• La France pue la dentelle et les perruques, et le fric !

     

    Paysan 13Peut-on encore supporter plus, au nom de l'austérité (pour les pauvres) l'état fait des coupes sombres partout, la démocratie en France n'est que souvenir  car pour s'exprimer librement chez nous soit il faut être fou (comme moi) soit être riche, autrement il vaut mieux fermer sa gueule.

     

    Depuis mon engagement combien ai-je reçu de menaces à peine voilées, des menaces de mort, bien sur, mais aussi plus sournoisement, des bâtons dans les roues de façon à entraver la vie de la ferme, peut être même l'arrêtera-t-on!

     

    Mais ceci est un détail aux yeux de l'Histoire, comment va-t-on appeler ces années noires, depuis 1981 rien n'a été dans le sens des travailleurs tout c'est orienté vers le capital, cela c'est bien sûr accéléré à l'arrivée au pouvoir de Chirac puis de l'autre nain de jardin où là le capital a pris directement les rennes du pouvoir au sens propre , bien sur. On nous parle de 2012, mais ne rêvons pas les socialistes ne remettrons pas en cause le système, peut-être pire affermiront-il le fatalisme dans le sens où ils expliqueront que tous ne peut se faire en un jour, alors que les immenses fortunes continuerons de couiner au moindre centime prélever!

     

    Non les amis, la rue tôt ou tard devra prendre le pouvoir, le mieux serait avec une force politique consciente, capable  de mener les masses, mais voilà même le PCF se retire de la bataille politique y préférant  un transfuge du PS, ainsi le débat restera bien plat!

     

    Donc c'est au peuple de reprendre ses responsabilités, il ne manque pas de militants conscients capables d'aider les masses à se battre et éviter les écueils, mais de grâce arrêtons le massacre, arrêtons d'insulter ceux qui sont morts pour notre république, au contraire une vraie république peut se construire et offrir au peuple autre chose que des privations, et des menaces les moyens sont là et bien là, et c'est nos moyens, notre argent, nos richesses ne leur laissons pas, laissons-leur  leur crise et reprenons nos biens!

     

    C’est à nous, un paysan vous le dit pourtant on pourrait croire que j'aurais tout à perdre et bien non, nos combats sont les mêmes car nos ennemis sont les mêmes !

     

    Ensemble nous pouvons tout, seuls nous sommes rien!

     

    Publié par UN PAYSAN DE L'ALLIER


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  • C'est l'histoire d'un brave type qui comprend un jour un peu brutalement que ce ne sont jamais les braves types qui gagnent, à la fin.

    PoussesCes dernières années, les séries TV américaines ont porté le récit fictionnel à un niveau d'excellence que l’industrie du cinéma, engluée dans la recherche du profit maximum — avec le minimum de risques artistiques ou intellectuels —serait bien en peine de seulement rêver au plus sombre des salles obscures en voie de désertification avancée, malgré la mode déjà aux trois quarts morts-nés du numérique 3D. Parce que l'exploit technique ne pourra jamais rien face à la puissance du récit, à l'acuité glaçante d'une critique sociale et civilisationnelle que seules des séries sans concessions peuvent atteindre aujourd'hui.
    Alors que les Bobolywood du monde entier espèrent encore nous faire rêver avec leur saloperie de morale de contes de fées à deux balles, des séries percutantes et extrêmement bien faites s'offrent le luxe de nous tendre le miroir de notre propre déchéance, d’égrener à un rythme infiniment long et précis, la chronique d'une civilisation bouffie d'elle-même qui n'en finit pas de crever tout en faisant ressortir ce qu'il y a de pire en nous. Déjà, j'avais pris une baffe magistrale et désenchantée avec l'excellente série The Wire, magnifique portrait très documenté de la décomposition de la société américaine à travers les destins croisés de dealers, de flics désabusés, de politicards prisonniers de leurs promesses et compromis et de tout un tas de gens qui tentent seulement de surnager dans un océan de merde et qui coulent invariablement, parce que cela est dans la nature du système, de briser les meilleures bonnes volontés jusqu'à en faire le terreau de la violence la plus aveugle et absurde, celle qui ne se trimbale pas forcément avec un flingue sur le côté, mais plutôt celle, bien polie et en costard trois pièces, qui peut décider d'un trait de stylo qui aura le droit de s'en sortir et qui perdra immanquablement la course à l'échalote. Le créateur de ce constat totalement désabusé revient à la charge dans l'élan avec Treme, une série « noire » et sans jeu de mots où la musique ne parvient nullement à adoucir la pestilence de la déliquescence accélérée du rêve occidental, tout entière résumée par le décor quasi postapocalyptique de la Nouvelle-Orléans de l’après-Katrina. Là aussi, la guerre des classeset son objectif de moins en moins éludé d'extermination des pauvres apparaît dans toute sa hideuse réalité et nous conduit à considérer le destin de l'écrivain révolté comme l'inéluctable conclusion d'un monde sans merci où la médiocrité est érigée en mètre étalon de la promotion sociale.
    Breaking Bad fait juste le pas de plus, celui que bien des gens ont d'ores et déjà franchi sans vraiment oser se l'avouer, celui de la décomposition totale et irréversible de toutes les valeurs humaines qui faisaient jusqu'à présent le ciment de notre organisation sociale et qui peuvent se résumer en un seul mot : le respect. Celui de l'ordre social, de la morale, de l'autre, de soi-même, de la vie, du sens de ce que qui est juste ou pas, de l'idée, insufflée depuis le plus jeune âge aux petits des Hommes juste avant qu'ils ne sombrent dans le monde des rêves, que l'homme bon est un modèle à atteindre et que c'est toujours lui qui gagne, à la fin. À cinquante ans, après une vie bien rangée passée à traverser dans les clous et à se comporter en bon père de famille, Walter White apprend simultanément qu'il souffre d'un cancer en stade terminal et que d'avoir été un homme rangé ne va l'aider en rien, parce que la seule chose qui compte aujourd'hui, c'est : en avoir ou pas ! Du fric. Du pognon. De l'argent. Que ceux qui en ont auront le droit de vivre et que les autres peuvent juste crever comme des chiens en laissant ceux qu'ils aiment dans la merde, thème exactement symétrique à celui développé dans l'autre série fumante, Weeds. Dans Weeds, fraîchement veuve, Nancy Boldwin comprend très vite que pour continuer à sauver les apparences dans un monde où pour exister, il faut posséder, l'argent est roi et n'a pas d'odeur. Elle se tourne donc logiquement vers la deuxième industrie planétaire en terme de volume et de chiffre d'affaires : le trafic de drogue. Et c'est exactement le même choix radical et désabusé que va très rapidement faire Walter White : ne plus faire partie de ceux qui subissent, mais de ceux qui tirent leur épingle du jeu en se vautrant sans vergogne dans une totale absence de sens moral, lequel ressemble de plus en plus à un carcan pour maintenir les classes dominées dans la soumission et la résignation à un destin de surnuméraires décidés par d'autres.
    Dans un monde strictement gouverné par deux seuls et uniques critères centraux, la propriété et la hiérarchie, toute autre considération vaguement humaniste est un ticket en aller simple pour l'enfer social, celui de l'exploitation, de la domination, de la spoliation et, pour finir, de la destruction. Ce n'est même plus marche ou crève, c'est juste une cohue générale et immonde pour choper le dernier canot en partance du Titanic et le moindre faux pas est éliminatoire. Une fois que l'on a bien intégré les nouvelles règles du jeu, on comprend mieux l'apparent désordre du monde et on ne peut que mépriser les indignations faciles de ceux qui n'ont pas encore été rattrapés par la ligne de flottaison de la disqualification, leur dose quotidienne de bonne conscience, à raison de 10 minutes par jour, comme un jogging sur ordonnance, avant de reprendre une belle petite vie normale qui est illusoire et sans lendemain.
    Parce que c'est bien là que se situe la force de cette génération de séries qui ont définitivement tourné le dos au leurre du happy end : leur perspicacité fulgurante et leur rôle presque pédagogique quant à comprendre comment tourne le monde contemporain et de quelle manière ont évolué les règles du jeu, bien loin des discours lénifiants et des manipulations médiatiques et politiciennes. Nous voilà subitement placés au pied du mur, à prendre toute la mesure du monde de cauchemar qu'ont réussi à nous accoucher 30 ans de libéralismeéchevelé, bien loin des promesses de lendemains qui chantent et d'humanité rieuse, libérée de la faim, de l'exploitation et de l'iniquité. Merci à tous ces créateurs qui partagent avec nous leur constat sans appel, avec plus de force et de pertinence que les soi-disant élites intellectuelles, depuis trop longtemps converties à l'appel de la gamelle et soumises à la voix de leur maître.
    Merci à eux, même si nous savons déjà que quelle que soit l'épaisseur de la couche de lucidité dont ils parachèveront leurs œuvres, il y a fort à craindre que cela ne suffise jamais à réveiller ceux qui se sont laissés endormir et qui, engourdis par la connerie ambiante déversée à flots, elle aussi, par la boîte à cons, préfèrent une longue agonie sous anesthésie à un bref et brutal combat pour restaurer leur estime de soi sacrifiée au nom du consumérisme forcené et de l'illusion provisoire de faire partie du camp des vainqueurs.
     
    Par Agnès Maillard

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  • La Nation,

    Réalité vivante et évolutive

     Moyen Orient

    Antoine Casanova, Historien, membre du bureau politique du PCF (en 1992)

    Avancées scientifiques et techniques, dossier "Vive la nation", supplément au n°44, septembre 1992 ___

    La nation est une réalité vivante, en mouvement. Elle représente le type de portée universelle le plus récent et le plus neuf des communautés ethno-historiques. Les faits nationaux, leur portée régressive ou libératrice ne peuvent s’envisager de façon statique, ignorante ou porteuse d’amnésie. Les élaborations idéologiques des partisans de Maastricht laissent apparaître quelques thèmes et schémas qui concourent tous à fonder en nécessité irrésistible et positive l’acceptation du traité.

    C’est ainsi, nous dit-on, que tout, de l’Est à l’Ouest, montrerait la nécessité de dépasser par l’intégration politique, les Etats nationaux devenus obsolètes et qui "ont marqué l’histoire de leur violence" [1]. Deux accusations majeures jamais prouvées mais souvent répétées et proférées comme évidentes.

    La suite de l'article


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  • Dans les voyages, le trajet compte au moins autant que la destination.

    Quand j'étais gosse, les vacances commençaient obligatoirement à quatre heures du matin. Pas 3 h 55 ou 4 h 5, non, 4 h du matin, avec la précision d'une horloge suisse. C'était le moment, généralement froid même en plein mois d'août, où mon père passait en mode râleur :
    • Bon, là, faut y aller, parce que sinon, on va se faire coincer à Valence | Béziers | Bordeaux | Dax !

    La carte de France était alors terriblement différente de ce qu'elle est aujourd'hui : un fin réseau de routes nationales ponctué, de-ci de-là, par de gros points noirs, les comédons routiers de mon père, à savoir les foutues villes qui se révélaient être d'infâmes cloaques automobiles si on s'aventurait à les traverser à un horaire autre que celui qu'il avait calculé. Ça m'a toujours fait marrer, ces départs à la fraîche, la tête dans le pâté, le plus souvent avec une copine invitée pour l'occasion. Là réside le grand avantage d'être enfant unique : j'ai toujours pu choisir qui allait avoir l'honneur de partager mes vacances. Je ne savais pas et je ne saurais jamais si l'embouteillage de 16 h 5 est vraiment pire que celui de 15 h 58, mais depuis, ma propre expérience de voyageuse frustrée m'a appris qu'il suffit parfois d'une poignée de minutes pour s'échapper du tsunami incontrôlable des vacanciers qui se jettent sur la route. Car telle a toujours été l'idée de mon père : plus on est en avance sur la vague et plus vite on est arrivé à destination. Sauf que je n'étais jamais pressée, jalouse que j'étais de ces quelques heures passées dans l'habitacle avec mon géniteur, dans la seule compagnie de nos discussions et de la France, la grande et magnifique France, avec ses routes interminables, ses bleds pittoresques, ses petits restos improbables et son lot de surprises inépuisables.
    C'était un autre temps, celui des congés payés, des grandes migrations estivales. C'était le temps de la fidèle 4L et de ses sièges de tissus qui flinguaient le dos, des amoncellements de bagages qui dégueulaient du coffre vers ma banquette et dans lesquels je me creusais une tanière branlante que je tapissais de coussins et de mon vieux duvet tout synthétique à impression de mappemonde. C'était avant les ceintures de sécurité à l'arrière, du temps où l'on pouvait se faire un lit dans la voiture pour se reposer des langueurs du trajet. C'était du temps des routes nationales bordées d'allées de platanes majestueuses qui protégeaient les voyageurs des ardeurs du soleil d'août. J'aimais l'effet stroboscopique du défilé des feuillages sur mon visage, j'aimais ces tunnels de verdure qui serpentaient dans les plaines, partaient à l'assaut des collines, se perdaient dans les garrigues et les piémonts un peu pelés. Quand on avait soif, on s'arrêtait dans le premier petit village sympathique qui se présentait à nous et nous allions au bistrot écluser, lui une bière, moi un Orangina dans sa petite bouteille ronde, et nous commentions les maisons, les boulistes, les vieux qui jouaient au PMU ou à la belote, nous regardions vivre un village que nous ne connaissions pas et où nous ne reviendrions jamais. Parfois, mon père entamait la discussion avec le patron ou un autre client et nous faisons le plein d'histoires au moins autant que de boissons.
    Le meilleur, c'était l'arrêt du midi, souvent dans une pension de famille, un routier, une petite auberge, un troquet de village qui épanouit sa terrasse à l'ombre épaisse des mûriers. Exploration directe de la gastronomie locale, de ses produits, de ses accents, de son terroir. Nous n'avions jamais aucune garantie, pas de normes, juste la surprise de l'endroit, souvent bon, parfois médiocre. J'ai gardé de ces voyages la passion des paysages qui défilent lentement, de ces villages tous différents, de ses petits estaminets à la cuisine familiale et à l'accueil chaleureux. J'ai gardé aussi ce goût de l'errance, ce plaisir de la découverte, cette joie des chemins de traverse, loin des grands axes, loin de la foule immense des gens pressés d'arriver et de l'hystérie touristique.
    Si je repense à ces trajets perdus, loin des métropoles et des grands axes, c'est parce que j'ai fini par devenir moi-même une de ces étapes pittoresques pour voyageur à la recherche d'une vie plus authentique, moins dans la frénésie d'un monde qui court après sa queue tout en se précipitant vers sa perte. Je repense à cette France des régions parce que c'est un peu le genre de voyage qu'Éric Dupin a entrepris récemment, jusqu'à en faire un livre de voyage, non pas de grands récits exotiques, mais de petites rencontres humaines et chaleureuses.
    J'ai bien aimé sa démarche, son rythme tranquille et sa trajectoire erratique, à la lisière des guides touristiques et des grandes migrations. Éric n'est pas un Kerouac moderne, c'est un explorateur de vies, de postmodernité, de toute cette humanité qui se planque autant qu'elle le peut à la marge du système, en espérant que la tempête passera plus haut. Il commence son exploration de cette France que les Parisiens appellent "profonde", sans doute par effet de contraste avec la superficialité de leur mode de vie, par la ville même où j'ai commencé mon propre voyage, il y a déjà 40 ans. De cités ouvrières désindustrialisées en villages oubliés de tous, en passant par des contrées où les néo-ruraux se font chaque jour plus nombreux, Éric dresse le portrait d'une France fatiguée du mythe de la modernité, celle qui me racontait déjà, étant enfant, que les autoroutes, c'est quand même mieux que les nationales sinueuses bordées d'arbres meurtriers. Bizarrement, malgré cette grande désillusion, le parcours erratique d'Éric le mène le plus souvent dans des poches de résistance active où des gens de bonne volonté sont en train de construire le monde de demain, un monde connecté, relocalisé, plus solidaire, plus humain surtout. Jusqu'au moment où l'on s'est retrouvé à arpenter ensemble un sentier des Pyrénées, devisant sans fin sur l'état du monde et sur notre capacité à y exister malgré tout.
    Effet miroir et mise en abîme : moi qui aime tant rencontrer d'autres lieux et d'autres gens et vous en faire le récit, me voilà prisonnière d'un autre regard et personnage d'un bouquin à l'insu de mon plein gré. Toute ma chance, c'est qu'Éric a de l'indulgence dans son regard et de la tendresse dans son propos pour cette immense galerie de personnages qu'il a édifiée tout au long de ses Voyages en France.

     


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  • Et si nourrir les hommes (et les femmes, hein !) était le plus beau métier du monde ?

    BucoliqueIl y a bien longtemps que je ne passe plus par cette petite route, mais comme ils viennent de regoudronner une autre portion de voirie et que mon vélo a déjà crevé ce matin, je décide de tourner vers ces coteaux paysans qui abritent jalousement des vues campagnardes bouleversantes. La journée est presque idéale pour pédaler. Il fait bon, mais pas chaud. De petits nuages moutonnants texturent le ciel immense du juin. Les boules noires et plastifiées des ensilages en plein champ exhalent le parfum brut et enivrant d'un Spéculoos trempé dans un godet de prunes à l'Armagnac. J'ai quadrillé la Gascogne de parcours vélocipédiques intimes et discrets, à l'abri de la circulation agressive des grosses départementales accidentogènes. Je peux, parfois, rouler plus d'une heure entièrement seule, sans croiser âme qui vive, seulement accompagnée par les piaillements des oiseaux et le souffle tendre du vent dans les arbres. C'est là quelque part un grand luxe que j'échange pourtant bien volontiers lorsqu'un ami cycliste m’entraîne dans sa roue vers de nouveaux paysages, des histoires inédites.
    C'est un paysan que je croise, à l'occasion, depuis quelques années. Comme je passe devant sa maison, je décide de lui rendre une petite visite de courtoisie. Je suis accueillie dans la cour de ferme par un concert d'aboiements rageurs qui ne couvrent pourtant totalement le grand silence qui s'écoule des battants grands ouverts de l'étable moderne qui en délimite le fond. Au loin, de l'autre côté de la route, un tracteur se presse mollement pour venir à ma rencontre. C'est le paysan qui m'a vue de loin garer mon vélo sur la propriété et qui ne m'a manifestement pas encore remise. Il faut bien dire que je tiens une bonne forme, dans tous les sens du terme, et qu'il m'a connue... plus trapue.
    • Vous êtes en vacances, en ce moment ? J'ai vu que l'étable était vide.
    Je ne sais pas s'il a toujours été éleveur de bovins, je sais juste qu'à moment donné, il a abdiqué quelque chose de son indépendance de paysan en échange d'un salaire fixe et de vacances régulières. C'est que l'élevage, c'est autrement plus contraignant que de faire pousser à tire-larigot ce soiffard de maïs : chaque jour, matin et soir, les bêtes ont besoin de soins. Chaque jour, il faut se démerder pour leur trouver à bouffer, les soigner, sans compter les nuits à sortir des veaux à l'arrache de matrices fatiguées, sans compter la traite, quand on ne se contente pas de faire de la viande. C'est plus qu'un métier, c'est un sacerdoce. C'est un peu pour cela, mais pas seulement, que l'élevage recule sans cesse dans le Gers, dépouillant les vertes collines de Gascogne de leurs bucoliques chapelets de ruminants. À moment donné, notre paysan a préféré laisser tomber les conneries et est devenu salarié-sous-traitant d'un grand groupe à viande.
    Le principe est simple : la grosse boiboite lui livre un lot de petits veaux avec leurs sacs de nourriture. Le paysan les parque dans des hangars-étables dont les animaux ne sortiront pas de tout leur séjour et se contente de les engraisser en leur filant la nourriture livrée avec les bestiaux. Ça simplifie déjà nettement la tâche : pas besoin de pâturages pour les animaux, de leur courir après dans les prairies, de les rassembler dans les stabulations ou de se faire chier à trouver du fourrage qui coûte un bras quand l'herbe pousse mal ou se fait rare. Je ne critique pas, je comprends la démarche : tu réceptionnes des veaux que tu ne connais pas, tu les engraisses un certain moment avec des aliments dont tu ignores tout, probablement le temps de devenir certifié VF, élevage à la ferme, et on revient t'embarquer les bestiaux pour une destination dont tu le bats les steaks, en échange d'un salaire prédéterminé et sachant que tu peux partir en vacances entre deux livraisons. Que demande le peuple agricole de plus, je vous le demande ? C'est juste que ces veaux, c'est typiquement le genre de viande que le paysan ne servira jamais à bouffer à sa table.
    • En fait, non. J'ai arrêté.
    • Tu as arrêté les veaux ? Tu fais quoi à la place ?
    • Rien, j'ai arrêté, j'ai pris ma retraite.
    • Déjà ? Je croyais pourtant que cette organisation t'allait bien, non ?
    • Oui. C’est juste qu'il y a quelque temps, on m'a expliqué que mes installations n'étaient plus aux normes. Qu'il fallait que je refasse les étables entièrement ! Et là, je me suis dit que j'allais arrêter les conneries et surtout pas me coller 30 patates de crédit sur le dos à mon âge. Le plus simple, c'était d'arrêter.
    Je me retourne vers les bâtiments désormais déserts. Ils ont quoi ? 10 ans ? 15 ans, maxi. On les croirait sortis de terre de la veille. Je trouve ça un peu furieusement con d'obliger à tout refaire. Pour une histoire de normes. Les bâtiments avaient déjà été construits en fonction des normes précédentes. Lesquelles, donc, voulaient dire quelque chose, je suppose. Et il n'y aurait pas eu mort d'homme à continuer de même. Mais voilà, il y a les normes. Celles qui, tombant de Bruxelles, autorisent généralement les élevages industriels à caser encore plus de bêtes au mètre carré. Parce qu'il faut produire. Toujours plus. Toujours moins cher. Parce qu'il faut nourrir, non pas les estomacs des affamés de la terre, mais l'appétit sans limites des ogres de la finance et de la profitation.
    C'est un peu partout pareil. Dans le coin, il y a aussi du canard. Beaucoup. Ben oui, le magret et le foie gras que l'on déverse par tonnes dans les rayonnages festifs et gourmands un peu partout dans le monde, faut bien les prélever quelque part et c'est sur une véritable armée de canards que cela se fait. Là aussi, l'élevage paysan a fait place à la rationalité en intégration verticale. De longs et bas bâtiments de tôle vaguement climatisés ont poussé un peu partout dans la cambrousse, comme des cèpes après une pluie d'orage. Je les sens avant de les voir. Je les appelle en mon for intérieur les stalags 13. Univers concentrationnaire ovipare à ras des pâquerettes. Que l'on remplit à la gueule de poussins fraîchement éclos et livrés par palettes entières. Pour l'engraissage. Et le label. Important, le label. C'est d'ailleurs pour ça que les bâtiments ont de petits portails creusés à chaque extrémité : pour que les palmipèdes puissent se traîner à la lumière du jour dans l'interstice boueux qui sépare chaque bâtiment. Élevés en plein air, élevés en plein Gers... mais aussi mal lotis que la plupart de leurs autres collègues à plumes. Toute cette promiscuité volaillère produit des tonnes de fientes dont l'odeur âcre me prend à la gorge bien avant que je sois sur l'exploitation. Ça ne sent même pas la merde. Ça sent la mort, la maladie, la décomposition. Les jours de grandes chaleurs, les côtés des grands bâtiments en tôle se soulèvent un peu pour faire circuler l'air que de grands ventilos peinent à brasser et ce souffle fétide me cueille en plein effort, me brûle les poumons à force de me retenir de vomir. Les élevages de poulets sont du même acabit et puent à peine un peu moins. Là aussi, c'est de l'élevage d'exportation. Les producteurs-ouvriers, entièrement soumis aux diktats de leurs superviseurs, ont souvent aussi une basse-cour, à part, à l'ancienne. Pas de rationalité. Pas de normes européennes changeantes. Juste des barbaries, les canards dont la viande est fabuleuse, qui gambadent à leur guise et prennent l'ombre sous les figuiers dont ils gobent les fruits à l'occasion. C'est ceux-là qu'on bouffe. Pas les autres. Pas les prisonniers des stalags bien aux normes.
    • Oui, logique. Mais avec quoi tu vis maintenant ?
    • Ben ma retraite MSA et comme famille d'accueil.
    • Ça te fait combien, la retraite agricole ?
    • 410 €/mois, pour 40 ans de boulot. Ça fait envie, hein ?
    • Et ta femme ?
    • 180 €/mois, conjointe d'exploitant !
    • Putain, c'est pas lourd. Et quand tu vas claquer ?
    Ma question est tellement pertinente qu'il ne la trouve même pas abrupte dans sa formulation. Dans le coin, les femmes vivent nettement plus longtemps que les hommes, ils ne peuvent pas lutter sur ce terrain-là. Même si tu la prends jeune, elle passe facilement 20 ans de sa vie comme veuve, c'est comme ça. Faut dire qu'avec tous les produits à la con que les agriculteurs modernes manipulent à longueur de temps sans savoir ce que c'est, ils ont tendance à ne pas avoir une espérance de vie aussi extraordinaire qu'on pourrait le penser.
    • Tu comptes : 180 €/mois plus la moitié de ma retraite, ça lui fera 395 €/mois.
    • C'est nettement moins que le minimum vieillesse.
    • Oui, c'est même moins que le RMI. Pour une vie de travail.
    • Et tes terres, tu vas en faire quoi ?
    • Il y a déjà du monde intéressé. Tout autour, ça a été racheté. Par un gros. Il veut aussi les miennes. Je pense que je vais aussi lui vendre.
    Concentrations. Des terres. Des animaux. Des profits. Des ressources. Dans de moins en moins de mains. Je balaye du regard ce magnifique paysage encore tout de bocages et promis à un remembrement financier et mortifère. Manière, a-t-il vraiment le choix ? A-t-il déjà eu le choix ?
    Il aurait pu produire de la viande de qualité, comme un résistant, comme ce paysan savoyard entraperçu l'autre soir dans un reportage de Arthus-Bertrand. Un vieux de la vieille. À qui on ne la fait plus. Les bacchantes grises érigées vers le ciel comme un ultime et dérisoire défi, le mec a laissé tomber les conneries productivistes pour recommencer à faire de l'Abondance. Dans des alpages de carte postale. L'Abondance est à la vache ce que Marilyn Monroe était à la femme : sa plus belle expression, une sorte de fantasme incarné.

    Quand j'étais jeune, à moment donné, il a fallu faire du maïs. Partout, on ne parlait plus que de ça : le maïs, le maïs, le maïs. Tous les paysans du coin se sont mis au maïs. On n'avait pas de raison de se méfier. Un soir, ma mère de 82 ans rentre à la ferme et me dit : pourquoi tu ne fais pas de maïs ? Tout le monde fait du maïs. Toi qui es moderne, tu devrais faire du maïs.

    Moi qui étais chez mon paysan l'après-midi même et qui suis originaire de la région du vieux moustachu, je suis soufflée : le maïs est une plante tropicale qui a donc besoin de beaucoup de chaleur et d'eau, une plante déjà pas adaptée au grand Sud-Ouest, dont elle accapare tout le réseau hydrographique jusqu'à le mettre à genou dès le printemps, mais c'est encore moins une céréale de montagne.

    Bon, la première année, ça a donné. Pas terrible, mais ça a donné. L'année suivante, ça a été catastrophique. Et là : les pépettes. Tous ceux qui avaient planté le maïs, ils ont touché les pépettes. Et pendant 30 ans, ça a duré comme ça : une année sur deux, hop, les pépettes ! Pour les vaches, y n'en avait pas. Y en avait que pour le maïs. Avec lequel on nourrissait les vaches. Sauf que le maïs, c'est pas prévu pour nourrir les vaches. Il manque des protéines. Lesquelles sont dans le soja. Qu'on ne produisait pas, mais qu'on importait des États-Unis. Alors que les vaches, c'est fait pour manger de l'herbe. C'est quand même bien fait, non ?

    Des normes, des paysans, des injonctions, des vaches élevées hors-sol avec des aliments coûteux et pas adaptés. Et des pépettes. Plein de pépettes. Sauf pour les paysans. D'ailleurs, bientôt, on va changer les normes. Encore. Pour redonner des farines animales à manger aux animaux d'élevage. Logique. Rationnel. Mais ça dépend pour qui.
     
    Par Agnès Maillard    le jeudi 16 juin 2011

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  • Vous trouverez ci-dessous les articles d’une série consacrée aux pouvoirs politique, marchand et médiatique sur fond de campagne présidentielle et d’affaire DSK… Bonne lecture…

     

    « Le roi est mort. Vive le roi ! »… Telle était la formule visant à faire comprendre au bon peuple que derrière la vanité du corps putrescible du roi se cachait l’éternité du mythe monarchique…

     

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  • Vous trouverez ci-dessous les articles d’une série consacrée aux pouvoirs politique, marchand et médiatique sur fond de campagne présidentielle et d’affaire DSK… Bonne lecture…

     

    « Le roi est mort. Vive le roi ! »… Telle était la formule visant à faire comprendre au bon peuple que derrière la vanité du corps putrescible du roi se cachait l’éternité du mythe monarchique…

     

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    Le corps du roi

    Si notre monarchie républicaine actuelle ne se nourrit plus d’hérédité (encore que…), son caractère éminemment présidentiel l’inscrit d’emblée dans un champ symbolique où l’onction du suffrage universel fait office de sacre (républicain ?)… Il va sans dire que pour Sarkozy, le costume de la Vème est    définitivement trop grand et cela fait bien longtemps (« Rappelle-toi Cécilia… ») que la chair a pris le pas sur l’esprit.

    La descendance du    roi

    Le fait même que son entrée en campagne coïncide et/ou se confonde avec une mise en scène de la paternité sonne comme un aveu d’impuissance à n’être autre chose qu’une simple comédie humaine. Au final, la vie privée n’est pas convoquée ici pour éclipser le naufrage de l’action publique ; elle est revendiquée et surexposée pour substituer le roi dramaturge au roi thaumaturge.

    La fin du roi

    Hallucinante dégringolade d’un pouvoir passé de l’illusion du politique à la politique comme illusion ; du libéralisme assumé à l’opium dramaturgique… Un bien triste sire en somme…

    Nicolas MARJAULT

    La chute du roi... (2)

    Après « Le roi est mort » publié vendredi dernier, vous trouverez ci-dessous le second article d’une série consacrée aux pouvoirs politique, marchand et médiatique sur fond de campagne présidentielle et d’affaire DSK… Bonne lecture…

     

    Le roi est mort… Vive la    reine ? »

    Dominique Strauss-Kahn abdique à l’insu de son plein gré et Christine Lagarde arrive à la rescousse surfant tant bien que mal sur son tapis voleur…

    « Le bal des menteurs » (Daniel    Leconte, 2010)

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    Le FMI a tout du bûcher des vanités… Avec là encore, comme un arrière-goût de nausée… Nos éditorialistes et essayistes hollywoodiens ont beau nous conter fleurette, leurs romances n’ont que l’apparence de la moralité… Ici, on brûle sans vergogne ce que l’on a hier adoré au nom de la constance du taux de profit… Ici, on fait payer aux peuples les fastes de la dérégulation financière… Ici, les subprimes d’hier font les coupes budgétaires de demain…

    « Le bal des vampires » (Roman    Polanski, 1967)

    A partir de là, peu importe que notre DSK soudainement très national saigne à blanc Grecs et Irlandais et prémédite le même modus operandi pour les Portugais… Ce crime là paie et ce, quelque soit la main qui tient le pistolet… A la tête du FMI, DSK ou Lagarde sont malheureusement parfaitement interchangeables pour sonner la curée…

    Le bal des    hypocrites

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    Ceux qui vomissent aujourd’hui Mister Hyde n’ont même pas la décence de reconnaître qu’hier, ils taisaient ses frasques pour mieux louer les talents vertueux de l’économiste bourreau… Vacuité politique de ceux qui n’ont pour seule éthique que le rapport de force du moment… L’adieu à Jekyll sera donc à la mesure de leur reniement… Lécher, lâcher, lyncher ; ainsi font, font, font les marionnettes du    capital…

    Le bal    tragique

    Nous savions déjà que le présidentialisme de la Vème République était parfaitement obsolète ; nous savons maintenant qu’il est aussi mortifère pour la démocratie. La chute du roi « DSK », c’est aussi le maintien d’une République en forme de monarchie… Et après, l’on s’étonne que les victimes soient sans visage et sans voix…

    Nicolas MARJAULT

    L'habit fait le roi... (3)

    Après « Le roi est mort » publié le 20 mai et « La chute du roi », le 23 mai dernier, vous trouverez ci-dessous le troisième article d’une série consacrée aux pouvoirs politique, marchand et médiatique sur fond de campagne présidentielle et d’affaire DSK… Bonne lecture…

     

    Président(e), ministre, député(e)… Objet politique ou produit marchand ? Une chose est sûre, l’effondrement du politique dans la marchandise passe de fait par la case media.

    Ce virtuel objet du    désir

    Prenons à titre d’exemple cet autre objet du désir médiatique qu’est le football et arrêtons-nous deux secondes sur la finale de la dernière coupe du monde (Espagne – Pays-Bas, 2010) … Sur 103 ralentis, 32 concernaient des fautes… Ici non seulement la camera se substitue au juge (en l’occurrence, l’arbitre) mais elle réduit le jeu à l’anti-jeu, le sport à ses fautes… Bien évidemment loupes et gros plans accentuent encore cette économie de l’individu contre l’éthique d’un sport collectif… Au final, le court-termisme de la course à l’audience achève de dissoudre le réel dans l’impératif marchand…

    What    else ?

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    Rictus, pathos, petites phrases, poses expressives… Un simple coup d’œil sur le moindre reportage politique, la moindre interview, le moindre débat suffit pour se convaincre de la dissolution du sens dans le filtre du marketing… Qu’il s’agisse de la marche des idées ou de la course d’un ballon, l’information comme impératif démocratique est vampirisée par les logiques commerciales de la communication…

    Règles du    « je »…

    A l’heure où la réalité ne cesse de nous être présentée comme le produit de la fatalité, la gauche, elle-même, finit par se conformer aux règles d’un jeu qui ne vise qu’à reproduire l’ordre social. Le « nous », le long, le dissensuel n’ont plus cours sur les plateaux de télévision… Hier matin, sur France Inter, le chroniqueur économique Philippe Lefébure justifiait le soutien de Martine Aubry à la candidature de Christine Lagarde au FMI par « la    présidentialisation » de la première secrétaire du Parti Socialiste…

    Clones…

    Le jeu médiatique produit donc de l’anti-jeu politique… Règne du « je », mise en scène des corps et des décors, focalisation sur ce qui peut et doit faire événement dans l’instant présent… A l’ère du benchmarking, les politiques ne s’opposent plus, ils se concurrencent… Et à la fin, ce sont toujours les mêmes qui gagnent…

    Nicolas MARJAULT

    La Fabrique des Rois... (4)

    Après « Le roi est mort » publié le 20 mai, « La chute du roi » le 23 et « L’ habit fait le roi » le 26, vous trouverez ci-dessous le quatrième et dernier article d’une série consacrée aux pouvoirs politique, marchand et médiatique sur fond de campagne présidentielle et d’affaire DSK… Bonne lecture…

     

    Parfois et contre toutes attentes, les médias de masse – de préférence publics ou indépendants des grands groupes financiers ou industriels – jouent un rôle subversif… Si, si, je vous assure... Ainsi, en va-t-il de ce subtil détournement de la télé-réalité par la BBC : « The Street that cut everything », émission qu’il faudrait traduire par « La Rue sans service    public »…

    Apocalypse    now…

    Le principe est simple : 52 personnes, 6 semaines, plongées dans le monde rêvé des Sarkozy, Berlusconi et Merkel…    Le Fameux Monde Idéal selon Lagarde… Evidemment, au bout de six semaines, ceux qui avaient vomi la fiscalité locale toujours trop pesante, toujours trop injuste finissent par pousser « un énorme soupir de soulagement » lorsque le camion des éboueurs parcourt à nouveau la chaussée ou lorsque les éclairages publics daignent à nouveau s’allumer (Virginie Malingre, « Le Monde.fr »)… Une saine piqûre de rappel contre la tentation du populisme antifiscal d’un côté et la légende dorée du libéralisme de l’autre…

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    Si Versailles m’était conté…

    Ici, c’est bien le réel fantasmé par la fiction qui finit par réhabiliter l’urgence du politique… Comme quoi, bannir les médias par principe n’a aucun sens mais avoir pleinement conscience de leur rôle non négligeable dans « la fabrique du consentement » demeure, à n’en pas douter, une nécessité démocratique (Noam Chomsky, Edward Herman, « La Fabrique du consentement », Agone, 2008). Toute médiatisation constitue donc bien une narration, une « poétique du savoir » pour reprendre l’expression de Jacques Rancière (« Les Noms de l’Histoire », Seuil, 1992). On peut donc écrire une histoire au service des rois (une Histoire pour sujets) comme rendre compte des combats du grand nombre (une Histoire pour citoyens)… Tout ceci est affaire de choix et donc de rapports de force… On peut s’éterniser sur les planches de Deauville (G8) ou squatter la place de la Puerta del Sol… Chacun voit Madrid à sa porte…

    Contre le    fétichisme…

    Et dans ce domaine comme dans bien d’autres, sans appropriation sociale, sans transparence publique des choix mis en oeuvre, sans éducation aux médias et sans formation professionnelle indépendante des lobbies privés, disons que nous ne sommes pas sortis du « fétichisme de la    marchandise » (Karl Marx, « Le Capital », Livre 1, Tome 1, 1867)…

    Nicolas MARJAULT

      

    http://particommuniste79.over-blog.org/

          


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  •  
    Au hasard d'un passage par le Berry le week-end pascal, un spectacle des plus surréalistes nous fut offert. La ville s'animait dès le soleil levé, circulation, agitation sur les trottoirs, queue jusque sur celui de la boulangerie qui propose le pain béni en tête de gondole... La ville s'apprêtait à vivre en cette matinée la confluence de deux mondes, de couleurs et de gestes, de pensés et d'actions.
    A l'ombre des tilleuls de la place l'affluence se presse ; du grand monospace siglé d'autocollants de la société de vénerie, du "laissez vivre les enfants" et de quelques autres congrégations s'extirpent une litanie de marmailles endimanchées à la suite de la mère. Les socquettes blanches et les petits cols Claudine s'accordent bien aux livres et aux images qui en marquent les pages. Tout près un vieux monsieur rabougri dans son habit couleur de terre laisse à sa solitude la statue de la sainte sur le siège passager. Le grand autocar venu de bien loin se vide des siens avec drapeaux et emblèmes qui se pressent vers la basilique toute proche. Pèlerinage et procession sont à l'ordre du jour.
    A l'autre bout de la ville, sur le plan de foire inondé du soleil, les étals disparates de la foire à la brocante sont déjà assaillis par les badauds et les fouineurs en quête de bonnes affaires. Quelques professionnels se repèrent facilement au bon ordonnancement de leur étalage et à l'odeur de cire du vieux meuble exposé. Tous mélangés, les jeunes cherchant à tirer quels sous d'un vieux jeu et les habitués du bric-à-brac insolite sont là dans un indescriptible fouillis. C'est un peu le palais du Facteur Cheval de l'économie de marché !
    Tout est prêt pour la rencontre improbable des deux mondes.
    10 h 30 : la procession s'ébranle après moult ajustements du cérémonial. L'ordonnancement est impeccable et la hiérarchie des importances est bien lisible quand la grande famille à marmaille s'installe tout juste derrière les personnages en habit portant dais et reliques en tête du cortège. Tout est paré, le karaoké des chants sacrés démarre soutenu par la sono égrillarde portée sur un brancard sanitaire d'avant-guerre. L'odeur de l'encens précède de loin la fumée de l'encensoir et le thuriféraire qui l'agite. La procession est en marche sous la protection d'agents municipaux en gilets fluo, la sécurité impose cette concession à la modernité.
    Les allées de la brocante se sont bien remplies et les transactions vont bon train quand l'autre monde s'invite au passage. Et c'est là une vision un tantinet cocasse qui s'impose, comme une histoire de fluide, un courant ordonné traversant un monde qui fourmille, une circulation étrange et étrangère qui s'insinue dans la foule, l'odeur de l'encens qui dispute la primeur au fumet qui s'exhale de la grande poêle d'andouillettes aux oignons ou qui se mêle à l'odeur des poussières de grenier qui règne à côté...
    La procession passe et chante la mort et la résurrection, les badauds disputent au vendeur trois bricoles à cent sous. Les enfants de chœur marchent droit portant sur leurs épaules les attributs de la passion, couronne d'épines, clous et éponge plantée au bout du bâton quand sur le côté, dans le désordre de l'étalage d'autres se font houspiller de bon cœur pour avoir touché à tout, à quatre pattes dans la marchandise, au risque de casser la soupière ébréchée qui cherche désespérément preneur.
    La procession est passée et la foule se referme derrière elle comme elle s'était ouverte, indifférente et incrédule, étrangère à l'étrange.
    A la fête du village, la foule se forme en suite derrière la fanfare et les enfants portant les lanternes qui ouvrent la marche ; là non.
    Les paroles des cantiques se perdent en s'éloignant vers la basilique qui attend leur retour à l'abri du monde. Le présent va retrouver son passé à l'abri de l'avenir et de l'espoir.
    Les marchandages continuent de plus belle et les conversations s'affutent devant le marchand de kebab qui côtoie l'étal des crucifix et des bénitiers orphelins dès qu'ils ont quitté ceux qui croyaient les posséder.
    La croyance et la religion ne relèvent-elles pas de la sphère privée ? Que la liberté des cultes soit garantie au même titre que la liberté de conscience ne suppose pas qu'on s'autorise à en imposer le spectacle au public de toutes celles et tous ceux qui n'y adhèrent pas. Et quand on s'insurge contre la prière musulmane reléguée sur un trottoir de Paris faute de place dans l'édifice religieux qui l'attend, on peut aussi peut-être s'interroger sur les pratiques d'autres croyants si pétris de religion qu'il leur faut le texte de leurs cantiques à la main pour les entonner en public.
    La vie est là, dans la fête, sur le plan de foire, dans la diversité qui se frotte, se pique et se caresse, et qui garde par de vers soi plein de petits secrets, dont le partage est cher, bien réservé à ceux qui vous sont chers, et si souvent gardés. C'est bien ce partage et cette réserve mêlés qui font l'humanité de la vie en société.
    L'affichage obséquieux de ses croyances en ruine l'intimité et la profondeur, et leur convocation dans la sphère publique n'a toujours été qu'un outil de la domination des plus forts imposée aux plus faibles.L'opium du peuple...
     

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  • C'est quand, chaque matin, tu te lèves en pensant que cela va forcément être encore pire que la veille.

    CarnavalUne grande fuite en avant. Pas encore une chute, mais cette frénésie compulsive de ceux qui sentent confusément que le temps leur est compté. Une forme de catastrophisme ambiant en toile de fond de la banalité du quotidien. Tout se casse la gueule, mais ce matin, encore, j'aurais le droit à ma tasse de café. Que je me jette à la gueule en galopant comme le hamster dans sa roue, ou que je prends le temps de savourer, posément, consciemment, avec l'infinie volupté que l'on n'accorde qu'aux moments les plus rares.

    J'ai grandi dans un autre monde. Un monde d'espoir où chaque matin se levait sur la marche triomphante du progrès, sur la foi que nous construisions tous des lendemains qui chantent, sur la tranquille conviction que nous vivions déjà mieux que nos parents et que nous œuvrions à encore améliorer la situation pour la génération suivante, celle de nos futurs enfants, pas encore conçus, à peine pensés, mais déjà emportés dans l'inexorable et sublime saga de l'espèce. C'était dans l'ordre des choses. Les aînés bétonnaient les fondations de notre civilisation, puis nous hissaient sur leurs épaules pour que nous puissions voir plus loin, penser plus haut, donnant notre part au grand œuvre collectif, avant de nous-mêmes servir de marchepied à nos enfants. Le passage du flambeau. Le cycle de la vie. L'épopée humaine. Le dépassement de soi dans la projection continue vers un monde meilleur.
    Forcément meilleur.

    Et puis, on ne sait pas trop ce qui s'est passé. À moment donné, c'est un peu comme si quelques-uns avaient fini par penser qu'ils étaient le summum de l'évolution humaine, qu'il n'y avait plus rien à ajouter, plus rien à inventer, plus rien à construire, plus de relais à passer. Les gars ont marché sur la gueule de leurs parents et ont commencé à distribuer de grands coups de pompes dans tous les sens pour empêcher leurs gosses de prendre leur place sur la grande pyramide des âges. Un peu comme si le pacte tacite entre les générations qui se succèdent avait brusquement été rompu, comme si, brusquement, les bâtisseurs étaient morts, dévorés de l'intérieur par une bande de charognards. Une génération entière de jouisseurs égoïstes et assez monstrueux qui ce seraient dit : après moi, la fin du monde !.

    Depuis, c'est juste un grand bond en arrière continu et inexorable.
    Bien sûr, une civilisation s'écroule rarement en deux jours, dans un grand craquement sinistre. Non, non. Ça se casse la gueule tout doucement, comme une grande bâtisse vide laissée à l'abandon. Des gosses commencent à péter les vitres, pour le fun, en jetant des pierres, il y a des squatteurs, des rats, des bestiaux, des courts-circuits, des fuites d'eau, des morceaux de caillasses que les éléments arrachent au corps du bâtiment, petit à petit, des accidents, des orages, le temps qui passe et qui abîme tout.

    Je ne sais vraiment pas à quel moment on a réellement abandonné l'idée de progrès de société. Jusque là, il y avait des chiffres, en amélioration constante : plus d'éducation, plus de santé, plus de prospérité, plus de confort, de culture, de loisirs, de meilleures habitations, des moyens de transport plus performants... c'était le règne de Monsieur Plus. C'était comme un élan formidable qui nous portait tous vers l'avant.
    Et puis, à moment donné, ça n'a plus été possible. Plus de moyens, plus d'argent. Nous étions de plus en plus riches, mais si comme si nous étions arrivés à un palier indépassable : la fin des possibles, du progrès qui ne vaut que s'il est partagé par tous, des lendemains qui chantent.

    Et nous nous sommes résignés. Ben voilà, le bal est fini, les gars, maintenant,il faut payer les violons. Sauf que les danseurs se sont tirés avec la caisse et que ce sont les larbins qui doivent régler l'addition.
    Et nous nous sommes résignés !
    Fatalitas !

    Moins de tout. Moins de santé, moins de salaires, moins de retraites, moins d'éducation, moins de chauffage, moins de transport, moins de loisirs, moins de bouffe, moins de logements, moins de tout. Et de moins en moins, comme une spirale infernale, un maelström maudit qui aspire nos plus belles espérances, réduit à néant l'œuvre patiente de nos ancêtres.
    Et nous nous sommes résignés !

    Le spectre de la famine traîne ses hideux haillons jusqu'au cœur des nations les plus riches, les plus avancées. L'eau devient une ressource rare et précieuse. La colère des peuples gronde, mais bientôt éclipsée par les grondements inaudibles et terribles du feu nucléaire qui joue aux dés avec le génome de nos enfants.
    La chronique du monde qui finit traverse les lucarnes aveugles de nos derniers jouets high-tech et peint nos visages hagards et vides de la lueur livide de leurs écrans plats. Nous regardons les hommes tomber avec une fascination morbide et malsaine avant de noyer notre vacuité dans la course au dernier leurre technologique, celui qui ne sert pas vraiment à quelque chose, qui n'améliore pas grand-chose, mais qui nous donne l'illusion, un bref instant, d'être encore dans la course vers un futur triomphant.
    Nous n'y croyons plus, mais nous faisons encore semblant.
    Peut-être n'avons-nous pas encore avalé assez de couleuvres.
    Peut-être n'avons-nous pas encore pris la mesure de l'ampleur des dégâts.
    Peut-être sommes-nous juste trop lâches.

    Ou peut-être préférons-nous juste nous enivrer de festivités féroces et absurdes, de bacchanales impudiques et d'orgies indécentes, parce que nous sommes résignés et et que nous voulons juste encore un tour de danse pendant les derniers jours du monde.

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    Par Agnès Maillard


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  •                                                                          REVOLUTION L'IMAGE

     Dans cet article, écrit il y a déjà quelques jours, nous donnons une première analyse marxiste des évènements qui secouent cette région. D’autres suivront en fonction même de l’évolution de la situation.

    Site « Communistes »

    Qu’est-ce qu’une Révolution ?

    La révolution, pour nous marxistes, consiste en une série d’événements qui entraîne un changement de classe dominante dans un sens progressiste : de la noblesse à la bourgeoisie comme la Révolution française ou de la bourgeoisie au prolétariat comme la Révolution d’octobre.

    Tout soulèvement ne peut être qualifié de révolution. Ce n’est pas la forme qui est déterminante - violence, occupation de bâtiments, contrôle de quartiers et de ville -, mais le contenu de classe du mouvement. Dans le monde actuel, qui vit sous le système capitaliste, une révolution, c’est l’élimination des structures économiques et politiques capitalistes et la prise du pouvoir par le peuple et non le remplacement à la tête de l’Etat de telle partie de la bourgeoisie par telle autre. Un soulèvement peut s’avérer contre-révolutionnaire, même s’il est de masse, si sa direction est réactionnaire et vise à retourner à l’ordre ancien ou à renforcer le mode de production capitaliste et la dépendance à l’impérialisme.

    Il est d’autant plus important de rappeler ces vérités que les idéologues du Capital ont, depuis plusieurs décennies, mis en place toute une stratégie pour déformer le sens du mot Révolution.  Dans plusieurs pays, un renversement de pouvoir entre plusieurs fractions de la bourgeoisie a été qualifié de "révolution".
    Il s’agit souvent de prise du pouvoir par la bourgeoisie compradore (c'est-à-dire dévouée aux impérialismes, décidée à récupérer les miettes qu’ils laissent), aux dépens d’une bourgeoisie nationale, encline à s’approprier le gâteau en s’appuyant sur les aspirations populaires et à éloigner les impérialistes.
    Ainsi, la prise du pouvoir en Géorgie, par Sakashvili,citoyen américain, ayant vécu depuis 30 ans aux USA, accompagnée de l’entrée massive dans le pays des multinationales, appelée plaisamment "révolution violette". Désormais les idéologues de l’impérialisme qualifient de "révolution" tout changement de régime permettant une
    pénétration plus ample des multinationales dans le marché local.

    Les événements de Tunisie

    Qui était au pouvoir en Tunisie ? Une frange de la bourgeoisie, plus ou moins clanique, suivant les intérêts d’un unique impérialisme colonisateur, l’impérialisme français. Qui est au pouvoir désormais ? Une autre frange de la bourgeoisie, plus dévouée  aux multinationales US. Malgré les satisfecit du FMI, Benali avait fait l’objet de critiques de la part du 1er représentant du Capital sur la planète, Barack Obama soi-même. Ce dernier avait reproché au gouvernement tunisien d’être bien moins "démocratique" que celui du Maroc (Il faut traduire "démocratique" ou "libre" par « bien plus perméable aux multinationales US). Comme l’a dit l’un des rares grands capitalistes tunisiens peu près le départ de Benali : « Maintenant, nous allons pouvoir faire des affaires ». Par ailleurs, on sait maintenant que le départ de Benali s’est décidé à l’ambassade US.

    En effet, la Tunisie est un pays comportant extrêmement peu de grandes entreprises, peu de moyennes et beaucoup de petites. Les multinationales françaises, notamment celles du tourisme, de l’agroalimentaire et de la grande distribution, sans parler des banques comme la Société Générale, y faisaient la pluie et le beau temps. Il va leur falloir désormais partager le gâteau.

    Il y a eu une véritable révolte populaire, qui se poursuit aujourd’hui. Le soulèvement s’est produit dans un certain nombre de région du pays fortement marquées, depuis l’indépendance, par des traditions de lutte et d’anticolonialisme. Il s’explique essentiellement par des raisons économiques, ce que nos media ont totalement camouflé. Ce qui s’est manifesté, à Sidi Bouzid et ailleurs, n’est rien d’autre que la lutte contre l’exploitation capitaliste elle-même, parce qu’elle est devenue insupportable. Ce processus a pu être freiné, détourné, mais il continue et continuera, quels que soient les obstacles internes ou externes qu’il rencontrera.

    C’est contre le prix exorbitant du pain, contre des salaires de misère, contre un nombre de chômeurs ahurissant, y compris parmi les hauts diplômés, contre des conditions de vie insupportables, même pour les artisans et les petits commerçants, dans un contexte de croissance économique non négligeable, que le peuple tunisien s’est dressé. Des militants communistes, d’autres progressistes, des syndicalistes d’une UGTT pourtant à la fois étroitement surveillée et contrôlée par le pouvoir se sont levés pour exiger la remise en cause du modèle de développement économique adopté par la Tunisie, mais aussi contre la "solution" US d’ouverture à tous crins des marchés à ce que les porte parole du Grand Capital international appellent la "concurrence étrangère".

    La bataille qui se poursuit porte sur l’augmentation des salaires, l’embauche massive et l’amélioration des conditions de travail. Aux prises avec ses contradictions, une partie de la bourgeoisie tunisienne a utilisé les aspirations populaires pour renverser le clan au pouvoir et se dégager un peu de la tutelle de l’impérialisme français ; mais, ce-faisant, elle a déchaîné des
    aspirations populaires difficile à maîtriser.

    "Dictature" et "Démocratie" c’est toujours la même société capitaliste

    La bourgeoisie, notamment celle qui est au service de l’impérialisme US, a bien réagi. Elle a détourné la colère causée par la « pression sur le salaire ». A Tunis, d’autres franges de la population, comme la petite bourgeoisie, sont  entrées dans la danse. La revendication parvenue jusqu’aux medias français est devenue celle d’une lutte pour la "liberté", contre la "dictature". Il est évident  que le régime de Benali était extrêmement répressif mais, l’intérêt de présenter ainsi les choses est, bien entendu, de brouiller les pistes, d’empêcher toute explication de classe du phénomène. Cela permet aussi, au passage, de masquer le fait qu’en réalité les revendications des travailleurs français et celles des travailleurs tunisiens sont de même nature.

    Ainsion nous assène que le régime des "dictateurs", BenaliMoubarak ou Khadafi serait d’une nature différente de celui d’Obama et Sarkozy, qui bénéficient pourtant de pouvoirs exorbitants.

    Quelle différence existe-t-il réellement entre un Moubarak seul candidat et un duel Obama/Mac Cain ou Sarkozy/Aubry quand on sait quese glisse seulement un papier de cigarette entre les convictions etprogrammes de chacun d’eux ?

    Le cas de l’Egypte

    L’Egypte est un enjeu bien plus important, pour plusieurs raisons, toutes liées à son étroite soumission à l’impérialisme états-unien. Elle est une des pierres angulaires du Grand Moyen Orient que s’acharnent à créer les dirigeants US. L’enjeu est particulièrement lié aux relations entre l’Egypte et Israël. C’est un partenariat politique et économique d’autant plus important pour  Tel Aviv que ses relations avec la Turquie se sont dégradées. Il ne reste plus à Israël que l’Egypte, qui fournit 50 % de son gaz, et l’Arabie saoudite qui l’approvisionne en pétrole.

    Rappelons quelques données indispensables à connaître pour avoir une vision la plus juste possible des événements. L’Egypte est passée de 19 millions d’habitants en 1945 à près de 85 millions aujourd’hui et devrait atteindre les 110 millions à l’horizon de 2030. Sa population est extrêmement jeune : 20 % de la population est âgé 15 à 24 ans et les moins de trente ans représentent près des deux tiers des Egyptiens. Derrière le taux de croissance économique élevé, on rencontre une misère terrible : 1 Egyptien sur 5 ne trouve pas de travail, 2 actifs sur 3 connaissent le sous-emploi, 4 Egyptiens sur 10 vivent en-dessous du seuil de pauvreté. Mais la grande bourgeoisie, qu’elle soit locale ou internationale, n’a pas à se plaindre. Le revenu du capital a augmenté de 90 % ces dernières années, tandis  que les investissements étrangers directs ont été multipliés par 10 en 10 ans. Les recettes du canal de Suez rapportent 4 milliards d’euros, les aides que les dirigeants US versent depuis les accords de Camp David (en 1979) atteignent les 2 milliards d’euros.

    Passons maintenant aux événements récents et au départ de Moubarak. Bien sûr, il faut se prononcer avec prudence, il semble néanmoins que c’est la petite bourgeoisie et la classe moyenne qui sont à la pointe de la bataille. La petite bourgeoisie souhaite sa part du gâteau, une place plus importante dans la société et plus élevée dans ses rouages ; une sorte de partage des richesses, pour employer une expression chère aux dirigeants de la gauche "radicale" française.  Certes la comparaison pourrait s’arrêter là : la petite bourgeoisie égyptienne revendique une place qu’elle n’a jamais eue, sauf du temps de Nasser, et les conditions économiques, même si elles n’apparaissent pas au  premier plan, pèsent énormément sur ses revendications.

    Il y a toutefois un important point commun : tout est organisé selon la fameuse phrase que Lampedusa , dans son roman "Le Guépard", met dans la bouche de son héros Tancrède Falconeri : « Il faut que tout change pour que rien ne change. ». Gageons que c’est bien ce qui se passe. L’exigence de la petite bourgeoisie égyptienne, qui veut son os à ronger rencontre les intérêts des grands dirigeants impérialistes, d’Obama à Van Rompuy en passant par Clinton et Sarkozy : « les élections libres et équitables », instrument du changement sans changement. L’armée égyptienne a bien pris soin de rassurer tout le monde : les traités seront honorés ; Israël peut donc respirer.

    En Egypte, une autre forme de révolution démocratique est possible.

     


    Il est par ailleurs utile de rappeler que la seule force politique réellement organisée en Egypte en-dehors des organisations émanant du pouvoir est celle des Frères Musulmans. C’est également le cas en Libye, nous y reviendrons. Comme l’ex FIS en Algérie, les Frères Mulsumans sont une organisation des classes moyennes. Ils ont à leur tête tout un réseau d’intellectuels, universitaires notamment et recrutent essentiellement parmi les avocats dont ils dirigent le syndicat et surtout parmi les étudiants qui représentent seulement 20 % des jeunes Egyptiens.
       


    Les frères Musulmans forment une organisation réactionnaire, qui ne remet nullement en cause le capitalisme et a souvent, dans le passé, servi les intérêts de puissances impérialistes notamment les USA contre le régime nassérien. Ils font partie de la nébuleuse des Wahabbites et sont financés par des argentiers saoudiens  notamment la banque Al-Taqwa. Fondamentalement, les intérêts de tous les concernés dans cette affaire (impérialisme US, Frères musulmans, petite bourgeoisie égyptienne en quête d’un destin)  sont conciliables. Un compromis raisonnable peut être trouvé : il y aura des élections, les partis interdits comme les Frères Musulmans seront autorisés ; la petite bourgeoisie s’insérera dans les rouages du système et du pouvoir. Le mouvement révolutionnaire est bien faible en Egypte.   On voit bien d’ailleurs le jeu que joue la chaîne de télévision qatarie, Al Jazirah, qui apporte sur les événements d’Egypte comme de Libye les éléments d’intoxication nécessaires à la fois aux impérialistes US et aux Frères Musulmans.

    Le pourrissement et la fin du nationalisme arabe ?

    Ce qui se passe au Yémen, en Libye après l’Egypte pourrait bien consacrer la fin définitive dans ces pays du courant "nationaliste arabe" qui a marqué leur histoire depuis un demi-siècle et pas toujours en mal.

    Le nationalisme arabe est un courant politique né au sein des mouvements anticolonialistes. Porteur des espoirs de la petite et parfois de la grande bourgeoisie nationale, opposée aux divers impérialismes, qu’ils soient US, britannique, français ou italien, le nationalisme arabe s’est répandu dans les années 50 au Maghreb et surtout au Moyen Orient. Incarné par de jeunes officiers comme Nasser en Egypte, Assad en Syrie, Kassem en Irak, Khadafi en Libye ou Nemeiry au Soudan, ou par des partis politiques laïques comme le Baas de Michel Afflak en Syrie et Irak, le Destour d’Habib Bourguiba en Tunisie, il fut l’incontournable acteur de la période que nos historiens ont coutume d’appeler la "décolonisation".

    Bien que nombre de nationalistes arabes aient combattu les communistes (Nemeiry au Soudan ou Saddam en Irak, pour ne citer que les plus évidents), l’URSS les appuya dans leur volonté de chasser les colonialistes. Les dirigeants nationalistes arabes portèrent parfois les espoirs du peuple et certains partis communistes décidèrent de se dissoudre pour les rejoindre (Egypte) ou de faire causse commune avec eux à tout prix (Syrie).

    Mais, les nationalistes arabes ont vite tourné à droite : en Egypte après la mort de Nasser, Sadate, qui lui succéda, choisit un nouvel impérialisme colonisateur : les USA. En Irak, à partir de 1976, Saddam Hussein s’est débarrassé des communistes dans le sang et s’est rapproché des USA ; en 1972 Nemeiry a réprimé férocement, avec l’aide  de son compère Khadafi, un coup d’Etat qui ne versa pas une seule goutte de sang, dirigé par des militaires marxistes et en profita pour faire exécuter tous les dirigeants du parti communiste et mener une répression anticommuniste sans précédent. La fin de l’Union Soviétique  a obligé les derniers d’entre eux qui restaient fidèles à leurs convictions de départ (le Baas syrien par exemple), à louvoyer pour pouvoir continuer d’exister.

    L’abandon par les dirigeants issus du mouvement nationaliste des idées qui les avaient portés au pouvoir leur fut fatal. Partout où ils devinrent des féaux des USA ou d’un autre impérialisme, la petite bourgeoisie, les classes moyennes et populaires les abandonnèrent, notamment pour se  tourner, avec la bénédiction des USA, vers les organisations islamistes.

    Pour tirer un bilan, nous pouvons dire que le nationalisme arabe n’a pas réussi à décoloniser, il n’a rompu que provisoirement les liens avec les puissances coloniales et, souvent après la disparition de l’URSS, les a rétablis, quand il n’a pas choisi une nouvelle puissance de tutelle, l’impérialisme dominant, les USA.

    Le cas de la Libye

    C’est probablement dans ce pays que l’ambiguïté et la complexité de ce que nos media appellent "révolution" de même que la destinée du nationalisme arabe transparaissent de la manière la plus évidente. Le régime libyen, comme l’égyptien, est le fruit d’une révolution nationale-démocratique, moins inachevée, mais également pourrissante. Toutefois, en Egypte, toute trace de l’ancienne révolution nassérienne a désormais disparu et le régime était au service de la bourgeoisie compradore et de l’impérialisme états-unien. En revanche, on ne peut pas en dire autant du régime libyen.

    La Libye, colonisée par l’Italie dans la 1ère moitié du XXème siècle, puis par la Grande Bretagne et la France après 1945 acquit une indépendance nominale en 1951 sous le gouvernement du roi Idriss Ier. Idriss était le chef de la confrérie musulmane des Senoussi ; chassé par les Italiens et réfugié en Egypte, il revint en Cyrénaïque dans les fourgons de l’armée britannique en 1945 et en fut bombardé émir. La Libye royale était un pays marqué par de fortes survivances féodales et, dès la découverte du pétrole en 1958, Idriss fit appel aux compagnies pétrolières étrangères. Mais en 1969, comme en Egypte en 1952, un groupe d’officiers progressistes renversa le roi et conduisit une révolution nationale démocratique. Le pays fut engagé dans de réelles transformations économiques et sociales à caractère anti-impérialiste : nationalisation du secteur pétrolier, politique de subvention par l’État du prix des produits de consommation courante, formation de comités révolutionnaires et populaires assurant l’autogestion de 1500 communes. On peut ajouter que le statut de la femme a connu une transformation radicale. Au système féodal patriarcal, oppresseur des femmes avant la révolution, a succédé une politique d’émancipation qui a porté ses fruits : scolarité obligatoire jusqu’à 16 ans, écoles mixtes en primaire, âge légal du mariage pour les filles porté à 20 ans (alors que sous le féodalisme, des filles pré-nubiles étaient mariées !). La majorité des étudiants sont des filles. Il faut enfin dire que le niveau de vie a augmenté surtout durant la phase ascendante de la révolution. Il est un des plus élevés d’Afrique, et la Libye est le premier pays sur ce continent pour l’IDH (indice de développement humain).

    Kadhafi a louvoyé entre des positions contradictoires. Un coup à droite en offrant des renforts à son collègue du Soudan, le général Nimeiry, auquel, de plus, il livre le secrétaire général du Parti communiste soudanais, réfugié en Libye, Abdelkhalek Mahjoub, pendu par le général sans autre forme de procès. Un coup à gauche en soutenant les militants palestiniens en lutte contre l’Etat colonial israélien, ce qui lui valut une riposte rangée dans les oublis organisés de l’Histoire : en février 1973, un Boeing 727 libyen fut abattu au-dessus du Sinaï par l’armée israélienne : 110 morts ; et en février 1986, l’US air force bombarda la côte libyenne, notamment Tripoli et Benghazi, occasionnant des centaines de morts dont la propre petite fille de Kadhafi.

    Après la chute de l’URSS, puis en 1993 le départ du pouvoir du commandant Jalloud, un des plus proches  compagnons de Kadhafi depuis la révolution de 1969, et encore plus à partir des années 2000, le régime libyen changea de nature. Par peur des représailles de la part de l’impérialisme US, par volonté de se maintenir au pouvoir, Kadhafi fit des concessions de fond à l’impérialisme : appel à l’initiative privée, prospections communes avec les multinationales du pétrole, rapprochement avec les impérialistes français et italiens, et, projet de nouvelle constitution fondé sur la liquidation des pouvoirs des comités populaires révolutionnaires et la présidentialisation du régime. Tout cela a constitué une rupture progressive mais certaine avec le cours national-démocratique, avec le soutien et l’intérêt de plusieurs puissances comme les États-Unis, l’Allemagne, la Grande-Bretagne ; sans parler du rapprochement avec les Frères Musulmans.

    D’ailleurs, il est significatif que le soulèvement armé ait commencé après la décision prise par Kadhafi de libérer 110 prisonniers Frères Musulmans. Nous en venons donc à ces insurgés qui mènent la lutte y compris armée contre les forces armées fidèles au pouvoir en place. S’il est possible que des éléments populaires ou des classes moyennes fassent partie des opposants armés, il est indéniable que les islamistes en sont aussi. Nous subissons de plein fouet des "informations" qui vont toutes dans le même sens et sont invérifiables ; personne ne dit un mot de la chasse aux "noirs", les habitants du sud, plus foncés que les autres, ou les salariés immigrés venus de pays d’Afrique subsaharienne, soupçonnés d’être favorables à Kadhafi, que mènent les "libérateurs". Pas plus qu’on ne nous informe des appétits des multinationales, ni du fait que les impérialistes états-uniens et britanniques qui n’ont jamais digéré d’être privés de la domination coloniale sur la Libye en 1969 souhaitent prendre leur revanche. Les USA maîtrisent pour le moment la situation en Tunisie et en Egypte, bien qu’ils doivent surveiller de près les évolutions en cours. Alors, l’occasion est trop belle d’installer une tête de pont entre les deux pays ; sans compter que Turkish petroleum vient de découvrir dans le sud-ouest libyen une importante réserve de pétrole. Cela aiguise les appétits des magnats du pétrole qui veulent contrôler toujours plus les richesses pétrolières et gazières de la région.

    Il faut enfin s’intéresser au fait que le soulèvement est parti de l’est du pays, la Cyrénaïque, sur lesquels certains dirigeants égyptiens, Sadate en premier lieu, ont souvent lorgné. La porosité de la frontière et le déroulement des événements donnent à penser que des éléments du nouveau pouvoir égyptien ont pensé à "exporter" leur "révolution", dans ce cadre on ne peut pas ne pas penser aux Frères Musulmans. Il faut également se souvenir que la 1ère chose qu’ont faite les impérialistes US après avoir envahi l’Irak fut d’en organiser scientifiquement la partition. Une partition de la Libye avec une Cyrénaïque sous influence égypto-états-unienne.               

    Source : "site communistes"                                                   

     
    Par BANDERA ROSSA


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    Publié dans : pcfcapcorse

     

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