• Les modes de production précapitalistes II

    Chapitre 2 — Le mode de production fondé sur l’esclavage

    2.1. La naissance de l’esclavage.

    L’esclavage est, historiquement, la première et la plus grossière forme d’exploitation. Il a existé chez presque tous les peuples.

    Le passage du régime de la communauté primitive à celui de l’esclavage s’est d’abord produit dans les pays d’Orient. Le mode de production fondé sur l’esclavage était prépondérant en Mésopotamie (Sumérie, Babylonie. Assyrie, etc.), en Égypte, dans l’Inde et en Chine du 4e au 2e millénaire avant notre ère. Au 1er millénaire avant notre ère, il régnait en Transcaucasie (Ourartou) ; depuis les 8e et 7e siècles avant notre ère jusqu’aux 5e et 6e siècles de notre ère, il a existé au Khorezm un puissant État esclavagiste. La civilisation des pays de l’Orient antique, où régnait l’esclavage, exerça une influence considérable sur les peuples européens.

    En Grèce, l’apogée du mode de production basé sur l’esclavage se situe aux 5e et 4e siècles avant notre ère. Par la suite, l’esclavage se développa en Asie mineure, en Égypte, en Macédoine (du 4e au 1er siècle avant notre ère). Il atteignit son plus haut degré de développement à Rome, du 2e siècle avant notre ère au 2e siècle de notre ère.

    L’esclavage revêtit d’abord un caractère patriarcal, domestique. Les esclaves étaient relativement peu nombreux. Le travail servile ne constituait pas encore la base de la production et ne jouait qu’un rôle auxiliaire dans l’économie dont le but restait de subvenir aux besoins de la grande famille patriarcale qui n’avait presque pas recours aux échanges. Le maître avait déjà sur ses esclaves un pouvoir illimité, mais le champ d’application du travail servile restait limité.

    Le passage de la société au régime de l’esclavage s’explique par le progrès des forces productives, le développement de la division sociale du travail et des échanges. Le passage des outils de pierre aux outils de métal ouvrit au travail humain des domaines nouveaux. L’invention du soufflet de forge permit de fabriquer des instruments de fer d’une solidité encore inconnue. La hache de fer rendit possible le défrichement des terrains couverts de forêts et de buissons et leur mise en culture ; l’araire à soc de fer permit de cultiver des superficies relativement étendues. L’économie primitive fondée sur la chasse céda la place à la culture et à l’élevage. Les métiers firent leur apparition.

    Dans l’agriculture, qui restait la principale branche de la production, les procédés de culture et d’élevage s’améliorèrent. De nouvelles plantes furent cultivées : vigne, lin, plantes oléagineuses, etc. Les troupeaux s’accrurent rapidement dans les familles riches. L’entretien du bétail réclamait toujours plus de bras. Le tissage, l’art de traiter les métaux, la poterie et les autres métiers se perfectionnèrent. Le métier, qui était auparavant une occupation annexe pour le cultivateur et l’éleveur, devint pour beaucoup une activité autonome. Le métier se détacha de l’agriculture.

    Ce fut la deuxième grande division sociale du travail.

    Avec la division de la production en deux branches essentielles : l’agriculture et le métier, apparaît la production directe pour l’échange, sous une forme encore peu développée, il est vrai. L’élévation de la productivité du travail augmenta la masse du surproduit, ce qui, en raison de l’existence de la propriété privée des moyens de production, permit à une minorité de la société d’accumuler des richesses et, grâce à elles, d’assujettir la majorité laborieuse à la minorité exploiteuse, de réduire les travailleurs en esclavage.

    Dans les conditions de l’esclavage, l’économie était avant tout une économie naturelle. On entend par économie naturelle une économie dans laquelle les fruits du travail ne font pas l’objet d’échange et sont consommés dans l’exploitation même. Mais en même temps l’échange se développait. Les artisans produisirent d’abord sur commande, puis pour le marché. Beaucoup, du reste, continuèrent longtemps encore à cultiver de petits lopins de terre pour subvenir à leurs besoins. Les paysans, qui vivaient pour l’essentiel en économie naturelle, se voyaient pourtant obligés de vendre une partie de leurs produits sur le marché pour acheter des articles aux artisans et payer les impôts. Ainsi une partie des produits du travail des artisans et des paysans se transforma peu à peu en marchandises.

    La marchandise est un produit fabriqué non pour être directement consommé, mais pour être échangé, vendu sur le marché. La production pour l’échange caractérise l’économie marchande. Ainsi, la séparation du métier d’avec l’agriculture, l’apparition du métier comme activité autonome marquaient la naissance de la production marchande.

    Tant que l’échange ne fut qu’occasionnel, on échangeait directement un produit du travail contre un autre. Mais quand les échanges prirent de l’extension et devinrent réguliers, une marchandise se dégagea peu à peu, contre laquelle on échangeait volontiers toute autre marchandise. C’est ainsi qu’apparut la monnaie. La monnaie est la marchandise universelle qui sert à évaluer toutes les autres marchandises et joue le rôle d’intermédiaire dans les échanges.

