays, la petite exploitation paysanne devint prédominante encore qu’une grande partie des terres fût tombée entre les mains de la bourgeoisie. Aux États-Unis, à la suite de la guerre civile de 1861-1865, les latifundia des esclavagistes des États du Sud furent supprimés, la masse des terres libres fut distribuée à bas prix et le développement de l’agriculture suivit la voie capitaliste. Cependant dans ces pays aussi, avec les progrès du capitalisme, la grande propriété terrienne renaissait sur une base nouvelle, capitaliste.

    À la suite de la transformation des formes précapitalistes de la propriété terrienne, la grande propriété féodale et la petite propriété paysanne cèdent de plus en plus le pas à la propriété terrienne bourgeoise. Une partie sans cesse grandissante des terres seigneuriales et paysannes passe entre les mains des banques, de la bourgeoisie rurale, des industriels, des marchands et des usuriers.

    Les chiffres suivants témoignent de la concentration de la propriété terrienne. Aux États-Unis, en 1950, 76,4 % des fermes n’avaient que 23 % de la totalité des terres, tandis que 23,6 % des fermes détenaient 77 % de la terre. Notons que les grands latifundia de plus de 1 000 acres1 de terre chacun qui représentaient 2,3 % de l’ensemble des exploitations, possédaient 42,6 % de la terre.

    En Angleterre, d’après les données du recensement de 1950 (sans l’Irlande du Nord), 75,9 % des exploitations ne possédaient que 20,4 % des terres en culture, tandis que 24,1 % des exploitations en possédaient 79,6 % ; 2,3 % des plus grandes exploitations détenaient à elles seules 34,6 % de la terre.

    En France, en 1950, 62,1 % de la terre étaient détenus par 20,5 % des exploitations.

    Dans la Russie d’avant la Révolution, les seigneurs terriens, la famille impériale, les couvents et les koulaks possédaient une quantité énorme de terres. Dans la Russie d’Europe, à la fin du 19e siècle, il y avait environ, 30 000 grands propriétaires qui possédaient plus de 500 déciatines2 chacun. Ils détenaient en tout 70 millions de déciatines. En même temps, 10,5 millions d’exploitations paysannes, écrasées par l’exploitation semi-féodale, ne possédaient que 75 millions de déciatines.

    En régime capitaliste, la classe des grands propriétaires terriens a le monopole de la propriété privée du sol. Le gros propriétaire terrien donne généralement en location une grande partie de sa terre à des fermiers capitalistes et à des petits paysans. La propriété du sol se sépare de la production agricole.

    Les capitalistes-fermiers, à des échéances déterminées, une fois l’an, par exemple, paient au propriétaire un prix de fermage établi par un bail, c’est-à-dire une somme d’argent pour le droit d’employer leur capital sur une terre donnée.

    La plus grande partie du prix de fermage est constituée par la rente foncière. Le prix de fermage comprend, outre la rente foncière, d’autres éléments. Ainsi, lorsque sur la terre donnée en location, des capitaux ont été investis précédemment dans des bâtiments d’exploitation, des canaux d’irrigation, par exemple, le fermier, en plus de la rente foncière, est obligé de payer au propriétaire l’intérêt annuel de ces capitaux. Pratiquement il n’est pas rare que les capitalistes-fermiers couvrent les frais d’une partie du prix de fermage en diminuant le salaire de leurs ouvriers.

    La rente foncière capitaliste reflète les rapports des trois classes de la société bourgeoise : ouvriers salariés, capitalistes et propriétaires terriens. La plus-value créée par le travail des ouvriers salariés tombe tout d’abord entre les mains du capitaliste-fermier qui en conserve une partie sous la forme du profit moyen du capital. L’autre partie de la plus-value, qui représente l’excédent sur le profit moyen, le fermier est obligé de la remettre au propriétaire terrien sous forme de rente foncière. La rente foncière capitaliste est la partie de la plus-value qui reste, déduction faite du profit moyen du capital investi dans l’exploitation ; elle est payée au propriétaire terrien. Souvent, ce dernier ne donne pas sa terre en location, mais embauche lui-même des ouvriers pour exploiter son terrain. Dans ce cas, il est seul à percevoir la rente et le profit.

    Il faut distinguer entre la rente différentielle et la rente absolue.

    14.2. La rente différentielle.

    Dans l’agriculture comme dans l’industrie, l’entrepreneur n’investit ses capitaux dans la production que s’il est assuré d’en tirer le profit moyen. Les entrepreneurs qui emploient leurs capitaux dans des conditions de production plus favorables, par exemple sur des terrains plus fertiles, reçoivent, en plus du profit moyen sur le capital, un surprofit.

    Dans l’industrie, obtiennent le surprofit les entreprises dont l’équipement technique est supérieur à l’équipement technique moyen de la branche industrielle dont elles font partie. Le surprofit ne saurait y être un phénomène durable. Dès qu’un perfectionnement technique introduit dans une entreprise se généralise, cette entreprise cesse d’obtenir le surprofit. Mais dans l’agriculture le surprofit est assuré pour une période plus ou moins longue. Cela s’explique par le fait que dans l’industrie on peut édifier n’importe quelle quantité d’entreprises dotées des machines les plus perfectionnées, tandis que dans l’agriculture, on ne saurait créer n’importe quelle quantité de terrains, à plus forte raison de bons terrains, étant donné que la surface des terres est limitée et que toute la terre propre à la culture est occupée par des exploitations privées. Le caractère limité de la terre et le fait qu’elle est occupée par des exploitations, conditionnent le monopole de l’exploitation capitalistesur la terre ou le monopole de la terre en tant qu’objet d’exploitation.

    Ensuite, le prix de production des marchandises industrielles est déterminé par les conditions moyennes de production. Il en est autrement du prix de production des marchandises agricoles. Le monopole de l’exploitation capitaliste sur la terre, en tant qu’objet d’exploitation, aboutit au fait que le prix général, régulateur de la production (c’est-à-dire le coût de production plus le profit moyen) des produits agricoles est déterminé par les conditions de la production non pas sur les terres de qualité moyenne, mais sur les plus mauvaises, étant donné que la production des meilleures terres et des terres moyennes n’est pas suffisante pour couvrir la demande sociale. Si le fermier capitaliste, qui emploie son capital sur le plus mauvais terrain, ne réalisait pas le profit moyen, il transférerait ce capital dans une autre branche de production.

    Les capitalistes qui exploitent des terrains moyens et les meilleurs terrains, produisent des denrées agricoles à meilleur marché, autrement dit le prix individuel de production est chez eux inférieur au prix général de production. Jouissant du monopole de la terre en tant qu’objet d’exploitation, ces capitalistes vendent leurs marchandises au prix général de production et reçoivent ainsi un surprofit, qui constitue la rente différentielle. Celle-ci prend naissance indépendamment de l’existence de la propriété privée de la terre ; elle se forme, parce que les denrées agricoles produites malgré des conditions de productivité du travail différentes, se vendent au prix identique du marché, déterminé par les conditions de production sur les plus mauvaises terres. Les fermiers capitalistes sont obligés de livrer la rente différentielle aux propriétaires terriens, et ne gardent que le profit moyen.

    La rente différentielle est l’excédent de profit sur le profit moyen, obtenu dans les exploitations où les conditions de production sont plus favorables ; elle représente la différence entre le prix général de production déterminé par les conditions de production sur les plus mauvais terrains et le prix individuel de production sur les meilleurs terrains et les terrains moyens.

    Ce surprofit, comme d’ailleurs toute la plus-value dans l’agriculture, est créé par le travail des ouvriers agricoles. Les différences de fertilité des terrains ne sont que la condition d’une plus haute productivité du travail sur les meilleures terres. Mais en régime capitaliste, on a l’illusion que la rente, que s’approprient les détenteurs de la terre, est le produit de la terre et non du travail. Or, en réalité, l’unique source de la rente foncière est le surtravail, la plus-value.

    Une conception saine de la rente amène tout d’abord à reconnaître que la rente ne provient pas du sol, mais du produit de l’agriculture, c’est-à-dire du travail et du prix de son produit, du blé, par exemple ; de la valeur du produit agricole, du travail incorpore à la terre, et non du sol.

    K. Marx, Théories de la plus-value, t. 2, 1re partie, p. 221 (éd. russe).

    Il existe deux formes de rente différentielle.

    La rente différentielle I est liée à la différence de fertilité du sol et de situation géographique des terrains par rapport aux débouchés.

    Sur un terrain plus fertile, les dépenses de capitaux étant les mêmes, la récolte est plus abondante. Prenons à titre d’exemple trois terrains, d’égale étendue, mais de fertilité différente.

           
    Prix indi
    de pro
    viduel
    duction
    Prix
    de pro
    général
    duction
     
    Terrains
    Dépen-
    ses
     
    de
    capi-
    taux
     
    en
    dollars
    Profit
     
    moyen
     
    en
     
    dollars
    Produits
     
     
    en
     
     
    quintaux
    de la
    totalité
    de la
    produc-
    tion
    en
    dollars
    d’un
    quin-
    tal
     
    en
    dollars
    d’un
    quin-
    tal
     
    en
    dollars
    de la
    totalité
    de la
    produc-
    tion
    en
    dollars
    Rente
     
    dif-
    féren-
    tielle
     
    en
     
    dollars
    I… 100 20 4 120 30 30 120 0
    II… 100 20 5 120 24 30 150 30
    III… 100 20 6 120 20 30 180 60

    Le fermier de chacun de ces terrains dépense pour l’embauchage des ouvriers, l’achat des semences, des machines et du matériel agricole, pour l’entretien du bétail et autres frais 100 dollars. Le profit moyen est égal à 20 %. Le travail incorporé dans les terrains de différente fertilité, rapporte sur un premier terrain une récolte de 4 quintaux ; sur le deuxième de 5 et sur le troisième de 6 quintaux.

    Le prix individuel de production de toute la masse des produits obtenus sur chaque terrain est le même. Il est égal à 120 dollars (coût de production plus profit moyen). Le prix individuel de production d’une unité de produit sur chaque terrain est différent. Un quintal de produits agricoles du premier terrain devrait se vendre à raison de 30 dollars ; du deuxième terrain, 24 ; du troisième, 20 dollars. Mais comme le prix général de production des denrées agricoles est le même et qu’il est déterminé par les conditions de production sur le plus mauvais terrain, chaque quintal de produits de tous les terrains se vendra à raison de 30 dollars. Le fermier du premier terrain (le plus mauvais) retirera de sa récolte de 4 quintaux 120 dollars, soit une somme équivalente à son coût de production (100 dollars), plus le profit moyen (20 dollars). Le fermier du second terrain retirera pour ses 5 quintaux 150 dollars. En plus du coût de production et du profit moyen, il percevra 30 dollars de surprofit qui constitueront la rente différentielle. Enfin, le fermier du troisième terrain percevra pour ses 6 quintaux 180 dollars. La rente différentielle ici se montera à 60 dollars.

    La rente différentielle I est liée également à la différence de situation géographique des terrains. Les exploitations situées plus près des débouchés (villes, gares de chemin de fer, ports, élévateurs, etc.), économisent une part considérable de travail et de moyens de production sur le transport des produits, par rapport aux exploitations qui sont plus éloignées de ces points. En vendant leurs produits au même prix, les exploitations situées plus près des débouchés perçoivent un surprofit qui forme la rente différentielle de situation.

    La rente différentielle II provient des investissements supplémentaires de moyens de production et de travail sur une même superficie de terre ; elle apparaît donc avec l’intensification de la culture. Contrairement à l’exploitation extensive qui se développe grâce à l’augmentation des surfaces ensemencées ou des pâturages, l’exploitation intensive se développe grâce à l’emploi de machines perfectionnées, d’engrais chimiques, grâce à des travaux de bonification, à l’élevage de bétail de races plus productives, etc. En dehors de tout perfectionnement technique, l’intensification de la culture peut s’exprimer dans un accroissement des dépenses de travail sur une parcelle de terrain donné.

    Il en résulte des surprofits qui forment la rente différentielle.

    Reprenons notre exemple. Sur le troisième terrain, le plus fertile, on a dépensé primitivement 100 dollars et obtenu une production de 6 quintaux ; le profit moyen était de 20 dollars, la rente différentielle de 60 dollars. Supposons que, les prix restant les mêmes, on effectue sur ce terrain, pour augmenter la production, une dépense de capital supplémentaire de 100 dollars, dépense liée au progrès technique, à l’emploi d’une grande quantité d’engrais, etc. Il en résultera une récolte supplémentaire de 7 quintaux, un profit moyen de 20 dollars sur le capital additionnel, tandis que l’excédent sur le profit moyen sera de 90 dollars. C’est cet excédent de 90 dollars qui constitue la rente différentielle II. Tant que subsiste le bail précédent, le fermier paye pour ce terrain 60 dollars de rente différentielle, et il empoche l’excédent en plus du profit moyen, fruit de sa seconde dépense de capital. Mais la terre est affermée pour un délai déterminé. Lors du renouvellement du bail, le propriétaire terrien tiendra compte des avantages que procurent les dépenses additionnelles de capitaux et augmentera de 90 dollars le montant de la rente foncière sur ce terrain. Dans ce but, les propriétaires terriens cherchent à conclure des baux à court terme. Il en résulte que les fermiers capitalistes n’ont pas intérêt à faire de grosses dépenses qui ne produisent d’effet qu’au bout d’un long intervalle de temps, car c’est le propriétaire qui en définitive s’approprie le gain résultant de ces dépenses.

    L’intensification capitaliste de l’agriculture a pour but d’obtenir le plus grand profit possible. Dans la course aux profits élevés, les capitalistes utilisent abusivement la terre en développant des exploitations étroitement spécialisées pratiquant la monoculture. Ainsi, dans le dernier quart du 19e siècle, aux États-Unis, les terres des États du Nord ont été ensemencées principalement en céréales. Cela a eu pour effet la dégradation du sol, son érosion, les tempêtes de poussière ou « tempêtes noires ».

    Le choix des cultures agricoles dépend de la variation des prix du marché. Cela constitue un obstacle à la pratique généralisée d’assolements réguliers, qui sont la base d’une agriculture évoluée. La propriété privée de la terre entrave la réalisation de grands travaux de bonification et autres, qui ne rapportent qu’au bout de plusieurs années. Le capitalisme rend donc difficile l’application d’un système rationnel de culture.

    Chaque progrès de l’agriculture capitaliste est un progrès non seulement dans l’art d’exploiter le travailleur, mais encore dans l’art de dépouiller le sol ; chaque progrès dans l’art d’accroître sa fertilité pour un temps, un progrès dans la ruine de ses sources durables de fertilité.

    K. Marx, Le Capital, livre 1, t. 2, p. 181.

    Les défenseurs du capitalisme, qui cherchent à masquer les contradictions de l’agriculture capitaliste et justifier la misère des masses, affirment que l’économie rurale serait soumise à l’action d’une loi naturelle éternelle, la « loi de la fertilité décroissante du sol » : tout travail additionnel appliqué à la terre fournirait un résultat inférieur au précédent.

    Cette invention de l’économie politique bourgeoise part de la fausse hypothèse que la technique de la production en agriculture reste invariable et que le progrès technique y est une exception. En réalité, les investissements additionnels de moyens de production dans un même terrain, en règle générale, sont liés au développement de la technique, à l’introduction de méthodes nouvelles, perfectionnées, de production agricole, ce qui aboutit à une élévation de la productivité du travail agricole. La véritable cause de l’épuisement de la fertilité naturelle, de la dégradation de l’agriculture capitaliste est non pas la « loi de la fertilité décroissante du sol », inventée par les économistes bourgeois, mais les rapports capitalistes, et surtout la propriété privée de la terre, qui entravent le développement des forces productives de l’agriculture. En effet, ce qui augmente en régime capitaliste, ce n’est pas la difficulté de produire les denrées agricoles, mais la difficulté pour les ouvriers de se les procurer en raison de leur paupérisation croissante.

    14.3. La rente absolue. Le prix de la terre.

    En plus de la rente différentielle, le propriétaire du sol reçoit la rente absolue. L’existence de celle-ci est liée au monopole de la propriété privée de la terre.

    Quand nous avons examiné la rente différentielle, nous avons supposé que le fermier du plus mauvais terrain, en vendant les produits agricoles, ne récupérait que son coût de production plus le profit moyen, c’est-à-dire qu’il ne payait pas de rente foncière. Or le propriétaire même du plus mauvais terrain ne le donne pas à cultiver gratuitement. Donc, le fermier d’un mauvais terrain doit avoir un excédent sur le profit moyen pour acquitter la rente foncière. Cela veut dire que le prix du marché des produits agricoles doit être supérieur au prix de production sur le plus mauvais terrain.

    D’où provient cet excédent ? En régime capitaliste, l’agriculture est fort en retard sur l’industrie au point de vue technique et économique. La composition organique du capital dans l’agriculture est inférieure à ce qu’elle est dans l’industrie. Admettons que la composition organique du capital dans l’industrie soit en moyenne 80 c + 20 v. Le taux de plus-value étant supposé égal à 100 %, un capital de 100 dollars donne 20 dollars de plus-value, et le prix de production est égal à 120 dollars. La composition organique du capital dans l’agriculture est, par exemple, de 60 c + 40 v. Ici 100 dollars produisent 40 dollars de plus-value, et la valeur des produits agricoles est égale à 140 dollars. Le fermier capitaliste, tout comme le capitaliste industriel, reçoit de son capital un profit moyen de 20 dollars. Par conséquent, le prix de production des produits agricoles est égal à 120 dollars. La rente absolue est dès lors de 140 − 120 = 20 dollars. Il ressort de là que la valeur des produits agricoles est supérieure au prix général de la production, et que la grandeur de la plus-value dans l’agriculture est supérieure au profit moyen. C’est cet excédent de plus-value sur le profit moyen qui constitue la source de la rente absolue.

    S’il n’y avait pas de propriété privée de la terre, cet excédent entrerait dans la répartition générale entre capitalistes, et les produits agricoles se vendraient alors au prix de production. Mais la propriété privée du sol entrave la libre concurrence, le transfert des capitaux de l’industrie à l’agriculture et la formation d’un profit moyen, commun aux entreprises agricoles et industrielles. Aussi les produits agricoles se vendent-ils à un prix équivalent à leur valeur, c’est-à-dire supérieur au prix général de production. Dans quelle mesure cette différence peut-elle être réalisée et convertie en rente absolue ? Cela dépend du niveau des prix du marché, qui s’établit par le jeu de la concurrence.

    Ainsi, le monopole de la propriété privée de la terre est la cause de l’existence de la rente absolue, payée pour chaque terrain indépendamment de sa fertilité et de sa situation géographique. La rente absolue est l’excédent de valeur sur le prix général de production créé dans l’agriculture par suite d’une composition organique du capital plus basse que dans l’industrie, et les propriétaires terriens se l’approprient en vertu de la propriété privée de la terre.

    Outre la rente différentielle et la rente absolue, il existe en régime capitaliste, une rente monopole. La rente monopole est le revenu additionnel obtenu du fait que le prix d’une marchandise, produite dans des conditions naturelles particulièrement favorables, est supérieur à sa valeur. Telle est, par exemple, la rente pour les terres qui permettent de produire des cultures agricoles rares en quantité limitée (par exemple, des variétés particulièrement précieuses de raisin, des agrumes, etc.), et la rente pour l’usage de l’eau dans les régions de cultures irriguées. Les marchandises produites dans ces conditions se vendent, en règle générale, à des prix supérieurs à leur valeur, c’est-à-dire à des prix de monopole. C’est le consommateur qui fait les frais de la rente monopole dans l’agriculture.

    La classe des grands propriétaires terriens, qui n’ont aucun rapport avec la production matérielle, par suite du monopole de la propriété privée de la terre, met à profit les progrès techniques dans l’agriculture pour s’enrichir. La rente foncière est un tribut que la société, en régime capitaliste, est tenue de payer aux grands propriétaires terriens. L’existence de la rente absolue et de la rente monopole renchérit les produits agricoles : denrées alimentaires pour les ouvriers, matières premières pour l’industrie. L’existence de la rente différentielle dépouille la société de tous les avantages liés à une productivité plus élevée du travail sur les terres fertiles. Ces avantages reviennent aux propriétaires terriens et aux fermiers capitalistes. On peut se faire une idée du fardeau de la rente foncière pour la société, quand on voit qu’aux États-Unis, d’après les chiffres de 1935-1937, elle représentait 26 à 29 % du prix du maïs, 26 à 36 % du prix du froment.

    Les sommes énormes consacrées à l’achat de la terre sont retirées de leur emploi productif dans l’agriculture. Si l’on excepte les installations et les améliorations artificielles (constructions, irrigation, assèchement des marais, emploi d’engrais), la terre par elle-même n’a pas de valeur, puisqu’elle n’est pas le produit du travail humain. Toutefois la terre, bien qu’elle n’ait pas de valeur, est en régime capitaliste un objet de vente et d’achat et possède un prix. Cela s’explique par le fait que la terre est accaparée par les propriétaires qui en font leur propriété privée.

    Le prix du terrain est déterminé en fonction de la rente annuelle qu’il produit et du taux d’intérêt que la banque paye pour les dépôts. Le prix de la terre est égal à la somme d’argent qui, déposée en banque, fournit à titre d’intérêt un revenu de la même grandeur que la rente prélevée sur le terrain considéré. Supposons qu’un terrain rapporte 300 dollars de rente par an, et que la banque paye 4 % d’intérêt pour les dépôts. Dans ce cas, le prix du terrain sera de 300×1004=7 500 dollars. Le prix de la terre est donc une rente capitalisée. Le prix de la terre est d’autant plus élevé que la rente est plus forte et que le taux d’intérêt est plus bas.

    Avec le développement du capitalisme, la grandeur de la rente s’élève. Cela entraîne une hausse systématique des prix de la terre. Les prix de la terre augmentent également par suite de la baisse du taux de l’intérêt.

    Les chiffres suivants donnent une idée de la hausse des prix de la terre. Le prix des fermes aux États-Unis a augmenté en 10 ans (de 1900 à 1910) de plus de 20 milliards de dollars. Sur cette somme, l’augmentation de la valeur du matériel, des bâtiments, etc., ne représente que 5 milliards de dollars, les 15 milliards de dollars qui restent proviennent de la hausse du prix de la terre. Au cours des dix années suivantes, le prix global des fermes a augmenté de 37 milliards de dollars, dont plus de 26 milliards proviennent de la hausse du prix de la terre.

    14.4. La rente dans l’industrie extractive. La rente sur les terrains à bâtir.

    La rente foncière n’existe pas seulement dans l’agriculture. Elle est perçue par les propriétaires des terrains, dont le sous-sol fournit des minéraux utiles (minerais, charbon, pétrole, etc.), ainsi que par les propriétaires des terrains à bâtir dans les villes et les centres industriels, lorsqu’on y construit des maisons d’habitation, des entreprises industrielles et commerciales, des édifices publics, etc.

    La rente dans l’industrie extractive se forme exactement de la même manière que la rente foncière. Les mines, les gisements de pétrole diffèrent par leur richesse, la profondeur des gisements, par l’éloignement des débouchés ; des capitaux de grandeur différente y sont investis. Aussi le prix individuel de production de chaque tonne de minerai, de charbon, de pétrole diffère-t-il du prix général de production. Mais sur le marché chacune de ces marchandises est vendue au prix général de production, déterminé par les conditions de production les plus défavorables. Le surprofit obtenu de ce fait, dans les gisements les meilleurs et dans les gisements moyens, forme une rente différentielle que s’approprie le propriétaire terrien.

    En outre, les propriétaires terriens prélèvent sur chaque terrain, indépendamment de la présence des minéraux utiles que recèle son sous-sol, la rente absolue. Elle constitue, comme on l’a déjà vu, l’excédent de la valeur sur le prix général de production. L’existence de cet excédent s’explique par le fait que, dans l’industrie extractive, la composition organique du capital, par suite du niveau relativement bas de la mécanisation et de l’absence des frais nécessités par les achats de matières premières, est inférieure au niveau moyen de l’industrie. La rente absolue augmente les prix du minerai, du charbon, du pétrole, etc.

    Enfin, il existe, dans l’industrie extractive, une rente monopole sur les terrains où l’on extrait des minéraux extrêmement rares qui se vendent à des prix supérieurs à la valeur de leur extraction.

    La rente foncière perçue par les gros propriétaires terriens sur les mines et les exploitations pétrolières empêche l’utilisation rationnelle du sous-sol. La propriété privée du sol détermine le morcellement des entreprises de l’industrie extractive, ce qui rend difficile la mécanisation et aboutit à renchérir la production.

    La rente sur les terrains à bâtir est payée au propriétaire par les entrepreneurs qui louent la terre pour y construire des immeubles d’habitation, des entreprises industrielles, commerciales et autres. La plus grande partie de la rente foncière dans les villes est constituée par la rente des terrains occupés par les immeubles d’habitation. L’emplacement des terrains à bâtir exerce une influence énorme sur le montant de la rente différentielle. Les terrains situés plus près du centre de la ville et des entreprises industrielles fournissent la rente la plus élevée. C’est l’une des raisons pour lesquelles, dans les grandes villes des pays capitalistes, les logements s’entassent, les rues sont étroites, etc.

    Outre la rente différentielle et absolue, les possesseurs de terrains urbains, profitant du nombre extrêmement limité des terrains dans beaucoup de villes et de centres industriels, lèvent sur la société un tribut sous forme de rente monopole, ce qui élève considérablement le prix des loyers. Avec l’accroissement de la population des villes, les détenteurs de terrains urbains font monter en flèche la rente sur les terrains à bâtir, ce qui freine la construction des logements. Une partie importante de la population ouvrière est obligée de s’entasser dans des taudis. La hausse constante des loyers diminue le salaire réel des ouvriers.

    Le monopole de la propriété privée du sol freine le développement de l’industrie. Pour construire une entreprise industrielle, le capitaliste doit faire des dépenses improductives pour l’achat d’un terrain ou le paiement de la rente foncière d’un terrain loué. La rente foncière constitue un poste important des dépenses de l’industrie de transformation.

    On peut juger de l’importance de la rente foncière sur les terrains à bâtir, par le fait que sur la somme totale de la rente de 155 millions de livres sterling, touchée chaque année par les landlords anglais entre 1930 et 1940, 100 millions de livres sterling provenaient de la rente foncière des villes. Les prix du terrain dans les grandes villes augmentent rapidement.

    14.5. La grande et la petite production agricole.

    Les lois économiques du développement du capitalisme sont les mêmes pour l’industrie et l’agriculture. La concentration de la production, dans l’agriculture comme dans l’industrie, aboutit à l’élimination des petites exploitations par les grandes exploitations capitalistes, ce gui a pour effet d’aggraver inévitablement les antagonismes de classe. Les défenseurs du capitalisme ont intérêt à atténuer et à masquer ce processus. Pour falsifier la réalité, ils ont créé la fausse théorie de « la stabilité de la petite exploitation paysanne ». Suivant cette théorie, la petite exploitation paysanne conserverait sa stabilité dans la lutte contre les grandes exploitations.

    Mais en réalité, la grande production agricole possède une série d’avantages décisifs sur la petite. C’est avant tout qu’elle a la possibilité d’employer des machines coûteuses (tracteurs, moissonneuses-batteuses, etc.) qui augmentent considérablement la productivité du travail. Avec le mode de production capitaliste, les moyens mécaniques sont concentrés entre les mains des grands fermiers capitalistes et restent inaccessibles aux couches laborieuses de la campagne.

    La grande production jouit de tous les avantages de la coopération capitaliste et de la division du travail. Un de ses avantages importants est son rendement marchand élevé. Les grandes et les très grandes entreprises agricoles aux États-Unis fournissent la majeure partie de l’ensemble de la production agricole marchande, tandis que la masse des fermiers n’exploite guère que pour sa propre consommation ; ils n’ont même pas assez de leur production pour satisfaire les besoins immédiats de leur famille.

    De par sa nature, la propriété parcellaire exclut le développement de la productivité sociale du travail, les formes sociales du travail, la concentration sociale des capitaux, l’élevage en grand, l’utilisation progressive de la science.

    K. Marx, Le Capital, livre 3, chap. 47.

    Cependant, le développement de la grande production et l’élimination de la petite production dans l’agriculture ont leurs particularités. Les grandes entreprises agricoles capitalistes se développent principalement dans le sens d’une intensification de l’agriculture. Souvent une exploitation d’une petite superficie constitue une grande entreprise capitaliste par le volume de sa production globale et de sa production marchande. La concentration de la production agricole dans de grandes exploitations capitalistes s’accompagne souvent d’un accroissement numérique des toutes petites exploitations paysannes. L’existence d’un nombre important de ces toutes petites exploitations, dans les pays capitalistes hautement évolués, s’explique par le fait que les capitalistes ont intérêt au maintien d’ouvriers agricoles ayant un petit lopin de terre, afin de les exploiter.

