• Les modes de production précapitalistes III

    Chapitre 3 — Le mode de production féodal

    3.1. L’avènement de la féodalité.

    Le régime féodal a existé, avec des particularités différentes, dans presque tous les pays.

    La féodalité s’étend sur une longue période. En Chine, le régime féodal a existé plus de deux mille ans. En Europe occidentale, il a duré plusieurs siècles, depuis la chute de l’Empire romain (5e siècle) jusqu’aux révolutions bourgeoises d’Angleterre (17e siècle) et de France (18e siècle) ; en Russie, du 9e siècle à la réforme paysanne de 1861 ; en Transcaucasie, du 4e siècle jusque vers 1870 ; chez les peuples de l’Asie centrale, des 7e et 8e siècles à la victoire de la révolution prolétarienne en Russie.

    En Europe occidentale, la féodalité s’est constituée sur les ruines de la société romaine esclavagiste, d’une part, et sur celles de la gens, chez les tribus conquérantes, d’autre part ; elle résulta de l’action réciproque de ces deux processus.

    Des éléments de féodalisme existaient, nous l’avons déjà dit, au sein de la société esclavagiste sous la forme du colonat. Les colons étaient tenus de cultiver la terre de leur maître, grand propriétaire foncier, de lui verser une somme d’argent ou de lui remettre une importante partie de la récolte ; ils étaient en outre astreints à certaines redevances. Néanmoins, les colons avaient plus d’intérêt à leur travail que les esclaves, puisqu’ils possédaient leur propre exploitation.

    Ainsi se formèrent de nouveaux rapports de production, qui reçurent leur plein développement à l’époque féodale.

    L’Empire romain fut détruit par les tribus germaniques, gauloises, slaves et autres, qui habitaient différentes parties de l’Europe. Le pouvoir des propriétaires d’esclaves fut renversé, l’esclavage disparut. Les latifundia et les grands ateliers artisanaux reposant sur le travail servile se disloquèrent. Après la chute de l’Empire romain, la population se composait de grands propriétaires fonciers (anciens propriétaires d’esclaves qui avaient adopté le système du colonat), d’esclaves affranchis, de colons, de petits paysans et d’artisans. À l’époque où elles soumirent Rome, les tribus conquérantes se trouvaient au stade de la communauté primitive en voie de désagrégation. La communauté rurale, qui chez les Germains portait le nom de « marche », jouait un rôle important dans la vie sociale de ces peuplades. La terre, à l’exception des grands domaines de l’aristocratie de la gens, était bien communal. Les forêts, les friches, les pacages, les étangs restaient indivis pour l’usage collectif. Au bout de quelques années, on procédait à un nouveau partage des champs et des prairies entre les membres de la communauté. Mais, peu à peu, le terrain attenant à l’habitation, puis toute la terre arable, passèrent aux familles, en jouissance héréditaire. La répartition des terres, l’examen des affaires concernant la communauté, le règlement des litiges qui s’élevaient entre ses membres, étaient du ressort de l’assemblée de la communauté, des anciens et des juges qu’elle élisait. À la tête des tribus conquérantes se trouvaient des chefs militaires qui, ainsi que leurs suites, possédaient de vastes étendues de terre.

    Les tribus qui soumirent l’Empire romain s’emparèrent de la plus grande partie des terres publiques et d’une partie des terres appartenant aux gros propriétaires fonciers. Les forêts, les prairies et les pacages restèrent en jouissance commune, alors que la terre arable était divisée entre les exploitations. Les terres ainsi partagées devinrent par la suite la propriété privée des paysans. Ainsi se constitua une couche nombreuse de petits paysans indépendants.

    Mais les paysans ne pouvaient garder longtemps leur indépendance. L’inégalité des fortunes entre les membres de la communauté rurale devait nécessairement s’accentuer du fait de l’existence de la propriété privée de la terre et des autres moyens de production. Il y eut, parmi la paysannerie, des familles pauvres et des familles aisées. À mesure que grandissait l’inégalité des fortunes, les membres enrichis de la communauté acquéraient sur celle-ci un pouvoir toujours croissant. La terre se concentrait entre les mains des familles riches, de l’aristocratie de la gens et des chefs militaires. Les paysans perdaient petit à petit leur liberté personnelle au profit des grands propriétaires fonciers.

    La conquête de l’Empire romain hâta la décomposition du régime de la gens chez les tribus conquérantes. Pour maintenir et consolider leur pouvoir sur les paysans dépendants, les grands propriétaires fonciers devaient renforcer le pouvoir d’État. Les chefs militaires, s’appuyant sur l’aristocratie de la « gens » et les guerriers de leurs suites, concentrèrent le pouvoir en leurs mains et se transformèrent en rois, en monarques.

    Sur les ruines de l’Empire romain se constituèrent un certain nombre d’États nouveaux ayant des rois à leur tête. Ces rois distribuaient généreusement à leurs proches, à titre viager, puis héréditaire, les terres qu’ils avaient conquises ; ceux-ci leur devaient en échange le service militaire. L’Église, appui important du pouvoir royal, reçut elle aussi de nombreuses terres. Le sol était cultivé par les paysans désormais tenus de s’acquitter de certaines obligations au bénéfice de leurs nouveaux maîtres. D’immenses propriétés foncières passèrent aux mains des guerriers et des serviteurs du roi, du haut clergé et des monastères. Les terres ainsi concédées étaient désignées sous le nom de fiefs (en bas latin : feodum). D’où le nom de féodalité donné au nouveau régime social.

    En Europe, la transformation graduelle des terres des paysans en propriété féodale et l’asservissement des masses paysannes (féodalisation) se poursuivit pendant des siècles (des 5e et 6e siècles aux 9e et 10e siècles). Le service militaire ininterrompu, les pillages et les impôts ruinaient la paysannerie libre. Réduit à demander assistance au grand propriétaire foncier, le paysan devenait dépendant de ce dernier. Il était souvent contraint de se placer sous la « protection » du seigneur féodal ; un homme isolé, sans défense, n’aurait pu subsister en raison des guerres continuelles, des incursions de brigandage. La propriété de sa parcelle passait au seigneur et le paysan ne pouvait la cultiver qu’en échange de diverses redevances qu’il devait au seigneur. Parfois aussi, les représentants et les fonctionnaires du roi accaparaient, par la fraude et la violence, les terres des paysans libres, les obligeant à reconnaître leur pouvoir.

    La féodalisation s’accomplit différemment dans les divers pays, mais elle aboutit partout aux mêmes résultats : les paysans autrefois libres devenaient personnellement dépendants des féodaux qui s’étaient emparés de leur terre. Cette dépendance était plus ou moins dure. Avec le temps, les différences qui avaient d’abord existé entre anciens esclaves, colons et paysans libres, finirent par s’effacer, et tous se fondirent dans la masse de la paysannerie serve. Peu à peu se constitua un état de choses caractérisé par l’adage du Moyen âge : « Pas de terre sans seigneur ». Les rois étaient les propriétaires suprêmes de la terre.

    La féodalité a été un stade nécessaire dans l’histoire de la société. L’esclavage avait épuisé toutes ses possibilités. Un nouveau développement des forces productives n’était désormais possible que grâce au travail de la masse des paysans dépendants possédant leur propre exploitation, leurs instruments de production et ayant quelque intérêt au travail.

    Pourtant l’histoire atteste qu’il n’est nullement obligatoire que chaque peuple parcoure successivement toutes les étapes de l’évolution sociale. Beaucoup de peuples se trouvent placés dans des conditions qui leur permettent d’éviter telle ou telle phase du développement et de passer d’emblée à un stade supérieur.

    En Russie, l’esclavage patriarcal fît son apparition à l’époque de la désagrégation de la communauté. Mais ici le développement social s’engagea pour l’essentiel, non dans la voie de l’esclavage, mais dans celle de la féodalisation. Les tribus slaves, où régnait encore le régime gentilice, attaquèrent l’Empire romain esclavagiste à partir du 3e siècle de notre ère pour libérer les villes du littoral nord de la mer Noire et jouèrent un rôle important dans la chute de l’esclavage. Le passage de la communauté primitive à la féodalité s’effectua en Russie au moment où l’esclavage avait depuis longtemps disparu et où les rapports féodaux s’étaient consolidés dans les pays de l’Europe occidentale.

    Chez les Slaves de l’Est, la communauté rurale portait le nom de « verv » ou de « mir ». Les prairies, les forêts, les étangs restaient indivis, alors que la terre arable devenait possession des différentes familles. À la tête de la communauté se trouvait un ancien. Le développement de la propriété privée de la terre entraîna peu à peu la décomposition de la communauté. Les anciens et les princes de la tribu s’emparèrent du sol. Les paysans (smerdy), d’abord membres libres de la communauté, tombèrent sous la dépendance des grands propriétaires fonciers, ou boyards.

    L’Église devint le plus important des propriétaires féodaux de l’époque. Les dons des princes, les donations et les legs testamentaires la mirent en possession de vastes territoires et de très riches domaines.

    Quand se constitua l’État russe centralisé (15e et 16e siècles) les grands princes et les tsars prirent l’habitude d’« installer » (en russe pomechtchat) comme on disait alors, sur des terres leurs proches et leurs serviteurs, autrement dit de leur concéder terres et paysans, à charge pour eux de les servir à la guerre. De là sont venus les noms de pomestié (fief) et de pomechtchik (seigneur féodal).