    Le développement du métier et de l’échange eut pour conséquence la formation des villes. Celles-ci sont apparues dès la plus haute antiquité, à l’aube du mode de production esclavagiste. La ville se distingua d’abord fort peu du village. Mais peu à peu le métier et le commerce s’y concentrèrent. Par le genre d’occupation de leurs habitants, par leur mode de vie, les villes se différencièrent de plus en plus de la campagne. Ainsi commença la séparation de la ville et de la campagne et se dessina leur opposition.

    À mesure que la masse des marchandises à échanger augmentait, les limites territoriales de l’échange s’élargissaient elles aussi. Des marchands apparurent qui, pour réaliser un gain, achetaient les marchandises aux producteurs, les amenaient sur des marchés parfois assez éloignés du lieu de la production, et les revendaient aux consommateurs.

    L’extension de la production et des échanges accrut l’inégalité des fortunes. La monnaie, les animaux de trait, les instruments de production, les semences s’accumulaient entre les mains des riches. De plus en plus souvent les pauvres étaient obligés de recourir à ces derniers pour obtenir un prêt, la plupart du temps en nature, mais parfois aussi en argent. Les riches prêtaient instruments de production, semences, argent, assujettissant leurs débiteurs qu’ils réduisaient en esclavage et dépouillaient de leur terre en cas de non-remboursement de la dette. Ainsi naquit l’usure. Elle apporta aux uns un surcroît de richesses, aux autres la sujétion du débiteur.

    La terre, à son tour, devint propriété privée. On se mit à la vendre et à l’hypothéquer. Si le débiteur ne pouvait rembourser l’usurier, il devait abandonner sa terre, vendre ses enfants et se vendre lui-même comme esclaves. Parfois, sous un prétexte quelconque, les gros propriétaires fonciers s’emparaient de prairies et de pâturages appartenant aux communautés rurales.

    C’est ainsi que la propriété foncière, l’argent et la masse des esclaves se concentrèrent entre les mains de riches propriétaires. La petite exploitation paysanne se ruinait de plus en plus alors que l’économie fondée sur l’esclavage se renforçait, s’élargissait et s’étendait à toutes les branches de la production. 

    L’accroissement constant de la production, et avec elle de la productivité du travail, accrut la valeur de la force de travail humaine ; l’esclavage qui, au stade antérieur, était encore à l’origine et restait sporadique, devient maintenant un composant essentiel du système social ; les esclaves cessent d’être de simples auxiliaires ; c’est par douzaines qu’on les pousse au travail, dans les champs et à l’atelier.

    ( F. Engels, L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, p. 149, Éditions sociales, Paris, 1954. ) 

    C’est sur le travail servile que repose désormais l’existence de la société. Celle-ci se divise en deux grandes classes antagonistes : celle des esclaves et celle des propriétaires d’esclaves.

    Ainsi se constitua le mode de production fondé sur l’esclavage.

    Sous le régime de l’esclavage, la population se divisait en hommes libres et en esclaves. Les hommes libres jouissaient de tous les droits civiques, politiques et de propriété (sauf les femmes réduites en fait à la condition d’esclaves). Les esclaves étaient privés de ces droits et l’accès de la classe des hommes libres leur était interdit. Les hommes libres, à leur tour, se divisaient en deux classes : les grands propriétaires fonciers, qui étaient en même temps de grands propriétaires d’esclaves, et les petits producteurs (paysans, artisans) dont les plus aisés utilisaient également le travail servile et possédaient des esclaves. Les prêtres, qui jouaient un rôle important à l’époque de l’esclavage, se rattachaient par leur situation à la classe des grands propriétaires de terres et d’esclaves.

    Outre la contradiction de classe entre maîtres et esclaves, il en existait une autre : entre grands propriétaires fonciers et paysans. Mais étant donné qu’avec le développement du régime esclavagiste le travail servile, qui était le moins coûteux, s’étendit à la plupart des branches d’activité et finit par constituer la principale base de la production, la contradiction entre maîtres et esclaves devint la contradiction fondamentale de la société.

    La division de la société en classes rendit nécessaire la formation de l’État. Avec les progrès de la division sociale du travail et le développement de l’échange, les gentes et les tribus se rapprochèrent, s’unirent en confédérations. Le caractère des institutions gentilices se modifia. Les organes du régime gentilice perdirent de plus en plus leur caractère populaire. Ils se transformèrent en organes de domination sur le peuple, en organes ayant pour objet de spolier et d’opprimer leurs propres tribus et les tribus voisines. Les anciens et les chefs militaires des gentes et des tribus devinrent des princes et des rois. Ils devaient autrefois leur autorité à leur qualité d’élus de la gens ou d’une fédération de gentes. Ils usèrent dorénavant de leur pouvoir pour défendre les intérêts des couches possédantes, pour tenir en bride leurs concitoyens en train de se ruiner, pour réprimer les esclaves. C’est aussi à quoi servirent les détachements armés, les tribunaux, les organismes punitifs.

    Ainsi naquit le pouvoir d’État.

    C’est seulement quand l’esclavage, première forme de division de la société en classes, est apparu ; quand une classe d’hommes, en s’adonnant aux formes les plus rudes du travail agricole, a pu produire un certain excédent, et que cet excédent qui n’était pas absolument indispensable à l’existence extrêmement misérable de l’esclave, était accaparé par les propriétaires d’esclaves, c’est alors que cette dernière classe s’est affermie ; mais pour qu’elle pût s’affermir, il fallait que l’État apparut.