    Le développement de la grande production agricole capitaliste accentue la différenciation de la paysannerie, en augmentant la servitude, la paupérisation et la ruine de millions de petites et de moyennes exploitations paysannes.

    Dans la Russie tsariste, avant la Révolution d’Octobre, on comptait parmi les exploitations paysannes 65 % d’exploitations de paysans pauvres, 20 % de paysans moyens et 15 % de koulaks. En France, le nombre de propriétaires terriens est tombé de 7 000 000-7 500 000 en 1850 à 2 700 000 en 1929 par suite de l’expropriation des petites exploitations paysannes parcellaires ; le nombre des prolétaires et semi-prolétaires atteignait en 1929 près de 4 millions dans l’agriculture française.

    La petite exploitation agricole se maintient au prix d’incroyables privations, du gaspillage du travail de l’agriculteur et de toute sa famille. Le paysan a beau s’exténuer pour garder une indépendance illusoire, il perd sa terre et se ruine.

    Un grand rôle dans la dépossession de la paysannerie appartient au crédit hypothécaire. Le crédit hypothécaire est un prêt gagé sur la terre et les biens immobiliers. Lorsque le cultivateur, qui exploite son propre terrain, a des besoins pressants d’argent (par exemple, pour payer ses impôts), il demande un prêt à une banque. Souvent, il demande un prêt pour l’achat d’un terrain. La banque délivre une certaine somme gagée sur le terrain. Si l’argent n’est pas remboursé à temps, la terre devient propriété de la banque. En réalité, la banque devient son véritable propriétaire bien avant, car le débiteur est obligé de lui rembourser sous forme d’intérêt une partie importante du revenu de cette terre. Sous forme d’intérêt, le paysan verse en fait à la banque une rente foncière pour son propre terrain.

    La dette hypothécaire des fermiers américains en 1910 était de 3,2 milliards de dollars et en 1940, de 6,6 milliards de dollars. D’après les chiffres de 1936, l’intérêt du crédit et les impôts constituaient environ 45 % du revenu net des fermiers.

    L’endettement vis-à-vis des banques est un véritable fléau pour la petite exploitation agricole. Le pourcentage des fermes hypothéquées aux États-Unis était en 1890 de 28,2 %, et en 1940 de 43,8 %.

    Chaque année un grand nombre d’exploitations paysannes hypothéquées sont vendues aux enchères. Les paysans ruinés sont chassés de leur terre. L’accroissement des dettes contractées par les paysans illustre le processus de séparation de la propriété terrienne d’avec la production agricole, sa concentration dans les mains des grands propriétaires terriens et la transformation du producteur indépendant en fermier ou en ouvrier salarié.

    Un nombre considérable de petits paysans prend à bail, chez les gros propriétaires terriens, des parcelles de terres de peu d’étendue à des conditions très dures. La bourgeoisie rurale en prend à bail afin de produire pour le marché et d’en tirer bénéfice C’est l’affermage d’entreprise. Le petit fermier paysan est obligé de louer un lopin de terre pour pouvoir manger. C’est ce qu’on peut appeler l’affermage d’alimentation ou de famine. Le montant du loyer à l’hectare est généralement plus élevé pour les petits terrains que pour les grands. Le fermage du petit paysan engloutit souvent non seulement la totalité de son surtravail, mais aussi une fraction de son travail nécessaire. Les rapports d’affermage s’entremêlent ici avec les survivances du servage. La survivance la plus répandue de la féodalité dans les conditions du capitalisme est le métayage, dans lequel le paysan paye en nature, pour sa redevance, jusqu’à la moitié et plus de la récolte rentrée.

    Aux États-Unis, en 1950, 57,5 % des cultivateurs étaient propriétaires de leurs terres et 26,5 % étaient fermiers. En outre, 15,6 % de l’ensemble des cultivateurs étaient des « propriétaires partiels », c’est-à-dire qu’ils étaient également obligés de louer une certaine partie de la terre cultivée par eux. Environ la moitié des paysans qui louent de la terre sont des métayers. Bien que l’esclavage aux États-Unis ait été officiellement aboli au siècle précédent, des survivances de l’esclavage, notamment en ce qui concerne les métayers noirs, subsistent encore aujourd’hui.

    En France, il existe un grand nombre de métayers. Outre la redevance en nature, qui comprend la moitié de la récolte et même davantage dans certains cas, ils sont souvent obligés de ravitailler le propriétaire en produits de leur propre exploitation : fromage, beurre, œufs, volailles, etc.

    14.6. L’aggravation de l’opposition entre la ville et la campagne.

    Un trait caractéristique du mode de production capitaliste est le retard marqué de l’agriculture sur l’industrie, l’aggravation de l’opposition entre la ville et la campagne.

    Dans son développement, l’agriculture retarde sur l’industrie : c’est là un phénomène propre à tous les pays capitalistes et qui est l’une des causes les plus profondes de la rupture de la proportionnalité entre les différentes branches de l’économie nationale, des crises et de la hausse du coût de la vie.

    V. Lénine, « Nouvelles données sur les lois du développement du capitalisme dans l’agriculture », Œuvres, t. 22, p. 100.

    L’agriculture en régime capitaliste retarde sur l’industrie avant tout par le niveau des forces productives. Le progrès technique se réalise dans l’agriculture avec beaucoup plus de lenteur que dans l’industrie. On n’emploie les machines que dans les grandes exploitations, tandis que les exploitations paysannes à petite production marchande sont incapables d’en faire usage. D’autre part, l’emploi capitaliste des machines conduit à un renforcement de l’exploitation et à la ruine du petit producteur. L’emploi des machines en grand dans l’agriculture est retardé par suite du bon marché de la main-d’œuvre, conséquence de la surpopulation agraire.

    Le capitalisme a considérablement accentué le retard de la campagne sur la ville dans le domaine culturel. Les villes sont des foyers scientifiques et artistiques. C’est là que se trouvent concentrés les établissements d’enseignement supérieur, les musées, les théâtres, les cinémas. Et ce sont les classes exploiteuses qui profitent des richesses de cette culture. Les masses prolétariennes ne peuvent profiter que médiocrement du progrès culturel des villes. Quant aux masses de la population paysanne des pays capitalistes, elles sont coupées des centres urbains et sont condamnées à rester en retard au point de vue culturel.

    La base économique de l’opposition entre la ville et la campagne en régime capitaliste est l’exploitation du village par la ville, l’expropriation de la paysannerie et la ruine de la majorité de la population rurale par tout le cours du développement de l’industrie, du commerce et du système de crédit capitalistes. La bourgeoisie des villes, avec les capitalistes-fermiers et les propriétaires fonciers, exploite les millions de paysans. Les formes de cette exploitation sont multiples : la bourgeoisie industrielle et les commerçants exploitent la campagne grâce aux prix élevés des produits industriels et aux prix relativement bas des produits agricoles ; les banques et les usuriers, par l’octroi de crédits à des conditions draconiennes ; l’État bourgeois, par ses impôts de tout genre. Les sommes énormes que les grands propriétaires terriens s’approprient en prélevant la rente et en vendant la terre, les ressources que perçoivent les banques sous forme d’intérêts pour les prêts hypothécaires, etc., sont détournées de la campagne vers la ville pour la consommation parasite des classes exploiteuses.

    Ainsi, les causes du retard de l’agriculture sur l’industrie, l’approfondissement et l’aggravation de l’opposition entre la ville et la campagne résident dans le système même du capitalisme.

    14.7. La propriété privée de la terre et la nationalisation de la terre.

    Avec le développement du capitalisme, la propriété privée de la terre prend un caractère de plus en plus parasite. La classe des grands propriétaires terriens accapare, sous forme de rente foncière, une part immense des revenus provenant de l’agriculture. Une partie considérable de ces revenus est, par le prix de la terre, retirée de l’économie rurale et tombe entre les mains des grands propriétaires terriens. Tout cela entrave le progrès des forces productives et fait monter les prix des produits agricoles, ce qui pèse lourdement sur les épaules des travailleurs. Il en résulte que « la nationalisation de la terre est devenue une nécessité sociale » (K. Marx, « La nationalisation de la terre », dans K. Marx et F. Engels, Œuvres, t. 13, 1re partie, p. 341 (en russe).) La nationalisation de la terre est la transformation de la propriété privée de la terre en propriété de l’État.

    En justifiant la nationalisation de la terre, Lénine partait de l’existence de deux sortes de monopoles : le monopole de la propriété privée de la terre et le monopole de la terre en tant qu’objet d’exploitation. Nationaliser la terre, c’est supprimer le monopole de la propriété privée de la terre et la rente absolue qui s’y rattache. La suppression de la rente absolue amènerait la baisse des prix des produits agricoles. Mais la rente différentielle continuerait à exister, car elle est liée au monopole de la terre en tant qu’objet d’exploitation. Dans le cadre du capitalisme, en cas de la nationalisation de la terre, une partie importante de la rente différentielle serait mise à la disposition de l’État bourgeois. La nationalisation de la terre écarterait une série d’obstacles sur la voie du développement du capitalisme dans l’agriculture, obstacles dressés par la propriété privée de la terre, et affranchirait la paysannerie des survivances féodales du servage.

    Le mot d’ordre de nationalisation de la terre a été formulé par le Parti communiste dès la première révolution russe de 1905-1907. La nationalisation de la terre impliquait la confiscation sans indemnité de toute la terre des gros propriétaires fonciers au profit des paysans.

    Lénine n’estimait possible la nationalisation de la terre dans le cadre de la révolution démocratique bourgeoise qu’avec l’établissement de la dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie. La nationalisation de la terre en tant que mot d’ordre de la révolution démocratique bourgeoise ne renferme en soi rien de socialiste. Mais l’abolition de la grande propriété terrienne renforce l’alliance du prolétariat avec les masses de la paysannerie, déblaie le terrain de la lutte de classes entre prolétariat et bourgeoisie. La nationalisation de la terre en ce cas aide le prolétariat, allié avec la paysannerie pauvre, dans sa lutte pour la transformation de la révolution démocratique bourgeoise en révolution socialiste.

    Développant la théorie marxiste de la rente, Lénine a montré que la nationalisation de la terre, dans le cadre de la société bourgeoise, n’est réalisable que dans la période des révolutions bourgeoises et est « inconcevable si la lutte des classes s’aggrave fortement entre le prolétariat et la bourgeoisie ». (V. Lénine : « Le programme agraire de la social-démocratie dans la première révolution russe de 1905-1907 », Œuvres, t. 13, p. 336.) À l’époque du capitalisme développé, lorsque la révolution socialiste est à l’ordre du jour, la nationalisation du sol ne peut être réalisée dans le cadre de la société bourgeoise pour les raisons suivantes : Premièrement, la bourgeoisie n’ose pas liquider la propriété privée de la terre, craignant qu’avec la montée du mouvement révolutionnaire du prolétariat, cela puisse ébranler les fondements de la propriété privée en général. En second lieu, les capitalistes se sont eux-mêmes pourvus de propriété terrienne. Les intérêts de la classe de la bourgeoisie et de la classe des propriétaires fonciers s’enchevêtrent de plus en plus. Dans la lutte contre le prolétariat et la paysannerie, ils agissent toujours de concert.

    Tout le cours du développement historique du capitalisme confirme que, dans la société bourgeoise, les masses essentielles de la paysannerie, férocement exploitées par les capitalistes, les propriétaires fonciers, les usuriers et les marchands, sont fatalement vouées à la ruine et à la misère. En régime capitaliste, les petits paysans ne peuvent espérer voir leur situation s’améliorer. Inéluctablement la lutte des classes s’accentue à la campagne.

    Les intérêts vitaux des masses fondamentales de la paysannerie concordent avec les intérêts du prolétariat. C’est là la base économique de l’alliance du prolétariat et de la paysannerie laborieuse dans leur lutte commune contre le régime capitaliste.

    Résumé du chapitre 14

    1. Le régime capitaliste de l’agriculture est caractérisé par le fait que, premièrement, la plus grande partie de la terre est concentrée entre les mains de grands propriétaires fonciers, qui donnent la terre à bail ; deuxièmement, les fermiers capitalistes organisent leur production sur la base de l’exploitation d’ouvriers salaries ; troisièmement, une classe nombreuse de petits et moyens paysans participe à la propriété privée des moyens de production, et aussi de la terre. L’agriculture des pays bourgeois, malgré les progrès du. capitalisme, est encore très morcelée entre petits et moyens propriétaires paysans, qui sont exploités par les capitalistes et les propriétaires fonciers.

    2. La rente foncière capitaliste est une partie de la plus-value créée par les ouvriers salariés dans l’agriculture ; elle représente un excédent sur le profit moyen, excédent que le fermier capitaliste verse au propriétaire du sol pour le droit de jouir de la terre. L’existence de la rente foncière capitaliste est liée à l’existence d’un double monopole. Le monopole de l’exploitation capitaliste sur la terre en tant qu’objet d’exploitation dérive de la quantité limitée des terres, de l’occupation de celle-ci par diverses exploitations et de ce fait le prix de production de la marchandise agricole est déterminé par les conditions de production les plus mauvaises. Le surprofit, provenant des meilleures terres ou d’une dépense plus productive de capital, forme la rente différentielle. Le monopole de la propriété privée de la terre, la composition organique du capital étant plus basse dans l’agriculture que la composition du capital dans l’industrie, engendre la rente absolue. Avec le développement du capitalisme, augmentent les taux de toutes les formes de rente, ainsi que le prix de la terre qui représente la rente capitalisée.

    3. Dans l’agriculture comme dans l’industrie, la grande production supplante la petite. Cependant la grande production mécanique, même dans les pays capitalistes les plus développés, se répand dans l’agriculture avec beaucoup plus de lenteur que dans l’industrie. Ce n’est qu’au prix d’un effort immense et exténuant, d’un abaissement rapide du niveau de vie du petit paysan et de sa famille, que se maintient dans les pays capitalistes la masse des petites exploitations paysannes, que caractérise une extrême instabilité.

    4. Le capitalisme engendre inévitablement un retard grandissant de l’agriculture sur l’industrie, approfondit et aggrave l’opposition entre la ville et la campagne. Le monopole de la propriété privée de la terre détourne de l’agriculture, sous forme de rente foncière et de dépenses improductives pour l’achat de la terre, d’immenses ressources qui vont à la consommation parasite de la classe des propriétaires terriens et retardent le développement des forces productives de l’économie rurale.

    5. Les masses essentielles de la paysannerie en régime capitaliste sont vouées à la ruine et à la paupérisation. Les intérêts vitaux du prolétariat et des masses exploitées de la paysannerie sont les mêmes. C’est seulement dans l’alliance avec le prolétariat et sous sa direction, par une révolution qui détruira le régime capitaliste, que la paysannerie laborieuse peut se libérer de l’exploitation et de la misère.


    votre commentaire
  • A. — Le capitalisme prémonopoliste

    Chapitre 15 — Le revenu national

    15.1. Le produit social total et le revenu national.

    Toute la masse des biens matériels produits dans la société dans une période déterminée, par exemple en l’espace d’un an, forme le produit social total (ou produit global). Une partie de ce produit, équivalente à la valeur du capital constant consommé, sert dans le processus de reproduction à compenser les moyens de production dépensés. Le coton transformé à la fabrique est compensé par des lots de coton provenant de la récolte de l’année en cours. À la place du combustible brûlé sont livrées de nouvelles quantités de charbon et de pétrole. Les machines mises hors d’usage sont remplacées par d’autres. La partie restante du produit social total constitue la valeur nouvelle créée par la classe ouvrière dans le cours de la production.

    La partie du produit social total dans laquelle se trouve incarnée la valeur nouvellement créée, est le revenu national. Le revenu national dans la société capitaliste est équivalent par conséquent à la valeur du produit social total moins la valeur des moyens de production dépensés dans l’année, ou, en d’autres termes, il est égal à la somme du capital variable et de la plus-value. Sous sa forme matérielle, le revenu national est constitué par toute la masse des objets de consommation personnelle et par la partie des moyens de production qui sert à l’élargissement de la production. Ainsi, le revenu national se présente comme la somme de la valeur nouvellement créée en l’espace d’un an ; comme la masse des biens matériels de toute sorte, la partie du produit social total dans laquelle est incarnée la valeur nouvellement créée.

    Si, par exemple, dans un pays, il a été produit au cours d’un an pour 90 milliards de dollars ou de marks de marchandises, dont 60 milliards servent à compenser les moyens de production dépensés au cours de l’année, le revenu national créé en l’espace d’un an équivaudra à 30 milliards. Il existe en régime capitaliste une masse de petits producteurs, paysans et artisans, dont le travail crée également une partie déterminée du produit social total. Le revenu national du pays comprend donc aussi la valeur nouvellement créée durant la période donnée par les paysans et les artisans.

    Le produit social total et, par suite, le revenu national, sont créés par les travailleurs occupés dans les branches de la production matérielle. Ce sont toutes les branches dans lesquelles sont produits les biens matériels : industrie, agriculture, construction, transports, etc. Dans les branches non productives, qui comprennent l’appareil d’État, le crédit, le commerce (à l’exception des opérations qui prolongent le processus de production dans la sphère de la circulation), les services médicaux, les spectacles, etc., il n’est pas créé de revenu national.

    Dans les pays capitalistes, une partie très importante de la population apte au travail, non seulement ne crée pas de produit social et de revenu national, mais ne participe à aucun travail socialement utile. Ce sont avant tout les classes exploiteuses et leur cortège de parasites, le gigantesque appareil bureaucratique et policier, militariste, etc., qui assure la garde du système de l’esclavage salarié capitaliste. Une grande partie de la force de travail est dépensée sans aucune utilité pour la société. Ainsi, des dépenses improductives énormes sont liées à la concurrence, à une spéculation effrénée, à une publicité démesurément gonflée.

    L’anarchie de la production capitaliste, les crises économiques dévastatrices, le sous-emploi important de l’appareil de production réduisent considérablement l’utilisation de la main-d’œuvre. Des masses énormes de travailleurs, en régime capitaliste, n’ont pas la possibilité de travailler. Dans les pays bourgeois, le nombre de chômeurs totaux inscrits dans les villes, dans la période de 1930 à 1938, n’a jamais été inférieur à 14 millions. Au fur et à mesure que le capitalisme se développe, l’appareil d’État s’hypertrophie, le nombre de personnes au service de la bourgeoisie augmente, la part de la population occupée dans la sphère de la production matérielle diminue, et l’on voit augmenter considérablement la proportion des gens qui sont occupés dans la sphère de la circulation. L’armée des chômeurs grandit, la surpopulation agraire s’accentue. Tout cela a pour effet de limiter à l’extrême l’accroissement du produit social total et du revenu national dans la société bourgeoise.

    Aux États-Unis, les branches de la production matérielle occupaient en 1910 43,9 % du total de la population apte au travail ; en 1930, 35,5 % ; en 1950, environ 34 %.

    Aux États-Unis, le rythme d’accroissement annuel du revenu national, durant les trente dernières années du siècle dernier, était en moyenne de 4,7 % ; dans la période comprise entre 1900 et 1919, de 2,8 % ; de 1920 à 1938, de 1 %, et dans les années qui suivirent la deuxième guerre mondiale (de 1945 à 1954), de 0,7 %.

    15.2. La répartition du revenu national.

    À chaque mode de production correspondent des formes de répartition historiquement définies. La répartition du revenu national en régime capitaliste est déterminée par le fait que la propriété des moyens de production est concentrée entre les mains des capitalistes et des propriétaires fonciers qui exploitent le prolétariat et la paysannerie. Dès lors, la répartition du revenu national s’opère non pas dans l’intérêt des travailleurs, mais dans celui des classes exploiteuses.

    En régime capitaliste, le revenu national créé par le travail des ouvriers va d’abord aux capitalistes exploitants (y compris les entrepreneurs capitalistes dans l’agriculture). Les capitalistes industriels, en réalisant les marchandises produites, perçoivent toute la somme de leur valeur, y compris la somme du capital variable et de la plus-value. Le capital variable se transforme en salaire, que les capitalistes industriels paient aux ouvriers occupés dans la production. La plus-value reste aux mains des capitalistes industriels ; c’est elle qui est la source des revenus de tous les groupes des classes exploiteuses. Une partie de la plus-value se transforme en profit des capitalistes industriels. Ils cèdent une partie de la plus-value aux capitalistes commerçants sous la forme du profit commercial et aux banquiers sous la forme de l’intérêt. Ils remettent une partie de la plus-value aux propriétaires terriens, sous la forme de la rente foncière. Cette répartition du revenu national, entre les diverses classes de la société capitaliste, peut être représentée schématiquement de la façon suivante (en milliards de dollars ou de francs) :

      Produit social total 90 Revenu national 30 Compensation du capital constant consommé 60 Capital variable 10 Plus-value 20 Salaire des ouviers dans la production 10 Profit des capitalistes industriels 10 Profit commercial 3 Intérêts 2 Rente 5

    La répartition comprend également la part du revenu national, qui a été créée dans la période considérée par le travail des paysans et des artisans : une partie reste aux paysans et aux artisans ; une autre va aux capitalistes (paysans riches, revendeurs, marchands, banquiers, etc.) ; la troisième, aux propriétaires terriens.

    Les revenus des travailleurs reposent sur leur travail personnel et représentent les revenus du travail. La source des revenus des classes exploiteuses est le travail des ouvriers, et aussi des paysans et des artisans. Les revenus des capitalistes et des propriétaires fonciers reposent sur l’exploitation du travail d’autrui et constituent des revenus parasites.

    Dans le cours de la répartition ultérieure du revenu national, les revenus parasites des classes exploiteuses augmentent. Une partie des revenus de la population — en premier lieu des classes laborieuses — est redistribuée par l’intermédiaire du budget d’État et utilisée dans l’intérêt des classes exploiteuses. Ainsi, une part des revenus des ouvriers et des paysans, qui sous forme d’impôts entre dans le budget d’État, se transforme ensuite en revenus additionnels des capitalistes et en revenu des fonctionnaires. Les charges fiscales, imposées par les classes exploiteuses aux travailleurs, augmentent rapidement.

    En Angleterre, à la fin du 19e siècle, les impôts représentaient de 6 à 7 % du revenu national ; en 1913, 11 % ; en 1924, 23 % ; en 1950,38 % ; en France, à la fin du 19e siècle, 10 % ; en 1913, 13 % ; en 1924, 21 % ; en 1950, 29 % du revenu national.

    De plus, une part du revenu national est transmise, par voie de paiement de ce qu’on appelle les services, dans les branches non productives (par exemple, pour les services médicaux, les spectacles, les établissements d’entretien domestique, etc.) Comme on l’a déjà indiqué, il n’est pas créé de produit social dans ces branches, et, par suite, pas de revenu national ; mais les capitalistes, en exploitant les ouvriers salariés occupés dans ces secteurs, reçoivent une partie du revenu national créé dans les branches de la production matérielle. Avec ce revenu, les capitalistes, propriétaires d’entreprises des branches non productives, paient les salaires des travailleurs salariés, couvrent les dépenses matérielles (locaux, outillage, chauffage, etc.) et obtiennent un profit.

    Ainsi, la rémunération des services doit compenser les frais de ces entreprises et assurer le taux moyen du profit, sinon les capitalistes cesseraient de placer leurs capitaux dans ces branches. Dans leur course au profit élevé, les capitalistes s’efforcent de faire monter le prix des services, ce qui aboutit à la baisse du salaire réel des ouvriers et des revenus réels des paysans.

    La redistribution du revenu national par l’intermédiaire du budget et par les prix élevés des services a pour effet d’aggraver la paupérisation des travailleurs.

    À l’issue de la répartition du revenu national, ce dernier se décompose en deux parties : 1o le revenu des classes exploiteuses et 2o le revenu des travailleurs occupés tant dans les branches de la production matérielle que dans les branches non productives.

    La part des ouvriers et des autres travailleurs de la ville et des campagnes, qui n’exploitent pas le travail d’autrui, dans le revenu national était égale aux États-Unis (en 1923) à 54 %, et la part des capitalistes, à 46 % ; en Angleterre (en 1924) la part des travailleurs était de 45 % ; celle des capitalistes, de 55 % ; en Allemagne (en 1929) la part des travailleurs était de 55 %, la part des capitalistes, de 45 %. À l’heure actuelle, dans les pays capitalistes, les travailleurs, qui forment les 9/10 de la population, reçoivent sensiblement moins de la moitié du revenu national ; tandis que les classes exploiteuses en reçoivent sensiblement plus.

    La part des classes travailleuses dans le revenu national décroît sans cesse ; celle des classes exploiteuses augmente. Aux États-Unis, par exemple, la part des travailleurs dans le revenu national était en 1870, de 58 % ; en 1890, de 56 % ; en 1923, de 54 % ; en 1951, à peu près de 40 %.

    Le revenu national est utilisé en définitive à la consommation et à l’accumulation. L’utilisation du revenu national dans les pays bourgeois est déterminée par le caractère de classe du capitalisme et reflète le parasitisme sans cesse accentué des classes exploiteuses.

    La part du revenu national destinée à la consommation personnelle des travailleurs, qui sont la principale force productive de la société, est si faible qu’elle n’assure en règle générale même pas le minimum vital. Une masse énorme d’ouvriers et de paysans travailleurs est obligée de se priver personnellement et de priver leurs familles du strict nécessaire, de s’entasser dans des masures, de priver leurs enfants d’instruction.

    Une partie très importante du revenu national est destinée à la consommation parasite des capitalistes et des propriétaires terriens. Ils dépensent des sommes colossales pour l’achat d’objets de luxe et pour l’entretien d’une nombreuse domesticité.

    En régime capitaliste, la part du revenu national destinée à élargir la production est très faible par rapport aux possibilités et aux besoins de la société. Ainsi, aux États-Unis, la part du revenu national destinée à l’accumulation, était entre 1919 et 1928, d’environ 10 % ; pour la période comprise entre 1929 et 1938, l’accumulation n’a été en moyenne que de 2 % du revenu national des États-Unis, et dans les années de crise le capital fixe était entamé.

    Le volume relativement faible de l’accumulation en régime capitaliste est déterminé par le fait qu’une partie considérable du revenu national va à la consommation parasite des capitalistes, à des dépenses improductives. Ainsi les frais de circulation atteignent des dimensions considérables : entretien de l’appareil commercial et de l’appareil de crédit, stockage des marchandises excédentaires, frais de publicité, de spéculation boursière, etc. Aux États-Unis, dans l’entre-deux-guerres, les frais de circulation proprement dits absorbaient de 17 à 19 % du revenu national. Une part toujours croissante du revenu national en régime capitaliste va aux dépenses militaires, à la course aux armements, à l’entretien de l’appareil d’État.

    À la surface des phénomènes de la société capitaliste les revenus et leurs sources se présentent sous une forme défigurée, fétichiste. On a l’impression que le capital engendre par lui-même le profit ; la terre — la rente, et que les ouvriers ne créent qu’une valeur égale à leur salaire.

    Ces représentations fétichistes sont à la base des théories bourgeoises du revenu national. À l’aide des théories de ce genre, les économistes bourgeois cherchent à embrouiller la question du revenu national au profit de la bourgeoisie. Ils s’efforcent de prouver qu’à l’égal des ouvriers et des paysans, le revenu national est créé par les capitalistes et les propriétaires terriens, ainsi que par les fonctionnaires, les policiers, les spéculateurs en bourse, le clergé, etc.

    Ensuite, les économistes bourgeois présentent sous un faux jour la répartition du revenu national. Ils minimisent la part du revenu perçu par les capitalistes et les propriétaires terriens. Ainsi, par exemple, les revenus des classes exploiteuses sont déterminés sur la base des renseignements très inférieurs à la réalité que fournissent les contribuables eux-mêmes ; on ne tient pas compte des appointements énormes que beaucoup de capitalistes touchent comme dirigeants de sociétés par actions: on ne tient pas compte des revenus de la bourgeoisie rurale, etc. En même temps, les revenus des travailleurs sont gonflés de façon artificielle en rangeant parmi eux les hauts fonctionnaires, les directeurs d’entreprises, de banques, de maisons commerciales, etc., grassement payés.

    Enfin, les économistes bourgeois dénaturent la répartition réelle du revenu national, en ne tenant pas un compte à part des dépenses de consommation des classes exploiteuses, des frais proprement dits de circulation, en minimisant la part des dépenses militaires, en camouflant de mille manières le gaspillage improductif d’une énorme partie du revenu national.

    15.3. Le budget de l’État.

    L’État bourgeois est l’organe des classes exploiteuses qui a pour but de maintenir en sujétion la majorité exploitée de la société et de sauvegarder les intérêts de la minorité exploiteuse dans l’ensemble de la politique intérieure et extérieure.