    À l’époque, les paysans n’étaient pas encore définitivement attachés au propriétaire foncier et à la glèbe : ils avaient le droit de changer de seigneur. À la fin du 16e siècle, les grands propriétaires fonciers intensifièrent l’exploitation de la paysannerie afin de produire davantage de céréales pour la vente. Aussi, en 1581, l’État retira-t-il aux paysans le droit de changer de seigneur. Les paysans, désormais complètement attachés à la terre de leur propriétaire, furent ainsi transformés en serfs.

    Sous la féodalité, l’économie rurale, et surtout la culture du sol, jouaient un rôle prépondérant. Des améliorations furent apportées au cours des siècles à la culture des céréales ; la culture maraîchère, le jardinage, l’industrie vinicole, la fabrication de l’huile se développèrent.

    Durant la première phase de la féodalité prédominait un système de culture à jachère complète, ou à brûlis dans les régions boisées. On pratiquait la même culture sur une terre plusieurs années de suite jusqu’à ce que le sol fût épuisé. Après quoi on mettait en culture une autre terre. Ce système fut ensuite remplacé par l’assolement triennal : la terre arable était divisée en trois soles dont chacune était alternativement cultivée en céréale d’hiver, en céréale de printemps et laissée en friche. L’assolement triennal se répandit en Europe occidentale et en Russie à partir des 11e et 12e siècles. Il resta en usage pendant des centaines d’années, jusqu’au 19e siècle, et est encore appliqué aujourd’hui dans maints pays.

    Au début de la féodalité, l’outillage agricole restait médiocre, les instruments de travail étaient l’araire à soc de fer, la faucille, la faux, la bêche. Puis on se mit à employer la charrue de fer et la herse. La mouture du grain s’effectua longtemps à la main, jusqu’au moment où se répandit l’usage des moulins à vent et à eau.

    3.2. Les rapports de production de la société féodale. L’exploitation du paysan par le seigneur.

    La base des rapports de production de la société féodale était la propriété du seigneur sur la terre et sa propriété limitée sur le serf. Ce dernier n’était pas un esclave. Il avait sa propre exploitation. Le seigneur ne pouvait plus le tuer, mais il pouvait le vendre. La propriété féodale coexistait avec la propriété individuelle du paysan et de l’artisan sur les instruments de production et sur leur exploitation privée ; cette propriété individuelle était fondée sur le travail personnel.

    La grande propriété foncière féodale était à la base de l’exploitation du paysan par le seigneur. Le domaine proprement dit du féodal s’étendait sur une partie de sa terre. L’autre partie, le seigneur la donnait en jouissance aux paysans à des conditions qui les asservissaient. Le féodal « lotissait » le paysan et s’assurait ainsi une main-d’œuvre. En échange de la jouissance héréditaire de son lot, le paysan devait travailler pour le propriétaire, cultiver la terre de celui-ci avec ses propres instruments et son bétail, ou bien lui remettre son surproduit, en nature ou en argent.

    Ce système d’économie supposait qu’un lien de dépendance personnelle attachait le paysan au propriétaire foncier, il supposait une contrainte extra-économique :

    […] si [le seigneur] n’avait plus exercé une autorité directe sur la personne du paysan, il lui aurait été impossible d’obliger à travailler pour lui un homme qui était pourvu d’un lot de terre et qui avait sa propre exploitation.

    ( V. Lénine, « Le développement du capitalisme en Russie », Œuvres, t. 3, p. 199. )

    Le temps de travail du serf se divisait en deux parties : le temps nécessaire et le temps supplémentaire. Pendant le temps nécessaire, le paysan créait le produit nécessaire à sa subsistance et à celle de sa famille. Pendant le temps supplémentaire, il créait le produit supplémentaire, le surproduit, que le seigneur s’appropriait. Le fruit du surtravail du paysan travaillant dans le domaine seigneurial, ou le surproduit créé par le paysan dans sa propre exploitation et que s’appropriait le seigneur, constituaient la rente foncière féodale.

    Souvent la rente féodale absorbait non seulement le surproduit du paysan, mais encore une partie de son produit nécessaire. Cette rente avait sa base dans la propriété féodale de la terre, à laquelle se rattachait la domination directe du propriétaire féodal sur les paysans placés sous sa dépendance.

    Il a existé sous la féodalité trois formes de rente foncière :

    La rente-travail, la rente en nature et la rente en argent ; elles sont toutes trois la manifestation non déguisée de l’exploitation des paysans par leurs propriétaires.

    La rente-travail ou corvée a prédominé aux premiers stades de la féodalité : le paysan travaillait une partie de la semaine — trois jours ou davantage — avec ses instruments de production (araire, bêtes de somme, etc.) dans le domaine du seigneur, et les autres jours de la semaine dans son exploitation. De la sorte, le travail nécessaire et le surtravail du paysan étaient nettement délimités dans le temps et dans l’espace. Les travaux à exécuter pendant la corvée étaient très nombreux : le paysan labourait, semait et rentrait la récolte, paissait le bétail, charpentait, coupait du bois, transportait a l’aide de son cheval des denrées agricoles et des matériaux de construction.

    Le serf astreint à la corvée n’avait intérêt à accroître le rendement de son travail que sur son exploitation. Il en allait autrement sur la terre du seigneur. Aussi celui-ci avait-il des surveillants pour obliger les paysans à travailler.

    Par la suite, la rente-travail lit place à la rente en nature, à la redevance en nature. Le paysan était tenu de livrer régulièrement au seigneur une certaine quantité de blé, de bétail, de volailles et d’autres produits agricoles ; le plus souvent la redevance s’ajoutait à certaines survivances de la corvée, c’est-à-dire à des travaux à exécuter par le paysan dans le domaine seigneurial.

    La rente en nature permettait au paysan de disposer à son gré de son travail nécessaire comme de son surtravail. Le travail nécessaire et le surtravail ne se distinguaient plus de façon aussi tangible que dans la rente-travail. Le paysan acquérait une indépendance relative, ce qui l’encourageait jusqu’à un certain point à accroître la productivité de son travail.

    À un stade ultérieur de la féodalité, quand l’échange eut pris une assez large extension, apparut la rente en argent sous la forme d’une redevance en argent. La rente en argent est caractéristique de la période où la féodalité se désagrège et où les rapports capitalistes font leur apparition.

    Les différentes formes de la rente féodale ont souvent coexisté.

    Dans toutes les formes étudiées, nous avons admis que celui qui payait la rente possédait et travaillait réellement la terre, et que son surtravail non rétribué revenait directement au propriétaire foncier. Dans la rente en argent, transformation de la rente en nature, c’est non seulement possible, c’est la réalité !

    ( K. Marx, Le Capital, livre 3, chap. 47, § 4. )

    Pour accroître leurs revenus, les seigneurs levaient une foule de taxes sur les paysans. Souvent, ils monopolisaient les moulins, les forges et autres entreprises auxquelles le paysan était obligé de recourir moyennant un paiement exorbitant en nature ou en argent. Outre la redevance en nature ou en argent qu’il versait au seigneur, le paysan devait acquitter une série d’impôts d’État, de taxes locales et, dans certains pays, payer la dîme, c’est-à-dire remettre à l’Église le dixième de sa récolte.

    Le travail des serfs était donc à la base de l’existence de la société féodale. Les paysans non seulement produisaient les denrées agricoles, mais encore travaillaient dans les domaines seigneuriaux en qualité d’artisans, construisaient châteaux et monastères, faisaient les routes ; ce sont eux qui ont bâti les villes.

    L’économie seigneuriale, surtout au début, était essentiellement une économie naturelle. Chaque domaine féodal, qui se composait de la résidence du seigneur et des villages lui appartenant, vivait en économie fermée et avait rarement recours aux échanges. Les besoins du seigneur, de sa famille et de sa nombreuse valetaille étaient couverts au début par les produits provenant du domaine seigneurial et par les redevances des paysans. Les domaines plus ou moins importants disposaient d’un nombre suffisant d’artisans, pour la plupart des serfs attachés à la demeure seigneuriale. Ces artisans confectionnaient des vêtements et des chaussures, fabriquaient et réparaient les armes, les engins de chasse et le matériel agricole, construisaient les bâtiments.

    L’exploitation du paysan était elle aussi une économie naturelle. Les paysans se livraient non seulement aux travaux agricoles, mais aussi à des travaux d’artisanat, notamment au traitement des matières premières provenant de leur exploitation : ils filaient, tissaient, fabriquaient des chaussures et des outils pour leur exploitation.

    La féodalité fut longtemps caractérisée par l’association de l’agriculture, principale branche d’activité, et du métier à domicile, qui ne jouait qu’un rôle auxiliaire. Les quelques produits importés dont on ne pouvait se passer, comme le sel, les articles en fer, étaient d’abord fournis par des marchands ambulants. Par la suite, avec le développement des villes et de la production artisanale, la division du travail et le développement des échanges entre la ville et la campagne réalisèrent d’importants progrès.

    L’exploitation des paysans dépendants par les seigneurs constitue le principal trait de la féodalité chez tous les peuples. Mais dans certains pays le régime féodal a présenté des particularités. En Orient, les rapports féodaux se sont longtemps combinés avec l’esclavage, comme ce fut le cas en Chine, dans l’Inde, au Japon et dans quelques autres pays. La propriété d’État féodale sur la terre y a joué un rôle important. Ainsi, à l’époque du califat de Bagdad, sous la domination arabe (notamment aux 8e et 9e siècles de notre ère), une partie considérable des membres des communautés rurales vivait sur les terres du calife et payait la rente féodale directement à l’État. En Orient, la féodalité était également caractérisée par la survivance des rapports patriarcaux que les seigneurs mettaient à profit pour intensifier l’exploitation des paysans. Dans les pays d’Orient où l’agriculture irriguée joue un rôle déterminant, les paysans se trouvaient sous la coupe des féodaux du fait que non seulement la terre, mais aussi l’eau et les systèmes d’irrigation étaient la propriété de l’État féodal ou des seigneurs.

