• Les éditocrates au secours d’Angela Merkel

    Les éditocrates au secours d’Angela Merkel

    par Blaise Magnin, Frédéric Lemaire, le 13 mai 2013

    Nouvelle tempête médiatique dans un verre d’eau ? Dans un entretien avec Claude Bartolone publié le 25 avril par Le Monde, le président de l’Assemblée nationale appelait à une « confrontation » avec l’Allemagne. Le lendemain, la presse révèle un texte de travail en vue de la convention du PS sur l’Europe du 16 juin dont on apprend qu’il dénonce la politique économique promue par Angela Merkel.

    Il n’en faudra pas plus pour lancer une de ces « polémiques » dont les éditorialistes sont friands, dénonçant presque unanimement la « dérive » anti-allemande, anti-européenne voire belliciste du Parti socialiste. C’est que, même en matière d’Europe comme de politique économique, la liberté d’expression a ses limites dont les éditocrates se font les juges…

    « L’Europe de la rigueur est une nouvelle fois attaquée  » s’exclame Le Monde dans son édition électronique du 26 avril. En quoi consiste donc ce nouveau coup bas contre l’« Europe de la rigueur » ? Il s’agit d’un texte destiné à être discuté par la commission chargée de préparer la convention du PS sur l’Europe du 16 juin et que Le Monde s’est procuré : « Il constitue une base de travail claire qui invite la gauche européenne à "s’indigner" contre "les recettes qui ont conduit au pire : le libre-échange commercial comme seul horizon des relations extérieures, l’austérité comme étalon à l’intérieur de nos frontières" ».

    Le texte, cité par le quotidien, renvoie dos-à-dos David Cameron et Angela Merkel : « Le projet communautaire est aujourd’hui meurtri par une alliance de circonstance entre les accents thatchériens de l’actuel premier ministre britannique – qui ne conçoit l’Europe qu’à la carte et au rabais – et l’intransigeance égoïste de la chancelière Merkel – qui ne songe à rien d’autre qu’à l’épargne des déposants outre-Rhin, à la balance commerciale enregistrée par Berlin et à son avenir électoral. » Il conclut : « Les socialistes français veulent l’Europe. Ce qu’ils combattent, c’est l’Europe de droite et son triptyque : dérégulation, désindustrialisation, désintégration. »

     

    Les réactions médiatiques provoquées par la publication de ce texte qui n’est somme toute qu’un document de travail intermédiaire en disent long sur la manière dont les éditocrates contribuent à baliser le débat démocratique sur les politiques économiques et européennes : formules hors-contexte à la clé, ils font du texte du PS un brûlot anti-Merkel, pour mieux dénoncer une « dérive » anti-allemande, anti-européenne voire belliciste du Parti socialiste…

    C’est Le Monde qui dégaine le premier le 27 avril pour défendre « l’Europe de la rigueur » injustement attaquée, dans son éditorial qui titre « Ne tirez pas sur Angela Merkel ». L’éditorialiste du Monde, au terme d’une analyse lexicale et politicienne de haut vol, nous livre ses angoisses : « soit ce langage belliciste est autorisé en haut lieu, et c’est inquiétant. Soit il ne l’est pas, et c’est tout aussi inquiétant, puisque cela impliquerait que le président ne tient pas ses troupes. »

    Deux expressions sont montées en épingle par l’exégète du Monde pour justifier une polémique aux accents tragi-comiques. L’« intransigeance égoïste » imputée à Angela Merkel, et l’appel à un nécessaire « affrontement démocratique » avec la droite européenne [1] deviennent ainsi un affrontement avec l’Allemagne.

    Le quotidien fustige également le « petit jeu infantile extrêmement dangereux » qui consisterait à faire de l’Europe, à travers la figure d’Angela Merkel, un « bouc émissaire ». Le texte du PS prend pourtant garde à ne pas confondre l’Europe et les politiques menées par les conservateurs européens et le consigne noir sur blanc, mais visiblement, la nuance a échappé au Monde – sans compter qu’en tenir compte aurait obligé le quotidien vespéral à ouvrir un débat décisif plutôt qu’une controverse dont la gravité prétendue n’a d’égale que la futilité de celui qui l’a inventée.

    Pour le quotidien, la critique de ces politiques ne permet pas de « poser les vraies questions », ni de « mettre à plat les termes réels et non pas fantasmés du débat sur la stratégie à suivre pour surmonter la crise de la dette. » Les « termes réels » du débat, qui sont le décalque des « fantasmes » de l’éditorialiste, sont pourtant simples : pas d’alternative à l’austérité !

    Dans l’éditorial de Libération du 28 avril, François Sergent emboîte le pas au Monde : « A quel jeu dangereux jouent les socialistes français, prêts à transformer Angela Merkel en bouc émissaire plutôt que de débattre de la politique de leur gouvernement ?  » Pour l’éditorialiste, « on peut – on doit – pouvoir discuter des politiques de rigueur, mais il est démagogique d’en faire porter le chapeau à Berlin ou à Bruxelles. » Et on serait sans doute à bon droit de se demander à quel jeu (stérile celui-ci) joue François Sergent, qui esquive les questions de fond de telle façon qu’il interdit d’en débattre réellement. Comment, en effet, discuter des politiques de rigueur si toute velléité critique à l’égard de ses principaux promoteurs à l’échelle européenne – les conservateurs allemands – est caricaturée en « populisme », en « xénophobie » voire en « douteuse germanophobie  » ? Une nouvelle loi de Godwin appliquée au bavardage médiatique en somme…

    Notons que lorsque le gouvernement allemand remet en cause la politique économique française, Libération ne s’offusque pas d’un regain de « douteuse francophobie » outre-Rhin … il s’en fait le porte-voix. Ainsi le 11 novembre 2012, Jean Quatremer se faisait écho dans les colonnes du quotidien des « mots durs de Berlin sur les maux français » en citant un « sage » allemand : « Il faut profondément réformer le marché du travail et couper dans des dépenses publiques que la France n’a plus les moyens de s’offrir […] Le problème le plus sérieux de la zone euro en ce moment n’est plus la Grèce, l’Espagne ou l’Italie, mais la France ».

    Après Le Monde, Libération, c’est au Figaro de tressaillir d’indignation. Dans son éditorial du 29 avril titré « Les apprentis sorciers », Pierre Rousselin s’indigne : « Rien n’est plus irresponsable que de faire d’Angela Merkel et de la politique européenne de l’Allemagne le bouc émissaire des difficultés qui s’accumulent sur notre pays.  » Le même jour, l’éditorialiste des Echos ne choisit pas la carte de l’originalité et de la nuance pour évoquer une «  logorrhée anti-Merkel, voire anti-allemande qui commençait à prospérer au sein d’un Parti socialiste livré à lui-même.  »

    Mais une fois de plus, c’est à Franz-Olivier Giesbert que revient la palme du mérite éditocratique : là où ses éminents confrères sont excessifs, lui est outrancier ; là où eux sont caricaturaux, lui choisit le registre burlesque… Son éditorial du 2 mai dans Le Point fustige ainsi une « conjuration des imbéciles ». « le crétinisme  », « l’hystérie  », la «  mauvaise foi », Giesbert n’a pas de mots assez durs pour évoquer le texte du PS : «  les socialistes ont décidé d’inoculer aux Français le venin de l’europhobie et de la germanophobie ». En dénonçant « l’Europe de droite », le PS « tourne la page de son héritage européen » explique Giesbert. L’Europe serait-elle donc nécessairement de droite ?

    ***

    On ne peut qu’être frappé par la violence des réactions médiatiques à la publication d’un texte où, somme toute, un parti qui se revendique de gauche en appelle à une « confrontation politique » avec la droite en Europe, et en particulier avec la droite allemande, dont les orientations ont une empreinte forte sur les politiques prises à l’échelle européenne.

    Cette violence ne fait que révéler l’extrême pauvreté du débat sur les politiques européennes tel que les médias contribuent à l’orchestrer : le consensus autour des politiques de rigueur impulsées par les conservateurs allemands (et acclamées bruyamment, jusqu’à peu, par l’éditocratie française) est tel qu’une remise en cause publique prend des allures d’outrage : il ne peut s’agir que d’une manouvre « populiste », « anti-allemande » ou « anti-européenne » pour détourner l’attention du bon peuple, voire le détourner des nécessaires sacrifices dont l’Allemagne a donné l’exemple.

    Cette invraisemblable uniformité des prises de position de l’« élite » de la presse est évidemment un affront à toute idée de pluralisme médiatique… Pis, au lieu de contribuer à animer le débat public et d’en expliciter les enjeux, une poignée d’éditocrates s’est livré à son sabotage en règle au cours d’un épisode d’hystérie politico-médiatique dont, une fois n’est pas coutume, le Parti socialiste a fait les frais. Plutôt que de rendre intelligibles les questions soulevées par le texte du PS, ils se sont lancés dans une pathétique surenchère de raccourcis et de caricature… Ou quand loin de jouer son rôle de ferment démocratique, un certain « journalisme » pollue le débat public.

    Notes

    [1] « Affronter démocratiquement la droite européenne, c’est se confronter politiquement à la droite allemande. L’amitié entre la France et l’Allemagne, ce n’est pas l’amitié entre la France et la politique européenne de la chancelière Merkel » dans le texte du PS.

    http://www.acrimed.org/article4066.html


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