    Pour accomplir sa mission, l’État bourgeois dispose de tout un appareil : armée, police, organismes punitifs et judiciaires, service de renseignements, différents organes d’administration et d’action idéologique sur les masses. Cet appareil est entretenu aux frais du budget de l’État. Les impôts et les emprunts sont la source qui alimente le budget de l’État.

    Le budget de l’État est un instrument de redistribution d’une partie du revenu national dans l’intérêt des classes exploiteuses. Il est établi sous la forme d’un devis annuel des recettes et des dépenses de l’État. Marx écrivait que le budget de l’État capitaliste « n’était pas autre chose qu’un budget de classe, qu’un budget pour la bourgeoisie ». (K. Marx, « Livres, shillings, pence, ou un budget de classe et à qui il profite », dans K. Marx et F. Engels, Œuvres, t. 9, p. 146 (éd. russe).)

    Les dépenses de l’État capitaliste pour la plus grande part sont improductives. Une part importante des ressources du budget de l’État en régime capitaliste va à la préparation et à la conduite des guerres. Il faut également y rattacher les dépenses nécessitées par les recherches scientifiques dans le domaine de la production et du perfectionnement des nouveaux engins de destruction massive des êtres humains, les dépenses pour les activités de sabotage à l’étranger.

    Une autre part importante des dépenses de l’État capitaliste va à l’entretien de l’appareil d’oppression des travailleurs.

    Le militarisme moderne est le résultat du capitalisme. En tant que force armée utilisée par les États capitalistes dans les conflits extérieurs […] et en tant que moyen employé par les classes dominantes pour réprimer toute espèce de mouvement prolétarien, qu’il soit politique ou économique […], le militarisme constitue, sous ces deux formes, une « manifestation vitale » du capitalisme.

    V. Lénine, « Le militarisme militant et la tactique antimilitariste de la social-démocratie », Œuvres, t. 15, p. 205.

    L’État dépense des sommes fort importantes, notamment pendant les crises et les guerres, pour soutenir directement les entreprises capitalistes et leur assurer des profits élevés. Souvent les subventions accordées aux banques et aux industriels ont pour but de les sauver de la faillite pendant les crises. Au moyen de commandes d’État, réalisées aux dépens du budget, des milliards de profits supplémentaires vont dans les poches des gros capitalistes.

    Les dépenses consacrées à la culture et à la science, à l’instruction et à la santé publiques représentent une part infime des budgets d’État des pays capitalistes. Aux États-Unis, par exemple, dans les budgets fédéraux de ces dernières années, plus des deux tiers de la somme totale des ressources ont été utilisés à des fins militaires ; moins de 4 % à la santé, à l’instruction publique et à la construction de logements, la part de l’instruction publique étant inférieure à 1 %.

    La masse essentielle des revenus de l’État capitaliste est constituée par les impôts. En Angleterre, par exemple, les impôts constituaient, en 1938, 89 % de la somme totale des revenus du budget de l’État.

    Les impôts, en régime capitaliste, sont une forme d’exploitation supplémentaire des travailleurs par la redistribution budgétaire d’une partie de leurs revenus au profit de la bourgeoisie. Les impôts sont appelés directs s’ils grèvent les revenus des particuliers, et indirects s’ils grèvent les marchandises mises en vente (principalement les objets de consommation courante) ou bien les services (par exemple, les billets de cinéma et de théâtre, les tickets distribués aux usagers des transports urbains, etc.) Les impôts indirects élèvent le prix des marchandises et des services. En fait, les impôts indirects sont payés par les acheteurs. Les capitalistes font retomber aussi sur les acheteurs une partie de leurs contributions directes, s’ils parviennent à faire monter le prix des marchandises ou des services.

    La politique de l’État bourgeois tend à réduire par tous les moyens les charges fiscales qui pèsent sur les classes exploiteuses. Les capitalistes se dérobent au paiement des impôts, en dissimulant l’ampleur réelle de leurs revenus. La politique des impôts indirects est particulièrement profitable aux classes possédantes.

    […] les contributions indirectes, qui portent sur les objets de première nécessité, sont très injustes. Elles pèsent de tout leur poids sur les pauvres, créant un privilège pour les riches. Plus un homme est pauvre, plus est grande la part de son revenu qu’il abandonne à l’État au titre des contributions indirectes. La masse des gens pauvres et de médiocre aisance forme les 9/10 de toute la population, consomme les 9/10 de tous les produits imposés et paie les 9/10 de tous les impôts indirects, tandis que de tout le revenu national elle ne reçoit que 2 ou 3/10.

    V. Lénine, « À propos du budget », Œuvres, t. 5, p. 342.

    Par conséquent, le poids principal des impôts pèse sur les masses laborieuses : ouvriers, paysans, employés. Comme nous l’avons déjà indiqué, à l’heure actuelle, dans les pays bourgeois, près d’un tiers des salaires des ouvriers et des employés est transféré sous forme d’impôts au budget de l’État. De lourds impôts pèsent sur les paysans et ont pour effet d’accroître leur misère.

    Outre les impôts, les emprunts constituent un important chapitre des recettes de l’État capitaliste. L’État bourgeois recourt le plus souvent aux emprunts pour couvrir les dépenses exceptionnelles, en premier lieu les dépenses militaires. Une grande partie des ressources recueillies au moyen des emprunts, sert à l’État à payer des fournitures d’armement et d’équipement militaires qui rapportent des profits énormes aux industriels. En définitive, les emprunts amènent un nouvel accroissement des impôts frappant les travailleurs, afin d’acquitter les intérêts des emprunts et d’amortir les emprunts eux-mêmes. Le montant de la dette publique dans les pays bourgeois augmente rapidement.

    Le montant total de la dette publique dans le monde entier est passé de 38 milliards de francs en 1825 à 250 milliards de francs en 1900 ; il a donc été multiplié par 6,6. La dette publique a augmenté encore plus rapidement au 20e siècle. Aux États-Unis, en 1914, le montant de la dette publique était de 1,2 milliard de dollars ; en 1938, de 37,2 milliards ; elle a donc été multipliée par 31. En Angleterre, en 1890, il a été payé à titre d’intérêt des emprunts 24,1 millions de livres sterling ; en 1953-1954, 570,4 millions ; aux États-Unis, en 1940, il a été payé à titre d’intérêt des emprunts 1 milliard de dollars, en 1953-1954, 6,5 milliards de dollars.

    Une des sources des revenus du budget de l’État capitaliste est l’émission de papier-monnaie. Provoquant l’inflation et la hausse des prix, elle fait passer à l’État bourgeois une partie du revenu national en abaissant le niveau de vie des masses populaires.

    Ainsi, le budget de l’État en régime capitaliste est, entre les mains de l’État bourgeois, un instrument de dépossession supplémentaire des travailleurs et d’enrichissement de la classe capitaliste ; il accentue le caractère improductif et parasitaire de l’utilisation du revenu national.

    Résumé du chapitre 15

    1. Le revenu national dans la société capitaliste est la partie du produit social total, dans laquelle est incarnée la valeur nouvellement créée. Il se forme dans les branches de la production matérielle par le travail de la classe ouvrière et aussi par celui des paysans et des artisans. Sous sa forme matérielle, le revenu national représente l’ensemble des objets de consommation produits et la partie des moyens de production qui est destinée à élargir la production. En régime capitaliste, une partie considérable de la population apte au travail non seulement ne crée pas de revenu national, mais ne participe pas à un travail socialement utile.

    2. La répartition du revenu national en régime capitaliste se fait en vue d’enrichir les classes exploiteuses. La part des classes laborieuses dans le revenu national diminue, tandis que celle des classes exploiteuses augmente.

    3. En régime capitaliste, le revenu national créé par la classe ouvrière est réparti sous forme de salaire des ouvriers, de profit des capitalistes (industriels, commerçants et propriétaires de capitaux de prêt) et de rente foncière prélevée par les propriétaires terriens. Une grande partie des produits du travail fourni par les paysans et les artisans est également accaparée par les capitalistes et les propriétaires terriens. Par le budget de l’État et au moyen du prix élevé des services, s’effectue la redistribution du revenu national, qui accentue encore la paupérisation des travailleurs.

    4. Une part immense et sans cesse accrue du revenu national en régime capitaliste est utilisée de façon improductive : pour la consommation parasite de la bourgeoisie, pour couvrir des frais de circulation excessivement gonflés, pour entretenir l’appareil d’État en vue de l’oppression des masses, pour préparer et conduire des guerres de conquête.


    votre commentaire
  • A. — Le capitalisme prémonopoliste

    Chapitre 17 — Les crises économiques

    17.1. Le fondement des crises capitalistes de surproduction.

    Dès le début du 19e siècle, depuis que la grande industrie mécanique a fait son apparition, le cours de la reproduction capitaliste élargie est coupé périodiquement de crises économiques.

    Les crises capitalistes sont des crises de surproduction. La crise se traduit tout d’abord par le fait que les marchandises restent invendues, parce qu’il en a été produit plus que n’en peuvent acheter les principaux consommateurs, les masses populaires, dont le pouvoir d’achat sous la domination des rapports de production capitalistes est extrêmement limité. Les « surplus » de marchandises s’amoncellent dans les entrepôts. Les capitalistes réduisent la production et congédient les ouvriers. Des centaines et des milliers d’entreprises ferment. Le chômage s’étend brusquement. Une multitude de petits producteurs de la ville et des campagnes se ruinent. La mévente des marchandises produites désorganise le commerce. Les liens du crédit se rompent. Les capitalistes éprouvent un manque extrême d’argent liquide pour effectuer leurs paiements. Et c’est le krach en Bourse : le cours des actions, des obligations et des autres valeurs s’effondre irrésistiblement. Une vague de faillites déferle sur les entreprises industrielles, les firmes commerciales et bancaires.

    La surproduction des marchandises pendant les crises n’est pas absolue, mais relative. C’est dire que le surplus de marchandises n’existe que par rapport à la demande solvable, et non point par rapport aux besoins réels de la société. En période de crise, les masses laborieuses manquent du plus strict nécessaire, leurs besoins sont satisfaits plus mal que jamais. Des millions d’hommes souffrent de la faim, parce qu’on a produit « trop » de blé ; les hommes souffrent du froid parce qu’on a extrait « trop » de charbon. Les travailleurs sont privés de moyens de subsistance précisément parce qu’ils ont produit tous ces moyens « en trop grande quantité ». Telle est la contradiction criante du mode de production capitaliste, lorsque, selon le socialiste utopiste français Fourier, « la pauvreté naît en civilisation de l’abondance même ». (Fourier, Textes choisis, p. 105, Classiques du peuple, Éditions sociales, Paris, 1953.)

    Des perturbations de la vie économique ont eu lieu souvent aussi sous le régime des modes de production précapitalistes. Mais elles étaient dues à des calamités naturelles ou sociales exceptionnelles : inondation, sécheresse, guerre sanglante ou épidémie qui ravageaient parfois des pays entiers, vouant la population à la famine et à la mort. Mais la différence essentielle entre ces perturbations économiques et les crises capitalistes est que la famine et la misère qu’elles entraînaient étaient la conséquence d’une production peu développée, d’une extrême pénurie de produits. Or, en régime capitaliste, les crises sont engendrées par l’accroissement de la production alors que le niveau de vie des masses populaires est misérable, par un « excédent » relatif des marchandises produites.

    Comme nous l’avons montré au chapitre 4, la production marchande simple et la circulation renferment déjà en elles des possibilités de crise. Mais les crises ne deviennent inévitables qu’en régime capitaliste, lorsque la production prend un caractère social, et que le produit du travail socialisé de milliers et de millions d’ouvriers fait l’objet de l’appropriation privée des capitalistes. La contradiction entre le caractère social de la production et la forme capitaliste, privée de l’appropriation des résultats de la production, contradiction fondamentale du capitalisme, constitue le fondement des crises économiques de surproduction. Ainsi, l’inévitabilité des crises a ses racines dans le système même de l’économie capitaliste.

    La contradiction fondamentale du capitalisme se manifeste sous forme d’une opposition entre l’organisation de la production dans les entreprises isolées et l’anarchie de la production dans l’ensemble de la société.

    Dans chaque fabrique prise à part le travail des ouvriers est organisé et subordonné à la volonté unique de l’entrepreneur. Mais dans la société prise dans son ensemble, par suite de la domination de la propriété privée des moyens de production, c’est l’anarchie qui règne dans la production ; elle exclut le développement harmonieux de l’économie. Aussi les conditions complexes qui sont nécessaires à la réalisation du produit social dans la reproduction capitaliste élargie sont-elles inévitablement détruites. Ces perturbations peu à peu s’accumulent jusqu’à la crise, qui se produit quand le processus de réalisation est entièrement désorganisé.

    Dans leur course au profit le plus élevé, les capitalistes élargissent la production, perfectionnent les techniques, introduisent de nouvelles machines et jettent des masses énormes de marchandises sur le marché. C’est dans le même sens qu’agit la tendance constante du taux de profit à la baisse, tendance conditionnée par l’élévation de la composition organique du capital. Les entrepreneurs s’efforcent de compenser la chute du taux de profit en augmentant la masse des profits par l’extension du volume de la production, l’augmentation de la quantité des marchandises fabriquées. Ainsi est inhérente au capitalisme la tendance à l’élargissement de la production, à l’accroissement énorme des possibilités de production. Mais la paupérisation de la classe ouvrière et de la paysannerie a pour effet une réduction relative de la demande solvable des travailleurs. De ce fait, l’élargissement de la production capitaliste se heurte inévitablement au cadre étroit de la consommation des masses essentielles de la population. De la loi économique fondamentale du capitalisme il résulte que le but de la production capitaliste, le profit toujours plus grand, entre en contradiction avec le moyen d’atteindre ce but, l’élargissement de la production. La crise est la phase du cours de la reproduction capitaliste élargie dans laquelle cette contradiction apparaît sous la forme aiguë de la surproduction de marchandises qui ne trouvent pas d’écoulement.

    La base de la crise réside dans la contradiction entre le caractère social de la production et la forme capitaliste d’appropriation des résultats de la production. L’expression de cette contradiction fondamentale du capitalisme, c’est la contradiction existant entre l’accroissement colossal des possibilités productives du capitalisme visant à l’obtention d’un maximum de profit capitaliste, et la réduction relative de la demande solvable des millions de travailleurs, dont les capitalistes s’efforcent toujours de maintenir le niveau de vie dans les limites d’un minimum extrême.

    J. Staline, Rapport politique du Comité central au 16e Congrès du Parti communiste (b) de l’U.R.S.S., p. 12. Éditions en langues étrangères, Moscou, 1955.

    La contradiction fondamentale du capitalisme se manifeste dans l’antagonisme de classes entre le prolétariat et la bourgeoisie. Ce qui est caractéristique du capitalisme, c’est la rupture entre les deux conditions les plus importantes de la production : entre les moyens de production concentrés entre les mains des capitalistes, et les producteurs directs qui sont privés de tout, sauf de leur force de travail. Cette rupture s’affirme nettement dans les crises de surproduction, où l’on est en plein cercle vicieux : d’un côté, excédent des moyens de production et des produits, de l’autre excédent de la force de travail, des masses de chômeurs privés de moyens de subsistance.

    Les crises accompagnent inéluctablement le mode de production capitaliste. Pour supprimer les crises, il faut supprimer le capitalisme.

    17.2. Le caractère cyclique de la reproduction capitaliste.

    Les crises capitalistes de surproduction se renouvellent à des intervalles déterminés, tous les huit à douze ans. L’inéluctabilité des crises est déterminée par les lois économiques générales du mode capitaliste de production qui agissent dans tous les pays qui suivent la voie capitaliste de développement. Cependant le cours de chaque crise, les formes de ses manifestations et ses particularités dépendent aussi des conditions concrètes du développement de chaque pays.

    Des crises partielles de surproduction, qui frappaient telles ou telles branches de l’industrie, se sont produites en Angleterre dès la fin du 18e siècle et au début du 19e. La première crise industrielle, qui ait frappé toute l’économie d’un pays, a éclaté en Angleterre en 1825. En 1836, une crise commence en Angleterre et gagne ensuite les États-Unis. La crise de 1847-1848, en Angleterre, dans plusieurs pays du continent européen et aux États-Unis, a été au fond la première crise mondiale. La crise de 1857 frappe les principaux pays d’Europe et d’Amérique. Viennent ensuite les crises de 1866, 1873, 1882 et 1890. La plus aiguë de ces crises a été celle de 1873 qui a marqué le début du passage du capitalisme prémonopoliste au capitalisme monopoliste. Au 20e siècle, des crises eurent lieu en 1900-1903 (cette crise a commencé en Russie, où son effet a été beaucoup plus violent que dans n’importe quel autre pays), en 1907, 1920-1921, 1929-1933, 1937-1938, 1948-1949 (aux États-Unis).

    La période comprise entre le début d’une crise et celui d’une autre s’appelle cycle. Le cycle comporte quatre phases : la crise, la dépression, la reprise d’activité et l’essor. La phase principale du cycle est la crise qui constitue le point de départ d’un nouveau cycle.

    La crise est la phase d’un cycle dans laquelle la contradiction entre l’accroissement des possibilités de production et la réduction relative de la demande solvable se manifeste sous une forme violente et destructrice. Cette phase est caractérisée par la surproduction des marchandises qui ne trouvent pas de débouché, par un brusque effondrement des prix, la pénurie des moyens de paiement et un krach boursier générateur de banqueroutes nombreuses, par une réduction brutale de la production, l’augmentation du chômage, la baisse des salaires. La dépréciation des marchandises, le chômage, la destruction directe des machines, de l’outillage et d’entreprises entières, tout cela marque une destruction énorme des forces productives de la société. C’est en ruinant et faisant périr une multitude d’entreprises, c’est en détruisant une partie des forces productives crue la crise adapte brutalement, et cela pour un très bref délai, la production à la demande solvable.

    Les crises ne sont jamais que des solutions momentanées, violentes des contradictions existantes, des éruptions violentes qui rétablissent pour un moment l’équilibre troublé.

    K. Marx, Le Capital, livre 3, chap. 15.

    La dépression est la phase qui suit immédiatement la crise. Elle se caractérise par le fait que la production industrielle est à l’état de stagnation, les prix des marchandises sont bas, le commerce est languissant, il y a pléthore de capitaux disponibles. En période de dépression se créent les conditions d’une reprise d’activité et d’un essor ultérieurs. Les réserves accumulées de marchandises sont partiellement détruites, partiellement vendues à vil prix. Les capitalistes s’efforcent de trouver une issue à l’état de stagnation de la production en réduisant les frais de production. Ils cherchent à atteindre ce but, premièrement, en augmentant systématiquement l’exploitation des ouvriers, en réduisant les salaires et en intensifiant le travail ; deuxièmement, en rééquipant les entreprises, en renouvelant le capital fixe, en introduisant des perfectionnements techniques qui ont pour but de rendre la production bénéficiaire avec les bas prix qui se sont établis à la suite de la crise. Le renouvellement du capital fixe donne une impulsion à l’accroissement de la production dans une série de branches d’industrie. Les entreprises qui fabriquent l’outillage reçoivent des commandes et font appel, à leur tour, à toutes sortes de matières premières et de matériaux. C’est là l’issue de la crise et de la dépression et le passage à la reprise d’activité.

    La reprise d’activité est la phase du cycle pendant laquelle les entreprises se remettent des perturbations subies et procèdent à l’élargissement de la production. Peu à peu le niveau de la production atteint les proportions précédentes, les prix augmentent, les bénéfices de même. La reprise d’activité aboutit à l’essor.

    L’essor est la phase du cycle pendant laquelle la production dépasse le point supérieur atteint dans le cycle précédent, à la veille de la crise. Pendant la période d’essor on construit de nouvelles entreprises industrielles, des voies ferrées, etc. Les prix augmentent, les commerçants s’efforcent d’acheter le plus de marchandises possible, escomptant une hausse ultérieure des prix et poussant par là les industriels à élargir encore davantage la production. Les banques consentent volontiers des prêts aux industriels et aux commerçants. Tout cela permet d’élargir le volume de la production et du commerce bien au-delà de la demande solvable. C’est ainsi que se créent les conditions d’une nouvelle crise de surproduction.

    À la veille de la crise, la production atteint son niveau le plus haut, mais les possibilités d’écoulement paraissent encore plus grandes. La surproduction existe déjà, mais sous forme latente. La spéculation fait monter les prix en flèche et gonfle démesurément la demande des marchandises. Les excédents de marchandises s’accumulent. Le crédit cache encore davantage la surproduction : les banques continuent à accorder des crédits à l’industrie et au commerce, soutenant ainsi artificiellement l’extension de la production. Quand la surproduction atteint son point culminant, la crise éclate. Ensuite le cycle entier se renouvelle.

    Chaque crise donne une impulsion à un renouvellement massif du capital fixe. Soucieux de rétablir la rentabilité de leurs entreprises dans le cadre d’une réduction brutale des prix, les capitalistes, tout en accentuant l’exploitation des ouvriers, introduisent de nouvelles machines, de nouvelles méthodes de production. Grâce au renforcement de l’exploitation de la classe ouvrière, à la ruine des petits producteurs, à l’absorption de nombreuses entreprises concurrentes, les gros capitalistes effectuent de nouveaux investissements de capitaux. Ainsi l’issue de la crise est assurée par les forces internes du mode capitaliste de production. Mais avec la reprise d’activité et l’essor s’accumulent de nouveau inévitablement les violations des conditions de la reproduction, les disproportions, les contradictions entre l’accroissement de la production et les cadres étroits de la demande solvable. En conséquence, après un délai plus ou moins long, inévitablement, commence une nouvelle crise de surproduction.

    Sans doute les périodes d’investissement du capital sont fort différentes, mais la crise sert toujours de point de départ à un puissant investissement ; elle fournit donc plus ou moins — au point de vue de la société prise dans son ensemble — une nouvelle base matérielle pour le prochain cycle de rotation.

    K. Marx, Le Capital, livre 2, t. 1, p. 171.

    Dans les branches-clés de l’industrie, la durée des principaux moyens de production, compte tenu de l’usure non seulement physique mais aussi morale, est en moyenne de dix ans environ. La nécessité du renouvellement périodique massif du capital fixe détermine la base matérielle de la périodicité des crises, qui se répètent avec régularité tout au long de l’histoire du capitalisme.

    Chaque crise prépare le terrain pour des crises nouvelles, encore plus profondes, ce qui fait qu’avec le développement du capitalisme leur force destructrice et leur acuité augmentent.

    17.3. Les crises agraires.

    Les crises capitalistes de surproduction, qui provoquent le chômage, la baisse des salaires, la réduction de la demande solvable en produits agricoles, engendrent inévitablement une surproduction partielle ou générale dans l’agriculture. Les crises de surproduction agricole s’appellent crises agraires.

    L’inévitabilité des crises agraires est la conséquence de cette même contradiction fondamentale du capitalisme qui constitue la base des crises industrielles. Cependant, ces crises comportent certains traits particuliers : elles sont généralement de plus longue durée que les crises industrielles.

    La crise agraire du dernier quart du 19e siècle, dans les pays d’Europe occidentale, en Russie, puis aux États-Unis, avait commencé vers 1875 et s’est poursuivie sous une forme ou une autre jusque vers 1895. Elle était due au fait que, le développement des transports maritimes et du réseau des voies ferrées aidant, du blé meilleur marché avait commencé à affluer en grandes quantités sur les marchés européens en provenance des États-Unis, de la Russie et de l’Inde. En Amérique, la production du blé était meilleur marché, par suite de la mise en culture de nouvelles terres fertiles et de la présence de terres vacantes sur lesquelles on ne prélevait pas la rente absolue. La Russie et l’Inde pouvaient exporter en Europe occidentale du blé à bas prix, les paysans russes et indiens, écrasés de lourds impôts, étant obligés de vendre leur blé à vil prix. Les fermiers capitalistes et les paysans d’Europe ne pouvaient, la rente étant élevée à l’excès par les gros propriétaires terriens, résister à cette concurrence. Après la première guerre mondiale, avec la réduction extrême du pouvoir d’achat de la population, une crise agraire aiguë éclatait au printemps de 1920, qui frappait surtout les pays non-européens (États-Unis, Canada, Argentine, Australie). L’agriculture ne s’était pas encore rétablie de cette crise que des signes évidents d’une nouvelle crise agraire se manifestèrent à la fin de 1928 au Canada, aux États-Unis, au Brésil et en Australie. Elle gagna les principaux pays du monde capitaliste, exportateurs de matières premières et de produits alimentaires. La crise s’étendit à toutes les branches de l’agriculture s’enchevêtra avec la crise industrielle de 1929-1933 et dura jusqu’au début de la deuxième guerre mondiale. Depuis la deuxième guerre mondiale une crise agraire se prépare de nouveau dans les pays exportateurs de produits agricoles (États-Unis, Canada, Argentine) ainsi que dans certaines branches de l’agriculture des pays de l’Europe occidentale.

    La longue durée des crises agraires s’explique par les causes principales suivantes :

    Premièrement, les propriétaires fonciers en raison du monopole de la propriété privée de la terre obligent les fermiers, pendant les crises agraires également, à payer le même fermage» fixé par contrat, que précédemment. Avec la baisse des prix des denrées agricoles, la rente foncière est payée aux dépens des salaires des ouvriers agricoles, et aussi des profits et parfois même du capital avancé par les fermiers. Dans ces conditions, sortir de la crise par l’introduction d’un matériel modernisé et la réduction des frais de production devient très difficile.

    Deuxièmement, l’agriculture en régime capitaliste est une branche retardataire par rapport à l’industrie. La propriété privée de la terre, les survivances des rapports féodaux, la nécessité de payer aux propriétaires terriens une rente absolue et différentielle, tout cela fait obstacle au libre afflux des capitaux dans l’agriculture, retarde le développement des forces productives. La composition organique du capital dans l’agriculture est inférieure à celle de l’industrie ; le capital fixe, dont le renouvellement massif constitue la base matérielle de la périodicité des crises industrielles, joue dans l’agriculture un rôle beaucoup moins important que dans l’industrie.

    Troisièmement, les petits producteurs, les paysans, pendant les crises, s’appliquent à conserver le volume antérieur de la production, pour se maintenir à tout prix sur les lopins de terre qui leur appartiennent ou qu’ils louent, par un labeur excessif, par la sous-alimentation, par une exploitation forcenée du sol et du bétail. Cela a pour effet d’augmenter encore la surproduction des produits agricoles.

    Ainsi, la longue durée des crises agraires a pour base générale le monopole de la propriété privée de la terre, les survivances féodales qui s’y rattachent, ainsi que le retard de l’agriculture des pays capitalistes.

    Le poids principal des crises agraires retombe sur les larges masses de la paysannerie. La crise agraire ruine la masse des petits producteurs ; en rompant les rapports de propriété établis, elle accélère la différenciation de la paysannerie, le développement des rapports capitalistes dans l’agriculture. En même temps, les crises agraires exercent une influence destructrice sur l’agriculture des pays capitalistes en provoquant la réduction des surfaces cultivées, la baisse du niveau de la technique agricole, du rendement des cultures agricoles et de l’élevage.

    17.4. Les crises et l’aggravation des contradictions du capitalisme.

    Les crises économiques, explosions brutales de toutes les contradictions du mode de production capitaliste, aboutissent infailliblement à une nouvelle aggravation de ces contradictions.

    Les crises capitalistes de surproduction revêtent, la plupart du temps, un caractère général. Débutant dans une branche quelconque de la production, elles s’étendent rapidement à l’ensemble de l’économie nationale. Elles naissent dans un ou plusieurs pays, et gagnent de proche en proche l’ensemble du monde capitaliste.

    Toute crise amène une réduction brutale de la production, la chute des prix de gros des marchandises, ainsi que des cours des actions en Bourse, la diminution du volume du commerce intérieur et extérieur. Le volume de la production redescend au niveau où il se trouvait plusieurs années auparavant. Au 19e siècle, pendant les crises, le niveau de la vie économique des pays capitalistes était ramené en arrière de trois à cinq ans, et au 20e siècle, de dizaines d’années.

    L’extraction du charbon aux États-Unis est tombée pendant la crise de 1873, de 9,1 % ; en 1882, de 7,5 % ; en 1893, de 6,4 % ; en 1907, de 13,4 % ; en 1920-1921, de 27,5 % ; en 1929-1933, de 40,9 %. La production de fonte est tombée, pendant la crise de 1873, de 27 % ; en 1882, de 12,5 % ; en 1893, de 27,3 % ; en 1907, de 38,2 % ; en 1920-1921, de 54,8 % et en 1929-1933, de 79,4 %.

    En Allemagne, le volume général de la production industrielle est tombé pendant la crise de 1873, de 6,1 % ; en 1890, de 3,4 % ; en 1907, de 6,5 % et en 1929-1933, de 40,6 %.

