• Lisbonne Quel avenir pour l'euro

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    MANIÈRE DE VOIR 15 Dans l'engrenage libéral

    Lisbonne Quel avenir pour l'euro

     

     

    Présenté lors de son lancement, en 1999, comme l'outil indispensable à l'achèvement de l'espace commercial européen, l'euro fait aujourd'hui figure d'accusé.

     

    En imposant une politique monétaire unique, il favoriserait la récession en privant les Etats des moyens de s'adapter aux chocs conjoncturels.

    Diplo 09

    Un autre euro est-il possible ?

     

    Par Laurent L. Jacque *

     

    * Professeur à la Fletcher School, Tufts University (Medford, Massachusetts), au Groupe HEC (Jouy-en-Josas), et auteur de Global Derivative Debacles : From Themy to Malpractice, World Scientific, Singapour, 2010.

     

    LA TOURMENTE financière qui ravage l'économie internationale va-t-elle remettre en cause la pérennité de l'euro? Ses avocats sont assurés du contraire. En quatorze ans, argumentent-ils, la zone euro est devenue un havre de paix et de stabilité qui offre une monnaie forte, sinon stable, à la deuxième zone économique mondiale. Le 1er janvier 2011, l'Estonie est d'ailleurs devenue le dix-septième pays à y adhérer. En outre, le Dane­mark, la Lettonie et la Lituanie participent au mécanisme de change euro­péen II (MCE II), ce qui signifie que la couronne danoise, le lats letton et le litas lituanien sont liés à l'euro.

     

    Farouchement indépendante des pouvoirs politiques, la Banque centrale européenne (BCE) a su — ajoutent les partisans de la monnaie unique — maîtriser la croissance de la masse monétaire en ramenant l'inflation à environ 2 %; les taux d'intérêt réels sont au plus bas

     

    Diplo 06

    Padoue

    Quel avenir pour l'euro?

     

    Depuis les années 1960. En éliminant les risques de change (1) et les coûts de transaction, l'abrogation des devises nationales aurait galvanisé le commerce et l'investissement dans la zone euro, lesquels contribuent massivement à la formation de son produit national brut (PNB).

     

    Dix ans après son lancement, la devise européenne atteignait, en 2008, un taux de change record contre le dollar, alors que la chute préci­pitée de la livre sterling et la banqueroute de l'Islande confortaient ses pays membres. Enfin, la zone euro se présenterait comme une solution de rechange à la toute-puissante zone dollar : l'euro «fort» constitue plus du quart des réserves des banques centrales, et il s'affirme comme la devise de choix pour libeller les titres obligataires internationaux. Comme le résumait avec enthousiasme le président de la BCE de l'époque, M. Jean-Claude Trichet, « nous contribuons chaque jour à créer un niveau de prospérité toujours plus élevé et jouons ainsi un rôle important dans l'unification de l'Europe (2) ».

     

    Ce tableau tout en lumières ferait presque oublier les nombreux facteurs qui l'assombrissent. La zone euro a connu une première décennie plutôt laborieuse, marquée par une croissance anémiée, un taux de chômage élevé, alors même que le déficit budgétaire de plusieurs de ses économies a souvent dépassé le plafond de 3% du PNB fixé par le pacte de stabilité et de croissance et le pacte budgétaire (3). Le contraste est saisissant avec le Royaume-Uni, la Suède et le Danemark, qui ont partagé des taux de chômage plus faibles, des taux de croissance plus élevés et des déficits limités (voire des excédents).

     

    A ce jour, la monnaie unique n'a guère enrayé le malaise économique européen, dû principalement à des problèmes structurels contre lesquels elle n'a jamais prétendu constituer une panacée. Néanmoins, les espoirs d'accélération de l'activité et de réduction du chômage ne se sont guère réalisés, et l'on ne peut manquer de s'interroger : l'euro a-t-il été, en partie, responsable des difficultés économiques de la décennie écoulée, et sortira-t-il intact d'une crise sauvage?

     

    En 1999, le lancement de la monnaie unique reposait sur une volonté politique et non sur la théorie économique de la zone monétaire optimale (ZMO). Selon cette théorie, un groupe de pays ou de régions peut consti­tuer une ZMO lorsque ses économies sont fortement imbriquées tant au regard des échanges de biens et de services que de la mobilité des facteurs de production (travail et capital). Les Etats-Unis représentent l'exemple le plus abouti d'une ZMO. Qu'en est-il de l'Union européenne? Les échanges commerciaux qui s'y déroulent représentent environ 15% du PNB de la zone euro, ce qui est très faible comparé à ce qui se passe outre-Atlantique. Si la mobilité du capital au sein de la zone euro s'est beau­coup accrue, la mobilité du travail reste très limitée par rapport aux Etats-Unis (sans compter qu'elle reste faible même à l'intérieur des Etats).

     

    La flexibilité des salaires et la mobilité de la main-d’œuvre, seules variables d'ajustement.