    Chez les peuples nomades, la terre était utilisée comme pâturage. L’étendue des terres possédées par les féodaux était déterminée par l’importance de leurs troupeaux. Les grands seigneurs propriétaires de bétail étaient aussi en fait de grands propriétaires de pâturages. Ils asservissaient et exploitaient la paysannerie.

    La loi économique fondamentale de la féodalité réside dans la production d’un surproduit pour la satisfaction des besoins des seigneurs féodaux en exploitant les paysans dépendants sur la base de la propriété du féodal sur la terre et de sa propriété limitée sur les producteurs les paysans serfs.

    3.3. La ville médiévale. Les corporations. Les guildes des marchands.

    Les villes sont apparues dès l’époque de l’esclavage : ainsi Rome, Florence, Venise, Gênes en Italie ; Constantinople, Alexandrie dans le Proche-Orient ; Paris, Lyon et Marseille en France ; Londres en Angleterre, Samarcande en Asie centrale et bien d’autres encore sont un héritage qu’a reçu le Moyen âge de l’époque de l’esclavage. Le régime fondé sur l’esclavage s’écroula, mais les villes restèrent. Les grands ateliers d’esclaves se morcelèrent, mais les métiers continuèrent d’exister.

    Dans le haut Moyen âge, les villes et les métiers ne connurent qu’un faible développement. Les artisans des villes produisaient des articles pour la vente, mais c’est par leur travail personnel qu’ils tiraient la plupart des biens de consommation dont ils avaient besoin. Beaucoup possédaient une parcelle de terre, un jardin, du bétail. Les femmes filaient le lin et la laine pour les vêtements. Ce qui témoignait du caractère limité des marchés et de l’échange.

    À la campagne, le traitement des matières premières agricoles ne fut d’abord pour le cultivateur qu’une activité auxiliaire. Puis des artisans, desservant leur village, commencèrent à se détacher de la masse paysanne. La productivité de leur travail s’accrut. On put fabriquer plus d’articles qu’il n’était nécessaire au seigneur ou aux paysans d’un seul village. Les artisans commencèrent à se grouper autour des châteaux forts et des monastères, dans les gros bourgs et autres centres commerciaux. C’est ainsi que petit à petit on vit apparaître de nouvelles cités, la plupart du temps sur des cours d’eau (comme ce fut en Russie le cas de Kiev, Pskov, Novgorod, Vladimir).

    Avec le temps, les métiers devinrent de plus en plus lucratifs. L’habileté des artisans augmenta. Le seigneur féodal prit l’habitude d’acheter des articles artisanaux chez les citadins, ceux de ses propres serfs ayant cessé de le satisfaire. Le métier, en se développant, se détacha définitivement de l’agriculture.

    Les villes, qui se trouvaient sur les terres des féodaux laïques et ecclésiastiques, relevaient de leur juridiction. Les citadins étaient tenus à certaines obligations envers le seigneur, ils lui versaient des redevances en nature ou en argent, ils étaient justiciables de son administration et de ses tribunaux. De bonne heure, la population des villes engagea la lutte pour s’affranchir de cette dépendance féodale. De force ou en se rachetant, les villes obtinrent le droit de s’administrer, d’avoir leurs tribunaux, de battre monnaie et de lever des impôts.

    La population urbaine se composait surtout d’artisans et de marchands. Beaucoup de villes donnaient asile aux serfs fugitifs. La ville
    représentait la production marchande, par opposition à la campagne, où dominait l’économie naturelle. La concurrence croissante des serfs fugitifs affluant dans les villes, la lutte contre l’exploitation et les exactions des seigneurs obligèrent les artisans à se grouper en corporations. Le régime corporatif a, sous la féodalité, existé dans presque tous les pays.

    Les corporations sont apparues à Byzance et en Italie aux 9e et 10e siècles et, par la suite, dans toute l’Europe occidentale et en Russie. En Orient (Égypte, Chine, califat arabe), les corporations sont nées plus tôt encore. Elles groupaient les artisans urbains exerçant la même profession ou des professions connexes. Seuls les maîtres de métier en étaient membres de plein droit. Le maître de métier avait sous ses ordres un petit nombre de compagnons et d’apprentis. La corporation protégeait jalousement le droit exclusif de ses membres d’exercer leur métier et réglementait strictement la production : elle fixait la durée de la journée de travail, le nombre des compagnons et des apprentis que chaque maître pouvait avoir, la qualité des matières premières et des articles finis, ainsi que les prix ; elle organisait souvent l’achat en commun des matières premières. Les procédés de travail, consacrés par une longue tradition, étaient obligatoires pour tous. Une réglementation sévère visait à empêcher qu’un maître de métier s’élevât au-dessus des autres. Les corporations étaient en outre des organisations de secours mutuel.

    Les corporations étaient la forme féodale de l’organisation du métier. Elles jouèrent au début un rôle bienfaisant en contribuant à affermir et à développer les métiers dans les villes. Mais avec la croissance de la production marchande et l’extension du marché, elles devinrent de plus en plus un frein au progrès des forces productives.

    La réglementation stricte du travail par les corporations paralysait l’initiative des artisans et entravait le développement de la technique. Pour limiter la concurrence les corporations firent dépendre l’acquisition de la maîtrise de conditions de plus en plus restrictives. Les apprentis et les compagnons, dont le nombre avait fortement augmenté, étaient pratiquement dans l’impossibilité d’accéder à la maîtrise. Ils étaient condamnés à rester toute leur vie des salariés. Aussi les rapports entre le maître et ses subordonnés perdirent-ils leur caractère plus ou moins patriarcal. Les maîtres intensifiaient l’exploitation de leurs subordonnés, les faisant travailler quatorze ou seize heures par jour pour un salaire misérable. Les compagnons commencèrent à se grouper, pour défendre leurs intérêts, en associations secrètes, ou compagnonnages, que les corporations et les autorités de la ville persécutaient violemment.

    Les marchands formaient la partie la plus riche de la population urbaine. Le commerce se développait dans les villes, nées à l’époque de l’esclavage ou apparues sous la féodalité. Aux corporations dans l’artisanat correspondaient les guildes dans le commerce. Les guildes des marchands ont existé un peu partout à l’époque de la féodalité. On constate leur existence en Orient à partir du 9e siècle, en Europe occidentale à partir des 9e et 10e siècles, en Russie à partir du 12e siècle. Elles se proposaient surtout de lutter contre la concurrence des autres marchands, d’assurer l’unification des poids et mesures, de protéger les droits des marchands contre les entreprises des seigneurs.

    Aux 9e et 10e siècles, il existait déjà un commerce important entre l’Orient et l’Europe occidentale, commerce auquel la Russie de Kiev prenait une part active. Les croisades (du 11e au 13e siècle) contribuèrent à son extension en ouvrant aux marchands d’Europe occidentale les marchés du Proche-Orient. L’or et l’argent d’Orient affluèrent en Europe. La monnaie fit son apparition là où on l’ignorait encore. Les villes italiennes, notamment Gênes et Venise, dont les navires assuraient le transport et le ravitaillement des croisés, participèrent directement à la conquête des marchés orientaux.

    Les ports de la Méditerranée furent longtemps les principaux intermédiaires entre l’Europe occidentale et l’Orient. Mais le commerce se développa également dans les villes de l’Allemagne du Nord et des Pays-Bas situées sur les voies commerciales de la mer du Nord et de la Baltique. Au 14e siècle il s’y constitua une confédération commerciale, la Ligue hanséatique, qui groupa au cours des deux siècles qui suivirent près de 80 villes de différents pays d’Europe. La Ligue faisait le commerce avec l’Angleterre, la Scandinavie, la Pologne et la Russie. Les produits industriels d’Europe occidentale : draps de Flandre et d’Angleterre, toiles, articles métalliques d’Allemagne, vins de France, étaient échangés contre les fourrures, les peaux, le lard, le miel, le blé, le bois, la poix, les tissus de lin et autres articles artisanaux du nord-est de l’Europe. Les marchands rapportaient d’Orient les épices (poivre, clous de girofle, muscade), des parfums, des teintures, des cotonnades et des soieries, des tapis, et bien d’autres produits.

    Aux 13e et 14e siècles les villes russes : Novgorod, Pskov et Moscou, étaient en relations très suivies avec l’Asie et l’Europe occidentale. Les marchands de Novgorod entretenaient des relations commerciales régulières avec les peuples du Nord (littoral de l’océan Glacial et pays au-delà de l’Oural), d’une part, avec la Scandinavie et l’Allemagne, d’autre part.

    Le développement des villes et les progrès du commerce exercèrent une influence considérable sur la campagne féodale. L’économie seigneuriale était peu à peu entraînée dans la circulation marchande. Les seigneurs avaient besoin d’argent pour se procurer les objets de luxe et les articles de la ville. Aussi préféraient-ils remplacer la corvée et la redevance en nature par une redevance en argent. L’exploitation féodale se fit dès lors plus lourde. L’opposition entre la ville et la campagne, apparue avec l’esclavage, s’accentuait.

    3.4. Les classes et les castes de la société féodale. La hiérarchie féodale.

    La société féodale se composait de deux classes principales : les féodaux et les paysans. Elle

    comportait une division en classes qui plaçait l’immense majorité, la paysannerie serve, sous la dépendance complète d’une infime minorité : les seigneurs féodaux possesseurs de la terre.
    ( V. Lénine, « De l’État », Œuvres, t. 29, p. 486. )

    La classe féodale n’était pas homogène. Les petits féodaux payaient tribut aux grands, les aidaient dans la guerre, mais bénéficiaient en revanche de leur protection. Le protecteur s’appelait suzerain, le protégé vassal. Les suzerains étaient à leur tour les vassaux de seigneurs plus puissants. C’est ainsi que se forma la hiérarchie féodale.

    Classe dominante, les propriétaires fonciers féodaux étaient à la tête de l’État. Ils formaient une couche sociale : la noblesse. Au sommet de l’échelle sociale, les nobles jouissaient de privilèges politiques et
    économiques étendus.

    Le clergé (séculier et régulier) était, lui aussi, un gros propriétaire foncier. Il possédait de vastes territoires sur lesquels vivait une nombreuse population dépendante et serve, et formait, comme la noblesse, une couche sociale dominante.

    La hiérarchie féodale reposait sur la large base que constituait la paysannerie. Les paysans devaient obéissance au seigneur et se trouvaient placés sous la juridiction suprême du premier féodal : le roi. La paysannerie était une couche sociale dépourvue de tout droit politique. Les seigneurs pouvaient vendre leurs serfs, et ils usaient largement de ce droit. Ils infligeaient aux paysans des châtiments corporels. Lénine a appelé le servage l’ « esclavage de l’homme attaché à la glèbe ». Le serf était presque aussi férocement exploité que l’Antiquité. Il pouvait toutefois travailler une partie de son temps sur son lopin de terre, il pouvait jusqu’à un certain point être son propre maître.

    La contradiction de classe entre féodaux et paysans serfs domine l’histoire de la société féodale. La lutte de la paysannerie exploitée contre les seigneurs s’est poursuivie durant toute la féodalité ; elle devint particulièrement aiguë à la fin de cette époque, quand l’exploitation des serfs se fut aggravée à l’extrême.

    Dans les villes qui s’étaient affranchies de la dépendance féodale, le pouvoir appartenait aux riches citadins : marchands, usuriers, propriétaires de terrains et d’immeubles. Les artisans des corporations, qui formaient la grande masse de la population des villes, étaient souvent en lutte contre l’aristocratie urbaine pour obtenir le droit de participer conjointement avec elle à l’administration de la cité. Les petits artisans et les compagnons luttaient contre l’exploitation que leur faisaient subir les maîtres de métier et les marchands.

    À la fin de l’époque féodale, une différenciation déjà très poussée s’était opérée parmi la population des villes. Il y avait, d’un côté, les riches marchands et les maîtres de métier ; de l’autre, la masse des compagnons et des apprentis, des pauvres gens. Les couches inférieures de la population luttaient contre l’aristocratie urbaine et les seigneurs coalisés. Leur lutte rejoignait celle des paysans serfs contre l’exploitation féodale.

    Le pouvoir suprême était censé appartenir aux rois (en Russie, aux grands princes, puis aux tsars). Mais hors de leurs domaines, le pouvoir des rois était infime au début de l’époque féodale, souvent même purement nominal. Toute l’Europe était divisée en une foule d’États grands et petits. Les grands feudataires étaient maîtres absolus sur leurs terres. Ils édictaient les lois, en assuraient l’exécution, rendaient la justice, possédaient une armée, se livraient à des incursions contre leurs voisins ; ils ne se faisaient pas faute non plus de piller sur les grands chemins. Beaucoup d’entre eux battaient monnaie. Les féodaux moins puissants jouissaient aussi de droits très étendus sur leurs sujets et cherchaient à s’aligner en tout sur les grands seigneurs.

    Avec le temps, les rapports féodaux finirent par constituer un écheveau extrêmement embrouillé de droits et de devoirs. Les désaccords et les conflits étaient continuels entre seigneurs. Ils étaient d’ordinaire tranchés par la force, au cours de guerres intestines.

    3.5. Le développement des forces productives de la société féodale.

    Les forces productives atteignirent à l’époque féodale un niveau plus élevé qu’à l’époque de l’esclavage.

    La technique agricole se perfectionna. L’emploi de la charrue en fer et d’autres instruments en fer se généralisa. De nouvelles cultures furent introduites, la viticulture, l’industrie vinicole, les cultures maraîchères connurent un essor remarquable. L’élevage progressa, surtout celui du cheval, en raison des besoins militaires des féodaux ; la fabrication du beurre se développa. Dans certaines régions, l’élevage du mouton prit une grande
    extension. On agrandit et on améliora les prairies et les pâturages.

    Les outils des artisans et le traitement des matières premières se perfectionnèrent. Les anciens métiers commencèrent à se spécialiser. C’est ainsi que du métier du forgeron, qui produisait d’abord tous les articles de métal, se détachèrent l’armurerie, la clouterie, la coutellerie, la serrurerie ; de la peausserie, la cordonnerie et la bourrellerie. Aux 16e et 17e siècles, le rouet se répandit en Europe. Le métier à étirer fut inventé en 1600.

    L’amélioration des procédés de la fonte et du traitement du fer joua un rôle décisif dans le perfectionnement des instruments de travail. Au début, on produisait le fer par des méthodes tout à fait primitives. Au 14e siècle, on commença à utiliser la roue hydraulique, pour actionner les soufflets de forge et les gros marteaux destinés à concasser le minerai. Un meilleur tirage dans les fours permit d’obtenir, au lieu d’une masse malléable, une masse en fusion : la fonte. Avec l’emploi de la poudre à des fins militaires et l’apparition de l’artillerie (14e siècle), il fallut de grosses quantités de métal pour fabriquer les boulets ; à partir du début du 15e siècle, on prit l’habitude de les couler en fonte. La confection des outils agricoles et d’autres instruments demandait aussi toujours plus de métal. Les premiers hauts fourneaux firent leur apparition dans la première moitié du 15e siècle. L’invention de la boussole contribua aux progrès de la navigation. L’invention et la diffusion de l’imprimerie eurent une importance considérable.

    La Chine, où les forces productives et la civilisation connurent déjà du 6e au 11e siècle un développement remarquable, devança l’Europe sur bien des points. C’est aux Chinois que l’on doit l’invention de la boussole, de la poudre, du papier et de l’imprimerie sous sa forme la plus élémentaire.

    Le développement des forces productives de la société se heurtait de plus en plus au cadre trop étroit des rapports de production féodaux. La paysannerie, courbée sous le joug de l’exploitation féodale, était incapable de produire davantage de denrées agricoles. Le rendement du travail du paysan asservi était extrêmement bas. Dans les villes, l’augmentation de la productivité du travail artisanal se heurtait aux statuts et aux règlements corporatifs. La lenteur des progrès de la production, la routine, l’empire de la tradition, caractérisaient le régime féodal.

    Les forces productives qui s’étaient développées dans la société féodale réclamaient de nouveaux rapports de production.

    3.6. La naissance de la production capitaliste au sein du régime féodal. Le rôle du capital marchand.

    On assiste, à l’époque féodale, au développement graduel de la production marchande et à l’extension de l’artisanat urbain ; les produits de l’économie paysanne sont de plus en plus entraînés dans le mouvement des échanges.

    La production des petits artisans et des paysans, fondée sur la propriété privée et le travail personnel, et créant des produits pour l’échange, est ce qu’on appelle la production marchande simple.

    Le produit fabriqué en vue de l’échange est, nous l’avons déjà dit, une marchandise. Les différents producteurs de marchandises dépensent pour produire des marchandises identiques une quantité différente de travail, qui dépend des conditions dans lesquelles ils se trouvent placés. Ceux qui disposent d’instruments plus perfectionnés dépensent moins de travail que les autres pour produire une même marchandise. Les travailleurs diffèrent également par la force, l’adresse, l’habileté, etc. Mais peu importe au marché dans quelles conditions et à l’aide de quels instruments a été produite telle ou telle marchandise. On paye sur le marché la même somme d’argent pour des marchandises identiques, quelles que soient les conditions individuelles de travail dans lesquelles elles ont été fabriquées.

    Aussi les producteurs de marchandises, chez qui les dépenses individuelles du travail sont supérieures à la moyenne du fait qu’ils se trouvent placés dans de plus mauvaises conditions, ne couvrent-ils qu’une partie de ces dépenses en vendant leurs marchandises et ils finissent par se ruiner. Par contre, ceux chez qui les dépenses individuelles de travail sont inférieures à la moyenne, grâce à de meilleures conditions, sont en excellente posture pour vendre, et s’enrichissent. D’où une aggravation de la concurrence. Une différenciation s’opère parmi les petits producteurs de marchandises : la majorité s’appauvrit de plus en plus, alors qu’une infime minorité s’enrichit.

    Le morcellement politique fut, sous le régime féodal, un gros obstacle au développement de la production marchande. Les féodaux établissaient à leur guise des droits sur les marchandises amenées du dehors, percevaient des péages et créaient ainsi de graves obstacles au commerce. Les besoins de celui-ci, et plus généralement du développement économique de la société, exigeaient la suppression du morcellement féodal. Les progrès de la production artisanale et agricole, de la division sociale du travail entre la ville et la campagne eurent pour conséquence l’établissement de relations économiques plus actives entre les différentes régions d’un même pays, la formation d’un marché national. Celui-ci créa à son tour les conditions économiques d’une centralisation du pouvoir politique. La bourgeoisie naissante des villes avait intérêt à la destruction des barrières féodales ; aussi était-elle favorable à la constitution d’un État centralisé.

    S’appuyant sur la couche plus large de la petite noblesse, sur les « vassaux de leurs vassaux », ainsi que sur les villes dont l’ascension se poursuit, les rois portent à l’aristocratie féodale des coups décisifs et affermissent leur domination. Ils deviennent les maîtres de l’État non plus seulement de nom, mais aussi en fait. De grands États nationaux se constituent sous forme de monarchies absolues. La fin du morcellement féodal et l’établissement d’un pouvoir politique centralisé contribuent à l’apparition et au développement de rapports capitalistes.

    La formation d’un marché mondial joua également un rôle considérable dans l’avènement du régime capitaliste.

    Dans la seconde moitié du 15e siècle, les Turcs s’emparèrent de Constantinople et de toute la partie orientale de la Méditerranée. La grande route commerciale était coupée, qui mettait l’Europe occidentale en communication avec l’Orient. Christophe Colomb découvrit en 1492 l’Amérique, alors qu’il cherchait la voie maritime des Indes, que Vasco de Gama trouva en 1498, après avoir fait le tour de l’Afrique.

    À la suite de ces découvertes, la Méditerranée perdit sa primauté commerciale au profit de l’Atlantique, et la première place dans le Commerce échut aux Pays-Bas, à l’Angleterre et à la France. La Russie jouait elle aussi un rôle important dans le commerce européen.

    Avec la naissance du commerce mondial et d’un marché mondial, l’artisanal n’était plus en mesure de satisfaire la demande accrue de marchandises. Cette circonstance hâta le passage de la petite production artisanale à la grande production capitaliste fondée sur l’exploitation d’ouvriers salariés.

    Le passage du mode de production féodal au mode de production capitaliste s’accomplit de deux façons : d’une part, la différenciation des petits producteurs de marchandises fit apparaître des entrepreneurs capitalistes ; d’autre part, le capital commercial, en la personne des marchands, plaça directement la production sous sa dépendance.

    Les corporations pouvaient limiter la concurrence et la différenciation parmi les artisans tant que la production marchande restait peu développée. Avec les progrès de l’échange, la concurrence se fit de plus en plus âpre. Les maîtres de métier travaillant pour un marché plus étendu cherchaient à obtenir l’abolition des restrictions corporatives, ou bien les tournaient purement et simplement. Ils allongeaient la journée de travail des compagnons et des apprentis, en augmentaient le nombre, appliquaient des méthodes de travail plus productives. Les plus riches d’entre eux devenaient peu à peu des capitalistes ; les plus pauvres, les compagnons et les apprentis, devenaient des ouvriers salariés.

    En désagrégeant l’économie naturelle, le capital commercial contribua à l’avènement de la production capitaliste. Il ne fut d’abord qu’un intermédiaire dans l’échange des marchandises des petits producteurs — artisans et paysans — et lors de la réalisation par les féodaux d’une partie du surproduit que ceux-ci s’appropriaient. Puis le marchand se mit à acheter régulièrement aux petits producteurs les marchandises qu’ils fabriquaient, pour les revendre sur un marché plus large. Il devenait de la sorte un accapareur 1. Avec les progrès de la concurrence et l’apparition de l’accapareur, la situation de la masse des artisans se modifia sensiblement. Les maîtres de métier appauvris imploraient l’aide du marchand accapareur qui leur avançait de l’argent, des matières premières et des matériaux, à la condition qu’ils lui vendent le produit fini à un prix très bas, convenu d’avance. Les petits producteurs tombaient de la sorte sous la dépendance économique du capital commercial.

    Peu à peu un grand nombre de maîtres de métier appauvris se trouvèrent dépendre d’un riche accapareur. Celui-ci leur distribuait des matières premières, par exemple des filés dont ils faisaient des tissus, contre le payement d’une certaine somme, et devenait ainsi un distributeur.

    La ruine de l’artisan fit que l’accapareur dut lui fournir non seulement la matière première, mais encore les instruments de travail. De la sorte, l’artisan perdit son dernier semblant d’autonomie et devint définitivement un ouvrier salarié, tandis que l’accapareur se transformait en capitaliste industriel.

    Groupés dans l’atelier du capitaliste, les artisans d’autrefois exécutaient un même travail. Mais il apparut bientôt que certaines opérations réussissaient mieux aux uns, et d’autres opérations aux autres. Il était donc plus avantageux de confier à chacun la partie du travail où il était le plus habile. C’est ainsi que la division du travail s’introduisit peu à peu dans les ateliers employant une main-d’œuvre plus ou moins nombreuse. Les entreprises capitalistes où des ouvriers salariés accomplissent un travail manuel sur la base de la division du travail, sont appelées manufactures 2.

    Les premières sont apparues dès les 14e et 15e siècles à Florence et dans certaines républiques italiennes du Moyen âge. Du 16e au 18e siècle, les manufactures produisant du drap, des tissus de lin et de soie, de l’horlogerie, des armes, de la verrerie, se multiplièrent dans tous les pays d’Europe.

    Elles firent leur apparition en Russie au 17e siècle. Au début du 18e siècle, sous Pierre Ier, elles connurent un essor rapide, notamment les manufactures d’armes, de drap, de soieries. Des usines sidérurgiques, des mines, des sauneries furent créées dans l’Oural.

    À la différence des manufactures d’Europe occidentale, reposant sur le travail salarié, les entreprises russes des 17e et 18e siècles, tout en recourant à des travailleurs libres salariés, employaient surtout des paysans et des ouvriers serfs. À partir de la fin du 18e siècle, les manufactures fondées sur le travail libre salarié reçurent une large extension. Ce processus s’intensifia au cours des dernières décennies qui précédèrent l’abolition du servage.

    La désagrégation des rapports féodaux se poursuivait également à la campagne. À mesure que se développait la production marchande, le pouvoir de l’argent augmentait. Les seigneurs remplaçaient les obligations en nature des paysans par des obligations en argent. Les paysans durent vendre les produits de leur travail et remettre aux féodaux l’argent qu’ils en avaient retiré. D’où, chez les paysans, un perpétuel besoin d’argent. Les accapareurs et les usuriers mettaient à profit cette situation pour les asservir. L’oppression féodale devenait plus lourde, la situation des serfs s’aggravait.

    Le développement des relations monétaires donna une forte impulsion à la différenciation de la paysannerie, autrement dit à sa division en différents groupes sociaux. L’immense majorité de la paysannerie était dans la misère, s’épuisait au travail et se ruinait. Parallèlement apparurent des paysans riches qui exploitaient leurs voisins par des prêts léonins, en achetant à vil prix leurs produits agricoles, leur cheptel, leurs instruments de travail.

    C’est ainsi que la production capitaliste naquît au sein du régime féodal.

    Notes
     1. Le mot est pris ici dans son sens propre, sans la nuance péjorative qu’il a prise aujourd’hui (N.T.)
     2. « Manufacture » signifie littéralement travail fait à la main.

    3.7. L’accumulation primitive du capital. L’expropriation violente des paysans. L’accumulation des richesses.

    La production capitaliste suppose réalisées deux conditions principales : 1o l’existence d’une masse de non-possédants personnellement libres mais dépourvus de moyens de production et d’existence, obligés par suite de se louer aux capitalistes et de travailler pour eux ; et 2o l’accumulation des richesses monétaires indispensables pour créer de grandes entreprises capitalistes.

    Nous avons vu que le capitalisme a pour milieu nourricier la petite production marchande fondée sur la propriété privée, où la concurrence enrichit quelques-uns et ruine la plupart des autres. Mais la lenteur de ce processus ne correspondait pas aux besoins du nouveau marché mondial créé par les grandes découvertes de la fin du 15e siècle. L’avènement du mode de production capitaliste fut accéléré par l’emploi des méthodes de contrainte les plus brutales de la part des grands propriétaires fonciers, de la bourgeoisie et du pouvoir d’État qui se trouvait aux mains des classes exploiteuses. La violence, selon l’expression de Marx, a été l’accoucheuse qui a hâté la venue au monde du nouveau mode de production capitaliste.

    Les savants bourgeois dépeignent sous des couleurs idylliques la naissance de la classe capitaliste et de la classe ouvrière. Dans des temps immémoriaux, assurent-ils, une poignée d’hommes laborieux et économes accumulèrent des richesses par leur travail, alors qu’une foule de paresseux et d’oisifs gaspillaient tout leur avoir et devenaient des prolétaires.

    Ces fables imaginées par les défenseurs du capitalisme n’ont rien de commun avec la réalité. En fait, la formation d’une masse de non-possédants — les prolétaires — et l’accumulation de richesses aux mains de quelques-uns résultèrent du fait que les petits producteurs furent privés par la violence de leurs moyens de production. Le processus de séparation des producteurs de leurs moyens de production (terre, instruments de production, etc.) s’accompagna de spoliations et de cruautés sans nombre. Il a reçu le nom d’accumulation primitive du capital, car il a précédé l’apparition de la grande production capitaliste.

    C’est d’abord en Angleterre que la production capitaliste prit un développement considérable. À la fin du 15e siècle, un douloureux processus d’expropriation violente de la paysannerie s’amorça dans ce pays. L’impulsion directe fut donnée par la demande accrue de laine de la part des grandes manufactures de drap apparues d’abord en Flandre, puis en Angleterre même. Les seigneurs se mirent à élever de grands troupeaux de moutons. Ils avaient besoin pour cela de pâturages. Ils chassaient en masse les paysans de leurs demeures, s’emparaient de la terre dont ceux-ci avaient toujours eu la jouissance, et transformaient les champs cultivés en pâturages.

    L’expropriation des paysans s’accomplit de différentes façons, mais principalement par une mainmise éhontée sur les terres communales. Les seigneurs entouraient ces terres de clôtures, démolissaient les maisons des paysans, expulsaient ces derniers. Si ceux-ci tentaient de recouvrer la terre dont ils avaient été illégalement dépossédés, la force armée de l’État volait au secours du seigneur. Une série de lois sur les « enclosures » consacrèrent au 18e siècle cette spoliation du paysan.

    La foule des paysans ruinés et dépouillés encombrait les villes, les bourgs et les routes d’Angleterre. Privés de moyens d’existence, ils étaient réduits à la mendicité. Les autorités édictèrent contre les expropriés des lois sanguinaires, d’une cruauté exceptionnelle. Ainsi, sous le règne d’Henri VIII (16e siècle), 72 000 personnes furent exécutées pour « vagabondage ». Au 18e siècle, la peine de mort fut remplacée pour les « vagabonds » et les sans-logis par l’incarcération dans des « maisons de travail », qui méritèrent le nom de « maisons d’horreur ». La bourgeoisie entendait ainsi plier la population rurale, chassée de ses terres et réduite au vagabondage, à la discipline du travail salarié.

    Dans la Russie des tsars, engagée après les autres pays d’Europe dans la voie du développement capitaliste, la séparation du producteur de ses moyens de production fut réalisée par les mêmes méthodes qu’ailleurs. En 1861, le gouvernement tsariste, sous la pression des soulèvements paysans, se vit contraint d’abolir le servage.

    Cette réforme constitua une gigantesque spoliation de la paysannerie. Les grands propriétaires fonciers s’emparèrent des deux tiers du sol. Ils se réservèrent des enclaves (« otrezki »), sur les terres les mieux situées, et parfois aussi les pacages, les abreuvoirs, les chemins conduisant aux champs, etc., dont les paysans avaient auparavant la jouissance. Les enclaves devinrent pour les propriétaires fonciers un moyen d’asservir les paysans, obligés de prendre des terres à bail aux plus dures conditions. La loi établissant la liberté personnelle du paysan maintint provisoirement la corvée et la redevance. En échange du lot tronqué qu’il avait reçu, le paysan devait satisfaire à ces obligations au bénéfice du propriétaire foncier tant que la terre n’aurait pas été rachetée. Le montant des droits de rachat avait été calculé sur la base de prix de la terre fortement majorés, et il s’éleva à environ deux milliards de roubles.

    Caractérisant la réforme paysanne de 1861, Lénine écrivait :

    C’est une première violence massive contre la paysannerie au profit du capitalisme naissant dans l’agriculture. C’est un « nettoyage des terres », entrepris par les propriétaires fonciers au profit du capitalisme.

    ( V. Lénine, « Le Programme agraire de la social-démocratie dans la première révolution russe de 1905-1907 », Œuvres, t. 13, p. 291. )

    L’expropriation des paysans eut un double résultat. D’une part, la terre devint la propriété privée d’un nombre relativement restreint de grands propriétaires fonciers. La propriété féodale de la terre, la propriété d’une couche sociale, se transforma en propriété bourgeoise. D’autre part, l’industrie bénéficia d’un afflux considérable d’ouvriers libres, prêts à se louer aux capitalistes.

    Pour que la production capitaliste pût apparaître, il fallait non seulement une main-d’œuvre à bon marché, mais encore une accumulation de richesses considérables entre les mains de quelques-uns sous forme de sommes d’argent pouvant être transformées en moyens de production et servir à embaucher des ouvriers.

    Au Moyen âge, marchands et usuriers avaient édifié de grandes fortunes qui permirent par la suite de créer de nombreuses entreprises capitalistes.

    La conquête de l’Amérique, qui s’accompagna du pillage massif et de l’extermination de la population indigène, procura aux conquérants des richesses incalculables qu’accrut plus rapidement encore l’exploitation des mines de métaux précieux d’une richesse extraordinaire. Pour faire valoir ces mines, il fallait de la main-d’œuvre. Les Indiens périssaient en masse par suite des conditions inhumaines dans lesquelles ils travaillaient. Les marchands européens organisèrent en Afrique la chasse aux nègres comme s’il s’était agi de bêtes sauvages. Le commerce des nègres d’Afrique réduits en esclavage était des plus lucratifs. Les négriers réalisaient des profits fabuleux. Le travail servile des nègres reçut une grande extension dans les plantations de coton américaines.

    Le commerce colonial fut, lui aussi, à l’origine de grosses fortunes. Les marchands de Hollande, d’Angleterre et de France fondèrent les compagnies des Indes orientales pour faire le commerce avec l’Inde. Ces compagnies bénéficiaient de l’appui de leurs gouvernements. Elles monopolisaient le commerce des produits coloniaux et avaient reçu le droit d’exploiter sans aucune restriction les colonies en usant des pires méthodes de violence. Leurs bénéfices annuels dépassaient de plusieurs fois le capital engagé. En Russie, le commerce avec la Sibérie qui mettait en coupe réglée les populations et la ferme de l’eau-de-vie, par laquelle l’État accordait à des traitants le droit exclusif de produire et de vendre des spiritueux contre le payement d’une certaine somme, procuraient de gros profits aux marchands.

    Le capital commercial et le capital usuraire concentrèrent de la sorte de prodigieuses richesses monétaires. C’est ainsi que par le pillage et la ruine de la masse des petits producteurs s’accumulèrent les ressources monétaires indispensables à la création de grandes entreprises capitalistes. Analysant ce processus, Marx a écrit que le capital arrive au monde « suant le sang et la boue par tous les pores ». (K. Marx, Le Capital, livre 1, t. 3, p. 202.)

    3.8. Les révoltes des serfs. Les révolutions bourgeoises. La chute du régime féodal.

    La lutte de la paysannerie contre les seigneurs féodaux s’est poursuivie durant toute l’époque féodale, mais c’est à la fin de celle-ci qu’elle a atteint sa plus grande acuité.

    Au 14e siècle, la France fut le théâtre d’une guerre des paysans connue dans l’histoire sous le nom de Jacquerie. La bourgeoisie naissante des villes, qui avait d’abord appuyé le mouvement, s’en détourna au moment décisif.

    À la fin du 14e siècle, une
    révolte paysanne éclata dans une grande partie de l’Angleterre. Les paysans armés, ayant à leur tête Wat Tyler, se répandirent à travers le pays, détruisant les demeures seigneuriales et les monastères, et s’emparèrent de Londres. Les seigneurs étouffèrent le soulèvement par la violence et la ruse. Tyler fut tué par trahison. Confiants dans les promesses du roi et des seigneurs, les révoltés rentrèrent chez eux, après quoi des expéditions punitives passèrent dans le» villages ; la répression fut féroce.

    Au début du 16e siècle, une guerre des paysans soutenus par les petites gens des villes et conduits par Thomas Münzer se déroula en Allemagne. Les paysans réclamaient la cessation de l’arbitraire et des violences des nobles.

    En Russie, citons les grandes guerres paysannes dirigées par Stépan Razine au 17e siècle et Emélian Pougatchev au 18e. Les révoltés demandaient l’abolition du servage, la remise aux paysans des terres de la noblesse et de l’État, la fin de la domination féodale. L’aggravation de la crise du système féodal d’économie entre 1850 et 1860 se traduisit par une puissante vague d’insurrections paysannes à la veille de la réforme de 1861.

    Des guerres et des révoltes paysannes d’une ampleur exceptionnelle se sont déroulées en Chine pendant des siècles. L’insurrection des Taïpings, sous la dynastie des Tsing (milieu du 19e siècle), mit en mouvement des millions de paysans. Les révoltés occupèrent Nankin, ancienne capitale de la Chine. La loi agraire des Taïpings proclamait l’égalité dans le droit, la jouissance de la terre et des autres biens. Leur organisation politique combinait de façon originale la monarchie avec la démocratie paysanne, trait que l’on retrouve aussi dans les mouvements paysans d’autres pays.

    Les révoltes paysannes ont une importance révolutionnaire, car elles ont ébranlé les bases mêmes de la féodalité et conduit en définitive à l’abolition du servage.

    Le passage du régime féodal au capitalisme en Europe occidentale s’est accompli grâce aux révolutions bourgeoises. La bourgeoisie montante profita de la lutte des paysans contre les seigneurs pour hâter la chute du régime féodal, remplacer l’exploitation féodale par l’exploitation capitaliste, et s’emparer du pouvoir. Lors des révolutions bourgeoises, les paysans fournirent le gros des forces qui renversèrent le régime féodal. Il en fut ainsi au cours de la première révolution bourgeoise dans les Pays-Bas, au 16e siècle, pendant la révolution anglaise du 17e siècle, pendant la révolution bourgeoise en France à la fin du 18e siècle.

    La bourgeoisie s’appropria les fruits de la lutte révolutionnaire de la paysannerie et se hissa au pouvoir sur les épaules de celle-ci. La force des paysans résidait dans leur haine des oppresseurs. Mais leurs révoltes étaient spontanées. La paysannerie, en tant que classe de petits propriétaires privés, était morcelée ; elle ne pouvait formuler un programme clair ni mettre sur pied une organisation solide et cohérente pour mener la lutte. Pour triompher, les révoltes paysannes doivent se combiner avec le mouvement ouvrier et être dirigées par les ouvriers. Mais lors des révolutions bourgeoises des 17e et 18e siècles la classe ouvrière était encore faible, peu nombreuse et inorganisée.

    C’est au sein même de la société féodale qu’avaient mûri les formes plus ou moins achevées du régime capitaliste ; une nouvelle classe exploiteuse, celle des capitalistes, avait grandi en même temps qu’étaient apparues des masses d’hommes dépourvus de moyens de production : les prolétaires.

    À l’époque des révolutions bourgeoises, la bourgeoisie a utilisé contre la féodalité la loi économique de correspondance nécessaire entre les rapports de production et le caractère des forces productives ; elle a renversé les rapports de production féodaux, créé des rapports de production nouveaux, des rapports bourgeois, et fait concorder les rapports de production avec le caractère des forces productives développées au sein du régime féodal.

    Les révolutions bourgeoises mirent fin au régime féodal et instaurèrent la domination du capitalisme.

    Les conceptions économiques de l’époque féodale.

    Les conceptions économiques de l’époque féodale reflètent les rapports sociaux qui règnent alors. Toute la vie intellectuelle se trouve sous le contrôle du clergé et revêt de préférence pour cette raison une forme religieuse et scolastique. Aussi les considérations sur la vie économique forment-elles des chapitres particuliers des traités de théologie.

    En Chine, les conceptions économiques furent pendant des siècles Influencées par la doctrine de Confucius. Idéologie religieuse, le confucianisme naquit au 5e siècle avant notre ère. Il exige le maintien strict de la hiérarchie féodale des castes dans l’ordre politique aussi bien que dans la famille. « Les ignorants, dit Confucius, doivent obéir aux nobles et aux sages. L’insubordination des petites gens à l’autorité supérieure est principe de désordre. » Cependant Confucius demandait aux hommes « bien nés » de faire preuve d’ « humanité » et de ne pas être trop durs envers les pauvres. Confucius prônait la nécessité de l’union de la Chine, alors morcelée, sous le pouvoir d’un monarque. Confucius et ses disciples idéalisent les formes d’économie arriérées. Ils exaltent « l’âge d’or » que représente pour eux le passé patriarcal. La paysannerie, écrasée par l’aristocratie féodale et les marchands, mettait dans le confucianisme ses espérances d’une amélioration de sa situation, bien que cette doctrine n’exprimât pas les intérêts de classe de la paysannerie. Au cours de son évolution, le confucianisme devint l’idéologie officielle de l’aristocratie féodale. Il fut exploité par les classes dirigeantes pour élever le peuple dans l’esprit d’une soumission servile aux seigneurs féodaux, pour perpétuer le régime féodal.

    Saint Thomas d’Aquin (13e
    siècle), un des idéologues du féodalisme de l’Europe médiévale, a tenté de justifier par la théologie la nécessité de la société féodale. Tout en proclamant que la propriété féodale est nécessaire et raisonnable, et en déclarant que les serfs sont des esclaves, il affirme, contrairement aux esclavagistes de l’antiquité, que « l’esclave est libre en esprit » et que par conséquent son maître n’a pas le droit de le tuer. Il ne considère plus le travail comme indigne d’un homme libre. Le travail manuel est à ses yeux une activité d’ordre inférieur, et le travail intellectuel une occupation noble ; il voit dans cette distinction la base de la division de la société en différents ordres. Ses idées sur la richesse s’inspirent du même point de vue de caste. L’homme doit disposer de la richesse à laquelle lui donne droit la situation qu’il occupe dans la hiérarchie féodale. Très caractéristique à cet égard est la théorie des théologiens du Moyen Âge sur le « juste » prix. Le « juste » prix doit correspondre à la quantité de travail dépensée pour produire un objet et à la situation sociale du producteur.

    Les défenseurs du « juste » prix ne protestaient nullement contre le profit du marchand. Ce qu’ils voulaient, c’était lui fixer des bornes pour qu’il ne compromît pas l’existence économique des autres ordres. Ils condamnaient l’usure comme déshonorante et immorale. Mais avec le développement de la production marchande et de l’échange, le clergé lui-même se livra à l’usure pour laquelle l’Église se montra de plus en plus indulgente.

    La lutte de classe des masses opprimées contre les classes dominantes de la société féodale prit pendant des siècles une forme religieuse. Les paysans et les compagnons exploités citaient souvent la Bible à l’appui de leurs revendications. D’innombrables sectes prirent une grande extension. L’Église catholique et l’Inquisition persécutaient férocement les « hérétiques », les envoyaient au bûcher.

    Avec le développement de la lutte de classe, le mouvement des masses opprimées se dégagea de plus en plus de son enveloppe religieuse, et son caractère révolutionnaire s’affirma avec une netteté croissante. Les paysans réclamaient l’abolition du servage et des privilèges féodaux, l’égalité des droits, la suppression des ordres, etc.

    Au cours des guerres paysannes en Angleterre, en Bohême et en Allemagne, les mots d’ordre des révoltés prirent un caractère toujours plus radical. L’aspiration à l’égalité des masses exploitées de la campagne et de la ville se traduisit par la revendication de la communauté des biens, c’est-à-dire de l’égalité en matière de consommation. Revendication impossible à réaliser, mais qui avait à l’époque une portée révolutionnaire, car elle soulevait les masses pour la lutte contre l’oppression féodale.

    C’est au déclin de l’époque féodale qu’apparurent les deux premiers grands socialistes utopistes : l’Anglais Thomas More, auteur de l’Utopie (16e siècle), et l’Italien Tommaso Campanella qui écrivit La Cité du soleil (17e siècle). Constatant dans la société de leur temps une inégalité et des contradictions croissantes, ces penseurs ont exposé sous une forme originale leurs idées sur la cause des maux dont elle souffre ; ils ont donné la description d’un régime qu’ils considèrent comme idéal et où ces maux auront été supprimés.

    Le régime social qu’ils préconisent ignore la propriété privée et les vices qu’elle entraîne. Chacun est à la fois artisan et agriculteur. La journée de travail est de six, voire de quatre heures par jour, ce qui suffit parfaitement à couvrir tous les besoins. Les produits sont répartis selon les besoins. L’éducation des enfants est confiée à la société.

    Les ouvrages de More et de Campanella jouèrent un rôle progressiste dans l’histoire de la pensée sociale. Ils renfermaient des idées très en avance sur leur temps. Mais faute de tenir compte des lois du développement social, ces idées étaient irréalisables, utopiques. On ne pouvait alors supprimer l’inégalité sociale: le niveau des forces productives exigeait que l’exploitation féodale fît place à l’exploitation capitaliste.

    L’apparition du capitalisme remonte au 16e siècle. C’est aussi à cette époque que furent faites les premières tentatives pour interpréter et pour expliquer certains phénomènes propres au capitalisme. Ainsi prit naissance et se développa, du 16e au 18e siècle, le courant de la pensée et de la politique économiques, qui a reçu le nom de mercantilisme.

    Né en Angleterre, le mercantilisme se répandit ensuite en France, en Italie et dans les autres pays. Il posait le problème de la richesse nationale, de ses formes et des moyens de l’accroître.

    C’était à l’époque où le capital, sous sa forme commerciale et usuraire, dominait le commerce et le crédit. Il ne faisait encore que ses premiers pas dans la production où il fondait des manufactures. Après la découverte et la conquête de l’Amérique les métaux précieux affluèrent en Europe. Les guerres et le commerce opéraient une redistribution permanente de l’or et de l’argent entre les États européens.

    Dans leur conception de la nature de la richesse, les mercantilistes partaient de l’analyse des phénomènes superficiels de la circulation. Leur attention se portait non sur la production, mais sur le commerce et la circulation monétaire, en particulier sur les mouvements de l’or et de l’argent.

    Pour les mercantilistes, la seule richesse véritable est constituée non par la production sociale, mais par la monnaie : l’or et l’argent. Ils demandent que l’État intervienne énergiquement dans la vie économique pour faire en sorte que la monnaie afflue le plus possible dans le pays et s’en aille le moins possible à l’étranger. Les mercantilistes pensèrent d’abord y parvenir en interdisant par de simples mesures administratives la sortie de la monnaie. Ils estimèrent par la suite qu’il était nécessaire pour cela de développer le commerce extérieur. Ainsi, l’Anglais Thomas Mun (1571-1641), gros marchand et directeur de la Compagnie des Indes orientales, écrivait : « Le moyen ordinaire d’augmenter notre richesse et nos trésors est le commerce avec l’étranger où nous devons toujours avoir pour règle de vendre chaque année aux étrangers nos marchandises pour une somme supérieure à celle que nous dépensons pour nous procurer les leurs ».

    Les mercantilistes exprimaient les intérêts de la bourgeoisie, qui naissait au sein du régime féodal, et qui était impatiente d’accumuler des richesses sous forme d’or et d’argent en développant le commerce extérieur, en pillant les colonies et en engageant des guerres commerciales, en asservissant les peuples moins évolués. Avec le progrès du capitalisme, ils exigèrent que l’État protégeât le développement des entreprises industrielles, des manufactures. Des primes à l’exportation furent accordées aux marchands qui vendaient des marchandises à l’étranger. Les droits d’entrée acquirent bientôt une importance plus grande encore. À mesure que se développaient les manufactures, puis les fabriques, l’imposition de droits de douane sur les produits importés devint la mesure la plus fréquemment appliquée pour protéger l’industrie nationale contre la concurrence étrangère.

    C’est ce qu’on appelle le protectionnisme, politique qui a subsisté dans de nombreux pays bien après l’abandon des théories mercantilistes.

    En Angleterre, les tarifs protecteurs jouèrent un rôle important aux 16e et 17e siècles, alors qu’il s’agissait d’écarter la concurrence des manufactures plus développées des Pays-Bas. À partir du 18e siècle, l’Angleterre t’assura de façon durable la primauté industrielle. Les autres pays, moins évolués, ne pouvaient rivaliser avec elle. Aussi l’idée du libre-échange commença-t-elle à se faire jour en Angleterre.

    Il en allait autrement dans les pays qui s’étaient engagés dans la voie du capitalisme après l’Angleterre. En France, le ministre de Louis XIV, Colbert, encouragea les manufactures par tout un ensemble de mesures protectionnistes : droits de douane élevés, interdiction d’exporter les matières premières, implantation d’industries nouvelles et création de compagnies pour le commerce extérieur, etc.

    Le mercantilisme joua à l’époque un rôle progressiste. La politique protectionniste qu’il inspira contribua dans une mesure appréciable à l’extension des manufactures. Mais la théorie mercantiliste de la richesse traduisait le faible développement de la production capitaliste. Les progrès du capitalisme firent de mieux en mieux apparaître la faiblesse de cette théorie.

    En Russie, le système féodal prédomina aux 17e et 18e siècles. L’économie était essentiellement une économie naturelle. Néanmoins le commerce et l’artisanat prirent un développement considérable, un marché national se constitua, des manufactures furent fondées ; ces transformations contribuèrent à renforcer l’absolutisme.

    Les économistes russes développèrent certaines idées propres au mercantilisme en tenant compte des particularités historiques et économiques du pays. Toutefois, à la différence de nombreux mercantilistes d’Europe occidentale, ils attachaient une grande importance non seulement au commerce, mais aussi au développement de l’industrie et de l’agriculture.

    Les conceptions économiques de cette époque ont inspiré les ouvrages et les actes de A. L. Ordyne-Nachtchokine, homme d’État russe du 17e siècle, la politique économique de Pierre le Grand, les œuvres de I. T. Possochkov, le plus éminent des économistes russes du début du 18e siècle.

    Dans son livre De la pauvreté et de la richesse (1724), I. T. Possochkov expose un vaste programme de développement économique de la Russie qu’il justifie dans le détail. Il y montre la nécessité d’appliquer un certain nombre de mesures pour protéger l’industrie nationale, le commerce et l’agriculture, améliorer le système financier.

    À partir du dernier tiers du 18e siècle, une tendance à la désagrégation des rapports fondés sur la féodalité et le servage se dessina en Russie ; elle s’accentua au cours du premier quart du 19e siècle et aboutit à une véritable crise du servage.

    A. N. Radichtchev (1749-1802), qui est à l’origine du courant démocratique et révolutionnaire dans la pensée sociale russe, fut un économiste éminent. S’élevant vigoureusement contre le servage et prenant la défense de la paysannerie opprimée, il soumit le régime féodal à une critique impitoyable, dénonça l’exploitation à laquelle les seigneurs féodaux, les propriétaires des manufactures et les marchands devaient leur richesse, et proclama que la terre doit appartenir à ceux qui la travaillent. Il était convaincu qu’une révolution pouvait seule mettre un terme à l’absolutisme et au servage. Il proposa l’application d’un ensemble de mesures économiques progressistes pour l’époque dont la réalisation aurait permis rétablissement en Russie d’un régime bourgeois démocratique.

    Les décembristes (premier quart du 19e siècle) furent des révolutionnaires d’une époque où commençait à se faire sentir en Russie la nécessité de remplacer le régime féodal par le capitalisme. Leur critique était avant tout dirigée contre le servage. Ardents champions du développement des forces productives en Russie, ils voyaient dans l’abolition du servage et l’affranchissement de la paysannerie la condition essentielle de ce développement. Non contents de prêcher la lutte contre le servage et l’autocratie, ils organisèrent une insurrection contre la monarchie absolue. On doit à P. I. Pestel (1793-1826) un projet original de règlement de la question agraire. Son projet de constitution, la Rousskaïa Pravda, prévoyait l’affranchissement immédiat et complet des paysans, ainsi que des mesures d’ordre économique pour protéger leurs intérêts à l’avenir. Il préconisait dans ce but la constitution d’un fonds social des terres, grâce auquel chaque paysan pourrait recevoir en jouissance gratuite la terre dont il avait besoin pour sa subsistance. Ce fonds devait se composer de terres de la noblesse et de l’État, une partie de celles qui appartenaient aux seigneurs les plus riches étant aliénée sans indemnité. Révolutionnaires issus de la noblesse, les décembristes étaient loin du peuple, mais leur lutte contre le servage fit progresser le mouvement révolutionnaire en Russie.

    C’est avec la désagrégation du régime féodal et la naissance du capitalisme que s’élabora l’idéologie de la bourgeoisie marchant à la conquête du pouvoir. Cette idéologie était dirigée contre le régime féodal et contre la religion, arme spirituelle de la féodalité. Aussi la conception du monde de la bourgeoisie en lutte pour le pouvoir revêt-elle dans une série de pays un caractère progressiste. Ses représentants les plus en vue, économistes et philosophes, soumirent à une critique impitoyable tous les fondements — économiques, politiques, religieux, philosophiques et moraux — de la société féodale. Ils jouèrent un rôle important dans la préparation idéologique de la révolution bourgeoise et exercèrent une influence féconde sur les sciences et les arts.

    Résumé du chapitre 3

    1. La féodalité est née de la décadence de la société esclavagiste et de la désagrégation de la communauté rurale dans les tribus qui avaient conquis les États esclavagistes. Dans les pays qui n’ont pas connu l’esclavage, la féodalité est née de la désagrégation de la communauté primitive. L’aristocratie des gentes et les chefs militaires des tribus s’emparèrent d’une grande partie des terres qu’ils distribuèrent à leurs proches. Les paysans furent peu à peu asservis.

    2. La base des rapports de production de la société féodale était la propriété du seigneur sur la terre et sa propriété limitée sur le producteur : le paysan serf. La propriété féodale coexistait avec la propriété individuelle du paysan et de l’artisan fondée sur le travail personnel. La société féodale reposait sur le travail des serfs. L’exploitation féodale se traduisait par la corvée à laquelle les paysans étaient astreints au profit du seigneur, ou par le paiement à celui-ci d’une redevance en nature et en argent. Le servage était souvent pour le paysan presque aussi dur que l’esclavage. Mais le régime féodal offrait certaines possibilités de développement aux forces productives, puisque le paysan pouvait consacrer une partie de son temps à cultiver sa terre et avait quelque intérêt à son travail.

    3. La loi économique fondamentale de la féodalité réside dans la production d’un surproduit pour la satisfaction des besoins des seigneurs féodaux en exploitant les paysans dépendants sur la base de la propriété du féodal sur la terre et de sa propriété limitée sur les producteurs : les paysans serfs.

    4. La société féodale, surtout au début du Moyen âge, était divisée en une foule de petites principautés et de petits États. Les couches sociales dominantes de la société féodale étaient la noblesse et le clergé. La paysannerie n’avait aucun droit politique. La lutte de classe entre paysans et seigneurs féodaux s’est poursuivie tout au long de l’histoire de la société féodale. L’État féodal, expression des intérêts de la noblesse et du clergé, les aidait activement à maintenir leur droit de propriété féodale sur la terre et à intensifier l’exploitation des paysans opprimés et dépourvus de tout droit.

    5. Sous le régime féodal, l’agriculture jouait un rôle primordial et l’économie était essentiellement une économie naturelle. Avec le développement de la division sociale du travail et de l’échange, les vieilles cités, qui avaient survécu à la chute de l’esclavage, connurent une animation nouvelle ; d’autres apparurent. Les villes étaient les centres de l’artisanat et du commerce. L’artisanat était organisé en corporations qui visaient à empêcher la concurrence. Les commerçants étaient groupés en guildes de marchands.

    6. Désagrégeant l’économie naturelle, les progrès de la production marchande entraînèrent une différenciation parmi la paysannerie et les artisans. Le capital commercial hâta la décomposition de l’artisanat et contribua à l’apparition d’entreprises capitalistes : les manufactures. Les entraves féodales et le morcellement territorial freinaient l’essor de la production marchande. Des marchés nationaux se formèrent peu à peu. Des États féodaux centralisés se constituèrent sous forme de monarchies absolues.

    7. L’accumulation primitive du capital prépara l’avènement du capitalisme. Des masses considérables de petits producteurs — paysans et artisans — furent privés de leurs moyens de production. Les grands propriétaires fonciers, les marchands et les usuriers concentrèrent entre leurs mains d’importantes richesses monétaires par l’expropriation brutale de la paysannerie, le commerce avec les colonies, les impôts et la traite des noirs. Ainsi se trouva accélérée la formation des principales classes de la société capitaliste : celle des ouvriers salariés et celle des capitalistes. C’est au sein même de la société féodale que surgirent et mûrirent les formes plus ou moins achevées du régime capitaliste.

    8. Les rapports de production féodaux, la faible productivité du travail des paysans serfs, les restrictions corporatives entravaient le développement des forces productives. Les révoltes des serfs ébranlèrent le régime féodal et aboutirent à l’abolition du servage. La bourgeoisie prit la tête du combat contre la féodalité. Elle mit à profit la lutte révolutionnaire des paysans contre les seigneurs féodaux pour s’emparer du pouvoir. Les révolutions bourgeoises renversèrent le régime féodal, assurèrent la victoire du capitalisme et donnèrent libre cours au développement des forces productives.


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