    En Russie, pendant la crise de 1902-1903 la production de fonte a diminué de 17 %, celle du pétrole de 10 %, celle des rails de 30 %, celle du sucre de 19 %.

    Les États-Unis, à la suite de la crise de 1857, se sont trouvés ramenés en arrière, pour l’extraction du charbon, de 2 ans ; pour la production de la fonte, de 4 ans ; pour les exportations, de 2 ans et pour les importations, de 3 ans. À la suite de la crise de 1929, les États-Unis se sont trouvés ramenés en arrière, pour l’extraction du charbon, de 28 ans ; pour la production de la fonte, de 36 ans ; pour la production d’acier, de 31 ans ; pour les exportations, de 35 ans ; pour les importations, de 31 ans.

    L’Angleterre, à la suite de la crise de 1929, s’est trouvée ramenée en arrière, pour la production du charbon, de 35 ans ; pour la production de la fonte, de 76 ans ; pour la production d’acier, de 23 ans ; pour le commerce extérieur, de 36 ans.

    Les crises économiques font la démonstration éclatante de la rapacité du capitalisme. À chaque crise, qui voue des millions d’hommes à la misère et à la famine, des quantités énormes de marchandises qui ne trouvent pas de débouchés sont détruites : blé, pommes de terre, lait, bétail, coton. Des usines entières, des chantiers navals, des hauts fourneaux sont mis en sommeil ou jetés à la ferraille ; on détruit des emblavures de céréales et de cultures industrielles, on abat des plantations d’arbres fruitiers.

    Au cours des trois années de crise 1929-1933, on a démoli aux États-Unis 92 hauts fourneaux ; en Angleterre, 72 ; en Allemagne, 28 ; en France, 10. Le tonnage des navires détruits au cours de ces années s’élève à 6 500 000 tonnes.

    L’action destructrice des crises agraires ressort des données suivantes. Aux États-Unis, de 1926 à 1937, plus de 2 millions de fermes ont été vendues pour dettes. Le revenu de l’agriculture est tombé de 6,8 milliards de dollars en 1929, à 2,4 milliards en 1932. Dans le même temps, la vente des machines agricoles et de l’outillage est passée de 458 millions de dollars à 65 millions par an, soit sept fois moins. L’emploi des engrais chimiques a diminué de près de moitié. Le gouvernement des États-Unis a pris toutes mesures pour réduire la production agricole. En 1933, on a détruit, par un nouveau labour, 10,4 millions d’acres de plantations de coton, on a acheté et détruit 6,4 millions de porcs, on brûlait le blé dans les foyers des locomotives. Au Brésil, on a détruit près de 22 millions de sacs de café ; au Danemark, 117 000 têtes de bétail.

    Les crises entraînent des maux sans nombre pour la classe ouvrière, les masses essentielles de la paysannerie, pour tous les travailleurs. Elles provoquent un chômage massif qui voue à une inaction forcée, à la misère et à la famine, des centaines de milliers et des millions d’hommes. Les capitalistes utilisent le chômage pour intensifier l’exploitation de la classe ouvrière, pour abaisser sensiblement le niveau de vie des travailleurs.

    Le nombre d’ouvriers occupés dans l’industrie de transformation aux États-Unis, pendant la crise de 1907, a diminué de 11,8 %. Pendant la crise de 1929-1933, le nombre d’ouvriers de l’industrie de transformation américaine a diminué de 38,8 % ; le montant des salaires payés a baissé de 57,7 %. D’après les chiffres des statisticiens américains, de 1929 à 1938, par suite du chômage, on a perdu 43 millions d’années-travail.

    Les crises augmentent dans une notable mesure les privations des travailleurs, leur peur du lendemain. Ne trouvant pas à s’employer durant des années, les prolétaires finissent par perdre leur qualification ; à l’issue de la crise, beaucoup d’entre eux ne peuvent plus retourner à leur travail. Les conditions de logement des travailleurs s’aggravent à l’extrême, le nombre des sans-foyer en quête d’un gagne-pain se multiplie. Dans les années de crise, les suicides dus au désespoir sont en progression rapide ; la mendicité et la criminalité augmentent.

    Les crises amènent l’aggravation des contradictions de classes entre le prolétariat et la bourgeoisie, entre les masses essentielles de la paysannerie et les propriétaires fonciers, les Usuriers et les paysans riches qui les exploitent. Durant la crise, la classe ouvrière perd beaucoup des avantages qu’elle a conquis dans une longue et âpre lutte contre les exploiteurs et l’État bourgeois. Cela montre aux ouvriers que le seul moyen de remédier à la misère et à la faim est de supprimer l’esclavage salarié capitaliste. Les plus larges masses du prolétariat, que les crises vouent aux pires privations, acquièrent une conscience de classe et un esprit révolutionnaire. L’incapacité de la bourgeoisie à diriger les forces productives de la société sape parmi les couches petites-bourgeoises de la population la foi en l’immuabilité du régime capitaliste. Tout cela amène une aggravation de la lutte de classes dans la société capitaliste. L’État bourgeois, pendant les crises, vient en aide aux capitalistes par des subventions en argent, dont le poids en dernière analyse retombe sur le dos des masses laborieuses. Utilisant son appareil de violence et de coercition, l’État aide les capitalistes à conduire l’offensive contre le niveau de vie de la classe ouvrière et de la paysannerie. Tout cela augmente la paupérisation des masses laborieuses. D’autre part, les crises montrent l’incapacité totale de l’État bourgeois à maîtriser si peu que ce soit les lois spontanées du capitalisme dans les pays capitalistes, ce n’est pas l’État qui dirige l’économie, au contraire, c’est l’État lui-même qui est dominé par l’économie capitaliste, soumis au grand capital.

    Les crises sont l’indice le plus frappant du fait que les forces productives créées par le capitalisme dépassent le cadre des rapports de production bourgeois ; aussi ces derniers sont-ils devenus une entrave au progrès des forces productives.

    La crise prouve que la société actuelle pourrait sortir infiniment plus de produits destinés à améliorer les conditions de vie des travailleurs, si la terre, les fabriques, les machines et le reste n’avaient pas été accaparés par une bande de propriétaires privés qui tirent des millions de la misère du peuple.

    V. Lénine, « Les leçons de la crise », Œuvres, t. 5, p. 89.

    Chaque crise rapproche l’effondrement du mode de production capitaliste.

    Gomme c’est dans les crises que se manifestent de façon particulièrement nette et aiguë les contradictions insolubles du capitalisme, qui témoignent de l’inéluctabilité de sa fin, les économistes bourgeois cherchent par tous les moyens à cacher la vraie nature et les causes des crises. Voulant escamoter l’inéluctabilité des crises en régime capitaliste, ils déclarent d’ordinaire que les crises sont dues à des causes fortuites, que l’on peut soi-disant écarter, tout en maintenant le système capitaliste d’économie.

    Dans ce but, les économistes de la bourgeoisie proclament qu’en fin de compte la cause des crises réside soit dans la rupture de l’équilibre entre les branches de la production, soit dans le retard de la consommation sur la production, et ils proposent pour guérir le capitalisme des crises de recourir à certains procédés de « consommation » comme la course aux armements et les guerres. En réalité l’absence d’équilibre dans la production, de même que la contradiction entre la production et la consommation ne sont pas des défauts fortuits du mode capitaliste de production, mais les formes inévitables de: la manifestation de la contradiction fondamentale du capitalisme, qui ne saurait être supprimée tant qu’existe le capitalisme. Certains économistes bourgeois vont même jusqu’à prétendre que les crises sont le résultat du déplacement des taches solaires, qui exerceraient une influence sur les récoltes, et, par conséquent, sur l’ensemble de la vie économique.

    Dans les intervalles entre les crises, les défenseurs de la bourgeoisie proclament d’ordinaire à grand renfort de diffusion la fin des crises et l’entrée du capitalisme dans la voie d’un développement sans crises ; la crise suivante révèle l’erreur de telles affirmations. Invariablement la vie met en lumière l’inconsistance totale des remèdes de toute sorte proposés pour guérir le capitalisme des crises.

    17.5. La tendance historique du développement du capitalisme. Le prolétariat, fossoyeur du capitalisme.

    Le capitalisme étant devenu le régime dominant, la concentration de la propriété entre les mains d’un petit nombre a progressé à pas de géant. Le développement du capitalisme amène la ruine des petits producteurs qui vont grossir les rangs de l’armée des ouvriers salariés. La concurrence s’aggrave entre capitalistes, ce qui a pour résultat qu’un capitaliste l’emporte sur beaucoup d’autres. La concentration du capital rassemble d’immenses richesses entre les mains d’un cercle de plus en plus étroit de personnes.

    Tout en développant les forces productives et en socialisant la production, le capitalisme crée les conditions matérielles du socialisme ; en même temps, il engendre son fossoyeur en la personne de la classe ouvrière qui assume le rôle de dirigeant et de guide de toutes les masses laborieuses et exploitées. Le progrès de l’industrie s’accompagne d’un accroissement des effectifs du prolétariat, du développement de sa cohésion, de sa conscience et de son organisation. Le prolétariat se dresse avec toujours plus de résolution pour la lutte contre le capital. Le développement de la société capitaliste s’accompagne d’une aggravation des contradictions antagonistes qui lui sont propres et d’un renforcement de la lutte de classe, préparant ainsi les conditions nécessaires pour la victoire du prolétariat sur la bourgeoisie.

    L’expression théorique des intérêts vitaux de la classe ouvrière est le marxisme, le socialisme scientifique, qui présente une conception du monde cohérente et harmonieuse, Le socialisme scientifique apprend au prolétariat à s’unir pour la lutte de classe contre la bourgeoisie. Les intérêts de classe du Prolétariat coïncident avec ceux du développement progressif de la société humaine ; ils se fondent avec les intérêts de l’immense majorité de la société, car la révolution du prolétariat signifie la destruction non point de telle ou telle formes d’exploitation, mais la destruction de toute exploitation en général.

    Si à l’aube du capitalisme, un petit nombre d’usurpateurs, en la personne des capitalistes et des propriétaires fonciers, a exproprié les masses populaires, le développement du capitalisme rend inévitable l’expropriation du petit nombre des usurpateurs par les masses populaires. Cette tâche est accomplie par la révolution socialiste, qui socialise les moyens de production et supprime le capitalisme avec ses crises, son chômage et la misère des masses.

    Le monopole du capital devient une entrave pour le mode de production qui a grandi et prospéré avec lui et sous ses auspices. La socialisation du travail et la centralisation des moyens de production arrivent à un point où elles ne peuvent plus tenir dans l’enveloppe capitaliste. Cette enveloppe se brise en éclats. L’heure de la propriété capitaliste a sonné. Les expropriateurs sont à leur tour expropriés.

    K. Marx, Le Capital, livre 1, t. 3, p. 205.

    Telle est la tendance historique du développement du mode de production capitaliste.

    Résumé du chapitre 17

    1. Les crises économiques sont des crises de surproduction. Le fondement des crises est la contradiction entre le caractère social de la production et la forme capitaliste, privée de l’appropriation des produits du travail. Les formes par lesquelles s’exprime cette contradiction sont, premièrement, l’opposition entre l’organisation de la production à l’intérieur des différentes entreprises capitalistes et l’anarchie de la production dans l’ensemble de la société ; en second lieu, la contradiction entre le large développement des possibilités de production du capitalisme et la réduction relative de la demande, solvable des masses laborieuses. La contradiction fondamentale du capitalisme se manifeste dans l’antagonisme de classes entre le prolétariat et la bourgeoisie.

    2. La période comprise entre le début d’une crise et celui d’une autre s’appelle cycle. Celui-ci comporte les phases suivantes : la crise, la Répression, la reprise d’activité, l’essor. La base matérielle de la périodicité des crises capitalistes est la nécessité du renouvellement périodique du capital fixe. Avec les crises industrielles s’enchevêtrent les crises agraires qui se distinguent par leur longue durée, résultat du monopole de la propriété privée de la terre, des survivances féodales et du retard de l’agriculture en régime capitaliste.

    3. Les crises capitalistes signifient une destruction gigantesque des forces productives. Elles causent des maux infinis aux masses laborieuses. Dans les crises se manifeste de façon saisissante le caractère historiquement limité du régime bourgeois, l’incapacité du capitalisme de continuer à diriger les forces productives qui ont grandi dans son sein. Pour supprimer les crises, il faut supprimer le capitalisme.

    4. La tendance historique du développement du capitalisme est que, d’une part, il fait progresser les forces productives et socialise la production, créant ainsi les conditions matérielles du socialisme ; que d’autre part, il engendre son fossoyeur en la personne du prolétariat qui organise et dirige la lutte révolutionnaire de tous les travailleurs pour la libération du joug du capital.


    votre commentaire
  • A. — Le capitalisme prémonopoliste

    Chapitre 15 — Le revenu national

    15.1. Le produit social total et le revenu national.

    Toute la masse des biens matériels produits dans la société dans une période déterminée, par exemple en l’espace d’un an, forme le produit social total (ou produit global). Une partie de ce produit, équivalente à la valeur du capital constant consommé, sert dans le processus de reproduction à compenser les moyens de production dépensés. Le coton transformé à la fabrique est compensé par des lots de coton provenant de la récolte de l’année en cours. À la place du combustible brûlé sont livrées de nouvelles quantités de charbon et de pétrole. Les machines mises hors d’usage sont remplacées par d’autres. La partie restante du produit social total constitue la valeur nouvelle créée par la classe ouvrière dans le cours de la production.

    La partie du produit social total dans laquelle se trouve incarnée la valeur nouvellement créée, est le revenu national. Le revenu national dans la société capitaliste est équivalent par conséquent à la valeur du produit social total moins la valeur des moyens de production dépensés dans l’année, ou, en d’autres termes, il est égal à la somme du capital variable et de la plus-value. Sous sa forme matérielle, le revenu national est constitué par toute la masse des objets de consommation personnelle et par la partie des moyens de production qui sert à l’élargissement de la production. Ainsi, le revenu national se présente comme la somme de la valeur nouvellement créée en l’espace d’un an ; comme la masse des biens matériels de toute sorte, la partie du produit social total dans laquelle est incarnée la valeur nouvellement créée.

    Si, par exemple, dans un pays, il a été produit au cours d’un an pour 90 milliards de dollars ou de marks de marchandises, dont 60 milliards servent à compenser les moyens de production dépensés au cours de l’année, le revenu national créé en l’espace d’un an équivaudra à 30 milliards. Il existe en régime capitaliste une masse de petits producteurs, paysans et artisans, dont le travail crée également une partie déterminée du produit social total. Le revenu national du pays comprend donc aussi la valeur nouvellement créée durant la période donnée par les paysans et les artisans.

    Le produit social total et, par suite, le revenu national, sont créés par les travailleurs occupés dans les branches de la production matérielle. Ce sont toutes les branches dans lesquelles sont produits les biens matériels : industrie, agriculture, construction, transports, etc. Dans les branches non productives, qui comprennent l’appareil d’État, le crédit, le commerce (à l’exception des opérations qui prolongent le processus de production dans la sphère de la circulation), les services médicaux, les spectacles, etc., il n’est pas créé de revenu national.

    Dans les pays capitalistes, une partie très importante de la population apte au travail, non seulement ne crée pas de produit social et de revenu national, mais ne participe à aucun travail socialement utile. Ce sont avant tout les classes exploiteuses et leur cortège de parasites, le gigantesque appareil bureaucratique et policier, militariste, etc., qui assure la garde du système de l’esclavage salarié capitaliste. Une grande partie de la force de travail est dépensée sans aucune utilité pour la société. Ainsi, des dépenses improductives énormes sont liées à la concurrence, à une spéculation effrénée, à une publicité démesurément gonflée.

    L’anarchie de la production capitaliste, les crises économiques dévastatrices, le sous-emploi important de l’appareil de production réduisent considérablement l’utilisation de la main-d’œuvre. Des masses énormes de travailleurs, en régime capitaliste, n’ont pas la possibilité de travailler. Dans les pays bourgeois, le nombre de chômeurs totaux inscrits dans les villes, dans la période de 1930 à 1938, n’a jamais été inférieur à 14 millions. Au fur et à mesure que le capitalisme se développe, l’appareil d’État s’hypertrophie, le nombre de personnes au service de la bourgeoisie augmente, la part de la population occupée dans la sphère de la production matérielle diminue, et l’on voit augmenter considérablement la proportion des gens qui sont occupés dans la sphère de la circulation. L’armée des chômeurs grandit, la surpopulation agraire s’accentue. Tout cela a pour effet de limiter à l’extrême l’accroissement du produit social total et du revenu national dans la société bourgeoise.

    Aux États-Unis, les branches de la production matérielle occupaient en 1910 43,9 % du total de la population apte au travail ; en 1930, 35,5 % ; en 1950, environ 34 %.

    Aux États-Unis, le rythme d’accroissement annuel du revenu national, durant les trente dernières années du siècle dernier, était en moyenne de 4,7 % ; dans la période comprise entre 1900 et 1919, de 2,8 % ; de 1920 à 1938, de 1 %, et dans les années qui suivirent la deuxième guerre mondiale (de 1945 à 1954), de 0,7 %.

    15.2. La répartition du revenu national.

    À chaque mode de production correspondent des formes de répartition historiquement définies. La répartition du revenu national en régime capitaliste est déterminée par le fait que la propriété des moyens de production est concentrée entre les mains des capitalistes et des propriétaires fonciers qui exploitent le prolétariat et la paysannerie. Dès lors, la répartition du revenu national s’opère non pas dans l’intérêt des travailleurs, mais dans celui des classes exploiteuses.

    En régime capitaliste, le revenu national créé par le travail des ouvriers va d’abord aux capitalistes exploitants (y compris les entrepreneurs capitalistes dans l’agriculture). Les capitalistes industriels, en réalisant les marchandises produites, perçoivent toute la somme de leur valeur, y compris la somme du capital variable et de la plus-value. Le capital variable se transforme en salaire, que les capitalistes industriels paient aux ouvriers occupés dans la production. La plus-value reste aux mains des capitalistes industriels ; c’est elle qui est la source des revenus de tous les groupes des classes exploiteuses. Une partie de la plus-value se transforme en profit des capitalistes industriels. Ils cèdent une partie de la plus-value aux capitalistes commerçants sous la forme du profit commercial et aux banquiers sous la forme de l’intérêt. Ils remettent une partie de la plus-value aux propriétaires terriens, sous la forme de la rente foncière. Cette répartition du revenu national, entre les diverses classes de la société capitaliste, peut être représentée schématiquement de la façon suivante (en milliards de dollars ou de francs) :

     

      Produit social total 90 Revenu national 30 Compensation du capital constant consommé 60 Capital variable 10 Plus-value 20 Salaire des ouviers dans la production 10 Profit des capitalistes industriels 10 Profit commercial 3 Intérêts 2 Rente 5

    La répartition comprend également la part du revenu national, qui a été créée dans la période considérée par le travail des paysans et des artisans : une partie reste aux paysans et aux artisans ; une autre va aux capitalistes (paysans riches, revendeurs, marchands, banquiers, etc.) ; la troisième, aux propriétaires terriens.

    Les revenus des travailleurs reposent sur leur travail personnel et représentent les revenus du travail. La source des revenus des classes exploiteuses est le travail des ouvriers, et aussi des paysans et des artisans. Les revenus des capitalistes et des propriétaires fonciers reposent sur l’exploitation du travail d’autrui et constituent des revenus parasites.

    Dans le cours de la répartition ultérieure du revenu national, les revenus parasites des classes exploiteuses augmentent. Une partie des revenus de la population — en premier lieu des classes laborieuses — est redistribuée par l’intermédiaire du budget d’État et utilisée dans l’intérêt des classes exploiteuses. Ainsi, une part des revenus des ouvriers et des paysans, qui sous forme d’impôts entre dans le budget d’État, se transforme ensuite en revenus additionnels des capitalistes et en revenu des fonctionnaires. Les charges fiscales, imposées par les classes exploiteuses aux travailleurs, augmentent rapidement.

    En Angleterre, à la fin du 19e siècle, les impôts représentaient de 6 à 7 % du revenu national ; en 1913, 11 % ; en 1924, 23 % ; en 1950,38 % ; en France, à la fin du 19e siècle, 10 % ; en 1913, 13 % ; en 1924, 21 % ; en 1950, 29 % du revenu national.

    De plus, une part du revenu national est transmise, par voie de paiement de ce qu’on appelle les services, dans les branches non productives (par exemple, pour les services médicaux, les spectacles, les établissements d’entretien domestique, etc.) Comme on l’a déjà indiqué, il n’est pas créé de produit social dans ces branches, et, par suite, pas de revenu national ; mais les capitalistes, en exploitant les ouvriers salariés occupés dans ces secteurs, reçoivent une partie du revenu national créé dans les branches de la production matérielle. Avec ce revenu, les capitalistes, propriétaires d’entreprises des branches non productives, paient les salaires des travailleurs salariés, couvrent les dépenses matérielles (locaux, outillage, chauffage, etc.) et obtiennent un profit.

    Ainsi, la rémunération des services doit compenser les frais de ces entreprises et assurer le taux moyen du profit, sinon les capitalistes cesseraient de placer leurs capitaux dans ces branches. Dans leur course au profit élevé, les capitalistes s’efforcent de faire monter le prix des services, ce qui aboutit à la baisse du salaire réel des ouvriers et des revenus réels des paysans.

    La redistribution du revenu national par l’intermédiaire du budget et par les prix élevés des services a pour effet d’aggraver la paupérisation des travailleurs.

    À l’issue de la répartition du revenu national, ce dernier se décompose en deux parties : 1o le revenu des classes exploiteuses et 2o le revenu des travailleurs occupés tant dans les branches de la production matérielle que dans les branches non productives.

    La part des ouvriers et des autres travailleurs de la ville et des campagnes, qui n’exploitent pas le travail d’autrui, dans le revenu national était égale aux États-Unis (en 1923) à 54 %, et la part des capitalistes, à 46 % ; en Angleterre (en 1924) la part des travailleurs était de 45 % ; celle des capitalistes, de 55 % ; en Allemagne (en 1929) la part des travailleurs était de 55 %, la part des capitalistes, de 45 %. À l’heure actuelle, dans les pays capitalistes, les travailleurs, qui forment les 9/10 de la population, reçoivent sensiblement moins de la moitié du revenu national ; tandis que les classes exploiteuses en reçoivent sensiblement plus.

    La part des classes travailleuses dans le revenu national décroît sans cesse ; celle des classes exploiteuses augmente. Aux États-Unis, par exemple, la part des travailleurs dans le revenu national était en 1870, de 58 % ; en 1890, de 56 % ; en 1923, de 54 % ; en 1951, à peu près de 40 %.

    Le revenu national est utilisé en définitive à la consommation et à l’accumulation. L’utilisation du revenu national dans les pays bourgeois est déterminée par le caractère de classe du capitalisme et reflète le parasitisme sans cesse accentué des classes exploiteuses.

    La part du revenu national destinée à la consommation personnelle des travailleurs, qui sont la principale force productive de la société, est si faible qu’elle n’assure en règle générale même pas le minimum vital. Une masse énorme d’ouvriers et de paysans travailleurs est obligée de se priver personnellement et de priver leurs familles du strict nécessaire, de s’entasser dans des masures, de priver leurs enfants d’instruction.

    Une partie très importante du revenu national est destinée à la consommation parasite des capitalistes et des propriétaires terriens. Ils dépensent des sommes colossales pour l’achat d’objets de luxe et pour l’entretien d’une nombreuse domesticité.

    En régime capitaliste, la part du revenu national destinée à élargir la production est très faible par rapport aux possibilités et aux besoins de la société. Ainsi, aux États-Unis, la part du revenu national destinée à l’accumulation, était entre 1919 et 1928, d’environ 10 % ; pour la période comprise entre 1929 et 1938, l’accumulation n’a été en moyenne que de 2 % du revenu national des États-Unis, et dans les années de crise le capital fixe était entamé.

    Le volume relativement faible de l’accumulation en régime capitaliste est déterminé par le fait qu’une partie considérable du revenu national va à la consommation parasite des capitalistes, à des dépenses improductives. Ainsi les frais de circulation atteignent des dimensions considérables : entretien de l’appareil commercial et de l’appareil de crédit, stockage des marchandises excédentaires, frais de publicité, de spéculation boursière, etc. Aux États-Unis, dans l’entre-deux-guerres, les frais de circulation proprement dits absorbaient de 17 à 19 % du revenu national. Une part toujours croissante du revenu national en régime capitaliste va aux dépenses militaires, à la course aux armements, à l’entretien de l’appareil d’État.

    À la surface des phénomènes de la société capitaliste les revenus et leurs sources se présentent sous une forme défigurée, fétichiste. On a l’impression que le capital engendre par lui-même le profit ; la terre — la rente, et que les ouvriers ne créent qu’une valeur égale à leur salaire.

    Ces représentations fétichistes sont à la base des théories bourgeoises du revenu national. À l’aide des théories de ce genre, les économistes bourgeois cherchent à embrouiller la question du revenu national au profit de la bourgeoisie. Ils s’efforcent de prouver qu’à l’égal des ouvriers et des paysans, le revenu national est créé par les capitalistes et les propriétaires terriens, ainsi que par les fonctionnaires, les policiers, les spéculateurs en bourse, le clergé, etc.

    Ensuite, les économistes bourgeois présentent sous un faux jour la répartition du revenu national. Ils minimisent la part du revenu perçu par les capitalistes et les propriétaires terriens. Ainsi, par exemple, les revenus des classes exploiteuses sont déterminés sur la base des renseignements très inférieurs à la réalité que fournissent les contribuables eux-mêmes ; on ne tient pas compte des appointements énormes que beaucoup de capitalistes touchent comme dirigeants de sociétés par actions: on ne tient pas compte des revenus de la bourgeoisie rurale, etc. En même temps, les revenus des travailleurs sont gonflés de façon artificielle en rangeant parmi eux les hauts fonctionnaires, les directeurs d’entreprises, de banques, de maisons commerciales, etc., grassement payés.

    Enfin, les économistes bourgeois dénaturent la répartition réelle du revenu national, en ne tenant pas un compte à part des dépenses de consommation des classes exploiteuses, des frais proprement dits de circulation, en minimisant la part des dépenses militaires, en camouflant de mille manières le gaspillage improductif d’une énorme partie du revenu national.

    15.3. Le budget de l’État.

    L’État bourgeois est l’organe des classes exploiteuses qui a pour but de maintenir en sujétion la majorité exploitée de la société et de sauvegarder les intérêts de la minorité exploiteuse dans l’ensemble de la politique intérieure et extérieure.

    Pour accomplir sa mission, l’État bourgeois dispose de tout un appareil : armée, police, organismes punitifs et judiciaires, service de renseignements, différents organes d’administration et d’action idéologique sur les masses. Cet appareil est entretenu aux frais du budget de l’État. Les impôts et les emprunts sont la source qui alimente le budget de l’État.

    Le budget de l’État est un instrument de redistribution d’une partie du revenu national dans l’intérêt des classes exploiteuses. Il est établi sous la forme d’un devis annuel des recettes et des dépenses de l’État. Marx écrivait que le budget de l’État capitaliste « n’était pas autre chose qu’un budget de classe, qu’un budget pour la bourgeoisie ». (K. Marx, « Livres, shillings, pence, ou un budget de classe et à qui il profite », dans K. Marx et F. Engels, Œuvres, t. 9, p. 146 (éd. russe).)

    Les dépenses de l’État capitaliste pour la plus grande part sont improductives. Une part importante des ressources du budget de l’État en régime capitaliste va à la préparation et à la conduite des guerres. Il faut également y rattacher les dépenses nécessitées par les recherches scientifiques dans le domaine de la production et du perfectionnement des nouveaux engins de destruction massive des êtres humains, les dépenses pour les activités de sabotage à l’étranger.

    Une autre part importante des dépenses de l’État capitaliste va à l’entretien de l’appareil d’oppression des travailleurs.

    Le militarisme moderne est le résultat du capitalisme. En tant que force armée utilisée par les États capitalistes dans les conflits extérieurs […] et en tant que moyen employé par les classes dominantes pour réprimer toute espèce de mouvement prolétarien, qu’il soit politique ou économique […], le militarisme constitue, sous ces deux formes, une « manifestation vitale » du capitalisme.

    V. Lénine, « Le militarisme militant et la tactique antimilitariste de la social-démocratie », Œuvres, t. 15, p. 205.

    L’État dépense des sommes fort importantes, notamment pendant les crises et les guerres, pour soutenir directement les entreprises capitalistes et leur assurer des profits élevés. Souvent les subventions accordées aux banques et aux industriels ont pour but de les sauver de la faillite pendant les crises. Au moyen de commandes d’État, réalisées aux dépens du budget, des milliards de profits supplémentaires vont dans les poches des gros capitalistes.