    ( V. Lénine, « De l’État », Œuvres, t. 29, p. 482-483. )

    L’État a surgi pour tenir en bride la majorité exploitée dans l’intérêt de la minorité exploiteuse. L’État esclavagiste a joué un rôle considérable dans le développement et la consolidation des rapports de production de la société fondée sur l’esclavage. Il maintenait dans l’obéissance les foules d’esclaves. Il grandit, se ramifia et devint un vaste appareil de domination et de violence dirigé contre les masses populaires. Les démocraties de la Grèce et de la Rome antiques, qu’exaltent les manuels d’histoire bourgeois, n’étaient au fond que des démocraties de propriétaires d’esclaves.

    2.2. Les rapports de production de la société esclavagiste. La situation des esclaves.

    La propriété du maître non seulement sur les moyens de production, mais aussi sur les producteurs, les esclaves, formait la base des rapports de production de la société esclavagiste. L’esclave était considéré comme une chose ; son maître avait sur lui un pouvoir absolu. Il n’était pas seulement exploité ; on pouvait le vendre et l’acheter comme du bétail, ou même le tuer impunément. Si, à l’époque de l’esclavage patriarcal, il était regardé comme un membre de la famille, avec le développement du mode de production esclavagiste, il cessa même d’être considéré comme un homme.

    L’esclave ne vendait pas sa force de travail au possesseur d’esclaves, pas plus que le bœuf ne vend le produit de son travail au paysan. L’esclave est vendu, y compris sa force de travail, une fois pour toutes à son propriétaire.

    ( K. Marx, Travail salarié et capital, suivi de Salaire, prix et profit, p. 32, Éditions sociales. )

    Le travail servile avait un caractère de contrainte non dissimulé. On obligeait les esclaves à travailler par les moyens les plus brutaux. On les poussait au travail à coups de fouet, on les punissait férocement à la moindre peccadille. On les marquait pour les retrouver plus facilement s’ils s’enfuyaient. Beaucoup portaient jour et nuit un collier de fer sur lequel était inscrit le nom de leur maître.

    Celui-ci s’appropriait la totalité des fruits du travail servile. Il ne donnait aux esclaves qu’un minimum de moyens d’existence, juste assez pour qu’ils ne meurent pas de faim et puissent continuer à travailler pour lui. Il s’attribuait le surproduit, mais aussi une grande partie du produit nécessaire.

    Le développement du mode de production fondé sur l’esclavage s’accompagnait d’une demande d’esclaves toujours accrue. Dans certains pays les esclaves, en règle générale, n’avaient pas de famille. Une exploitation brutale entraînait leur usure rapide. Il en fallait sans cesse de nouveaux. La guerre était la grande pourvoyeuse d’esclaves. Les États esclavagistes de l’Orient ancien étaient sans cesse en guerre pour conquérir d’autres peuples. L’histoire de la Grèce antique est pleine des guerres que se livraient les cités entre elles, les métropoles et les colonies, les États grecs et orientaux. Rome fit constamment la guerre ; à son apogée, elle soumit la plus grande partie du monde alors connu. On réduisait en esclavage non seulement les soldats faits prisonniers, mais encore une grande partie de la population des pays conquis.

    Les provinces et les colonies fournissaient également des esclaves. Elles procuraient cette « marchandise vivante » au même titre que toute autre marchandise. Le commerce des esclaves était une des branches de l’activité économique les plus lucratives et les plus florissantes. Il existait à cet effet des centres spéciaux, des marchés où vendeurs et acheteurs, venus de lointains pays, se rencontraient.

    Le mode de production esclavagiste ouvrait de plus larges possibilités à l’accroissement des forces productives que la communauté primitive. La concentration d’un grand nombre d’esclaves entre les mains de l’État esclavagiste et des propriétaires d’esclaves permettait d’appliquer la coopération simple sur une très large échelle. En témoignent les ouvrages gigantesques réalisés dans l’antiquité par les peuples de la Chine, de l’Inde, de l’Égypte, de l’Italie, de la Grèce, de la Transcaucasie, de l’Asie Centrale, et d’autres encore : systèmes d’irrigation, routes, ponts, fortifications, monuments.

    La division sociale du travail se développait, elle aboutissait à la spécialisation dans l’agriculture et les métiers, et par suite à une augmentation de la productivité du travail.

    En Grèce, la main-d’œuvre servile était largement employée dans les métiers. De grands ateliers (ergasteries) firent leur apparition, où des dizaines d’esclaves travaillaient ensemble. Le travail servile était également utilisé dans la construction, l’extraction du minerai de fer, de l’argent et de l’or. À Rome, il était très répandu dans l’agriculture. L’aristocratie romaine possédait des latifundia, vastes domaines où peinaient des centaines et des milliers d’esclaves. Ces latifundia avaient été constitués par l’accaparement des terres paysannes et par des usurpations sur le domaine public.

    Le bon marché du travail servile et les avantages de la coopération simple permettaient aux latifundia de produire du blé et d’autres denrées agricoles à meilleur compte que les petites exploitations des paysans libres. La petite paysannerie était évincée, réduite en esclavage, ou allait à la ville grossir les rangs des couches misérables de la population.