     

    IGNORANT ces questions essentielles, le traité de Maastricht a créé une politique monétaire unique gérée par la BCE, privant chaque pays de deux (de ses trois) outils de gestion économique : une politique moné­taire nationale indépendante et la flexibilité du prix de sa devise. Le troisième outil, la politique budgétaire, qui reste une compétence natio­nale, se voit quant à lui contraint par le pacte de stabilité et le pacte budgétaire entré en vigueur le 9 janvier 2013. Ces textes fixent le déficit maximal de chaque pays membre à 3 % de son PNB. En outre, la dette nationale est limitée en principe à 60% du PNB avec de notables entorses en pratique, telles celles de l'Italie et de la Grèce, où elle pu atteindre respectivement 104 % et 95 % de celui-ci au cours des années 2000. En raison de ces différences entre les Etats membres, l'autonomie de leurs politiques économiques devient une question grave, notamment si l'un d'entre eux subit un choc particulier qui n'affecte pas le reste de la zone euro.

     

    Diplo 07

    Lisbonne

     

    Si celle-ci était effectivement une ZMO, le pays en difficulté s'ajus­terait via la mobilité de sa main-d’œuvre avec le reste de la zone euro, la flexibilité des salaires et des prix et/ou un transfert budgétaire de rééquilibrage depuis Bruxelles vers le membre sinistré. Aucune de ces trois conditions n'était remplie à la création de l'euro, et peu de réformes structurelles destinées à «assouplir» le marché de l'emploi ont été mises en oeuvre depuis afin de créer une ZMO. La troisième condition — la plus simple à remplir — rend nécessaire une certaine dose de fédéralisme fiscal et l'existence d'un pouvoir économique centralisé qui contrebalance­rait l'indépendance de la BCE. Ces objectifs demeurent bien lointains car ils remettent en cause la souveraineté de chaque Etat. En fait, l'Union — qui ne dispose que de ressources limitées (un budget plafonné à 1,27% de son PNB, mais qui stagne autour de 1 % en pour 2014) — ne peut procéder à des transferts budgétaires pour amortir les chocs affectant les économies nationales.

     

    Cela contraste fortement avec la situation des Etats-Unis, où 60 % des dépenses publiques sont réalisées au niveau fédéral et où la mobi­lité du travail et la flexibilité des salaires sont bien supérieures aux normes européennes. Même l'Allemagne unifiée — qui en 1991 fusionna le mark de l'Est avec celui de l'Ouest — n'a pas réussi à créer une ZMO pour cette devise : malgré un transfert massif de 200 milliards d'euros depuis 1991, le taux de chômage dans la partie orientale demeure nettement supérieur au reste du pays en 2013.

     

    Dans sa première décennie, l'euro a dû affronter au moins deux chocs dits « asymétriques » car ils ne touchent pas les membres de la même manière : d'abord le dollar « cher » ou surévalué de 1999 à 2002, puis, plus récemment, l'envolée du prix du pétrole de 2005 à 2008. Dans le premier cas, les Etats très orientés vers le commerce international (plutôt que vers les autres pays de la zone euro) ont souffert d'une infla­tion importée (coût élevé des importations en raison de la cherté du dollar) beaucoup plus forte que les pays dont les échanges sont princi­palement tournés vers la zone euro. Ainsi, sur la période 1999-2002, l'Irlande a vu son taux d'inflation atteindre 4,1 % tandis que celui de l'Allemagne, plus axée sur le commerce intra-européen qu'international, restait à 1,2 %.

     

    De même, le quadruplement du prix du baril à la fin des années 2000 n'a pas atteint la croissance et l'inflation des pays de manière homo­thétique : la France par exemple — de par son choix du nucléaire — ne dépend qu'à 35 % du pétrole pour ses approvisionnements énergétiques, contrairement à la Grèce, à l'Espagne et à l'Italie, où ce pourcentage excède les 55 %.

     

    Erosion inexorable du pouvoir d'achat par rapport à l'Allemagne.

     

    MALHEUREUSEMENT, les différentiels d'inflation conduisent à des disparités de pouvoir d'achat de l'euro et de compétitivité entre les Etats membres. Dans le cadre d'un système de devises «nationales », cet effet serait aisément corrigé par une appréciation ou une dépréciation «compétitive» de la monnaie. Ceci n'est plus possible, la monnaie unique paralysant l'outil des taux de change tout en annulant l'indépendance des politiques monétaires nationales.

     

    En raison de cette impossibilité de corriger les écarts inflationnistes, le pouvoir d'achat de l'euro dans plusieurs pays s'érode par rapport à la moyenne de la zone et par rapport à l'Allemagne. Par exemple, entre janvier 1999 et septembre 2008, sur la base de coûts salariaux différents, l'euro en Italie s'est surévalué d'environ 40 % par rapport à l'euro en Allemagne, et l'Espagne et la Grèce ne se trouvent pas loin derrière.

     

    Corriger ces écarts cumulatifs constitue une tâche difficile car une baisse des rémunérations paraît politiquement explosive. Seuls des gains de productivité peuvent renverser la tendance ; l'Allemagne et les Pays-Bas y ont bien réussi. Il n'est donc pas étonnant que de nombreuses entre­prises aient choisi de résoudre leur «problème» en délocalisant (ou en menaçant de le faire) leurs activités vers les pays d'Europe centrale et orientale.