    Les dépenses consacrées à la culture et à la science, à l’instruction et à la santé publiques représentent une part infime des budgets d’État des pays capitalistes. Aux États-Unis, par exemple, dans les budgets fédéraux de ces dernières années, plus des deux tiers de la somme totale des ressources ont été utilisés à des fins militaires ; moins de 4 % à la santé, à l’instruction publique et à la construction de logements, la part de l’instruction publique étant inférieure à 1 %.

    La masse essentielle des revenus de l’État capitaliste est constituée par les impôts. En Angleterre, par exemple, les impôts constituaient, en 1938, 89 % de la somme totale des revenus du budget de l’État.

    Les impôts, en régime capitaliste, sont une forme d’exploitation supplémentaire des travailleurs par la redistribution budgétaire d’une partie de leurs revenus au profit de la bourgeoisie. Les impôts sont appelés directs s’ils grèvent les revenus des particuliers, et indirects s’ils grèvent les marchandises mises en vente (principalement les objets de consommation courante) ou bien les services (par exemple, les billets de cinéma et de théâtre, les tickets distribués aux usagers des transports urbains, etc.) Les impôts indirects élèvent le prix des marchandises et des services. En fait, les impôts indirects sont payés par les acheteurs. Les capitalistes font retomber aussi sur les acheteurs une partie de leurs contributions directes, s’ils parviennent à faire monter le prix des marchandises ou des services.

    La politique de l’État bourgeois tend à réduire par tous les moyens les charges fiscales qui pèsent sur les classes exploiteuses. Les capitalistes se dérobent au paiement des impôts, en dissimulant l’ampleur réelle de leurs revenus. La politique des impôts indirects est particulièrement profitable aux classes possédantes.

    […] les contributions indirectes, qui portent sur les objets de première nécessité, sont très injustes. Elles pèsent de tout leur poids sur les pauvres, créant un privilège pour les riches. Plus un homme est pauvre, plus est grande la part de son revenu qu’il abandonne à l’État au titre des contributions indirectes. La masse des gens pauvres et de médiocre aisance forme les 9/10 de toute la population, consomme les 9/10 de tous les produits imposés et paie les 9/10 de tous les impôts indirects, tandis que de tout le revenu national elle ne reçoit que 2 ou 3/10.

    V. Lénine, « À propos du budget », Œuvres, t. 5, p. 342.

    Par conséquent, le poids principal des impôts pèse sur les masses laborieuses : ouvriers, paysans, employés. Comme nous l’avons déjà indiqué, à l’heure actuelle, dans les pays bourgeois, près d’un tiers des salaires des ouvriers et des employés est transféré sous forme d’impôts au budget de l’État. De lourds impôts pèsent sur les paysans et ont pour effet d’accroître leur misère.

    Outre les impôts, les emprunts constituent un important chapitre des recettes de l’État capitaliste. L’État bourgeois recourt le plus souvent aux emprunts pour couvrir les dépenses exceptionnelles, en premier lieu les dépenses militaires. Une grande partie des ressources recueillies au moyen des emprunts, sert à l’État à payer des fournitures d’armement et d’équipement militaires qui rapportent des profits énormes aux industriels. En définitive, les emprunts amènent un nouvel accroissement des impôts frappant les travailleurs, afin d’acquitter les intérêts des emprunts et d’amortir les emprunts eux-mêmes. Le montant de la dette publique dans les pays bourgeois augmente rapidement.

    Le montant total de la dette publique dans le monde entier est passé de 38 milliards de francs en 1825 à 250 milliards de francs en 1900 ; il a donc été multiplié par 6,6. La dette publique a augmenté encore plus rapidement au 20e siècle. Aux États-Unis, en 1914, le montant de la dette publique était de 1,2 milliard de dollars ; en 1938, de 37,2 milliards ; elle a donc été multipliée par 31. En Angleterre, en 1890, il a été payé à titre d’intérêt des emprunts 24,1 millions de livres sterling ; en 1953-1954, 570,4 millions ; aux États-Unis, en 1940, il a été payé à titre d’intérêt des emprunts 1 milliard de dollars, en 1953-1954, 6,5 milliards de dollars.

    Une des sources des revenus du budget de l’État capitaliste est l’émission de papier-monnaie. Provoquant l’inflation et la hausse des prix, elle fait passer à l’État bourgeois une partie du revenu national en abaissant le niveau de vie des masses populaires.

    Ainsi, le budget de l’État en régime capitaliste est, entre les mains de l’État bourgeois, un instrument de dépossession supplémentaire des travailleurs et d’enrichissement de la classe capitaliste ; il accentue le caractère improductif et parasitaire de l’utilisation du revenu national.

    Résumé du chapitre 15

    1. Le revenu national dans la société capitaliste est la partie du produit social total, dans laquelle est incarnée la valeur nouvellement créée. Il se forme dans les branches de la production matérielle par le travail de la classe ouvrière et aussi par celui des paysans et des artisans. Sous sa forme matérielle, le revenu national représente l’ensemble des objets de consommation produits et la partie des moyens de production qui est destinée à élargir la production. En régime capitaliste, une partie considérable de la population apte au travail non seulement ne crée pas de revenu national, mais ne participe pas à un travail socialement utile.

    2. La répartition du revenu national en régime capitaliste se fait en vue d’enrichir les classes exploiteuses. La part des classes laborieuses dans le revenu national diminue, tandis que celle des classes exploiteuses augmente.

    3. En régime capitaliste, le revenu national créé par la classe ouvrière est réparti sous forme de salaire des ouvriers, de profit des capitalistes (industriels, commerçants et propriétaires de capitaux de prêt) et de rente foncière prélevée par les propriétaires terriens. Une grande partie des produits du travail fourni par les paysans et les artisans est également accaparée par les capitalistes et les propriétaires terriens. Par le budget de l’État et au moyen du prix élevé des services, s’effectue la redistribution du revenu national, qui accentue encore la paupérisation des travailleurs.

    4. Une part immense et sans cesse accrue du revenu national en régime capitaliste est utilisée de façon improductive : pour la consommation parasite de la bourgeoisie, pour couvrir des frais de circulation excessivement gonflés, pour entretenir l’appareil d’État en vue de l’oppression des masses, pour préparer et conduire des guerres de conquête.


    votre commentaire
  • A. — Le capitalisme prémonopoliste

    Chapitre 16 — La reproduction du capital social

    16.1. Le capital social. La composition du produit social total.

    La reproduction capitaliste comprend le processus immédiat de production ainsi que le processus de circulation. Pour que la reproduction se réalise, le capital doit avoir la possibilité d’accomplir sans entrave son cycle, c’est-à-dire de passer de la forme argent à la forme productive, de celle-ci à la forme marchandise, de la forme marchandise à la forme argent, etc. Cela ne concerne pas seulement chaque capital pris à part, mais tous les capitaux existant dans la société.

    Les cycles des capitaux individuels s’entrelacent, se supposent et se conditionnent les uns les autres et c’est précisément cet enchevêtrement qui constitue le mouvement de l’ensemble du capital social.

    K. Marx, Le Capital, livre 2, t. 2, p. 9.

    Le capital social est l’ensemble des capitaux individuels dans leurs liens et dépendances réciproques. Il existe des liens multiples entre les différentes entreprises capitalistes : les unes procurent aux autres des machines, des matières premières et d’autres moyens de production ; les autres produisent les moyens de subsistance achetés par les ouvriers, ainsi que les objets de consommation et de luxe achetés par les capitalistes. Chacun des capitaux individuels est indépendant des autres, et cependant tous les capitaux individuels sont liés entre eux et dépendent l’un de l’autre. Cette contradiction se manifeste dans le cours de la reproduction et de la circulation du capital social tout entier. Les multiples rapports de liaison et de dépendance réciproques qui existent entre les différents capitalistes se manifestent spontanément par suite de l’anarchie de la production propre au capitalisme.

    En examinant le processus de reproduction et de circulation de l’ensemble du capital social, afin de ne pas compliquer les choses, nous supposons que toute l’économie du pays est gérée sur des bases capitalistes (c’est-à-dire que la société n’est composée que de capitalistes et d’ouvriers), que tout le capital constant est consommé dans l’année et que sa valeur est entièrement transférée au produit annuel. Dans cette hypothèse, le produit social total n’est pas autre chose que le capital social (avec addition de la plus-value), sorti du processus de production sous forme marchandise.

    Pour que la production puisse continuer, le produit social doit passer par le processus de la circulation. Dans le processus de circulation, chaque partie du produit social transforme d’abord sa forme marchandise en forme argent, puis sa forme argent en la forme marchandise qui est nécessaire pour la poursuite de la production. La réalisation du produit social est la succession de ces formes : transformation marchandise-argent, puis transformation argent-nouvelle marchandise.

    Comme il a été montré précédemment, par sa valeur tout le produit social se décompose en trois parties : la première compense le capital constant ; la seconde compense le capital variable ; la troisième représente la plus-value. Ainsi la valeur du produit social est égale à c + v + p. Ces différentes parties du produit social jouent un rôle différent dans le cours de la reproduction. Le capital constant doit continuer à servir dans le processus de production. Le capital variable se transforme en salaire que les ouvriers dépensent pour leur consommation. La plus-value, dans la reproduction simple, est entièrement consommée par les capitalistes ; dans la reproduction élargie, elle est partiellement consommée par les capitalistes et va partiellement à l’achat de moyens supplémentaires de production et à l’embauchage d’une main-d’œuvre supplémentaire.

    Par sa forme matérielle, tout le produit social est composé de moyens de production et d’objets de consommation. De ce point de vue toute la production sociale est divisée en deux grandes sections : la première (section I) est la production des moyens de production et la seconde (section II), la production des objets de consommation. Les objets de consommation se divisent à leur tour en moyens de subsistance nécessaires qui servent à satisfaire les besoins de la classe ouvrière, des masses travailleuses, et en objets de luxe qui ne sont accessibles qu’aux classes exploiteuses. Par suite de l’abaissement de leur niveau de vie les travailleurs sont contraints de plus en plus d’acheter, au lieu d’objets de consommation de bonne qualité, des marchandises de qualité inférieure et des succédanés. En même temps augmentent le luxe et le gaspillage des classes Parasites.

    La division du produit social sous sa forme matérielle assigne à son tour un rôle différent à ses diverses parties au cours de la reproduction. Ainsi, par exemple, les machines à tisser sont destinées à servir à la fabrication des tissus et ne peuvent être utilisées à rien d’autre ; les vêtements doivent servir à la consommation personnelle.

    Quand on examine le cycle et la rotation du capital individuel, il importe peu de savoir quelles marchandises précises sous leur forme naturelle (valeurs d’usage) sont produites dans une entreprise donnée. Lorsqu’on examine la reproduction et la circulation du capital social total, la forme matérielle des marchandises produites dans la société prend une importance particulière : pour qu’il y ait renouvellement incessant du processus de production, il faut qu’il y ait en présence des moyens de production appropriés, mais aussi des objets de consommation.

    Une question se pose alors : comment, dans les conditions de l’anarchie de la production capitaliste, se réalise le produit social ? Lénine disait que

    la question de la réalisation se ramène précisément à l’analyse de la compensation de toutes les parties du produit social quant à la valeur et à la forme matérielle.
    V. Lénine, « Pour caractériser le romantisme économique », Œuvres, t. 2, p. 39.

    Il s’agit donc de savoir comment, pour chaque partie du produit social quant à sa valeur (capital constant, capital variable et plus-value) et quant à sa forme matérielle (moyens de production, objets de consommation), trouver une autre partie du produit qui la remplace sur le marché.

    À l’examen de la reproduction élargie, il faut joindre la question de savoir comment s’opère la transformation de la plus-value en capital, c’est-à-dire d’où viennent les moyens de production et les objets de consommation supplémentaires pour le supplément d’ouvriers nécessaires à l’élargissement de la production.

    16.2. Les conditions de la réalisation dans la reproduction capitaliste simple.

    Examinons tout d’abord les conditions nécessaires à la réalisation du produit social dans la reproduction capitaliste simple, lorsque toute la plus-value va à la consommation individuelle des capitalistes. Ces conditions peuvent être illustrées par l’exemple suivant.

    Admettons que dans la section I, c’est-à-dire dans la production des moyens de production, la valeur du capital constant, exprimée, par exemple, en millions de livres sterling, soit égale à 4 000 unités, celle du capital variable à 1 000, celle de la plus-value à 1 000. Admettons que dans la section II, c’est-à-dire dans la production des objets de consommation, la valeur du capital constant soit égale à 2 000 unités, celle du capital variable à 500, la plus-value à 500. Dans cette hypothèse le produit social annuel comportera les éléments suivants :

    I. 4 000 c + 1 000 v + 1 000 p = 6 000.
    II. 2 000 c + 500 v + 500 p = 3 000.

    La valeur du produit total confectionné dans la section I et existant sous la forme de machines, matières premières, matériaux, etc., est donc de 6 000 unités. Pour que le processus de production puisse se renouveler, une partie de ce produit, égale à 4 000 unités, doit être vendue à des entreprises de cette même section I pour le renouvellement du capital constant. Le reste du produit de la section I, qui représente la valeur reproduite du capital variable (1 000 unités) et la plus-value nouvellement produite (1 000 unités) et qui existe sous la forme de moyens de production, est vendue à des entreprises de la section II en échange des objets de consommation qui servent à la consommation personnelle des ouvriers et des capitalistes de la section I. De leur côté, les capitalistes de la section II ont besoin de moyens de production pour une somme de 2 000 unités afin de renouveler leur capital constant.

    La valeur du produit total confectionné dans la section II et existant sous la forme d’objets de consommation (pain, viande, vêtements, chaussures, etc., ainsi que les objets de luxe) s’élève à 3 000 unités. Une partie des objets de consommation produits dans la section II, soit 2 000 unités, est échangée contre les salaires et la plus-value de la section I ; ainsi s’effectue la compensation du capital constant de la section II Le reste du produit de la section II qui comprend la valeur reproduite du capital variable (500 unités) et la plus-value nouvellement produite (500 unités) est réalisé à l’intérieur même de la section II et sert à la consommation personnelle des ouvriers et des capitalistes de cette section.

    Par conséquent, dans les conditions de la reproduction simple l’échange entre les deux sections comporte : 1o le capital variable et la plus-value de la section I, qui doivent être échangés contre les objets de consommation produits dans la section II et 2o le capital constant de la section II, qui doit être échangé contre les moyens de production produits dans la section I. La condition de la réalisation, dans la reproduction capitaliste simple, est l’égalité suivante : le capital variable et la plus-value de la section I doivent égaler le capital constant de la section II, c’est-à-dire I (v + p) = II c.

    Cette condition de la reproduction simple peut être exprimée encore comme suit. Toute la masse de marchandises, produites pendant un an dans la section I — par les entreprises fabriquant les moyens de production — doit être égale en valeur à la masse de moyens de production consommée en l’espace d’un an dans les entreprises des deux sections. Toute la masse de marchandises produites en l’espace d’un an dans la section II — par les entreprises fabriquant les objets de consommation — doit être égale en valeur à la somme des revenus des ouvriers et des capitalistes des deux sections.

    16.3. Les conditions de la réalisation dans la reproduction capitaliste élargie.

    La reproduction capitaliste élargie suppose l’accumulation du capital. Comme le capital de chaque section est composé de deux parties — capital constant et capital variable, la partie accumulée de la plus-value se décompose à son tour en ces deux parties : une partie va à l’achat de moyens de production supplémentaires ; l’autre à l’embauchage d’un supplément de main-d’œuvre. Il s’ensuit que le produit annuel de la section I doit comporter un certain excédent par rapport à la quantité de moyens de production nécessaire à la reproduction simple. Autrement dit, le montant du capital variable et de la plus-value de la section I doit être supérieur au capital constant de la section II ; I (v + p) doit être supérieur à II c. Telle est la condition essentielle de la reproduction capitaliste élargie.

    Examinons d’un peu plus près les conditions de la réalisation dans la reproduction capitaliste élargie.

    Admettons que dans la section I la valeur du capital constant soit égale à 4 000 unités ; celle du capital variable à 1 000, la plus-value à 1 000 ; admettons que dans la section II la valeur du capital constant soit égale à 1 500 unités, celle du capital variable à 750, la plus-value à 750. Dans cette hypothèse, le produit social annuel comportera les éléments suivants :

    I. 4 000 c + 1 000 v + 1 000 p = 6 000.
    II. 1 500 c + 750 v + 750 p = 3 000.

    Admettons que dans la première section, sur une plus-value équivalente à 1 000 unités, on accumule 500 unités. Conformément à la composition organique du capital de la section I (4 : 1) la partie accumulée de la plus-value se décompose comme suit : 400 unités pour l’augmentation du capital constant et 100 pour l’augmentation du capital variable. Le capital constant additionnel (400 unités) se trouve incorporé dans le produit même de la section I sous forme de moyens de production ; quant au capital variable additionnel (100 unités), il doit être obtenu par échange avec la section II qui, par conséquent, doit également accumuler. Les capitalistes de la section II échangent une partie de leur plus-value égale à 100 unités contre des moyens de production et transforment ces moyens de production en capital constant additionnel. Alors, conformément à la composition organique du capital de la section II (2 : 1) le capital variable de celle-ci doit s’accroître de 50 unités. Par conséquent, dans la section II, avec une plus-value égale à 750 unités, l’accumulation doit en comprendre 150.

    De même que dans la reproduction simple, la section II doit échanger avec la section I son capital constant égal à 1 500 unités, et la section I doit échanger avec la section II son capital variable égal à 1 000 unités, ainsi que la partie de la plus-value consommée par les capitalistes, égale à 500 unités.

    Ainsi, la section I doit échanger :

    La partie du produit reproduisant la valeur du capital variable 1 000
    La partie de la plus-value accumulée, qui s’ajoute au capital variable 100
    La partie de la plus-value consommée par les capitalistes 500
    TOTAL 1 600

    La section II doit échanger :

    Le capital constant 1 500
    La partie de la plus-value accumulée, qui s’ajoute au capital constant 100
    TOTAL 1 600

    L’échange entre les deux sections ne peut avoir lieu qu’en cas d’égalité de ces deux grandeurs. Ainsi dans la reproduction capitaliste élargie, la condition de la réalisation est l’égalité suivante : la valeur du capital variable plus la partie de la plus-value destinée à la consommation personnelle des capitalistes, plus la partie de la plus-value accumulée, ajoutée au capital variable, de la section I doivent être égales à la valeur du capital constant plus la partie de la plus-value accumulée, ajoutée au capital constant, de la section II.

    Dans la reproduction élargie, le montant du capital variable et de la plus-value de la section I doit croître plus vite que le capital constant de la section II, et le capital constant de la section I doit croître encore plus vite que le capital constant de la section II.

    Quel que soit le régime social, le développement des forces productives se traduit par l’augmentation de la part du travail social allant à la production des moyens de production par rapport à la part consacrée à la production des objets de consommation. La priorité de l’accroissement de la production des moyens de production sur la production des objets de consommation est une loi de la reproduction élargie. En régime capitaliste, l’accroissement plus rapide de la production des moyens de production par rapport à la production des objets de consommation s’exprime dans un progrès plus rapide du capital constant par rapport au capital variable, c’est-à-dire dans une élévation de la composition organique du capital.

    Étudiant les conditions de la réalisation dans la reproduction capitaliste simple et élargie, afin de simplifier l’analyse, Marx avait laissé de côté l’élévation de la composition organique du capital. Les schémas de la reproduction donnés par Marx dans Le Capital supposent une composition organique du capital invariable. Lénine a poussé plus loin le développement de la théorie de la reproduction de Marx et a mis au point le schéma de la reproduction élargie en tenant compte de l’élévation de la composition organique du capital. Ce schéma montre que

    ce qui croît avec le plus de rapidité, c’est la production des moyens de production pour les moyens de production, puis la production des moyens de production pour les moyens de consommation ; l’accroissement le plus lent est celui de la production des moyens de consommation.
    V. Lénine, « À propos de la question dite des marchés », Œuvres, t. 1, p. 99.

    Le schéma de Lénine est l’illustration concrète de l’action de la loi de la priorité de l’accroissement de la production des moyens de production au cours de la reproduction capitaliste élargie. Cette action s’exprime dans la rupture anarchique des proportions établies entre les branches de la production, dans l’inégalité de développement des diverses branches, dans le retard considérable de la consommation des masses populaires sur l’augmentation de la production, l’élévation de la composition organique du capital amenant inéluctablement une augmentation du chômage et un abaissement du niveau de vie de la classe ouvrière.

    16.4. Le problème du marché. Les contradictions de la reproduction capitaliste.

    Comme il ressort de ce qui précède, pour réaliser le produit social, il faut qu’il y ait des proportions déterminées entre ses diverses parties et, par suite, entre les branches et les éléments de la production. En régime capitaliste, où la production est assurée par des producteurs privés, qui se laissent guider par la course au profit et travaillent pour un marché qu’ils ne connaissent pas, ces proportions sont forcément sujettes à de perpétuelles perturbations. L’élargissement de la production s’effectue inégalement, ce qui fait que les proportions anciennes entre les branches sont constamment perturbées et que de nouvelles proportions s’établissent spontanément, au moyen du passage des capitaux de certaines branches à d’autres. C’est pourquoi l’équilibre entre les diverses branches constitue un hasard, et les perturbations constantes de l’équilibre la règle générale de la reproduction capitaliste. Analysant les conditions du cours normal de la reproduction capitaliste simple et élargie, Marx dit qu’elles

    se convertissent en autant de conditions d’un développement anormal, en possibilités de crises, puisque l’équilibre — étant donnée la forme naturelle de cette production — est lui-même fortuit.
    K. Marx, Le Capital, livre 2, t. 2, p. 111.

    Avec l’anarchie de la production capitaliste, la réalisation du produit social ne s’opère qu’au milieu de difficultés et de fluctuations incessantes qui se multiplient à mesure que le capitalisme se développe.

    Une importance particulière s’attache dès lors au fait que l’élargissement de la production capitaliste et, par suite, la formation du marché intérieur se font moins au profit des objets de consommation qu’au profit des moyens de production. Mais la production des moyens de production ne peut se développer de façon absolument indépendante de la production des objets de consommation et sans aucun lien avec elle, car les entreprises qui utilisent ces moyens de production jettent sur le marché des masses sans cesse accrues de marchandises qui servent à la consommation. Ainsi, la consommation productive, la consommation des moyens de production, est constamment liée, en dernière analyse, à la consommation individuelle, dont elle dépend toujours. Mais le volume de la consommation individuelle des larges masses de la population dans la société capitaliste est extrêmement limité en raison de l’action des lois économiques du capitalisme, lois qui déterminent la paupérisation de la classe ouvrière et la ruine de la paysannerie. De ce fait, la formation et l’élargissement du marché intérieur en régime capitaliste, loin de signifier un élargissement de la consommation des masses populaires, sont liés au contraire à l’accroissement de la misère de l’immense majorité des travailleurs.

    Le caractère de la reproduction capitaliste est déterminé par la loi économique fondamentale du capitalisme ; en vertu de celle-ci, le but de la production est le profit toujours accru et le moyen de parvenir à ce but l’élargissement de la production, qui se heurte inéluctablement aux cadres étroits des rapports capitalistes. C’est en ce sens que Marx parlait de « la production pour la production », de « l’accumulation pour l’accumulation », si caractéristiques du capitalisme. Mais les marchandises sont produites en définitive non pour la production, mais pour la satisfaction des besoins des hommes. Par conséquent, une contradiction profondément antagoniste entre la production et la consommation est inhérente au capitalisme.

    Cette contradiction consiste en ce que la richesse nationale grandit en même temps que la misère populaire ; en ce que les forces productives de la société se développent sans augmentation correspondante de la consommation du peuple. C’est là une des manifestations de la contradiction fondamentale du capitalisme, — entre le caractère social de la production et la forme capitaliste, privée de l’appropriation.

    Dénonçant les valets de la bourgeoisie, qui cherchent à escamoter les contradictions profondes de la réalisation capitaliste, Lénine a souligné que

    même si la reproduction et la circulation de l’ensemble du capital social sont idéalement régulières et proportionnelles, la contradiction n’en est pas moins inévitable entre l’essor de la production et les limites restreintes de la consommation. En outre, pratiquement, le procès de la réalisation ne se déroule pas selon une proportionnalité idéalement régulière, mais seulement au milieu de « difficultés », de « fluctuations », de « crises », etc.
    V. Lénine, « Nouvelles remarques sur la théorie de la réalisation », Œuvres, t. 4, p. 88. Publié aussi dans K. Marx, Le Capital, livre 2, t. 2, Annexes, p. 193.

    Il convient de distinguer entre le marché intérieur (écoulement des marchandises à l’intérieur d’un pays donné) et le marché extérieur (écoulement des marchandises à l’étranger).

    Le marché intérieur apparaît et s’étend en même temps que la production marchande, notamment avec le développement du capitalisme qui approfondit la division sociale du travail et différencie les producteurs directs en capitalistes et en ouvriers. La division sociale du travail multiplie les branches particulières de la production. Le développement de certaines branches d’industrie élargit le marché pour les marchandises fabriquées par d’autres branches d’industrie, avant tout pour les matières premières, les machines et autres moyens de production. Ensuite, la différenciation de classe des petits producteurs, le nombre croissant des ouvriers, l’augmentation des profits capitalistes aboutissent à un accroissement de la vente des objets de consommation. Le degré de développement du marché intérieur est le degré de développement du capitalisme dans un pays.

    La socialisation du travail par le capitalisme se manifeste avant tout en ce que le morcellement antérieur des petites unités économiques est détruit et que l’on assiste à la fusion des petits marchés locaux en un immense marché national, puis mondial.

    Dans l’analyse du processus de reproduction et de circulation du capital social total, on laisse de côté le rôle du marché extérieur, dont les données ne changent pas le fond de la question. La participation du commerce extérieur ne fait que déplacer la question d’un pays sur plusieurs pays, mais le fond du processus de réalisation n’est nullement modifié. Cela ne veut cependant pas dire que le marché extérieur n’a pas une importance essentielle pour les pays capitalistes. Dans leur course au profit, les capitalistes élargissent systématiquement la production et cherchent les marchés les plus avantageux, qui sont souvent les marchés extérieurs.

    Les contradictions de la réalisation capitaliste s’affirment avec force dans les crises économiques périodiques de surproduction.

    Résumé du chapitre 16

    1. Les cycles des capitaux individuels dans leur ensemble constituent le mouvement du capital social. Celui-ci représente l’ensemble de tous les capitaux individuels dans leurs rapports réciproques.

    2. Le produit total de la société capitaliste se divise quant à sa valeur en capital constant, capital variable et plus-value, et, quant à sa forme matérielle, en moyens de production et objets de consommation. L’ensemble de la production sociale comporte deux sections : la section I, production des moyens de production ; la section II, production des objets de consommation. Le problème de la réalisation consiste à savoir de quelle manière on peut trouver pour chaque partie du produit social, quant à sa valeur et à sa forme matérielle, une autre partie du produit capable de la remplacer sur le marché.

    3. Dans la reproduction capitaliste simple la condition de la réalisation est que le capital variable plus la plus-value de la section I doivent être égaux au capital constant de la section II. Dans la reproduction capitaliste élargie, la condition de la réalisation est que la somme du capital variable et de la plus-value de la section I doit être supérieure au capital constant de la section II. Dans tout régime social, quel qu’il soit, l’accroissement prioritaire (plus rapide) de la production des moyens de production par rapport à la production des objets de consommation est la loi de la reproduction élargie.

    4. Au cours de son évolution, le capitalisme crée le marché intérieur. L’accroissement de la production et du marché intérieur en régime capitaliste se fait, la plupart du temps, grâce aux moyens de production plutôt que grâce aux objets de consommation. Dans le cours de la reproduction capitaliste apparaissent les disproportions dans la production et la contradiction entre production et consommation, inhérentes au capitalisme, cette dernière contradiction découlant de la contradiction fondamentale du tre le caractère social de la production et la forme capitaliste, privée de l’appropriation. C’est dans les crises économiques périodiques de surproduction que les contradictions de la reproduction capitaliste se manifestent avec le plus d’éclat.


    votre commentaire
  • B — Le capitalisme monopoliste ou impérialisme

    Chapitre 18 — L’impérialisme, stade suprême du capitalisme — La loi économique fondamentale du capitalisme monopoliste

    18.1. Le passage à l’impérialisme.

    Le capitalisme prémonopoliste avec la domination de la libre concurrence a atteint le point culminant de son développement vers les années 1860-1870. Au cours du dernier tiers du 19e siècle s’est opéré le passage du capitalisme prémonopoliste au capitalisme monopoliste. À la fin du 19e et au début du 20e siècle, le capitalisme monopoliste s’est définitivement constitué.