    L’opposition entre la ville et la campagne, qui était apparue dès le passage du régime de la communauté primitive au régime esclavagiste, s’accroissait de plus en plus. Les villes deviennent les centres de rassemblement de l’aristocratie esclavagiste, des marchands, des usuriers, des fonctionnaires de l’État esclavagiste, qui tous exploitaient les masses de la population paysanne.

    Grâce au travail servile, le monde antique atteignit un degré de développement économique et culturel remarquable Mais un régime fondé sur l’esclavage ne pouvait créer les conditions d’un progrès technique de quelque importance. Le travail servile était caractérisé par un rendement extrêmement bas. L’esclave ne portait aucun intérêt à son travail. Il avait en haine le labeur auquel il était astreint. Souvent sa protestation et son indignation se traduisaient par des détériorations d’outils. Aussi ne lui confiait-on que des instruments grossiers qu’il eût été difficile de détériorer.

    La production restait à un niveau technique très bas. Malgré un certain développement des sciences naturelles et des sciences exactes, celles-ci n’étaient presque pas appliquées dans la production. Si quelques inventions techniques étaient utilisées, c’était uniquement pour la guerre et dans la construction. Au cours des siècles que dura sa domination, le mode de production esclavagiste se contenta d’instruments manuels empruntés au petit cultivateur et à l’artisan, il ne dépassa jamais le stade de la coopération simple. La principale force motrice restait la force physique de l’homme et des animaux domestiques.

    L’emploi généralisé de la main-d’œuvre servile permit aux possesseurs d’esclaves de se décharger sur ces derniers de tout travail physique. Les propriétaires d’esclaves méprisaient le travail, qu’ils regardaient comme une activité indigne d’un homme libre, et menaient une existence de parasites. À mesure que l’esclavage se développait, des masses de plus en plus considérables de la population libre tournaient le dos à toute activité productrice. Seule une partie de la couche privilégiée des propriétaires d’esclaves et du reste de la population libre s’occupait des affaires publiques, de science et d’art. Ceux-ci atteignirent un important développement.

    Le régime de l’esclavage a engendré l’opposition entre le travail manuel et le travail intellectuel, a creusé entre eux un fossé.

    L’exploitation des esclaves par leurs maîtres est le trait essentiel des rapports de production de la société esclavagiste. Mais dans chaque pays le mode de production fondé sur l’esclavage présente des particularités.

    Dans l’Orient antique, la prédominance de l’économie naturelle était encore plus accusée que dans le monde gréco-romain. Le travail servile était largement utilisé dans les domaines de l’État, des grands propriétaires d’esclaves et des temples. L’esclavage domestique était très répandu. Dans l’agriculture chinoise, indienne, babylonienne et égyptienne, les membres des communautés paysannes étaient exploités en masse parallèlement aux esclaves. L’esclavage pour dettes prit une grande extension. Le membre de la communauté rurale, qui ne s’était pas acquitté de sa dette envers l’usurier ou n’avait pas payé son fermage au propriétaire foncier, se voyait contraint de travailler pendant un certain temps dans les domaines de ces derniers en qualité d’esclave débiteur.

    Dans les pays d’esclavage de l’Orient ancien, la terre appartenait souvent à la communauté ou à l’État. Ces formes de propriété étaient liées au système d’agriculture, fondé sur l’irrigation. Dans les vallées fluviales, l’agriculture irriguée exigeait de grands travaux pour la construction de digues, de canaux et de réservoirs, pour l’assèchement des marais. D’où la nécessité de centraliser la construction et l’exploitation des systèmes d’irrigation à l’échelle de vastes territoires.

    L’irrigation artificielle y constitue la première condition de l’agriculture, et ceci est l’affaire des communautés, des provinces ou du gouvernement central.

    ( Lettre de Friedrich Engels à Karl Marx, du 6 juin 1853. Correspondance K. Marx-F. Engels, t. 3. )

    Avec le développement de l’esclavage, les terres des communautés se concentrèrent de plus en plus entre les mains de l’État. Le roi, qui exerçait un pouvoir absolu, devint le propriétaire suprême du sol. Monopolisant la propriété de la terre, l’État esclavagiste accablait les paysans d’impôts, faisait peser sur eux toutes sortes de charges, les réduisant ainsi à la condition d’esclaves. Les paysans continuaient à faire partie de leurs communautés. Mais la terre se trouvant aux mains de l’État esclavagiste, la communauté formait la base permanente du despotisme oriental, c’est-à-dire d’un pouvoir monarchique absolu et sans contrôle. L’aristocratie sacerdotale jouait un rôle important dans les pays d’Orient où dominait l’esclavage. Les vastes domaines appartenant aux temples reposaient sur le travail servile.

    Sous le régime de l’esclavage, la majeure partie du travail servile et de son produit était, dans tous les pays, dépensée par les propriétaires d’esclaves de façon improductive pour satisfaire des caprices individuels, amasser des trésors, construire des ouvrages militaires et mettre sur pied des armées, bâtir et entretenir des palais et des temples somptueux. Les pyramides d’Égypte sont un exemple frappant de ces énormes dépenses de travail improductives. Seule une partie infime du labeur servile et de son produit était consacrée à l’extension de la production dont le développement, de ce fait, était très lent. Les guerres dévastatrices entraînaient la destruction des forces productives, l’extermination d’une grande partie de la population non combattante et la disparition de civilisations entières.