     

    Enfin, compliquant encore la donne, l'éclatement des calendriers électoraux (présidentiels, législatifs et municipaux) dans l'Union exacerbe l'asynchronisme des cycles économiques nationaux dans la mesure où les élections sont généralement précédées d'une politique budgétaire expansionniste.

     

    ALORS QUE le monde s'enfonce dans une crise profonde, endi­guer la forte hausse du taux de chômage — qui dépasse 11 % à la fin de 2012 — passera inévitablement par des déficits fiscaux massifs qui perce­ront des brèches difficiles à colmater dans le pacte de stabilité et remet­tront en cause la stabilité de la monnaie unique : les plans de relance font sauter les plafonds du déficit à 3 % et de la dette à 60% du PNB. Ils vont remettre en cause l'indépendance de la BCE. Mais, pour certaines économies déjà fortement fragilisées par les divergences inflationnistes, cela ne sera guère suffisant, et il deviendra très tentant de suivre l'exemple de la dévaluation brutale de la livre sterling en 2010. Alors l'Espagne, la Grèce, l'Italie et le Portugal (dont les taux de chômage ont souvent dépassé les 10 % au cours des dix dernières années) ne pourront accepter de rester éternellement « sous-compétitifs » du fait de la surévaluation de «leur euro ».

     

    Aussi «traumatisant» qu'il soit de restaurer sa monnaie nationale, certains pays pourraient décider d'abandonner l'euro pour recouvrer leur compétitivité économique. Au fond, ce scénario n'est guère qu'un retour aux grandes crises de change des époques révolues de Bretton Woods entre 1944 et 1971 et du système monétaire européen entre 1979 et 1999 (4) : il est peu probable à court terme — ne serait-ce que parce que la dette nationale libellée en euro deviendrait très chère à financer dans une devise nouvellement restaurée et dévaluée pour un pays qui vien­drait de quitter la zone. Néanmoins, toute détérioration du climat social déjà fragile (comme l'illustre la violence des manifestations populaires en Grèce), exacerbée par une accélération brutale du chômage, pourrait, dans certains pays, accroître la tentation de cette solution extrême.

     

    Laurent L. Jacque

     

    (1) Risques liés à la variation du taux de change des devises. Avant l'unification moné­taire, des investisseurs spéculaient régulièrement sur le franc français, la lire italienne ou la livre sterling. En septembre 1992, M. George Soros avait, par exemple, amassé des plus-values considérables en pariant à la baisse sur la livre au moment où le Royaume-Uni s'enfonçait dans la crise économique.

     

    (2) Entretien accordé à Die Zeit, Hambourg, 23 juillet 2007.

     

    (3) Le pacte de stabilité et de croissance reprend les critères de convergence fixés par le traité de Maastricht; il maintient notamment l'objectif de la réduction des déficits publics engagé en vue de l'adhésion à l'Union économique et monétaire (UEM). Le pacte budgétaire, entré en vigueur en janvier 2013, maintient ces chiffres.

     

    (4) Le système monétaire européen, créé en 1979, visait à stabiliser le cours des devises européennes. Celles-ci étaient arrimées à une unité de compte (l'écu) dont la valeur était calculée sur la base d'un panier de monnaies des pays membres.

     

    Diplo 08

    Valence (Espagne)

     



     

     

    « Ici, il vous faut faire vos preuves »

     

    Sous couvert d'anonymat, deux députés européens témoignent.

     

    ICI, vous êtes un député parmi beaucoup d'autres, vous n'êtes pas un ancien premier ministre de la France. Ici, il vous faut faire vos preuves... On a ainsi vu des personnalités qui, comme n'importe quel autre élu, n'ont eu droit qu'à deux minutes de temps de parole et puis après on leur a coupé le micro !

     

    Ça fait un drôle d'effet au début mais il faut bien s'y faire. Comme on dit, il faut faire son trou. (..) Par exemple, en juillet 2004, Jean-Marie Cavada, 64 ans, vient tout juste d'être élu député européen. Il arrive à Bruxelles. Il comprend alors, face aux services de sécurité du Parlement incapables même d'épeler son nom, que celui qui fut un puissant président de Radio France doit tout recommencer de zéro. (..)

     

    EN DÉFINITIVE, il est dans la nature du projet européen que les gens qui obtiennent des positions élevées soient en quelque sorte aspirés par l'ambiance et adoptent des positions différentes des citoyens lambda, conformes à ce que requièrent les institutions. Nous voyons ainsi de nouveaux élus arriver avec un état d'esprit plus sceptique que la moyenne de leurs collègues. Mais s'ils n'ont pas de convictions fermes, ils peuvent se laisser impressionner par les bâtiments, la perspective et le pouvoir de l'argent. Ils peuvent se laisser aspirer. Je l'ai vu.

     

    Source : Julien Navarro, «Les députés européens et leur rôle. Analyse sociologique de la représentation parlementaire dans l'Union européenne », thèse de doctorat en science politique, Institut d'études politiques de Bordeaux, 2007.


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