    Le capitalisme monopoliste ou impérialisme est le stade suprême et ultime du capitalisme, dont le trait distinctif essentiel est que la libre concurrence fait place à la domination des monopoles.

    Le passage du capitalisme prémonopoliste au capitalisme monopoliste — à l’impérialisme — a été préparé par tout le processus de développement des forces productives et des rapports de production de la société bourgeoise.

    Le dernier tiers du 19e siècle a été marqué par de grandes transformations techniques, le progrès de l’industrie et sa concentration. Dans la métallurgie se sont répandues largement de nouvelles méthodes de production de l’acier (procédés Bessemer, Thomas, Martin). La diffusion rapide des nouveaux types de moteurs — moteurs à combustion interne, turbines à vapeur, moteurs électriques — a accéléré le développement de l’industrie et des transports. Les acquisitions de la science et de la technique ont permis de produire l’énergie électrique en grande quantité dans des centrales thermiques, puis dans des centrales hydroélectriques de grande puissance. L’utilisation de l’énergie électrique a amené la création d’une série de nouvelles branches de l’industrie chimique et de la métallurgie. L’emploi des procédés chimiques s’est étendu dans de nombreuses branches et processus de production. Le perfectionnement des moteurs à combustion interne a contribué à l’apparition et à l’extension des transports automobiles, et ensuite de l’aviation.

    Vers le milieu du 19e siècle, l’industrie légère tient encore une place prédominante dans l’industrie des pays capitalistes. De nombreuses entreprises d’importance relativement faible appartenaient à des propriétaires individuels, la part des sociétés par actions était relativement peu importante. La crise économique de 1873 a frappé à mort beaucoup de ces entreprises et donne une impulsion vigoureuse à la concentration et à la centralisation du capital. Le rôle primordial dans l’industrie des principaux pays capitalistes passa alors à l’industrie lourde, avant tout à la métallurgie et aux constructions mécaniques, de même qu’à l’industrie minière extractive, dont le développement nécessitait d’immenses capitaux. La grande extension des sociétés par actions a augmenté encore la centralisation du capital.

    Le volume de la production industrielle mondiale a triplé de 1870 à 1900. La production mondiale de l’acier est passée de 0,5 million de tonnes en 1870 à 28 millions de tonnes en 1900, et la production mondiale de fonte de 12,2 millions de tonnes à 40,7 millions. Le développement de la production d’énergie, de la métallurgie et de la chimie a déterminé l’augmentation de l’extraction mondiale de charbon (de 218 millions de tonnes en 1870 à 769 millions de tonnes en 1900) et du pétrole (de 0,8 million de tonnes à 20 millions de tonnes). Le progrès de la production industrielle était étroitement lié au développement des transports ferroviaires. En 1835, dix ans après la construction de la première voie ferrée, il y avait dans le monde entier 2 400 kilomètres de voies ferrées ; en 1870, on en comptait plus de 200 000 et en 1900, 790 000. De grands navires propulsés par des machines à vapeur et des moteurs à combustion interne furent mis en service sur les voies maritimes.

    Au cours du 19e siècle, le mode de production capitaliste s’est rapidement étendu à tout le globe. Vers 1870, le plus vieux pays bourgeois — l’Angleterre — produisait encore plus de tissus, de fonte et de charbon que les États-Unis d’Amérique, l’Allemagne, la France, l’Italie, la Russie et le Japon réunis. C’est l’Angleterre qui se classait première dans la production industrielle mondiale et détenait un monopole absolu sur le marché mondial. À la fin du 19e siècle, la situation change radicalement. Les pays capitalistes neufs ont leur grande industrie. Cela a fait perdre à l’Angleterre la primauté industrielle et sa situation de monopole sur le marché mondial. Pour le volume de la production industrielle, les États-Unis tiennent le premier rang dans le monde, et l’Allemagne en Europe. La Russie a avancé rapidement sur la voie du développement industriel malgré les obstacles dressés par les nombreuses survivances du servage dans le régime économique et social du pays et par le régime tsariste totalement pourri.

    Au fur et à mesure que l’on passe à l’impérialisme, les contradictions entre les forces productives et les rapports de production du capitalisme prennent des formes de plus en plus aiguës. La subordination de la production à la course des capitalistes au profit maximum dresse de nombreuses barrières sur le chemin du développement des forces productives. Les crises économiques de surproduction deviennent plus fréquentes, leur force destructrice augmente, l’armée des chômeurs grandit. Avec l’accroissement de la misère et du dénuement des masses travailleuses des villes et des campagnes, la richesse, accumulée entre les mains d’une poignée d’exploiteurs, augmente comme jamais auparavant. L’aggravation des contradictions de classes inconciliables entre la bourgeoisie et le prolétariat aboutit au renforcement de la lutte économique et politique de la classe ouvrière.

    Lors du passage à l’impérialisme, les plus grandes puissances capitalistes se sont emparées, par la violence et la duperie, de vastes possessions coloniales. Les cercles dirigeants des pays capitalistes développés ont transformé la majorité de la population du globe en esclaves coloniaux, qui haïssent leurs oppresseurs et se dressent pour lutter contre eux. Les conquêtes coloniales ont élargi considérablement le champ de l’exploitation capitaliste ; en même temps le degré d’exploitation des masses laborieuses ne cesse d’augmenter. L’aggravation extrême des contradictions du capitalisme trouve son expression dans les guerres impérialistes dévastatrices, qui emportent des multitudes de vies humaines et détruisent d’immenses richesses matérielles.

    Le mérite historique de l’analyse marxiste de l’impérialisme, comme stade suprême et ultime du développement du capitalisme et comme prélude à la révolution socialiste du prolétariat, appartient à Lénine. Dans son ouvrage classique L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme et dans plusieurs autres écrits datant surtout des années de la première guerre mondiale, Lénine a fait le point du développement du capitalisme mondial au cours du demi-siècle écoulé depuis la parution du Capital de Marx. S’appuyant sur les lois découvertes par Marx et Engels sur la naissance, le développement et la décadence du capitalisme, Lénine a fait une analyse scientifique exhaustive de la nature économique et politique de l’impérialisme, de ses lois et de ses contradictions insolubles.

    Suivant la définition classique de Lénine les caractères économiques fondamentaux de l’impérialisme sont :

    1) concentration de la production et du capital parvenue à un degré de développement si élevé qu’elle a créé les monopoles, dont le rôle est décisif dans la vie économique ;

    2) fusion du capital bancaire et du capital industriel, et création, sur la base de ce «capital financier», d’une oligarchie financière ;

    3) l’exportation des capitaux, à la différence de l’exportation des marchandises, prend une importance toute particulière ;

    4) formation d’unions internationales monopolistes de capitalistes se partageant le monde,

    et 5) fin du partage territorial du globe entre les plus grandes puissances capitalistes.

    V. Lénine, « L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme », Œuvres, t. 22, p. 287.

    18.2. La concentration de la production et les monopoles. Les monopoles et la concurrence.

    La libre concurrence qui régnait au stade prémonopoliste du capitalisme avait déterminé un processus rapide de concentration de la production dans des entreprises de plus en plus grandes. L’action de la loi de la concentration et de la centralisation du capital a amené infailliblement la victoire des grandes et des très grandes entreprises, à côté desquelles les entreprises petites et moyennes jouent un rôle de plus en plus subalterne. À son tour la concentration de la production a préparé le passage du règne de la libre concurrence à la domination des monopoles, qui anéantissent la liberté de la concurrence et en même temps rendent la lutte pour la concurrence dans le monde capitaliste particulièrement acharnée et dévastatrice.

    En Allemagne, les entreprises occupant plus de 50 travailleurs groupaient, en 1882, 22 % de la totalité des ouvriers et des employés ; en 1895, 30 % ; en 1907, 37 % ; en 1925, 47,2 % et en 1939, 49,9 %. La part des très grandes entreprises (occupant plus de 1 000 travailleurs) dans l’ensemble de l’industrie est passée de 1907 à 1925, pour le nombre des ouvriers occupés, de 9,6 à 13,3 %, pour la puissance des moteurs, de 32 à 41,1 %. En 1952, en Allemagne Occidentale, dans les entreprises employant 50 ouvriers et plus étaient concentrés 84,6 % de l’ensemble des ouvriers et employés, et dans les plus grandes entreprises (employant 1 000 ouvriers et plus) 34,1 %.

    Aux États-Unis d’Amérique, en 1904, les plus grandes entreprises dont la production dépasse un million de dollars représentaient 0,9 % du nombre total des entreprises ; ces entreprises occupaient 25,6 % de l’ensemble des ouvriers, et elles fournissaient 38 % de la production globale de l’industrie. En 1909, les plus grandes entreprises, représentant 1,1 % de la totalité des entreprises, comptaient 30,5 % de tous les ouvriers occupés et fournissaient 43,8 % de la production globale. En 1939, les plus grandes entreprises, formant 5,2 % de la totalité des entreprises, concentraient 55 % de tous les ouvriers occupés et 67,5 % de la production globale de l’industrie. Un groupe encore plus restreint de sociétés industrielles géantes, au capital de plus de 100 millions de dollars chacune, produisait en 1954 47 % de la production industrielle totale et obtenait 63 % de la masse générale des profits.

    En France, en 1952, plus de 48 % des salaires étaient payés par de grandes entreprises qui ne représentaient que 0,5 % du nombre total des entreprises.

    L’industrie de la Russie se distinguait par un haut degré de concentration. En 1879, les grandes entreprises (occupant plus de 100 ouvriers ; formaient 4,4 % de toutes les entreprises et concentraient 54,8 % de la production totale. En 1903, les grandes entreprises concentraient déjà 76,6 £ ; des ouvriers industriels et fournissaient la plus grande partie de la production industrielle.

    La concentration de la production est plus rapide dans l’industrie lourde et dans les nouvelles branches d’industrie (produits chimiques, électrotechnique, automobile, etc.) ; elle est plus lente dans l’industrie légère qui, dans tous les pays capitalistes, compte de nombreuses entreprises petites et moyennes.

    Une des formes de la concentration de la production est la forme combinée, c’est-à-dire la réunion dans une seule entreprise de plusieurs branches de la production, qui ou bien constituent des stades successifs de la transformation de la matière brute (par exemple, les combinats métallurgiques comprenant l’extraction des minerais, la coulée de la fonte et de l’acier, le laminage), ou bien jouent un rôle auxiliaire les unes par rapport aux autres (par exemple, l’utilisationdes déchets de la production). La forme combinée donne aux grandes entreprises un avantage encore plus important dans la concurrence.

    À un certain degré de son développement, la concentration de la production conduit tout droit au monopole. Il est plus facile à quelques dizaines d’entreprises géantes de parvenir à un accord entre elles qu’à des centaines et des milliers de petites entreprises. D’autre part, dans la lutte pour la concurrence entre les plus grandes entreprises, celles qui l’emportent sont les entreprises géantes qui disposent de masses énormes de profit, et c’est le monopole qui assure le profit élevé. Ainsi, la libre concurrence fait place au monopole. C’est l’essence économique de l’impérialisme. La formation du monopole qu’entraîne la concentration de la production est une loi au stade actuel du développement du capitalisme.

    Le monopole est une entente ou une union de capitalistes qui concentrent entre leurs mains la production et l’écoulement d’une partie considérable de la production d’une ou de plusieurs branches d’industrie, en vue de fixer des prix élevés sur les marchandises et de s’attribuer un profit élevé de monopole. Les monopoles peuvent être constitués parfois par certaines très grandes firmes particulières qui occupent une position dominante dans une branche particulière de la production.

    Les accords à court terme sur les prix de vente sont les formes les plus simples du monopole. Ils ont des appellations différentes : conventions, corners, rings, etc. Les formes plus développées du monopole sont les cartels, les syndicats, les trusts et les consortiums. Le cartel est une union monopoliste dont les membres se concertent sur les conditions de vente, les délais de paiement, se partagent les débouchés, déterminent la quantité de marchandises à produire, fixent les prix. La quantité de marchandises que chacun des participants d’un cartel est eu droit de produire et de vendre, s’appelle la quote-part ; en cas de non-observation de la quote-part, une amende est versée à la caisse du cartel. Le syndicat est une organisation monopoliste dans laquelle la vente des marchandises, et parfois aussi l’achat des matières premières s’effectuent par un comptoir commun. Le trust est un monopole dans lequel la propriété de toutes les entreprises est réunie, et leurs propriétaires sont devenus des actionnaires percevant un dividende au prorata du nombre des parts ou des actions qui leur appartiennent. À la tête du trust, se trouve un conseil d’administration qui dirige l’ensemble de la production, l’écoulement des articles fabriqués et les finances des entreprises antérieurement indépendantes. Les trusts font souvent partie de groupements plus vastes, dits consortiums. Le consortium groupe plusieurs entreprises de diverses branches d’industrie. des firmes commerciales, des banques, des compagnies de transports et d’assurances, sur la base d’une dépendance financière commune par rapport à un groupe déterminé de gros capitalistes.

    Les monopoles occupent les postes de commande de l’économie des pays capitalistes. Ils englobent l’industrie lourde, ainsi que de nombreuses branches de l’industrie légère, les transports par fer et par eau, les assurances, le commerce intérieur et extérieur, les banques ; ils exercent leur domination sur l’agriculture.

    Dans la sidérurgie des États-Unis d’Amérique dominent huit monopoles sous le contrôle desquels, en 1963, se trouvaient 83 % du potentiel de production d’acier du pays ; les deux plus puissants d’entre eux, la U.S. Steel Corporation et la Bethleem Steel Corporation disposaient de 49 % de tout le potentiel de production. Le monopole le plus ancien des États-Unis est la Standard Oil. Dans l’industrie automobile trois firmes jouent un rôle déterminant : la General Motors, Ford et Chrysler. Dans l’industrie électrotechnique le rôle dominant appartient à deux firmes : la General Electric et Westinghouse. L’industrie chimique est contrôlée par le consortium Dupont de Nemours, l’industrie de l’aluminium par le consortium Mellon.

    En Angleterre, le rôle des groupements monopolistes a particulièrement grandi après la première guerre mondiale, où des cartels firent leur apparition dans l’industrie du textile et celle du charbon, dans la sidérurgie et dans une série de nouvelles branches d’industrie. Le trust Impérial chemical Industries contrôle près des 9/10e des produits chimiques essentiels, près des 2/5e de la production des colorants et presque toute la production de l’azote du pays. Il est étroitement lié aux principales branches de l’industrie anglaise et, notamment, aux consortiums militaires.

    En Allemagne, les cartels sont largement répandus depuis la fin du siècle dernier. Dans l’entre-deux-guerres, l’économie du pays est dominée par le trust de l’acier (Vereinigte Stahlwerke) qui occupe près de 200 000 ouvriers et employés, le trust des produits chimiques (Interessen-Gemein-schaft Farbenindustrie) avec 100 000 ouvriers et employés, les monopoles de l’industrie houillère, le consortium des canons Krupp, les consortiums électrotechniques, la Société générale d’électricité (A.E.G.) et Siemens. En Allemagne Occidentale, les grandes compagnies par actions (au capital de plus de 10 millions de marks) possédaient en 1952 74 % de la totalité du capital des compagnies par actions. En 1955, elles totalisaient 80 % de ce capital. Dans l’industrie minière, les grandes entreprises possèdent 90 % du capital par actions, 81 % dans la sidérurgie, 99 % dans l’industrie du pétrole. Les capitaux des trois compagnies qui ont hérité de l’I.G. Farbenindustrie sont trois fois plus élevés que ceux de toutes les autres compagnies chimiques de l’Allemagne Occidentale. Dans l’industrie électrotechnique, huit grandes compagnies possèdent 82 % du capital par actions. Les deux plus importantes, la Société générale d’électricité (A.E.G.) et Siemens, avec les firmes qu’elles contrôlent, détiennent 75 % du capital par actions de l’industrie chimique.

    En France, à l’heure actuelle, la totalité de la production d’aluminium est concentrée dans les mains d’un seul groupe. Une seule firme contrôle 80 % de la production des colorants. Deux sociétés possèdent 75 % des chantiers navals. Trois sociétés contrôlent 72 % de l’industrie des ciments ; trois autres 90 % des pneumatiques ; trois autres 65 % de l’industrie du sucre. 96 % de la production des automobiles sont concentrés entre les entreprises de quatre sociétés. Cinq grandes sociétés détiennent 70 à 75 % de la production de l’acier ; cinq autres 90 % de l’industrie du raffinage du pétrole ; cinq autres 50 % de l’industrie cotonnière.

    En Italie, au Japon et môme dans de petits pays tels que la Belgique, la Suède, la Suisse, les organisations monopolistes occupent les postes de commande de l’industrie.

    En Russie, avant la Révolution, les grands monopoles englobèrent tout d’abord les branches maîtresses de l’industrie lourde. Le syndicat Prodamet (groupement pour la vente de la production des entreprises métallurgiques), formé en 1902, dirigeait l’écoulement de plus des 4/5e des métaux ferreux. En 1904 a été fondé le syndicat Prodwagon, qui monopolisait presque entièrement la fabrication et la vente des wagons. Un syndicat analogue groupait les usines de construction de locomotives. Le syndicat Prodougol, créé en 1904 par les plus grandes entreprises houillères du bassin du Donetz, qui appartenaient au capital franco-belge, contrôlait les trois quarts de toutes les extractions de charbon de ce bassin.

    Les économistes bourgeois, désireux de présenter le capitalisme actuel sous un jour favorable, prétendent que l’extension des monopoles aboutit à guérir le régime bourgeois de maux tels que la concurrence, l’anarchie de la production, les crises. En réalité, l’impérialisme est non seulement impuissant à supprimer la concurrence, l’anarchie de la production et les crises, mais il aggrave encore davantage toutes les contradictions du capitalisme.

    Lénine disait que l’impérialisme ne peut réformer le capitalisme de fond en comble. Malgré le rôle dominant des monopoles, il subsiste de nombreuses entreprises moyennes et petites, ainsi qu’une masse de petits producteurs, paysans et artisans, dans tous les pays capitalistes. Le monopole, qui se crée dans une série de branches de l’industrie, accentue le chaos propre à l’ensemble de l’économie capitaliste.

    […] les monopoles n’éliminent pas la libre concurrence dont ils sont issus ; ils existent au-dessus et à côté d’elle, engendrant ainsi des contradictions, des frictions, des conflits particulièrement aigus et violents.

    V. Lénine, « L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme », Œuvres, t. 22, p. 286-287.

    Premièrement, la concurrence subsiste à l’intérieur des monopoles. Les membres des syndicats et des cartels luttent entre eux pour des débouchés plus avantageux, pour une plus grande quote-part dans la production et la vente. Dans les trusts et les consortiums, la lutte se poursuit pour les postes de direction, pour le contrôle de l’affaire, pour la répartition des profits.

    Deuxièmement, la concurrence a lieu entre les monopoles : tant entre les monopoles d’une même branche d’industrie qu’entre ceux des différentes branches qui s’approvisionnent en marchandises les unes les autres (par exemple, les trusts de l’acier et de l’automobile) ou qui produisent des marchandises susceptibles de se remplacer les unes les autres (charbon, pétrole, énergie électrique). Étant donné la capacité restreinte du marché intérieur, les monopoles produisant les objets de consommation, se font une guerre à outrance pour l’écoulement de leurs marchandises.

    Troisièmement, la concurrence a lieu entre les monopoles et les entreprises non monopolisées. Les branches d’industrie monopolisées se trouvent dans une situation privilégiée par rapport aux autres branches. Les monopoles prennent toutes mesures utiles pour étouffer les entreprises « en marge », les « outsiders », qui ne font pas partie des groupements monopolistes.

    La domination des monopoles confère à la concurrence un caractère particulièrement destructeur et rapace. Les monopoles pour étouffer l’adversaire mettent en jeu tous les procédés possibles de violence directe, de corruption et de chantage ; ils recourent aux machinations financières les plus compliquées et utilisent largement l’appareil d’État.

    La domination des monopoles entraîne une socialisation plus poussée de la production. Mais les fruits de cette socialisation reviennent à un petit nombre de monopoles, dont le joug sur le reste de la population devient particulièrement lourd. C’est ’aggravation continue de la contradiction fondamentale du capitalisme — celle qui existe entre le caractère social de la production et la forme privée de l’appropriation capitaliste ; aussi les crises deviennent-elles encore plus dévastatrices.

    18.3. La concentration et les monopoles dans les banques. Le nouveau rôle des banques.

    On ne saurait avoir une idée suffisamment complète de la puissance et de l’importance réelles des monopoles actuels, si l’on ne tient pas compte du rôle que jouent les banques. Là, de même que dans l’industrie, il y a concentration du capital et passage de la libre concurrence au monopole.

    Au début, les banques servaient principalement d’intermédiaire dans les paiements. Avec le développement du capitalisme, s’accroît l’activité des banques en tant que marchands de capitaux. L’accumulation du capital et la concentration de la production dans l’industrie ont amené la concentration dans les banques d’énormes fonds disponibles qui cherchent un emploi lucratif. La part des grandes banques dans la masse globale des chiffres d’affaires bancaires n’a cessé de croître.

    Dans le système bancaire, de même que dans l’industrie, la concentration conduit au monopole. Les plus grandes banques, en accaparant les actions, en consentant des crédits, etc. mettent la main sur les petites. Détenant une situation de monopole, les grosses banques passent entre elles des accords pour le partage des zones d’influence. Il se crée des unions monopolistes de banques. Chacune de ces unions contrôle des dizaines et parfois des centaines de banques moins importantes qui deviennent, de fait, leurs filiales. Un réseau serré de succursales permet aux grandes banques de réunir dans leurs caisses les fonds d’un grand nombre d’entreprises. Presque tout le capital-argent de la classe capitaliste et les épargnes des autres couches de la population sont à la disposition de petits groupes de brasseurs d’affaires des banques.

    Au cours des trente-trois années qui précédèrent la première guerre mondiale (1880-1913), le seul accroissement des dépôts dans les systèmes bancaires des quatre plus grands États capitalistes — États-Unis d’Amérique, Allemagne, Angleterre et France — a atteint 127 milliards de marks. Depuis, l’accroissement des dépôts a été encore plus rapide ; dans une période deux fois plus courte — de 1913 à 1928 — les dépôts dans ces pays se sont accrus de 183 milliards de marks.

    Aux États-Unis, la part des 20 plus grandes banques était en 1900, de 15 % ; en 1929, de 19 % ; en 1939, de 27 % et en 1952 de 29 % de la totalité des dépôts dans toutes les banques des États-Unis. Le nombre total des banques commerciales aux États-Unis est passé de 30 100 en 1920 à 14 400 a la fin de 1954. En Angleterre, la somme des bilans des cinq plus grandes banques était en 1900, de 28 % ; en 1916, de 37 % ; en 1929, de 73 % et en 1952, de 79 % de la somme globale des bilans de toutes les banques de dépôt britanniques. En France, la part de six banques de dépôt, en 1952, était de 66 % de la somme globale des dépôts dans toutes les banques françaises. En Allemagne, à la veille de la première guerre mondiale, les grandes banques de Berlin concentraient près de la moitié des dépôts existant dans toutes les banques allemandes ; en 1929-1932, les deux tiers.

    La concentration de l’industrie et la constitution des monopoles bancaires amènent une modification radicale des rapports entre les banques et l’industrie. Avec l’agrandissement des entreprises, une importance sans cesse accrue s’attache aux gros crédits à long terme que les banques consentent aux capitalistes industriels. L’accroissement de la masse des dépôts dont disposent les banques ouvre de larges possibilités pour le placement à long terme des fonds bancaires dans l’industrie.

    La forme la plus répandue de l’investissement des fonds bancaires dans l’industrie est l’achat d’actions de telles ou telles entreprises. Les banques contribuent à la formation d’entreprises par actions en se chargeant de la réorganisation des entreprises capitalistes isolées en sociétés par actions, ainsi que de la création de nouvelles sociétés par actions. La vente et l’achat des actions se font de plus en plus par l’intermédiaire des banques.

    Les intérêts des banques et des entreprises industrielles s’entremêlent de plus en plus étroitement. Lorsqu’une banque consent des avances à plusieurs grandes entreprises d’une branche d’industrie donnée, elle a intérêt à une entente monopoliste entre elles et elle y contribue. C’est ainsi que les banques renforcent et accélèrent le processus de concentration du capital et la formation des monopoles.

    La transformation des banques, de modestes intermédiaires en une poignée de monopoles tout-puissants, constitue l’un des processus fondamentaux de la transformation du capitalisme de l’époque de la libre concurrence en capitalisme monopoliste.

    18.4. Le capital financier et l’oligarchie financière.

    Lorsque les banques deviennent copropriétaires d’entreprises industrielles, commerciales et de transport, en achetant leurs actions et obligations, et que les monopoles industriels possèdent, de leur côté, des actions des banques qui sont liées aux entreprises en question, cette interpénétration de capitaux bancaires monopolistes et de capitaux industriels monopolistes donne naissance à une nouvelle forme de capital, le capital financier. Le capital financier est le capital fusionné des monopoles bancaires et industriels. L’époque de l’impérialisme est celle du capital financier.

    Définissant le capital financier, Lénine en a souligné trois aspects importants :

    Concentration de la production avec, comme conséquence, les monopoles ; fusion ou interpénétration des banques et de l’industrie, voilà l’histoire de la formation du capital financier et le contenu de cette notion.

    V. Lénine, « L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme », Œuvres, t. 22, p. 245.

    La fusion du capital bancaire et du capital industriel apparaît nettement dans l’union personnelle des dirigeants des monopoles bancaires et industriels. Les mêmes personnes sont à la tête des plus grands groupements monopolistes du système bancaire, de l’industrie, du commerce et des autres branches de l’économie capitaliste.

    En Allemagne, à la veille de la première guerre mondiale, les six plus grandes banques berlinoises avaient leurs représentants aux postes de directeurs dans 344 entreprises industrielles et comme membres des conseils d’administration, dans 407 autres entreprises, au total 751 sociétés. D’autre part, faisaient partie des organismes de direction de ces six banques, 51 gros industriels. Plus tard, cette union personnelle a pris un développement encore plus grand. En 1932, faisaient partie des organismes de direction des trois principales banques de Berlin 70 grands représentants de l’industrie. Aux États-Unis, en 1950, un petit groupe comptant 400 industriels et banquiers occupait un tiers des 3 705 postes de directeurs dans les 250 plus grandes sociétés par actions, qui possédaient 42 % de tous les capitaux du pays.

    Dans chaque pays capitaliste, des groupes peu nombreux de grands banquiers et d’industriels monopolistes détiennent toutes les branches vitales de l’économie, disposant à leur gré de l’immense masse des richesses sociales. L’activité des monopoles capitalistes devient inéluctablement la domination d’une oligarchie financière (le mot oligarchie signifie littéralement « domination d’un petit nombre »). L’impérialisme est caractérisé par la toute-puissance des trusts et des syndicats monopolistes, des banques et de l’oligarchie financière dans les pays capitalistes développés.

    La domination de l’oligarchie financière dans le domaine économique s’exerce tout d’abord par ce qu’on appelle le « système de participation ». Il consiste en ce qu’un grand financier ou un groupe de brasseurs d’affaires a en main la principale société par actions (la « société-mère » ), qui est à la tête du consortium ; cette société, grâce aux actions qu’elle possède (participation de contrôle), exerce à son tour sa domination sur les « sociétés filiales » qui en dépendent ; celles-ci font la loi à leur tour dans leurs « sociétés-filiales », etc. Au moyen de ce système, les brasseurs d’affaires de la finance ont la possibilité de disposer d’immenses sommes de capitaux appartenant à d’autres personnes.

    Au moyen d’un système de participation largement ramifié, les huit plus puissants groupes financiers des États-Unis — Morgan, Rockefeller, Kuhn-Loebe, Mellon, Dupont, les groupes de Chicago, de Cleveland et de Boston — occupent une position prédominante dans l’ensemble de l’économie nationale. La zone d’influence de Morgan embrassait, vers 1948, des banques et des sociétés au capital de 55 milliards de dollars ; celle des Rockefeller, 26,7 milliards ; celle des Dupont, 6,5 milliards et celle des Mellon, 6 milliards de dollars. En 1952 aux États-Unis les sociétés étaient an nombre de 660 000. Plus de 75 % de la somme des capitaux de ces sociétés étaient contrôlées, grâce à un système de participation, par 66 sociétés milliardaires (c’est-à-dire avec un capital de 1 milliard de dollars au moins), qui disposaient directement de 28,3 % de la somme totale des capitaux.

    L’oligarchie financière, qui jouit d’un monopole de fait, réalise des profits exorbitants provenant de la fondation de sociétés par actions, de l’émission d’actions et d’obligations, du placement des emprunts d’État, de commandes avantageuses de l’État. Le capital financier, concentré entre les mains d’un petit nombre, lève un tribut toujours croissant sur la société.