    La loi économique fondamentale du régime de l’esclavage réside dans la production d’un surproduit pour la satisfaction des besoins des possesseurs d’esclaves en exploitant brutalement les esclaves sur la base de la propriété complète des moyens de production et des esclaves par les possesseurs d’esclaves, par la ruine et l’asservissement des paysans et des artisans, ainsi que par la conquête et l’asservissement des peuples des autres pays.

    2.3. Le développement de l’échange. Le capital commercial et le capital usuraire.

    L’économie esclavagiste restait pour l’essentiel une économie naturelle. Ce qu’elle produisait était surtout destiné à être directement consommé par le propriétaire d’esclaves, ses nombreux parasites et sa valetaille, et non à être échangé. L’échange joua pourtant un rôle de plus en plus marquant, surtout à l’apogée du régime esclavagiste. Dans certaines branches de la production, une partie des produits était régulièrement vendue sur le marche, autrement dit convertie en marchandises.

    Avec le progrès des échanges, le rôle de la monnaie s’accrut. D’ordinaire, c’était la marchandise le plus fréquemment échangée qui devenait monnaie. Chez de nombreux peuples, notamment ceux qui s’adonnaient à l’élevage, le bétail remplit d’abord cet office. Ailleurs, ce fut le sel, le blé, les fourrures. Peu à peu ces différentes formes de monnaie furent remplacées par la monnaie métallique.

    Les premières monnaies métalliques firent leur apparition dans l’Orient antique où elles circulèrent sous forme de lingots de bronze, d’argent et d’or dès les 3e et 2e millénaires avant notre ère, et sous forme de monnaies frappées à partir du 7e siècle avant notre ère. Des monnaies de fer avaient cours en Grèce huit siècles avant notre ère. Aux 5e et 4e siècles avant notre ère, Rome ne connaissait encore que la monnaie de cuivre. Par la suite, l’argent et l’or remplacèrent le fer et le cuivre en qualité de monnaie.

    Les cités grecques entretenaient un commerce assez actif, notamment avec leurs colonies dispersées le long du littoral de la Méditerranée et de la mer Noire. Les colonies fournissaient régulièrement des esclaves, principale force de travail, des matières premières et des moyens d’existence : peaux, laine, bétail, blé, poisson.

    Outre le commerce des esclaves et d’autres marchandises, le commerce des objets de luxe jouait un rôle important à Rome comme en Grèce. Ces
    objets étaient fournis par les peuples d’Orient, principalement à titre de tribut. Le commerce s’accompagnait du pillage, de la piraterie et de l’asservissement des colonies.

    Sous le régime de l’esclavage, l’argent n’était pas seulement un moyen d’acheter et de vendre des marchandises. Il servait aussi à s’approprier le travail d’autrui par le commerce et l’usure. L’argent dépensé pour s’approprier le surtravail et son produit devient capital, c’est-à-dire un moyen d’exploitation. Le capital commercial et le capital usuraire ont été, historiquement, les premières formes de capital. Le capital commercial est le capital engagé dans la sphère de l’échange des marchandises. En achetant et en revendant, les marchands s’appropriaient une importante partie du surproduit créé par les esclaves, les petits paysans et les artisans. Le capital usuraire est le capital utilisé sous forme de prêts d’argent, de moyens de production ou d’objets de consommation pour s’approprier le surtravail des paysans et des artisans par le prélèvement d’intérêts élevés. Les usuriers prêtaient également de l’argent à l’aristocratie et avaient ainsi part au surproduit que fournissait à celle-ci le travail de ses esclaves.

    2.4. L’aggravation des contradictions du mode de production esclavagiste.

    L’esclavage a été une étape nécessaire dans l’histoire de l’humanité.

    Ce fut seulement l’esclavage qui rendit possible sur une assez grande, échelle la division du travail entre agriculture et industrie et, par suite, l’apogée du monde antique, l’hellénisme. Sans esclavage, pas d’État grec, pas d’art et de science grecs ; sans esclavage, pas d’Empire romain. Or, sans la base de l’hellénisme et de l’Empire romain, pas non plus d’Europe moderne.

    ( F. Engels, Anti-Dühring, p. 213. )

    C’est sur les ossements de générations d’esclaves que s’est épanouie la civilisation qui a été à la base des progrès ultérieurs de l’humanité. De nombreuses branches du savoir : mathématiques, astronomie, mécanique, architecture, ont atteint dans le monde antique un degré de développement remarquable. Les objets d’art, les chefs-d’œuvre de la littérature, de la sculpture et de l’architecture que nous a légués l’antiquité, font à jamais partie du trésor de la culture humaine.

    Mais le régime esclavagiste était déchiré par des contradictions insolubles, qui le conduisirent finalement à sa perte. La forme d’exploitation qu’était l’esclavage détruisait la principale force productive de la société : les esclaves. La lutte de ces derniers contre l’exploitation féroce dont ils étaient les victimes, se traduisait de plus en plus fréquemment par des révoltes. L’afflux ininterrompu de nouveaux esclaves, leur bon marché, était la condition d’existence de l’économie esclavagiste. La guerre était la grande pourvoyeuse d’esclaves. La puissance militaire de la société esclavagiste reposait sur la masse des petits producteurs libres : paysans et artisans, qui composaient l’armée et supportaient le poids principal des impôts nécessités par la guerre. Mais la concurrence de la grande production fondée sur le travail servile meilleur marché, et les charges écrasantes ruinaient les paysans et les artisans. L’antagonisme irréductible entre les latifundia et les exploitations paysannes ne cessait de s’aggraver.

    La disparition de la paysannerie libre sapait la puissance économique, mais aussi la puissance militaire et politique des États esclavagistes, et notamment de Rome. Aux victoires succédèrent les défaites, aux guerres de conquête des guerres défensives. La source était tarie, qui fournissait jadis sans arrêt des esclaves à bon compte. Les côtés négatifs du travail servile se manifestaient avec toujours plus de netteté. Les deux derniers siècles de l’Empire romain furent marqués par un déclin général de la production. Le commerce fut désorganisé ; des contrées autrefois riches s’appauvrirent ; la population diminua ; les métiers dépérirent ; les villes se vidèrent.

    Les rapports de production fondés sur le travail servile étaient devenus des entraves pour les forces productives accrues de la société. Le travail des esclaves, aucunement intéressés à la production, avait épuisé ses possibilités. Il était devenu historiquement nécessaire de remplacer les rapports de production fondés sur l’esclavage par d’autres rapports, qui permettraient de modifier la situation sociale des masses laborieuses, principale force productive. La loi de la correspondance nécessaire entre les rapports de production et le caractère des forces productives exigeait que les esclaves fussent remplacés par des travailleurs ayant quelque intérêt aux résultats de leur travail.

    Comme la grande production fondée sur l’esclavage avait cessé d’être rémunératrice, le maître affranchissait en masse ses esclaves, dont le travail ne lui fournissait plus de revenus. Les grands domaines furent morcelés en petites parcelles remises à certaines conditions soit à d’anciens esclaves, soit à des citoyens autrefois libres, qui étaient astreints désormais à toutes sortes de redevances au bénéfice du propriétaire foncier. Ces nouveaux cultivateurs étaient attachés à leurs parcelles et pouvaient être vendus avec elles. Mais ils n’étaient plus esclaves.

    C’était une nouvelle catégorie de petits producteurs dont la situation était intermédiaire entre celles des hommes libres et des esclaves, et qui avait quelque intérêt au travail. Ces colons, comme on les appelait, furent les prédécesseurs des serfs du Moyen âge.

    Ainsi apparaissaient, au sein même de la société esclavagiste, les éléments d’un mode de production nouveau, le mode féodal.

    2.5. La lutte de classe des exploités contre leurs exploiteurs. Les révoltes d’esclaves. La fin du régime de l’esclavage.

    L’histoire des sociétés fondées sur l’esclavage dans l’Orient ancien, en Grèce et à Rome montre qu’avec le développement de l’économie esclavagiste la lutte de classe des masses asservies contre leurs oppresseurs s’intensifiait. Les révoltes d’esclaves se combinaient avec la lutte des petits paysans exploités contre la couche privilégiée des grands propriétaires d’esclaves et de terres.

    La contradiction entre les petits producteurs et les grands propriétaires fonciers donna naissance dès le début du développement de la société esclavagiste, parmi les hommes libres, à un mouvement démocratique qui se proposait d’annuler les dettes, de procéder au partage des terres, de retirer ses privilèges à l’aristocratie foncière, de donner le pouvoir au peuple, au « démos ».

    Parmi les nombreuses révoltes d’esclaves dont l’Empire romain fut le théâtre, la plus importante est celle que dirigea Spartacus (74-71 avant notre ère), au nom duquel se rattache l’épisode le plus glorieux de la lutte des esclaves contre leurs maîtres.

    Au cours des siècles, les soulèvements d’esclaves furent fréquents ; les paysans ruinés se joignaient à eux. Les plus importants éclatèrent aux 2e et 1er siècles avant notre ère et du 3e au 5e siècle de notre ère. Les propriétaires d’esclaves réprimèrent ces révoltes avec la dernière cruauté.

    Les soulèvements des masses exploitées, et surtout des esclaves, minèrent la puissance de Rome. Ces poussées internes étaient de plus en plus souvent accompagnées de poussées externes. Les habitants des pays voisins emmenés en esclavage se soulevaient dans les champs d’Italie tandis que leurs compatriotes restés en liberté attaquaient et forçaient les frontières de l’Empire, renversaient la domination romaine. Toutes ces circonstances hâtèrent la fin du régime esclavagiste à Rome.

    C’est dans l’Empire romain que le mode de production fondé sur l’esclavage atteignit son apogée. La chute de l’Empire romain marqua aussi la fin du régime de l’esclavage dans son ensemble.

    À ce régime succéda la féodalité.

    Les conceptions économiques de l’époque de l’esclavage.

    Les conceptions économiques de la période de l’esclavage ont trouvé leur expression dans maints ouvrages que nous ont laissés les poètes, les philosophes, les historiens, les hommes d’État et les personnalités publiques, pour qui l’esclave n’était pas un homme, mais une chose entre les mains de son maître. Le travail servile était méprisé ; or, le travail devenait de plus en plus le lot des esclaves ; aussi fut-il bientôt considéré comme une activité indigne d’un homme libre.

    Le code du roi Hammourabi (18e siècle avant notre ère) témoigne des conceptions économiques de la société esclavagiste babylonienne. Ce code protège la propriété et les droits des riches et des nobles, des propriétaires d’esclaves et de terres. Quiconque cache un esclave fugitif est passible de mort. Le paysan qui n’a pas payé sa dette au créancier ou son fermage au propriétaire foncier doit livrer sa femme, son fils ou sa fille qui sont réduits en esclavage, jusqu’à ce qu’ils aient acquitté la dette par leur travail. Les lois de Manou, dans l’Inde antique, sont un recueil de prescriptions sociales, religieuses et morales qui consacrent l’esclavage. L’esclave n’a aucune propriété. La loi punissait de mort quiconque «cachait dans sa maison un esclave fugitif».

    Les idées des classes dominantes se retrouvaient dans la religion. Ainsi le bouddhisme, qui se répandit dans l’Inde à partir du 6e siècle avant notre ère, prêchait la résignation, la non-résistance à la violence et l’humilité devant les classes dominantes ; l’aristocratie esclavagiste s’en servit pour consolider sa domination.

    Même les penseurs éminents de l’Antiquité ne pouvaient se représenter une société sans esclaves. Ainsi le philosophe grec Platon (5e-4e siècles avant notre ère), qui composa la première utopie connue, maintenait l’esclavage dans sa république idéale. Le travail des esclaves, des cultivateurs et des artisans devait procurer les moyens d’existence indispensables à la classe supérieure, celle des gouvernants et des guerriers.

    Aux yeux d’Aristote, le plus grand penseur de l’Antiquité (4e siècle avant notre ère), l’esclavage était pour la société une nécessité éternelle. Aristote a exercé une influence considérable sur la vie intellectuelle de l’Antiquité et du Moyen âge. Tout en s’élevant bien au-dessus de son temps lorsqu’il formule ses hypothèses et ses prévisions scientifiques, il reste, sur la question de l’esclavage, prisonnier des idées de la société de son époque. Son raisonnement est le suivant : de même que le gouvernail est pour le pilote un instrument inanimé, l’esclave est un instrument animé. Si les outils travaillaient d’eux-mêmes sur notre ordre, si par exemple les navettes tissaient toutes seules, on n’aurait pas besoin d’esclaves. Mais comme nombre d’occupations exigent un travail grossier, peu compliqué, la nature, dans sa sagesse, a créé les esclaves. Certains sont nés pour être esclaves et les autres pour les diriger. Le travail servile procure aux hommes libres des loisirs pour leur perfectionnement. Tout l’art du maître consiste donc à tirer le meilleur parti de ses esclaves.

    C’est Aristote qui a créé le terme d’ « oïkonomia ». De son temps l’échange, le commerce et l’usure avaient déjà pris un certain développement, mais dans l’ensemble l’économie restait une économie naturelle, consommatrice. Aristote considérait comme seuls légitimes les biens acquis par l’agriculture et le métier ; c’est un partisan de l’économie naturelle. Mais il comprenait la nature réelle de l’échange, trouvant parfaitement normal l’échange pour la consommation « puisque les hommes ont d’ordinaire certains objets en quantité supérieure, et d’autres objets en quantité inférieure à leurs besoins ». Il comprenait que la monnaie était nécessaire aux échanges.

    Par ailleurs Aristote condamnait le commerce s’il était exercé à des fins de lucre, ainsi que l’usure. À la différence de l’agriculture et du métier, ces activités, disait-il, ne posent aucune borne à l’acquisition des richesses.

    Les anciens Grecs avaient déjà une idée de la division du travail et de son rôle dans la vie sociale. Platon, par exemple, la plaçait à la base du régime dont il dotait sa république idéale.

    Les idées des Romains en matière économique étaient également fonction du mode de production fondé sur l’esclavage, qui prédominait alors.

    Les écrivains et les hommes politiques, idéologues de la classe des propriétaires d’esclaves, considéraient les esclaves comme de simples instruments. C’est au polygraphe Varron (1er siècle avant notre ère), qui composa entre autres une sorte de manuel d’agriculture à l’usage des propriétaires d’esclaves, qu’appartient la célèbre division des instruments en : 1, instruments muets (chariots) ; 2, instruments qui émettent des sons inarticulés (bétail) ; et 3, instruments doués de la parole (esclaves). Il ne faisait qu’exprimer par là les opinions généralement admises par les propriétaires d’esclaves.

    L’art de diriger les esclaves préoccupait les esprits, à Rome comme en Grèce. L’historien Plutarque (1er-2e siècles de notre ère) rapporte que Caton, maître « modèle », achetait ses esclaves encore enfants, « dans un âge où, pareils aux petits chiens et aux poulains, ils se prêtent facilement à l’éducation et au dressage ». Il relate ensuite qu’ « il imaginait sans cesse de nouveaux moyens d’entretenir parmi les esclaves la discorde et la division, car il craignait leur bonne entente, qu’il considérait comme dangereuse ».

    Par la suite, dans l’Empire romain, l’écroulement et la désagrégation de l’économie fondée sur le travail forcé des esclaves s’accentuèrent. L’écrivain latin Columelle (1er siècle de notre ère) se plaignait en ces termes : « Les esclaves causent un grave préjudice aux champs. Ils prêtent les bœufs et soignent mal le troupeau. Ils labourent de façon déplorable. » Pline l’Ancien, son contemporain, déclarait: « Les latifundia ont perdu l’Italie et les provinces. »

    De même que les Grecs, les Romains considéraient comme normale l’économie naturelle où le maître n’échange que ses excédents. Les ouvrages de l’époque condamnent parfois les profits commerciaux élevés et l’intérêt usuraire. Mais les marchands et les usuriers n’en amassaient pas moins d’immenses fortunes.

    Dans la dernière période de l’histoire romaine des voix s’élevèrent pour condamner l’esclavage et proclamer l’égalité naturelle des hommes. Il va sans dire que ces idées ne trouvaient point d’écho parmi la classe dominante, celle des propriétaires d’esclaves. Quant aux esclaves, ils étaient si accablés par leur situation misérable, si abrutis et si ignorants, qu’ils étaient incapables d’élaborer une idéologie plus progressiste que les idées périmées de la classe esclavagiste. C’est d’ailleurs là une des raisons du caractère tout spontané et inorganisé des révoltes d’esclaves.

    La lutte entre la grande et la petite propriété foncière constituait une des contradictions profondes du régime de l’esclavage. La paysannerie dont la situation devenait de plus en plus difficile réclamait dans son programme la limitation de la grande propriété foncière et le partage des terres. Tel était aussi le but de la réforme agraire défendue par les Gracques (2e siècle avant notre ère).

    À l’époque de la désagrégation de l’Empire romain, alors que la grande majorité de la population des villes et des campagnes, esclaves et hommes libres, n’apercevait aucune issue à la situation, l’idéologie de la Rome esclavagiste traversa une crise profonde.

    Les contradictions de classe de l’Empire agonisant donnèrent naissance à une nouvelle idéologie religieuse : le christianisme, qui traduisait à l’époque la protestation des esclaves, des masses ruinées de la paysannerie, des artisans et des déclassés contre l’esclavage et l’oppression. Le christianisme répondait aussi à l’état d’esprit de larges fractions des classes dominantes qui avaient conscience de leur situation sans issue. C’est pourquoi, tout en adressant des avertissements sévères aux riches et aux puissants, le christianisme de la chute de l’Empire romain exhortait à l’humilité et à la recherche du salut dans la vie d’outre-tombe.

    Dans les siècles qui suivirent, le christianisme devint définitivement la religion des classes dominantes, l’arme spirituelle chargée de défendre et de justifier l’exploitation et l’oppression des masses laborieuses.

    Résumé du chapitre 2

    1. Le mode de production fondé sur l’esclavage s’est instauré grâce à l’accroissement des forces productives de la société, à l’apparition du surproduit, à la naissance de la propriété privée des moyens de production, y compris la terre, et à l’appropriation du surproduit par les détenteurs des moyens de production.

      L’esclavage est la première et la plus grossière forme d’exploitation de l’homme par l’homme. Le maître avait la propriété pleine et entière de son esclave. Il disposait à sa guise non seulement du travail de l’esclave, mais encore de sa vie.

    2. Avec le régime de l’esclavage naquit aussi l’État. Celui-ci est le résultat de la scission de la société en classes irréductiblement hostiles ; c’est un appareil permettant à une minorité exploiteuse d’opprimer la majorité exploitée de la société.

    3. L’économie esclavagiste était essentiellement une économie naturelle. Le monde antique se subdivisait en une multitude d’unités économiques subvenant elles-mêmes à leurs besoins. Le commerce portait principalement sur les esclaves et les objets de luxe. Le développement de l’échange engendra la monnaie métallique.

    4. La loi économique fondamentale du mode de production fondé sur l’esclavage réside dans la production d’un surproduit pour la satisfaction des besoins des propriétaires d’esclaves en exploitant sauvagement les esclaves sur la base de la propriété complète des moyens de production et des esclaves par les possesseurs d’esclaves, par la ruine et l’asservissement des paysans et des artisans, ainsi que par la conquête et l’asservissement des peuples des autres pays.

    5. L’esclavage permit l’essor d’une civilisation (sciences, philosophie, arts) d’un niveau relativement élevé, mais dont la mince couche privilégiée de la société esclavagiste était seule à bénéficier. La conscience sociale du monde antique correspondait au mode de production fondé sur l’esclavage. Les classes dominantes et leurs idéologues ne considéraient pas l’esclave comme un homme. Le travail manuel, lot des esclaves, était regardé comme une activité déshonorante, indigne d’un homme libre.

    6. Le mode de production esclavagiste entraîna un accroissement des forces productives de la société par rapport au régime de la communauté primitive. Mais par la suite, le travail des esclaves, qui n’avaient aucun intérêt à la production, épuisa toutes ses possibilités. L’extension du travail servile et la situation de parias faite aux esclaves avaient pour conséquence la destruction de la main-d’œuvre, principale force productive de la société, et la ruine des petits producteurs libres : paysans et artisans. D’où la chute inévitable du régime esclavagiste.

    7. Les révoltes d’esclaves ébranlèrent le régime esclavagiste et hâtèrent sa destruction. Le mode de production fondé sur l’esclavage fut remplacé par le mode de production féodal, la forme d’exploitation esclavagiste par la forme d’exploitation féodale qui permettait dans une certaine mesure un développement nouveau des forces productives de la société.


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