    L’oligarchie financière a également la haute main sur le domaine politique. La politique intérieure et extérieure des États bourgeois est subordonnée aux intérêts cupides des plus grands monopoles.

    18.5. L’exportation des capitaux.

    L’exportation des marchandises était caractéristique du capitalisme prémonopoliste, sous le règne de la libre concurrence. Le capitalisme impérialiste, sous le règne des monopoles, est caractérisé par l’exportation des capitaux.

    L’exportation des capitaux à l’étranger se fait en vue d’obtenir le profit maximum. Elle présente deux formes essentielles : ou bien consentement d’emprunts aux gouvernements, villes ou banques d’autres pays, ou bien création à l’étranger d’entreprises industrielles, commerciales ou bancaires, concessions, construction de voies ferrées, et aussi le rachat à vil prix d’entreprises existantes dans des pays affaiblis (par exemple à la suite d’une guerre).

    L’exportation des capitaux est déterminée, premièrement, par la domination des monopoles dans tous les pays capitalistes développés et, deuxièmement, par la situation de monopole qu’occupe le petit nombre des pays les plus riches, où l’accumulation des capitaux est immense. Dans ces pays, au seuil du 20e siècle, il s’est formé un vaste « excédent de capitaux ».

    L’ « excédent de capitaux » dans les pays capitalistes développés a un caractère relatif, car dans ces pays le bas niveau de vie des masses dresse des obstacles au développement de la production, accentue le retard de l’agriculture sur l’industrie et, d’une façon générale, l’inégalité du développement des différentes branches de l’économie. Si le capitalisme pouvait relever l’agriculture, améliorer le niveau de vie des masses travailleuses, il ne saurait être question d’ « excédent de capitaux». Mais alors le capitalisme ne serait point le capitalisme, car l’inégalité de développement et la sous-alimentation des masses de la population sont les conditions essentielles et préalables de ce mode de production.

    La nécessité de l’exportation des capitaux est due à la « maturité excessive » du capitalisme dans certains pays où (l’agriculture étant arriérée et les masses misérables) les placements « avantageux » font défaut au capital.

    V. Lénine, « L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme », Œuvres, t. 22, p. 261.

    Dans sa course au profit maximum, le capital « excédentaire » se déverse à l’étranger. Il est exporté principalement vers les pays retardataires, dans lesquels les capitaux sont peu nombreux, les salaires bas, les matières premières bon marché, le prix de la terre relativement peu élevé. Dans ces pays, la possibilité s’offre au capital monopoliste de toucher, et il les touche effectivement, des profits énormes. L’exportation des capitaux est étroitement rattachée au développement de l’exportation des marchandises : les monopoles qui exportent des capitaux ont l’habitude d’imposer au pays débiteur leurs marchandises à des conditions avantageuses pour eux. Les monopoles étrangers s’emparent des débouchés et des sources de matières premières dans les pays débiteurs.

    Outre les pays retardataires, le capital est exporté aussi dans les pays industriels développés. Cela a lieu pendant les périodes de développement rapide de ces pays, qui exigent un afflux de capitaux venant du dehors (par exemple, aux États-Unis avant la première guerre mondiale), ou bien dans une période d’affaiblissement dû à la guerre (l’Allemagne après la première guerre mondiale, les pays capitalistes d’Europe occidentale après la deuxième guerre mondiale).

    Les économistes et les hommes politiques bourgeois présentent l’exportation des capitaux comme une « aide » et un « bienfait » qu’apporteraient les pays capitalistes développés aux peuples retardataires. En réalité, l’exportation des capitaux, tout en accélérant le développement des rapports capitalistes dans les pays retardataires, conduit en même temps à l’asservissement et au pillage systématique de ces pays par les monopoles étrangers. L’exportation des capitaux constitue une des bases du système de l’oppression impérialiste, dans lequel de riches pays-usuriers exploitent une grande partie du globe. Par suite de l’exportation des capitaux, le monde est partagé en une poignée d’États-usuriers et une immense majorité d’États-débiteurs.

    L’exportation des capitaux a de graves conséquences pour les pays. D’une part, les pays en question multiplient leurs-richesses et renforcent leur position sur le marché mondial. Il leur arrive du dehors un afflux constant de plus-value sous forme d’intérêts sur les emprunts ou de profit provenant de leurs entreprises à l’étranger. D’autre part, il se produit souvent une stagnation de l’industrie du pays exportateur de capitaux. Un des résultats les plus importants de l’exportation des capitaux est l’accentuation de la rivalité entre les puissances, la lutte pour les sphères d’investissement des capitaux les plus avantageuses.

    Avant la première guerre mondiale, les principaux pays exportateurs de capitaux étaient l’Angleterre, la France et l’Allemagne. Leurs investissements à l’étranger s’élevaient de 175 à 200 milliards de francs : 75 à 100 milliards pour l’Angleterre, 60 milliards pour la France, 44 milliards pour l’Allemagne. L’exportation des capitaux des États-Unis ne jouait pas encore un grand rôle, et elle s’élevait à moins de 10 milliards de francs.

    Après la guerre de 1914-1918, des changements radicaux se sont produits dans l’exportation mondiale des capitaux. L’Allemagne avait perdu ses capitaux à l’étranger. Les investissements à l’étranger avaient notablement diminué pour l’Angleterre et la France, et l’exportation de capitaux des États-Unis avait fortement augmenté. En 1929, les États-Unis atteignent à peu près au même niveau que l’Angleterre pour l’étendue de leurs investissements à l’étranger.

    Après la deuxième guerre mondiale, l’exportation des capitaux des États-Unis s’est encore accrue. À la fin de 1949, les investissements de capitaux américains à l’étranger dépassaient la somme des investissements à l’étranger de tous les autres États capitalistes réunis. La somme totale des capitaux américains investis à l’étranger est passée de 11,4 milliards de dollars en 1939 à 39,5 milliards à la fin de 1953. La somme totale des investissements de capitaux anglais à l’étranger est passée de 3,5 milliards de livres sterlings en 1938 à 2 milliards en 1951.

    18.6. Le partage économique du monde entre les unions de capitalistes. Les monopoles internationaux.

    À mesure que se développe l’exportation des capitaux et que s’étendent les liens et les « zones d’influence » des plus grands monopoles, des conditions favorables se créent pour le partage du marché mondial entre eux. Il se constitue des monopoles internationaux.

    Les monopoles internationaux sont des ententes entre les plus gros monopoles des différents pays pour le partage des marchés, la politique des prix, le volume de la production. La formation des monopoles internationaux marque un degré nouveau, infiniment plus élevé que les précédents, de la concentration de la production et du capital. Beaucoup de monopoles internationaux sont créés avec la participation effective des États capitalistes, et ils sont l’un des moyens essentiels de leur expansion économique.

    Les défenseurs des monopoles internationaux s’attachent à les présenter comme un instrument de paix, en prétendant que les ententes internationales des monopolistes peuvent par des moyens pacifiques régler les contradictions qui surgissent entre les groupes et les pays impérialistes. Ces affirmations sont tout à fait contraires à la réalité. En effet, le partage économique du monde par les monopoles internationaux se fait en fonction de la puissance des parties engagées ; or la puissance des différents groupes monopolistes varie. Chacun d’eux poursuit une lutte incessante pour l’augmentation de sa part, pour l’élargissement de sa sphère d’exploitation monopoliste. Les changements dans le rapport des forces entraînent inévitablement l’accentuation de la lutte pour un nouveau partage des marchés, l’aggravation des contradictions entre les divers groupes et les États qui les soutiennent. Les ententes monopolistes internationales se distinguent par leur fragilité et recèlent une source de conflits inéluctables.

    Les monopoles internationaux ont fait leur apparition vers 1860-1880. À la fin du siècle dernier, leur nombre total ne dépassait pas 40. À la veille de la première guerre mondiale, on comptait dans le monde entier environ 100 cartels internationaux, et avant la deuxième guerre mondiale, leur nombre dépassait 300.

    Dès avant la première guerre mondiale, le marché du pétrole était pratiquement partagé entre la Standard Oil américaine de Rockefeller et la Royal Dutch Shell, où le capital anglais exerçait une influence prépondérante. Le marché des articles électrotechniques était partagé entre deux firmes monopolistes: la Société générale d’électricité (A.E.G.) allemande et la Generai Electric américaine, contrôlée par le groupe Morgan.

    Les ententes monopolistes internationales se sont même étendues à des domaines tels que la fabrication des armements. Les plus grandes firmes, qui fabriquaient les armements — Vickers-Armstrong Ltd., en Angleterre, Schneider-Creusot en France, Krupp en Allemagne, Bofors en Suède, — sont de longue date unies entre elles par une multitude de liens.

    Les monopoles internationaux ont joué un grand rôle dans la préparation de la deuxième guerre mondiale. Les plus grands monopoles des États-Unis, de l’Angleterre et de la France, liés par des conventions avec les trusts allemands, ont animé et orienté la politique des milieux dirigeants de ces pays, politique d’encouragement et d’excitation à l’agression hitlérienne, qui a entraîné la guerre.

    Après la deuxième guerre mondiale a été créée une série de monopoles internationaux, qui garantissent les intérêts économiques et militaires de l’impérialisme américain. C’est le rôle que joue en particulier « la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier » (CECA) qui englobe l’Allemagne Occidentale, la France, l’Italie, la Belgique, la Hollande et le Luxembourg.

    18.7. L’achèvement du partage territorial du globe entre les grandes puissances et la lutte pour un nouveau partage.

    Parallèlement au partage économique du monde entre les groupements de capitalistes et en liaison avec ce partage, on assiste au partage territorial du globe entre les États bourgeois, à la lutte pour la mainmise sur les terres d’autrui et pour les colonies et les semi-colonies.

    Les colonies sont des pays dépourvus d’indépendance nationale ; elles sont les possessions d’États-métropoles impérialistes. On appelle semi-colonies des pays sous-développés, en butte à l’exploitation coloniale de puissances impérialistes, sous la dépendance économique et politique desquelles ils se trouvent, tout en conservant une indépendance formelle. À côté des colonies et des semi-colonies, il existe à l’époque de l’impérialisme divers types de pays dépendants, dont le degré de dépendance est différent et est sujet à toutes sortes de variations.

    Cette époque n’est pas seulement caractérisée par les deux groupes principaux de pays : possesseurs de colonies et pays coloniaux, mais encore les formes variées de pays dépendants qui, nominalement, jouissent de l’indépendance politique, mais qui, en réalité, sont pris dans les filets d’une dépendance financière et diplomatique.

    V. Lénine, « L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme », Œuvres, t. 22, p. 284.

    Les défenseurs de la bourgeoisie présentent la domination impérialiste sur les colonies comme une « mission civilisatrice », ayant soi-disant pour objet d’amener les peuples retardataires sur la voie du progrès et d’un développement autonome. En réalité, l’impérialisme voue les pays coloniaux et dépendants au retard économique, et les centaines de millions d’habitants de ces pays à une oppression et à une servitude sans nom, à la privation de droits et à la misère, à la famine et à l’ignorance. La mainmise des impérialistes sur les colonies entraîne un accroissement sans précédent de l’oppression nationale et de la discrimination raciale. Selon la définition de Lénine, le capitalisme, de libérateur des nations qu’il était dans la période de lutte contre le féodalisme, est devenu, au stade de l’impérialisme, un monstrueux oppresseur des nations.

    Dès le milieu du 18e siècle, l’Angleterre a asservi l’Inde, pays aux très riches ressources naturelles et dont la population, numériquement, est de plusieurs fois supérieure à celle de la métropole. Au milieu du 19e siècle, les États-Unis d’Amérique se sont emparés de vastes territoires appartenant à leur voisin le Mexique, et, au cours des décennies suivantes, ils ont établi leur domination sur plusieurs pays de l’Amérique latine.

    Vers 1860-1870, les possessions coloniales des pays européens n’occupaient encore qu’une partie relativement faible des territoires d’outre-mer.

    Au cours du dernier quart du 19e siècle, pendant la période du passage au stade monopoliste du capitalisme, la carte du monde a subi des modifications radicales. À la suite de l’ancienne puissance coloniale — l’Angleterre — tous les pays capitalistes développés s’engagent dans la voie des annexions territoriales. La France devient, vers la fin du 19e siècle, une grande puissance coloniale dont les possessions s’étendent sur 3,7 millions de milles carrés. L’Allemagne s’est annexé un million de milles carrés de territoire avec une population de 14,7 millions d’habitants ; la Belgique, 900 000 milles carrés avec 30 millions d’habitants ; les États-Unis se sont emparés d’un point d’appui très important dans le Pacifique, les Philippines, ainsi que de Cuba, de Porto-Rico, de Guam, des îles Hawaï, de Samoa et ils ont établi leur domination de fait sur plusieurs pays de l’Amérique centrale et de l’Amérique du Sud.

    De 1876 à 1914, les « grandes puissances » se sont emparées de près de 25 millions de kilomètres carrés de territoire, soit une superficie une fois et demie supérieure à celle des métropoles. Plusieurs pays se trouvaient placés dans une dépendance semi-coloniale vis-à-vis des États impérialistes : la Chine dont la population forme à peu près le quart de celle de l’humanité, ainsi que la Turquie et la Perse (Iran). Vers le début de la première guerre mondiale, plus de la moitié du genre humain était sous la domination des puissances coloniales.

    Les impérialistes établissent et maintiennent leur pouvoir sur les colonies en recourant aux mensonges et à la violence, en utilisant la supériorité de leur matériel de guerre. L’histoire de la politique coloniale présente une chaîne ininterrompue de guerres de conquête et d’expéditions punitives contre les peuples asservis, ainsi que de conflits sanglants entre les pays possesseurs de colonies. Lénine qualifiait la guerre des États-Unis contre l’Espagne en 1898 de première guerre de type impérialiste, marquant le début de l’époque des guerres impérialistes. L’insurrection du peuple philippin contre l’envahisseur a été férocement écrasée par les troupes américaines.

    Au début du 20e siècle, le partage du globe était achevé. La politique coloniale des pays capitalistes avait amené la conquête de toutes les terres qui n’étaient pas encore occupées par les impérialistes. Il ne restait plus de terres « vacantes », et la situation était telle que chaque nouvelle conquête supposait que le possesseur était dépouillé de son territoire. L’achèvement du partage du monde a mis à Tordre du jour la lutte pour un nouveau partage. La lutte pour un nouveau partage du inonde déjà entièrement partagé est l’un des principaux traits distinctifs du capitalisme monopoliste. Cette lutte dégénère en définitive en une lutte pour la domination mondiale et entraîne infailliblement des guerres impérialistes à l’échelle mondiale.

    Les guerres impérialistes et la course aux armements causent aux peuples des pays capitalistes d’énormes privations et coûtent des millions de vies humaines. En même temps, les guerres et la militarisation de l’économie constituent pour les monopoles une source de profits particulièrement élevés.

    18.8. La loi économique fondamentale du capitalisme monopoliste.

    Comme on l’a déjà dit, l’essence économique de l’impérialisme consiste à substituer la domination des monopoles à la libre concurrence. Les monopoles qui fixent des prix de monopole se proposent, selon la définition de Lénine, d’obtenir des profits élevés de monopole qui dépassent sensiblement le profit moyen. L’obtention de ces profits par les monopoles découle de la nature même de l’impérialisme ; elle résulte d’une exploitation inouïe de la classe ouvrière par les monopoles, du dépouillement de la paysannerie et des autres petits producteurs, de l’exportation des capitaux vers les pays retardataires qui sont saignés à blanc, des conquêtes coloniales et des guerres impérialistes, véritable mine d’or pour les monopoles. Dans ceux de ses ouvrages où Lénine s’attache à analyser l’essence économique et politique de l’impérialisme, sont exposées les thèses initiales de la loi économique fondamentale du capitalisme monopoliste. Partant de ces thèses fondamentales de Lénine, Staline a formulé la loi économique fondamentale du capitalisme actuel. Les principaux traits et exigences de la loi économique fondamentale du capitalisme monopoliste consistent en ceci :
    assurer le profit capitaliste maximum par l’exploitation, la ruine et l’appauvrissement de la majorité de la population d’un pays donné, par l’asservissement et le pillage systématique des peuples des autres pays, surtout des pays arriérés, et enfin par les guerres et la militarisation de l’économie nationale utilisées pour assurer les profits les plus élevés.
    J. Staline, « Les problèmes économiques du socialisme en U.R.S.S. », Derniers écrits, p. 128, Éditions sociales, Paris, 1953.

    Ainsi, la loi économique fondamentale du capitalisme — la loi de la plus-value — poursuit sous l’impérialisme son développement et sa concrétisation. Sous le régime du capitalisme prémonopoliste, la libre concurrence aboutissait à une égalisation du taux de profit des capitalistes ; c’était le règne de la loi du taux moyen du profit. Dans le cadre de l’impérialisme, les monopoles s’assurent un profit élevé de monopole, le profit maximum. C’est lui le moteur du capitalisme monopoliste. Au stade du capitalisme monopoliste aussi il y a transfert de capitaux de certaines branches dans d’autres et tendance à l’égalisation des profits. Mais cette tendance se heurte à l’action de la loi économique fondamentale du capitalisme monopoliste, la loi du profit capitaliste maximum. À l’époque de l’impérialisme, dans les branches monopolisées, les marchandises sont vendues essentiellement à des prix de monopole, qui sont supérieurs aux prix de production et qui assurent le profit élevé de monopole, tandis que dans les branches non monopolisées, les marchandises sont souvent vendues à des prix inférieurs aux prix de production, ce qui ne procure même pas aux entrepreneurs le profit moyen.

    Les conditions objectives pour réaliser le profit maximum sont créées par l’établissement de la domination des monopoles dans telles ou telles branches de la production. Au stade de l’impérialisme, la concentration et la centralisation des capitaux atteignent le plus haut degré. De ce fait, l’élargissement de la production nécessite d’immenses investissements de capitaux. D’autre part, en période de capitalisme monopoliste, la concurrence se poursuit avec acharnement entre des entreprises géantes. De cette lutte sortent victorieux les monopoles les plus forts qui disposent d’immenses capitaux et touchent le profit maximum.

    Grâce à ces immenses profits, la possibilité s’offre aux monopoles d’assurer leur domination dans le monde capitaliste. La course des monopoles au profit maximum accentue à l’extrême toutes les contradictions du capitalisme.

    La base générale du profit maximum des monopoles capitalistes, comme de tout profit capitaliste, est la plus-value extorquée aux ouvriers exploités dans le cours de la production. Les monopoles poussent à l’extrême l’exploitation de la classe ouvrière. En appliquant des systèmes de surmenage de toute sorte dans l’organisation et la rémunération du travail, ils arrivent à une intensification du travail exténuante, qui a pour effet tout d’abord d’augmenter énormément le taux et la masse de la plus-value extorquée aux ouvriers. Ensuite, l’intensification du travail a pour résultat qu’un nombre considérable d’ouvriers excédentaires va grossir l’armée des chômeurs et n’a plus aucun espoir de retrouver un emploi dans la production. Les entreprises jettent dehors aussi tous les ouvriers qui ne peuvent résister à l’accélération excessive des procédés de fabrication.

    Aux États-Unis, le taux de la plus-value dans l’industrie minière et dans l’industrie de transformation, calculé sur la base des chiffres officiels, était en 1889, de 145 % ; en 1919, de 165 % ; en 1929, de 210 % ; en 1939, de 220 % ; en 1947, d’environ 260 %.

    Ainsi, en moins de soixante ans, le taux de la plus-value a été multiplié par 1,8.

    D’autre part, le salaire réel est en baisse par suite du renchérissement de la vie et du poids croissant des charges fiscales. À l’époque de l’impérialisme, l’écart entre le salaire de l’ouvrier et le prix de sa force de travail s’élargit encore davantage. Cela signifie que la loi générale de l’accumulation capitaliste, qui détermine la paupérisation relative et absolue du prolétariat, renforce son action. L’exploitation accrue de la classe ouvrière au cours de la production se double de la spoliation des travailleurs en tant que consommateurs ; les ouvriers sont forcés de payer en supplément des sommes importantes aux monopoles qui fixent des prix de monopole élevés sur les marchandises qu’ils produisent et vendent.

    Dans le cadre du capitalisme monopoliste, les marchandises fabriquées par les monopoles ne sont plus vendues au prix de production, mais à des prix sensiblement plus élevés, à des prix de monopole.

    Le prix de monopole est égal aux frais de production plus le profit maximum qui dépasse sensiblement le profit moyen ; le prix de monopole est supérieur au prix de production et, en règle générale, dépasse la valeur des marchandises. Cependant le prix de monopole, comme Marx l’indiquait déjà, ne peut supprimer les limites déterminées par la valeur des marchandises. Le niveau élevé des prix de monopole ne modifie pas la somme totale de la valeur et de la plus-value produites dans l’économie capitaliste mondiale. Une des sources du profit maximum, que touchent les monopoles, est la redistribution de la plus-value, qui a pour résultat une baisse sensible du niveau du profit des entreprises non monopolisées. En maintenant les prix à un niveau plus élevé que celui de la valeur des marchandises, les monopoles s’approprient le fruit de la productivité croissante du travail et de la baisse des frais de production. Ce qui est un gain pour les monopoles est une perte pour les ouvriers, les petits producteurs, la population des pays dépendants.

    Un instrument important du gonflement des prix de monopole est la politique douanière des États bourgeois. À l’époque de la libre concurrence, c’étaient surtout les pays faibles, dont l’industrie avait besoin de se préserver de la concurrence étrangère, qui recouraient aux droits de douane élevés. À l’époque de l’impérialisme, au contraire, les droits élevés sont pour les monopoles un moyen d’attaque, de lutte pour s’emparer de nouveaux débouchés. Les droits de douane élevés permettent de maintenir les prix de monopole à l’intérieur du pays.

    Afin de conquérir de nouveaux marchés extérieurs, les monopoles pratiquent largement le dumping, c’est-à-dire la vente des marchandises à l’étranger à vil prix, sensiblement au-dessous des prix du marché intérieur, souvent même au-dessous des frais de production. L’extension de la vente à l’étranger, grâce au dumping, permet de maintenir les prix élevés à l’intérieur du pays sans réduire la production, et les pertes causées par l’exportation de dumping sont couvertes en augmentant les prix sur le marché intérieur. Après avoir conquis un marché extérieur donné les monopoles y procèdent à la vente des marchandises à des prix de monopole.

    L’exploitation des masses essentielles de la paysannerie par les monopoles se traduit tout d’abord par le fait que la domination de ces derniers engendre un écart croissant entre les prix des denrées agricoles et ceux des marchandises industrielles ; c’est ce qu’on appelle les « ciseaux » des prix : tout en écoulant leurs marchandises à des prix gonflés, les monopoles accaparent les produits des paysans à des prix réduits (bas prix d’achat de monopole). Instrument servant à extorquer les ressources financières de l’économie rurale, les prix de monopole en entravent le développement. Un des leviers les plus puissants, destiné à ruiner les exploitations paysannes, est le crédit hypothécaire. Les monopoles accablent les paysans de dettes pour, ensuite, s’approprier à vil prix leur terre et leurs biens.

    Par les hypothèques, les escroqueries des forbans de la finance, par les hauts impôts et les taxes, par le prix élevé des baux, et surtout par la concurrence des grandes exploitations foncières capitalistes, la bourgeoisie ruine les moyens et les petits paysans.

    Maurice Thorez, « La politique du Parti communiste à la campagne », Œuvres, t. 3, p. 201, Éditions sociales, Paris, 1951.

    L’achat par les monopoles des produits des exploitations paysannes à des prix très bas, ne signifie nullement que le consommateur des villes bénéficie de vivres à bon marché. Entre le paysan et le consommateur urbain se trouvent des intermédiaires, marchands groupés dans des organisations monopolistes, qui ruinent les paysans et écorchent les consommateurs de la ville.

    Ensuite, une source du profit maximum pour les monopoles est l’asservissement et le pillage des pays économiquement retardataires et dépendants par la bourgeoisie des États impérialistes. Le pillage systématique des colonies et des autres pays retardataires, la transformation d’une série de pays indépendants en pays dépendants constitue un trait inaliénable du capitalisme monopoliste. L’impérialisme ne peut vivre ni se développer sans l’afflux ininterrompu du tribut prélevé sur les pays étrangers.

    Les monopoles tirent des revenus considérables tout d’abord de leurs investissements de capitaux dans les pays coloniaux et dépendants. Ces revenus sont le résultat de l’exploitation la plus féroce et la plus inhumaine des masses laborieuses du monde colonial. Les monopoles s’enrichissent grâce à des échanges non équivalents, c’est-à-dire par la vente dans les pays coloniaux et dépendants de leurs marchandises à des prix qui dépassent notablement leur valeur, et par achat des marchandises produites dans ces pays à des prix excessivement bas, qui ne couvrent pas leur valeur. Parallèlement, les monopoles touchent dans les colonies des profits élevés sur les opérations de transport, d’assurance et de banque.

    Enfin, les guerres et la militarisation de l’économie sont un des moyens de garantir les profits maximums des monopoles. Les guerres enrichissent démesurément les magnats du capital financier, qui, dans les intervalles entre les guerres, s’attachent à maintenir le niveau élevé de leurs profits grâce à une course effrénée aux armements. Les guerres et la militarisation de l’économie apportent aux monopolistes de riches commandes militaires, payées par le Trésor à des prix exorbitants, une abondance de prêts et de subventions prélevés sur le budget de l’État. En temps de guerre toutes les lois sur le travail sont abolies, les ouvriers sont déclarés mobilisés, les grèves sont interdites. Tout cela permet aux capitalistes d’élever le degré d’exploitation en intensifiant systématiquement le travail. En même temps, le niveau de vie des masses laborieuses décroît par suite de l’accroissement des impôts et de la vie chère.

    Ainsi, la militarisation de l’économie capitaliste, en temps de guerre comme en temps de paix, se traduit par l’exploitation accrue des masses laborieuses dans l’intérêt de l’accroissement du profit maximum des monopoles.

    La loi économique fondamentale du capitalisme actuel, qui détermine tout le cours du développement du capitalisme à son stade impérialiste, permet de comprendre et d’expliquer l’inéluctabilité de la montée et de l’aggravation des contradictions insolubles qui lui sont inhérentes.

    Résumé du chapitre 18

    1. L’impérialisme, ou capitalisme monopoliste, est le stade suprême et ultime du développement du mode de production capitaliste. Le passage du capitalisme prémonopoliste au capitalisme monopoliste s’est opéré au cours du dernier tiers du 19e siècle. L’impérialisme s’est définitivement constitué au début du 20e siècle.

    2. Les principaux indices économiques de l’impérialisme sont : 
      1o la concentration de la production et du capital, parvenue à un degré de développement si élevé qu’elle engendre les monopoles dont le rôle est décisif dans la vie économique ; 

      2o la fusion du capital bancaire et du capital industriel et la formation, sur cette base, du capital financier, de l’oligarchie financière ;

      3o l’exportation des capitaux, qui, contrairement à l’exportation des marchandises, prend une importance particulière ; 

      4o la formation d’unions monopolistes internationales de capitalistes qui se partagent le monde ; 

      5o l’achèvement du partage territorial du globe par les plus grandes puissances impérialistes. L’achèvement du partage territorial du monde aboutit à la lutte pour un nouveau partage, lutte qui engendre infailliblement des guerres impérialistes à l’échelle mondiale.

    3. La loi économique fondamentale du capitalisme monopoliste consiste à assurer le profit capitaliste maximum par l’exploitation, la ruine et l’appauvrissement de la majeure partie de la population d’un pays donné ; par l’asservissement et le pillage systématiquees peuples des autres pays, notamment des pays retardataires ; enfin, par les guerres et la militarisation de l’économie nationale.


    votre commentaire
  • Chapitre 19 — Le système colonial de l’impérialisme

    19.1. Le rôle des colonies dans la période de l’impérialisme.

    Les annexions coloniales, la tendance à former de vastes empires par la conquête de pays et de peuples plus faibles, existaient aussi avant l’époque de l’impérialisme et même avant la naissance du capitalisme. Mais, comme le montrait Lénine, dans la période de l’impérialisme le rôle et la portée des colonies changent de façon fondamentale, non seulement par rapport aux époques précapitalistes, mais aussi par rapport à la période du capitalisme prémonopoliste. Aux « vieilles » méthodes de la politique coloniale s’ajoute la lutte des monopolistes pour les sources de matières premières, pour l’exportation des capitaux, pour les zones d’influence, pour les territoires économiques et stratégiques.

    Comme on l’a déjà montré, l’asservissement et le pillage systématique par les États impérialistes des peuples des autres pays, notamment des pays retardataires, la transformation d’une série de pays indépendants en pays dépendants, constituent un des traits principaux de la loi économique fondamentale du capitalisme actuel. Le capitalisme, en s’étendant au monde entier, a provoqué la tendance au rapprochement économique des divers pays, à la suppression de l’isolement national et à l’union progressive de vastes territoires en un tout cohérent. Le moyen par lequel le capitalisme monopoliste réalise l’union économique progressive de vastes territoires, est l’asservissement des colonies et des pays dépendants par les puissances impérialistes. Cette union se fait en créant des empires coloniaux, fondés sur l’oppression et l’exploitation implacables des pays coloniaux et dépendants par les métropoles.

    Dans la période de l’impérialisme s’achève la constitution du système capitaliste d’économie mondiale, système qui repose sur des rapports de dépendance, de domination et de soumission. Les pays impérialistes, grâce à l’exportation accrue des capitaux, à l’extension des « zones d’influence » et aux annexions coloniales, ont soumis à leur domination les peuples des colonies et des pays dépendants.

    Le capitalisme s’est transformé en un système universel d’oppression coloniale et d’asphyxie financière de l’immense majorité de la population du globe par une poignée de pays « avancés ».

    V. Lénine, « L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme » [1916], préface [1920] aux éditions française et allemande, Œuvres,t. 22, p. 207.

    Ainsi, les différentes économies nationales sont devenues les anneaux d’une chaîne unique, appelée économie mondiale. D’autre part, la population du globe s’est scindée en deux camps — le petit groupe de pays impérialistes qui exploitent et oppriment les pays coloniaux et dépendants, et une énorme majorité de pays coloniaux et dépendants, dont les peuples sont en lutte pour se libérer du joug de l’impérialisme.

    Durant la phase monopoliste du capitalisme, s’est formé le système colonial de l’impérialisme. Ce système embrasse la totalité des colonies et des pays dépendants opprimés et asservis par les États impérialistes.

    Le pillage et la conquête des colonies, l’arbitraire et la violence impérialistes, l’esclavage colonial, l’oppression nationale et la servitude, enfin la lutte des puissances impérialistes entre elles pour la domination des peuples des pays coloniaux : telles sont les formes sous lesquelles s’est poursuivi le processus de création du système colonial de l’impérialisme.

    Les États impérialistes, en s’emparant des colonies et en les pillant, s’efforcent de surmonter leurs contradictions internes grandissantes. Les profits élevés extorqués aux colonies permettent à la bourgeoisie de corrompre certaines couches d’ouvriers qualifiés à l’aide desquels la bourgeoisie cherche à désorganiser le mouvement ouvrier. En même temps, l’exploitation des colonies conduit à l’accentuation des contradictions du système capitaliste dans son ensemble.

    19.2. Les colonies, réserves de produits agricoles et de matières premières pour les métropoles.

    À l’époque de l’impérialisme, les colonies constituent avant tout le champ d’application le plus sûr et le plus avantageux pour le capital. L’oligarchie financière des pays impérialistes, disposant dans les colonies du monopole sans partage de l’investissement des capitaux, touche des profits particulièrement élevés.

    En pénétrant dans les pays retardataires, le capital financier désagrège les formes d’économie précapitalistes — petit artisanat, économie semi-naturelle des petits paysans — et provoque le développement des rapports capitalistes. Afin d’exploiter ces pays, les impérialistes y construisent des voies ferrées, des entreprises industrielles pour la production des matières premières. Mais en même temps l’exploitation impérialiste dans les colonies retarde le progrès des forces productives et prive ces pays des conditions nécessaires à leur développement économique indépendant. Les impérialistes sont intéressés au retard économique des colonies, qui leur permet de maintenir leur pouvoir sur les pays dépendants et d’intensifier leur exploitation. Même là où l’industrie est relativement plus développée, par exemple dans certains pays de l’Amérique latine, seules se développent l’industrie minière ainsi que certaines branches de l’industrie légère : coton, cuirs et peaux, alimentation. L’industrie lourde, base de l’indépendance économique d’un pays, est extrêmement faible ; les constructions mécaniques font à peu près défaut. Les monopoles dominants prennent des mesures spéciales pour empêcher de créer la production d’instruments de production : ils refusent aux colonies et aux pays dépendants les crédits à cette fin, ne vendent ni l’outillage ni les brevets nécessaires. La dépendance coloniale des pays retardataires fait obstacle à leur industrialisation.

    En 1920, la part de la Chine dans l’extraction mondiale du charbon était de 1,7 %, dans la production de fonte de 0,8 % ; dans celle du cuivre de 0,03 %. Dans l’Inde, la production d’acier par habitant, à la veille de la deuxième guerre mondiale (1938), était de 2,7 kilogrammes par an contre 222 kilogrammes en Grande-Bretagne. L’Afrique tout entière ne disposait en 1946 que de 1,5 % du combustible et de l’énergie électrique produits dans le monde capitaliste. Même l’industrie textile des pays coloniaux et dépendants est une industrie sous-développée et retardataire. Dans l’Inde, on comptait en 1947 près de 10 millions de broches contre 34,5 millions en Angleterre, dont la population est huit fois moindre que celle de l’Inde : en 1945, il y avait en Amérique latine 4,4 millions de broches contre 23,1 millions aux États-Unis.

    En l’absence de conditions favorables à un développement industriel indépendant, les colonies et les semi-colonies demeurent des pays agricoles. L’immense majorité de la population de ces pays tire ses moyens de subsistance de l’agriculture, qui se trouve entravée par des rapports semi-féodaux. Le marasme et la décadence de l’agriculture retardent le développement du marché intérieur.

    Les monopoles ne tolèrent dans les colonies que les branches de production qui assurent aux métropoles des fournitures en matières premières et en denrées alimentaires : l’extraction des minéraux utiles, la culture des plantes agricoles marchandes et leur premier traitement. De ce fait, l’économie des colonies et semi-colonies prend un caractère unilatéral très prononcé. L’impérialisme transforme les pays asservis en réserves de produits agricoles et de matières premières pour les métropoles.

    L’économie de nombreux pays coloniaux et dépendants est spécialisée dans la production d’un ou deux produits consacrés entièrement à l’exportation. Ainsi, après la deuxième guerre mondiale, le pétrole représentait 97 % des exportations du Venezuela ; le minerai d’étain, 70 % des exportations de la Bolivie ; le café, près de 58 % des exportations du Brésil ; le sucre, plus de 80 % des exportations de Cuba ; le caoutchouc et l’étain, plus de 70 % des exportations de la Malaisie ; le coton près de 80 % des exportations de l’Égypte ; le café et le coton, 60 % des exportations du Kenya et de l’Ouganda ; le cuivre, environ 85 % des exportations de la Rhodésie du Nord ; le cacao, près de 50 % des exportations de la Côte de l’Or (Afrique). Le développement unilatéral de l’agriculture (ce qu’on appelle la monoculture) réduit des pays entiers à la merci des monopoles, accapareurs de matières premières.

    Avec la transformation des colonies en réserves de produits agricoles et de matières premières pour les métropoles, le rôle des colonies s’accroît considérablement en tant que sources de matières premières à bon marché pour les États impérialistes. Plus le capitalisme est développé, et plus la concurrence et la chasse aux sources de matières premières est âpre dans le monde entier, plus la lutte est acharnée pour la conquête des colonies. Dans le cadre du capitalisme monopoliste, alors que l’industrie consomme des masses énormes de charbon, de pétrole, de coton, de minerai de fer, de métaux non ferreux, de caoutchouc, etc., aucun monopole ne peut s’estimer pourvu s’il ne possède pas des sources sûres de matières premières. Des colonies et des pays dépendants, les monopoles tirent à vil prix les quantités énormes de matières premières dont ils ont besoin. La possession monopoliste des sources de matières premières donne des avantages décisifs dans la concurrence. La mainmise sur les sources de matières premières à bon marché permet aux monopoles industriels d’imposer des prix de monopole sur le marché mondial, de vendre leurs articles à des prix exorbitants.

    Les puissances impérialistes reçoivent exclusivement ou en majeure partie des colonies et des semi-colonies un grand nombre de variétés importantes de matières premières. Ainsi, après la deuxième guerre mondiale, les pays coloniaux et dépendants fournissent une grande partie du caoutchouc naturel, de l’étain et du jute consommés dans le monde capitaliste, environ la moitié du pétrole, un certain nombre de produits alimentaires importants ; canne à sucre, cacao, café, thé.

    Les sources de diverses matières premières stratégiques de différentes sortes — charbon, pétrole, minerais de fer, métaux non ferreux et rares, caoutchouc, coton, etc., — font l’objet d’une lutte à outrance. Depuis des dizaines d’années, les puissances impérialistes — et surtout les États-Unis et l’Angleterre — luttent pour la possession exclusive des riches sources de pétrole. La répartition des réserves mondiales de pétrole touche non seulement les intérêts et les rapports économiques, mais aussi politiques, des puissances impérialistes.

    À l’époque de l’impérialisme, le rôle des colonies, en tant que débouchés pour les métropoles, grandit. À l’aide d’une politique douanière appropriée, les impérialistes préservent les débouchés coloniaux de la concurrence étrangère. C’est ainsi que les monopoles ont la possibilité d’écouler dans les colonies, à des prix exorbitants, leur production, y compris les marchandises de qualité inférieure qui ne trouvent pas de débouché sur les autres marchés. La disparité des échanges, entre les puissances impérialistes et les pays dépendants, augmente sans cesse. Les monopoles qui font du commerce avec les colonies (accaparement des matières premières et vente des marchandises industrielles), font des bénéfices énormes. Ils sont les vrais maîtres de pays entiers, disposant de la vie et des biens de dizaines de millions d’hommes.

    Les colonies sont une source de main-d’œuvre à très bon marché. L’exploitation monstrueuse des masses ouvrières rapporte des revenus particulièrement élevés pour les capitaux placés dans les colonies et les pays dépendants. En outre, les métropoles importent de ces pays des centaines de milliers d’ouvriers qui exécutent des travaux particulièrement pénibles pour un salaire de famine. Ainsi, les monopoles aux États-Unis, notamment dans le sud du pays, soumettent à une exploitation inhumaine les ouvriers du Mexique et de Porto Rico, les monopoles de France en font autant pour les ouvriers nord-africains, etc.

    Les calculs suivants, effectués sur la base de chiffres officiels, donnent une idée du tribut prélevé par les monopoles dans les colonies et les semi-colonies. Le tribut annuel que l’impérialisme anglais percevait dans l’Inde, à la veille de la deuxième guerre mondiale, atteignait 150 à 180 millions de livres sterling, répartis comme suit : pour l’intérêt des investissements britanniques, 40 à 45 millions ; pour les dépenses publiques de l’Angleterre, mises au compte de l’Inde, 25 à 30 millions ; pour les revenus et traitements des fonctionnaires et spécialistes militaires anglais dans l’Inde, 25 à 30 millions ; pour les revenus à titre de commission des banques anglaises, 15 à 20 millions ; pour les revenus du commerce, 25 à 30 millions ; pour les revenus de la navigation, 20 à 25 millions. Les monopoles américains ont tiré en 1948 des pays dépendants les revenus suivants : des investissements de capitaux, 1,9 milliard de dollars ; des transports, assurances et autres opérations, 1,9 milliard ; de la vente des marchandises à des prix exorbitants, 2,5 milliards ; de l’achat de marchandises à des prix réduits, 1,2 milliard ; soit un total de 7,5 milliards de dollars, à titre de tribut monopoliste. Sur ce tribut, 2,5 milliards de dollars au moins ont été fournis par les pays de l’Amérique latine.

    Alors que le monde est déjà partagé et que se poursuivent les préparatifs d’une lutte armée pour un nouveau partage, les puissances impérialistes mettent la main sur tous les territoires ayant ou pouvant avoir une valeur quelconque comme point d’appui, base militaire navale ou aérienne.

    Les colonies sont des pourvoyeurs de « chair à canon » pour les métropoles. Dans la première guerre mondiale, du côté français ont combattu un million et demi de soldats noirs des colonies africaines. Pendant la guerre, les métropoles font supporter aux colonies une part importante de leurs charges financières. Une grande partie des emprunts de guerre est placée dans les colonies ; l’Angleterre a utilisé largement les réserves de devises de ses colonies pendant la première et la deuxième guerres mondiales.

    L’exploitation effrénée des pays coloniaux et dépendants par l’impérialisme aggrave la contradiction irréductible entre les besoins immédiats de l’économie de ces pays et les intérêts cupides des métropoles.

    19.3. Les méthodes d’exploitation coloniale des masses laborieuses.

    La combinaison du pillage impérialiste et des formes féodales d’exploitation des travailleurs est un trait caractéristique des méthodes d’exploitation coloniale qui assurent des bénéfices monopolistes au capital financier des métropoles.

    Les progrès de la production marchande et l’extension des rapports monétaires, l’expropriation de terres appartenant à la population autochtone, la destruction de la petite production artisanale vont de pair avec le maintien factice de survivances féodales et l’implantation de méthodes de travail forcé. Avec le développement des rapports capitalistes, la rente en nature est remplacée par la rente en argent, les impôts en nature par des impôts en espèces, ce qui a pour effet de hâter la ruine des masses paysannes.

    Les classes dominantes des colonies et des semi-colonies sont les propriétaires féodaux et les capitalistes des villes et des campagnes (les paysans riches). La classe des capitalistes se divise en bourgeoisie de compradores et bourgeoisie nationale. Les compradores sont les intermédiaires indigènes entre les monopoles étrangers et le marché colonial de produits importés et de matières premières exportées. Les propriétaires féodaux et la bourgeoisie des compradores sont les vassaux du capital financier étranger ; ils constituent une agence vénale pure et simple de l’impérialisme international, qui asservit les colonies et les semi-colonies. Avec le développement d’une industrie propre dans les colonies grandit une bourgeoisie nationale qui se trouve placée dans une situation ambiguë : d’une part, l’oppression de l’impérialisme étranger et des survivances féodales lui barre le chemin vers la domination économique et politique ; d’autre part, elle participe avec les monopoles étrangers à l’exploitation de la classe ouvrière et de la paysannerie. Étant donné que la lutte de libération nationale tend à renverser la domination de l’impérialisme, à conquérir l’indépendance nationale du pays et à liquider les survivances féodales qui entravent le développement du capitalisme, la bourgeoisie nationale participe, à une certaine étape, à cette lutte et joue un rôle progressiste.

    La classe ouvrière grandit dans les colonies et les pays dépendants au fur et à mesure du développement de l’industrie et de l’extension des rapports capitalistes. Son avant-garde est constituée par le prolétariat industriel. Font également partie du prolétariat les masses des ouvriers agricoles, des ouvriers des manufactures capitalistes et des petites entreprises, ainsi que les manœuvres des villes, qui exécutent toutes sortes de travaux manuels.

    La paysannerie forme la masse essentielle, au point de vue numérique, de la population des colonies et semi-colonies. Dans la plupart de ces pays, la population des campagnes est composée, dans son immense majorité, de paysans sans terre ou n’en possédant que peu — paysans pauvres et moyens. La nombreuse petite bourgeoisie des villes est formée de petits commerçants et d’artisans.

    La concentration de la propriété foncière entre les mains des propriétaires terriens et des usuriers s’accompagne d’une mainmise des colonisateurs sur de vastes possessions territoriales. Dans une série de colonies, l’impérialisme a créé des plantations, grosses entreprises agricoles produisant diverses variétés de matières premières végétales (coton, caoutchouc, jute, café, etc.)

    Elles appartiennent principalement aux colonisateurs, ne disposent que de faibles moyens techniques et reposent sur le travail semi-servile d’une population privée de tous droits. Dans les colonies et les pays dépendants à population très dense, prédomine la petite économie paysanne, tout enserrée dans les vestiges du féodalisme et les servitudes usuraires. Dans ces pays la concentration de la propriété foncière va de pair avec le régime de la petite exploitation terrienne.

    Les grands propriétaires fonciers mettent en location la terre par petites parcelles, à des conditions asservissantes. La sous-location parasitaire à plusieurs degrés est pratiquée en grand : entre le propriétaire terrien et le paysan travaillant la terre s’interposent plusieurs intermédiaires qui enlèvent au cultivateur une grande partie de sa récolte. Le métayage est prédominant. D’ordinaire le paysan se trouve entièrement sous le pouvoir du propriétaire foncier, dont il reste pour toujours débiteur. Dans certains pays subsistent pratiquement la corvée et les prestations en travail : les paysans sans terre sont tenus, à titre de loyer ou pour acquitter leurs dettes, de travailler plusieurs jours par semaine au profit du propriétaire. L’extrême misère force le paysan à s’endetter, à se laisser asservir et parfois à devenir l’esclave de l’usurier ; il arrive que le paysan vende les membres de sa famille comme esclaves.

    Avant la domination britannique dans l’Inde, l’État recevait sous forme d’impôt une partie des produits cultivés par les paysans. Après leur mainmise sur l’Inde, les autorités britanniques ont fait des anciens collecteurs d’impôts d’État de gros propriétaires fonciers, possédant des domaines de centaines de milliers d’hectares. Près des trois quarts de la population rurale de l’Inde ont été pratiquement dépouilles de leurs terres. Le paysan était tenu de payer à titre de fermage de la moitié aux deux tiers de sa récolte au propriétaire, et du reste il doit retrancher l’intérêt de ses dettes envers l’usurier. Au Pakistan, suivant les données des années d’après-guerre, 70 % de l’ensemble de la surface cultivée appartiennent à 50 000 gros propriétaires.

    Dans les pays du Proche-Orient, à l’heure actuelle, 75 à 80 % de la population se livrent à l’agriculture. Ajoutons qu’en Égypte 770 grands propriétaires possèdent plus de terre que 2 millions d’exploitations pauvres qui forment près de 75 % de toutes les exploitations ; sur 14,5 millions de personnes vivant de l’agriculture, 12 millions sont des petits fermiers et des salariés agricoles ; le fermage engloutit jusqu’aux quatre cinquièmes de la récolte. En Iran, près des deux tiers de la terre appartiennent aux propriétaires fonciers, un sixième à l’État et à l’Église musulmane ; le fermier ne reçoit que un à deux cinquièmes de la récolte. En Turquie, plus des deux tiers des paysans sont pratiquement privés de terre.

    Dans les pays de l’Amérique latine, la terre est concentrée entre les mains des grands propriétaires fonciers et des monopoles étrangers. Ainsi, par exemple, au Brésil, d’après le recensement de 1940, 51 % des exploitations ne possédaient que 3,8 % de la terre. Dans les pays de l’Amérique latine, le paysan appauvri se voit obligé de demander au propriétaire des avances qui doivent être remboursées en prestations en travail ; avec ce système (appelé « péonage »), les obligations passent d’une génération à l’autre, et toute la famille du paysan devient en fait la propriété du maître. Marx qualifiait le péonage d’esclavage déguisé.

    Une grande partie du maigre produit du travail exténuant du paysan et de sa famille est accaparée par les exploiteurs : le propriétaire foncier, l’usurier, le revendeur, la bourgeoisie rurale, le capital étranger, etc. Ceux-ci prennent possession non seulement du produit du surtravail mais aussi d’une part importante du travail nécessaire du cultivateur. Le revenu restant au paysan est dans bien des cas insuffisant, même pour subvenir à une existence misérable. Nombreuses sont les exploitations paysannes qui se ruinent ; leurs anciens possesseurs viennent grossir l’armée des salariés agricoles. La surpopulation agraire atteint de vastes proportions.

    Écrasée par le propriétaire et l’usurier, l’exploitation paysanne ne peut employer que l’outillage le plus primitif, qui demeure sans changement notable pendant des centaines et parfois des milliers d’années. La technique primitive du travail de la terre aboutit à un épuisement extrême du sol. Aussi beaucoup de colonies, tout en restant des pays agricoles, sont-elles incapables de faire vivre leur population et obligées d’importer des produits alimentaires. L’agriculture des pays asservis par l’impérialisme est vouée à la décadence et à la dégradation.

    Dans ces pays, malgré l’immense surpopulation agraire et la pénurie de terre, une partie seulement des terres cultivables est utilisée de façon productive. Dans les pays du Proche-Orient, les systèmes d’irrigation sont abandonnés ou détruits. Sur les terres autrefois réputées les plus fertiles du monde, le rendement est extrêmement bas et décroît sans cesse. Les mauvaises récoltes fréquentes provoquent la mort de millions d’hommes.

    L’oppression coloniale signifie pour la classe ouvrière la servitude politique et une exploitation féroce. Le bon marché de la main-d’œuvre entraîne un niveau technique extrêmement bas des entreprises industrielles et des plantations. Étant donné le niveau technique arriéré de la production, les énormes profits des monopoles sont assurés par l’allongement de la journée de travail, l’accroissement de son intensité et un salaire extrêmement bas.

    La journée de travail dans les colonies atteint 14 à 16 heures et même davantage. En règle générale, dans les entreprises industrielles et dans les transports, la protection du travail fait complètement défaut. La grande usure de l’outillage, le refus des entrepreneurs de faire les dépenses nécessitées par les réparations et la sécurité du travail provoquent de fréquents accidents qui causent la mort ou la mutilation de centaines de milliers d’hommes. L’absence de toute législation sociale prive l’ouvrier de tout moyen d’existence en période de chômage, en cas de mutilation ou de maladie professionnelle.

    Le salaire des ouvriers coloniaux n’est même pas suffisant pour satisfaire les besoins les plus immédiats. Les ouvriers sont obligés de payer une part déterminée de leur salaire dérisoire à des intermédiaires de toutes sortes — courtiers, contremaîtres, surveillants, ou personnes préposées à l’embauchage. On emploie en grand le travail des femmes, ainsi que celui des enfants à partir de 6 ou 7 ans, et il est payé encore plus misérablement que le travail des hommes. La plupart des ouvriers sont cribles de dettes. Très souvent, les ouvriers sont logés dans des baraquements spéciaux ou dans des camps, comme des prisonniers privés du droit de se déplacer librement. Le travail forcé est appliqué sur une vaste échelle tant dans l’agriculture que dans l’industrie.

    Le retard économique extrême joint à un degré élevé d’exploitation condamne les peuples coloniaux à la famine et à la misère. Une part immense des biens matériels créés dans les colonies est accaparée sans compensation par les grands monopoles des États impérialistes. L’exploitation des colonies et le retard apporté au développement de leurs forces productives font que le revenu national par tête d’habitant n’y est que le dixième ou le quinzième de celui des métropoles. Le niveau de vie de la majeure partie de la population est très bas. La mortalité y est très élevée : la famine et les épidémies dépeuplent des régions entières.

    Dans les colonies africaines, l’esclavage existe officiellement ; les autorités organisent des battues contre les Noirs, la police encercle des villages et envoie les hommes ainsi capturés construire des routes, travailler dans les plantations de coton, etc. On pratique également la vente des enfants en esclavage. Dans les pays coloniaux, l’esclavage pour dettes est chose courante ; il existait aussi dans la Chine d’avant la Révolution.

    Dans les colonies sévit la discrimination raciale en matière de salaires. En Afrique occidentale française, les ouvriers qualifiés de la population autochtone touchent encore de quatre à six fois moins que les ouvriers européens de la même spécialité. Dans les mines du Congo belge, les ouvriers africains touchent cinq à dix fois moins que les ouvriers européens. Dans l’Union sud-africaine, 65 % des enfants de la population autochtone meurent avant d’avoir atteint l’âge de deux ans.

    19.4. La lutte des peuples coloniaux pour la libération nationale.

    Avant l’époque de l’impérialisme, la lutte des peuples pour la libération nationale touchait essentiellement des pays européens (Irlandais, Hongrois, Polonais, Finlandais, Serbes, et autres) et ne dépassait pas le cadre des États multinationaux. À l’époque de l’impérialisme, le capital financier des métropoles ayant asservi les peuples des pays coloniaux et dépendants, le cadre de la question nationale s’est élargi, et par le cours même des choses elle s’est fondue avec la question générale des colonies.

    Par là même, la question nationale, de question particulière, de question intérieure d’État, est devenue une question générale et internationale, la question universelle de la libération des peuples opprimés des pays dépendants et des colonies, du joug de l’impérialisme.

    J. Staline, Les Questions du léninisme, t. 1, p. 54, Éditions sociales, Paris, 1947.

    Le seul moyen qu’ont ces peuples de se libérer du joug de l’exploitation est la lutte révolutionnaire contre l’impérialisme. Durant toute l’époque capitaliste, les peuples des pays coloniaux ont lutté contre les oppresseurs étrangers, déclenché souvent des insurrections férocement réprimées par les colonisateurs. Dans la période de l’impérialisme, la lutte des peuples des pays coloniaux et dépendants pour leur libération prend une ampleur sans précédent. Dès le début du 20e siècle, notamment après la première révolution russe de 1905, les masses laborieuses des pays coloniaux et dépendants s’éveillent à la vie politique. Des mouvements révolutionnaires éclatent en Chine, en Corée, en Perse, en Turquie, dans l’Inde.

    Les pays du monde colonial se distinguent entre eux par le niveau du développement économique et par le degré de formation du prolétariat. Il faut distinguer au moins trois catégories de pays coloniaux et dépendants : 1o les pays qui ne sont absolument pas développés au point de vue industriel et qui n’ont pas ou presque pas de prolétariat ; 2o les pays sous-développés au point de vue industriel et dont le prolétariat est relativement peu nombreux, et 3o les pays plus ou moins développés au point de vue capitaliste et dont le prolétariat est plus ou moins nombreux. Cela détermine les particularités du mouvement de libération nationale dans les pays coloniaux et dépendants.

    Étant donné que la paysannerie prédomine dans la population des pays coloniaux et dépendants, la question coloniale et nationale est, quant au fond, une question paysanne. Le but général du mouvement de libération nationale dans les colonies et les pays dépendants est la libération du joug de l’impérialisme et la suppression de toutes les survivances féodales. De ce fait, tout mouvement de libération nationale dans les colonies et les pays dépendants, dirigé contre l’impérialisme et l’oppression féodale, si même le prolétariat y est relativement faible, revêt un caractère progressiste.

    Le mouvement de libération nationale dans les colonies et les pays dépendants, dans lequel le prolétariat joue un rôle de plus en plus grand en tant que dirigeant reconnu des larges masses de la paysannerie et de tous les travailleurs, entraîne dans la lutte contre l’impérialisme l’immense majorité de la population du globe, opprimée par l’oligarchie financière de quelques grandes puissances capitalistes. Les intérêts du mouvement prolétarien dans les pays développés au point de vue capitaliste et du mouvement de libération nationale dans les colonies, imposent l’union de ces deux formes de mouvement révolutionnaire en un front unique de lutte contre l’ennemi commun, contre l’impérialisme. L’internationalisme prolétarien part du point de vue qu’un peuple qui en opprime d’autres ne saurait être un peuple libre. Et, comme l’enseigne le léninisme, le soutien, la défense et la réalisation du mot d’ordre proclamant le droit des nations à se séparer et à se constituer en États indépendants, représente de la part du prolétariat des nations dominantes une aide efficace au mouvement de libération des peuples opprimés.

    L’essor de la lutte pour la libération nationale des peuples opprimés des colonies et des pays dépendants sape les assises de l’impérialisme et en prépare l’effondrement.

    Résumé du chapitre 19

    1. L’exploitation sans frein des colonies et des semi-colonies est un des traits caractéristiques du capitalisme monopoliste. Les profils maximums des monopoles sont étroitement liés à l’exploitation des colonies et des semi-colonies en tant que débouchés, sources de matières premières, sphères d’investissements des capitaux, réservoirs de main-d’œuvre à bon marché. Tout en détruisant les formes pré-capitalistes de la production et en hâtant le développement des rapports capitalistes, l’impérialisme ne permet aux colonies et pays dépendants qu’un développement qui les prive de l’autonomie et de l’indépendance économiques. Les colonies sont des réserves de produits agricoles et de matières premières pour les métropoles.

    2. L’interpénétration de l’exploitation et du pillage capitalistes et de différentes survivances de l’oppression féodale, voire esclavagiste, est caractéristique du système colonial de l’impérialisme. Le capital financier maintient artificiellement dans les colonies et les pays dépendants les survivances du féodalisme, il y introduit le travail forcé, l’esclavage. Les dures conditions de travail, avec un niveau technique extrêmement bas, l’absence totale de droits, la ruine et la paupérisation, la famine et le dépérissement massif, tel est le lot de la classe ouvrière et de la paysannerie des pays coloniaux et semi-coloniaux.

    3. Le renforcement de l’exploitation coloniale et de l’oppression provoque inévitablement la résistance des masses les plus larges de la population des pays coloniaux et dépendants. Le mouvement de libération nationale des peuples asservis entraîne dans la lutte contre l’impérialisme l’immense majorité de la population du globe, ébranle les assises de l’impérialisme et en prépare l’effondrement.


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique