• Le mode de production capitaliste

    A. — Le capitalisme prémonopoliste

    Chapitre 9 — L’accumulation du capital et la paupérisation du prolétariat

    9.1. La production et la reproduction.

    Pour vivre et se développer, la société doit produire des biens matériels. Elle ne peut en arrêter la production, comme elle ne peut s’arrêter de consommer.

    De jour en jour, d’une année à l’autre, les hommes consomment du pain, de la viande et d’autres aliments, usent vêtements et chaussures, mais en même temps des quantités nouvelles de pain, de viande, de vêtements, de chaussures et d’autres produits sont fabriquées par le travail de l’homme. Le charbon est brûlé dans les poêles et les chaufferies, mais en même temps de nouvelles quantités de charbon sont extraites des entrailles de la terre. Les machines s’usent peu à peu, les locomotives vieillissent tôt ou tard, mais dans les entreprises on fabrique de nouvelles machines-outils, de nouvelles locomotives. Quelle que soit la structure des rapports sociaux, le processus de production doit constamment se renouveler.

    Ce renouvellement incessant, cette répétition ininterrompue du processus de production porte le nom de reproduction.

    Considéré, non sous son aspect isolé, mais dans le cours de sa rénovation incessante, tout procès de production sociale est donc en même temps procès de reproduction.

    ( K. Marx, Le Capital, livre 1, t. 2,p. 9. )

    Les conditions de la production sont aussi celles de la reproduction. Si la production revêt la forme capitaliste, la reproduction revêt la même forme.

    Le processus de reproduction consiste non seulement en ce que les hommes fabriquent des quantités toujours nouvelles de produits pour remplacer et au-delà les produits consommés, mais aussi en ce que, dans la société, les rapports de production correspondants se renouvellent sans cesse.

    Il faut distinguer deux types de reproduction : la reproduction simple et la reproduction élargie.

    La reproduction simple est la répétition du processus de production dans ses proportions précédentes, les produits nouvellement fabriqués ne faisant que compenser la dépense des moyens de production et des objets de consommation individuelle.

    La reproduction élargie est la répétition du processus de production dans des proportions plus étendues, la société ne se bornant pas à compenser les biens matériels consommés, mais produisant, en plus, un supplément de moyens de production et d’objets de consommation.

    Avant l’apparition du capitalisme, les forces productives se développaient avec beaucoup de lenteur. Le volume de la production sociale ne s’est guère modifié d’une année à l’autre, d’une décennie à l’autre. Avec le capitalisme, l’état ancien d’immobilisme relatif et de stagnation de la production sociale a fait place à un développement beaucoup plus rapide des forces productives. La reproduction élargie, interrompue par des crises économiques, au cours desquelles il y a une baisse de la production, est caractéristique du mode de production capitaliste.

    9.2. La reproduction capitaliste simple.

    Avec la reproduction capitaliste simple, le processus de production se renouvelle sans changer de volume ; la plus-value est entièrement dépensée par le capitaliste pour sa consommation personnelle. L’analyse de la reproduction simule suffit déjà pour approfondir l’étude de certains traits essentiels du capitalisme.

    Dans le processus de reproduction capitaliste se renouvellent sans cesse non seulement les produits du travail, mais aussi les rapports d’exploitation capitalistes. D’une part, dans le cours de la reproduction se crée constamment la richesse qui appartient au capitaliste et qu’il utilise pour s’approprier la plus-value. Au terme de chaque processus de production, l’entrepreneur se retrouve en possession d’un capital qui lui permet de s’enrichir par l’exploitation des ouvriers. D’autre part, l’ouvrier demeure à l’issue du processus de production un prolétaire non possédant ; il est donc obligé, pour ne pas mourir de faim, de vendre sans cesse sa force de travail au capitaliste. La reproduction de la force de travail salariée demeure la condition nécessaire de la reproduction du capital.

    Le procès de production capitaliste reproduit donc de lui-même la séparation entre travailleur et conditions de travail. Il reproduit et éternise par cela même les conditions qui forcent l’ouvrier à se vendre pour vivre et mettent le capitaliste en état de l’acheter pour s’enrichir.

    ( K. Marx, Le Capital, livre 1, t. 3, p. 19-20. )

    Ainsi, dans le processus de production, le rapport capitaliste fondamental se renouvelle constamment : le capitaliste d’un côté, l’ouvrier salarié de l’autre. L’ouvrier, avant même d’aliéner sa force de travail à tel ou tel entrepreneur, appartient déjà au capitaliste collectif, c’est-à-dire à la classe des capitalistes dans son ensemble. Lorsque le prolétaire change de lieu de travail, il ne fait que changer d’exploiteur. L’ouvrier est sa vie durant enchaîné au char du capital.

    Si l’on considère un processus de production isolé, il semble à première vue qu’en achetant la force de travail, le capitaliste prélève sur ses propres fonds une somme d’argent pour l’avancer à l’ouvrier, puisque, à la date du paiement du salaire, le capitaliste peut ne pas avoir eu le temps de vendre la marchandise fabriquée par l’ouvrier dans une période donnée (par exemple en un mois). Mais si l’on prend la vente et l’achat de la force de travail non pas isolément, mais comme un élément de la reproduction, comme un rapport sans cesse répété, alors apparaît en pleine lumière le véritable caractère de cette transaction.

    Premièrement, alors que l’ouvrier par son travail crée, dans une période donnée, une nouvelle valeur renfermant la plus-value, le produit fabriqué par l’ouvrier dans la période précédente, est réalisé sur le marché et se convertit en argent. Il apparaît donc clairement que le capitaliste paye au prolétaire le salaire non pas sur ses propres fonds, mais sur la valeur créée par le travail des ouvriers dans la période précédente de production (par exemple, pendant le mois précédent). Selon l’expression de Marx, la classe des capitalistes agit suivant la vieille recette du conquérant : elle achète la marchandise des vaincus avec leur propre argent, avec l’argent dont elle les a dépouillés.

    En second lieu, contrairement aux autres marchandises, la force de travail n’est payée par le capitaliste qu’après que l’ouvrier a fourni un travail déterminé. Il se trouve donc que ce n’est pas le capitaliste qui avance au prolétaire; c’est au contraire, le prolétaire qui avance au capitaliste. Aussi bien, les entrepreneurs s’efforcent-ils de payer les salaires aux dates les plus espacées possible (par exemple, une fois par mois), afin de prolonger les délais du crédit gratuit que les ouvriers leur ont consenti.

    La classe des capitalistes verse constamment aux ouvriers de l’argent, sous forme de salaire, pour leur permettre d’acheter les moyens de subsistance, c’est-à-dire une certaine partie du produit créé par le travail des ouvriers et que les exploiteurs se sont approprié. Cet argent, les ouvriers le restituent aussi régulièrement aux capitalistes, en acquérant avec lui les moyens de subsistance produits par la classe ouvrière elle-même.

    L’analyse des rapports capitalistes dans le cours de la reproduction fait apparaître la source véritable du salaire, mais aussi celle de tout capital.

    Admettons que le capital avancé par l’entrepreneur — 100 000 livres sterling — rapporte une plus-value de 10 000 livres sterling par an, et que cette somme soit entièrement dépensée par le capitaliste pour sa consommation individuelle.

    Si l’entrepreneur ne s’appropriait pas le travail non payé de l’ouvrier, son capital se trouverait au bout de dix ans entièrement englouti. Il n’en est pas ainsi parce que la somme de 100 000 livres sterling dépensée par le capitaliste pour sa consommation personnelle, se renouvelle entièrement durant les délais indiqués grâce à la plus-value créée par le travail non payé des ouvriers.

    Par conséquent, quelle que soit la source initiale du capital, celui-ci, dans le cours même de la reproduction simple, devient, au bout d’une période déterminée, de la valeur créée par le travail des ouvriers et accaparée gratuitement par le capitaliste. C’est là la preuve de l’absurdité des affirmations des économistes bourgeois, selon lesquels le capital serait une richesse gagnée par le propre travail de l’entrepreneur.

    La reproduction simple fait partie intégrante, elle est un élément de la reproduction élargie. Les rapports d’exploitation, inhérents à la reproduction simple, sont encore plus accusés dans le cadre de la reproduction capitaliste élargie.

    9.3. La reproduction capitaliste élargie. L’accumulation du capital.

    Avec la reproduction élargie, une partie de la plus-value est consacrée par le capitaliste à l’accroissement de la production : achat de moyens de production supplémentaires et embauchage d’un supplément de main-d’œuvre. Par conséquent, une partie de la plus-value est ajoutée au capital précédent, elle est accumulée.

    L’accumulation du capital est l’adjonction d’une partie de la plus-value au capital ou sa conversion en capital. La plus-value constitue donc la source de l’accumulation. C’est par l’exploitation de la classe ouvrière que le capital grandit et, qu’en même temps, les rapports de production capitalistes se reproduisent sur une base élargie.

    L’élément moteur de l’accumulation pour l’entrepreneur capitaliste, c’est avant tout la course à l’augmentation de la plus-value. Avec le mode de production capitaliste, la soif d’enrichissement ne connaît point de bornes. Avec l’élargissement de la production augmente la masse de plus-value que s’approprie le capitaliste, et, par suite, aussi la partie de la plus-value destinée à satisfaire les besoins individuels et les caprices des capitalistes. D’un autre côté les capitalistes obtiennent la possibilité, grâce à l’accroissement de la plus-value, d’élargir de plus en plus la production, d’exploiter une quantité de plus en plus grande d’ouvriers et de s’approprier une masse sans cesse croissante de plus-value.

    Un autre élément moteur de l’accumulation est la concurrence acharnée, qui place les grands capitalistes en meilleure position et leur permet d’écraser les petits. La concurrence oblige chaque capitaliste, sous peine de faillite, à améliorer son outillage, à élargir sa production. Arrêter le progrès technique, l’élargissement de la production, c’est rester en arrière, et les retardataires se font battre par leurs concurrents. La concurrence oblige donc chaque capitaliste à augmenter son capital, et il ne peut le faire que par l’accumulation constante d’une partie de la plus-value.

    L’accumulation du capital est la source de la reproduction élargie.

    9.4. La composition organique du capital.
                  La concentration et la centralisation du capital.

    Au cours de l’accumulation capitaliste, la masse générale du capital augmente et ses différentes parties subissent des changements inégaux, d’où résulte un changement de la structure du capital.

    En accumulant la plus-value et en élargissant son entreprise, le capitaliste introduit généralement de nouvelles machines et des perfectionnements techniques, qui lui assureront une augmentation de ses bénéfices. Le progrès technique marque un accroissement plus rapide de la partie du capital qui existe sous forme de moyens de production : machines, bâtiments, matières premières, etc., c’est-à-dire du capital constant. Au contraire, la partie du capital dépensée à l’achat de force de travail, c’est-à-dire de capital variable, s’accroît avec beaucoup plus de lenteur.

    Le rapport entre capital constant et capital variable, considéré comme rapport entre la masse des moyens de production et la force de travail vivante, est appelé composition organique du capital Prenons, par exemple, un capital de 100 000 livres sterling réparti en 80 000 livres de bâtiments, machines, matières premières, etc., et 20 000 livres de salaires. Alors la composition organique du capital est égale à 80 c : 20 v, ou 4 : 1.

    Dans les différentes branches de l’industrie et dans les différentes entreprises d’une même industrie, la composition organique du capital est inégale : elle est plus élevée là où il y a par ouvrier une quantité plus grande de machines complexes et coûteuses, de matières premières transformées ; elle est inférieure là où prévaut le travail vivant, où par ouvrier il y a moins de machines et de matières premières qui coûtent relativement moins cher.

    Avec l’accumulation du capital, la composition organique du capital augmente : la part du capital variable diminue, celle du capital constant augmente. Ainsi, dans l’industrie des États-Unis la composition organique du capital est passée de 4,4 : 1 en 1889, à 5,7 : 1 en 1904, à 6,1 : 1 en 1929 et à 6,5 : 1 en 1939.

    Dans le cours de la reproduction capitaliste les capitaux augmentent de volume du fait de la concentration et de la centralisation du capital.

    On appelle concentration du capital l’accroissement du capital par l’accumulation de la plus-value créée dans une entreprise donnée. Le capitaliste, en investissant dans l’entreprise une partie de la plus-value qu’il s’est appropriée, devient possesseur d’un capital sans cesse accru.

    On appelle centralisation du capital l’accroissement du capital par la fusion de plusieurs capitaux en un seul capital plus important. Avec la concurrence, le gros capital ruine et absorbe les petites et les moyennes entreprises, moins importantes, qui ne résistent pas à la compétition. En accaparant à vil prix les entreprises d’un concurrent ruiné ou en les liant à la sienne d’une manière ou d’une autre (par exemple, par endettement), le gros fabricant augmente les capitaux qu’il détient. La fusion de nombreux capitaux en un seul se fait également par l’organisation de sociétés en commandite, de sociétés par actions, etc.

    La concentration et la centralisation du capital rassemblent entre les mains d’un nombre restreint de personnes d’immenses richesses. L’accroissement des capitaux ouvre de larges possibilités à la concentration de la production dans de grandes entreprises.

    La grande production a des avantages décisifs sur la petite. Les grandes entreprises peuvent introduire des machines et des perfectionnements techniques, pratiquer largement la division et la spécialisation du travail, ce qui n’est pas à la portée des petites entreprises. De ce fait, la fabrication des produits revient moins cher aux grandes entreprises qu’aux petites. La concurrence entraîne de gros frais et de grandes pertes. Une grande entreprise peut supporter ces pertes pour, ensuite, les compenser largement, tandis que les petites entreprises et souvent aussi les moyennes se ruinent. Les grands capitalistes reçoivent des crédits avec beaucoup plus de facilité et à des conditions plus favorables ; or, le crédit est une des armes les plus importantes dans la concurrence. Tous ces avantages permettent à des entreprises toujours plus importantes, puissamment équipées, de prendre le premier rang dans les pays capitalistes, tandis qu’une multitude de petites et moyennes entreprises se ruinent et disparaissent. Grâce à la concentration et à la centralisation du capital, une minorité de capitalistes, possesseurs de fortunes énormes, préside aux destinées de dizaines et de centaines de milliers d’ouvriers.

    Dans l’agriculture, la concentration capitaliste aboutit à ce que la terre et d’autres moyens de production se concentrent de plus en plus dans les mains des gros propriétaires, tandis que les larges couches des petits et moyens paysans, privés de terre, de matériel et d’attelage sont asservis par le capital. Des masses de paysans et d’artisans se ruinent et deviennent des prolétaires.

    Ainsi donc, la concentration et la centralisation du capital ont pour effet d’aggraver les contradictions de classes, d’approfondir l’abîme entre la minorité bourgeoise, exploiteuse, et la majorité non possédante, exploitée, de la société. En même temps, par suite de la concentration de la production, les grandes entreprises capitalistes et les centres industriels rassemblent des masses toujours plus grandes du prolétariat. Cela facilite le rassemblement et l’organisation des ouvriers pour la lutte contre le capital.

    9.5. L’armée industrielle de réserve.

    L’accroissement de la production en régime capitaliste, comme on l’a déjà dit, s’accompagne d’une augmentation de la composition organique du capital. La demande de main-d’œuvre est déterminée par la grandeur, non du capital tout entier, mais seulement de sa partie variable. Or, la partie variable du capital, avec le progrès technique, diminue relativement par rapport au capital constant. Aussi, avec l’accumulation du capital et le progrès de sa composition organique, la demande de main-d’œuvre se réduit-elle relativement, encore que les effectifs d’ensemble du prolétariat augmentent en même temps que le capitalisme se développe.

    Il en résulte qu’une masse importante d’ouvriers ne peut trouver à s’employer. Une partie de la population ouvrière se trouve être « en surnombre » ; il se produit ce qu’on appelle une surpopulation relative. Cette surpopulation est relative, parce qu’une partie de la force de travail ne s’avère en surnombre que par rapport aux besoins d’accumulation du capital. Ainsi, dans la société bourgeoise, au fur et à mesure qu’augmente la richesse sociale, une partie de la classe ouvrière est vouée à un travail toujours plus dur et excessif, tandis que l’autre partie est condamnée à un chômage forcé.

    Il faut distinguer les formes essentielles suivantes de surpopulation relative.

    La surpopulation flottante est constituée par les ouvriers qui perdent leur travail pour un certain temps par suite de la réduction de la production, de l’emploi de nouvelles machines, de la fermeture d’entreprises. Avec l’élargissement de la production, une partie de ces chômeurs trouve à s’employer, de même qu’une partie des nouveaux ouvriers de la jeune génération. Le nombre total des ouvriers employés augmente, mais dans une proportion sans cesse décroissante par rapport à l’échelle de la production.

    La surpopulation latente est constituée par les petits producteurs ruinés, et avant tout par les paysans pauvres et les ouvriers agricoles qui ne sont occupés dans l’agriculture que pendant une faible partie de l’année, ne trouvent pas à s’employer dans l’industrie et traînent une misérable existence, en vivotant tant bien que mal à la campagne. Contrairement à ce qui se passe dans l’industrie, le progrès technique dans l’agriculture entraîne une diminution absolue de la demande de main-d’œuvre.

    La surpopulation stagnante est constituée par les groupes nombreux de gens qui ont perdu leur emploi permanent, et dont les occupations irrégulières sont payées bien au-dessous du niveau habituel du salaire. Ce sont de larges couches de travailleurs occupés dans la sphère du travail capitaliste à domicile, et aussi ceux qui vivent d’un travail occasionnel à la journée.

    Enfin, la couche inférieure de la surpopulation relative est constituée par les gens qui ont été depuis longtemps éliminés de la production, sans aucun espoir de retour, et qui vivent d’un gagne-pain de hasard. Une partie de ces gens est réduite à la mendicité.

    Les ouvriers éliminés de la production forment l’armée industrielle de réserve, l’armée des chômeurs. Cette armée est un attribut nécessaire de l’économie capitaliste, sans lequel elle ne peut ni exister, ni se développer. Dans les périodes d’essor industriel, quand l’élargissement rapide de la production s’impose, une quantité suffisante de chômeurs se trouve à la disposition des entrepreneurs. L’élargissement de la production a pour effet de réduire momentanément le chômage. Mais ensuite une crise de surproduction arrive et, de nouveau, des masses importantes d’ouvriers sont jetées à la rue et vont grossir l’armée de réserve des chômeurs.

    L’existence de cette armée permet aux capitalistes de renforcer l’exploitation des ouvriers. Les chômeurs sont contraints d’accepter les plus dures conditions de travail. Le chômage crée une situation instable pour les ouvriers employés dans la production, et réduit considérablement le niveau de vie de la classe ouvrière tout entière. Voilà pourquoi les capitalistes n’ont pas intérêt à voir supprimer l’année industrielle de réserve, qui pèse sur le marché du travail et assure au capitaliste une main-d’œuvre à bon marché.

    Avec le développement du mode de production capitaliste l’armée des chômeurs, diminuant dans les périodes d’essor de la production et augmentant pendant les crises, dans l’ensemble s’accroît.

    En Angleterre, 1,7 % des membres des trade-unions étaient chômeurs en 1853 ; en 1880, 5,5 % ; en 1908, 7,8 % ; en 1921, 16,6 %. Aux États-Unis, d’après les données officielles, le nombre des chômeurs par rapport à la totalité de la classe ouvrière, était : de 5,1 % en 1890, de 10 % en 1900, de 15,5 % en 1915, de 23,1 % en 1921. En Allemagne, le nombre des chômeurs parmi les syndiqués était : de 0,2 % en 1887, de 2 % en 1900, de 18 % en 1926. La surpopulation relative dans les pays coloniaux et semi-coloniaux d’Orient atteint des proportions énormes.

    Avec le développement du capitalisme, le chômage partiel prend des proportions toujours plus étendues : l’ouvrier ne travaille alors qu’une partie de la journée ou de la semaine.

    Le chômage est un véritable fléau pour la classe ouvrière. Les ouvriers n’ont pas de quoi vivre, si ce n’est de la vente de leur force de travail. Renvoyés de l’entreprise, ils sont menacés de mourir de faim. Souvent, les chômeurs restent sans toit, car ils n’ont pas de quoi payer un gîte. Ainsi, la bourgeoisie s’avère incapable d’assurer aux esclaves salariés du capital, ne fût-ce qu’une existence d’esclave.

    Les économistes bourgeois tentent de justifier le chômage en régime capitaliste en invoquant des lois éternelles de la nature. C’est à ce but que servent les inventions pseudo-scientifiques de Malthus, économiste réactionnaire anglais de la fin du 18e – début du 19e siècles. D’après la « loi de population », inventée par Malthus, depuis l’origine de la société humaine la population se multiplierait suivant les termes d’une progression géométrique (comme 1, 2, 4, 8, etc.), et les moyens d’existence, étant donné le caractère limité des richesses naturelles, augmenteraient suivant les termes d’une progression arithmétique (comme 1, 2, 3, 4, etc.) C’est là, d’après Malthus, la cause première du surplus de population, de la famine et de la misère des masses populaires. Le prolétariat, d’après Malthus, peut se libérer de la misère et de la famine, non pas par l’abolition du régime capitaliste, mais en s’abstenant du mariage et en réduisant artificiellement les naissances. Malthus considérait comme autant de bienfaits les guerres et les épidémies qui diminuent la population laborieuse. La théorie de Malthus est foncièrement réactionnaire. Elle permet à la bourgeoisie de justifier les tares incurables du capitalisme. Les inventions de Malthus n’ont rien de commun avec la réalité. Les moyens techniques puissants dont l’humanité dispose sont à même d’augmenter la quantité des moyens d’existence à des rythmes que l’accroissement même le plus rapide de la population est incapable d’égaler. Le seul obstacle est le régime capitaliste, qui est la cause véritable de la misère des masses.

    Marx a découvert la loi capitaliste de la population, selon laquelle dans la société bourgeoise, l’accumulation du capital fait qu’une partie de la population ouvrière devient inévitablement superflue, est éliminée de la production et vouée aux affres de la misère et de la faim. La loi capitaliste de la population a été engendrée par les rapports de production de la société bourgeoise.

    9.6. La surpopulation agraire.

    Comme il a été indiqué plus haut une des formes de surpopulation relative est la surpopulation latente ou surpopulation agraire. La surpopulation agraire est, dans l’agriculture des pays capitalistes, l’excédent de la population qui résulte de la ruine des grandes masses de la paysannerie ; cette population ne peut être que partiellement occupée dans la production agricole et ne trouve pas à s’employer dans l’industrie.

    Le développement accentue la différenciation de la paysannerie. Il se forme une armée nombreuse d’ouvriers agricoles et de paysans pauvres. Les grandes exploitations capitalistes créent une demande d’ouvriers salariés. Mais à mesure crue la production capitaliste s’étend d’une branche de l’agriculture à l’autre et que l’emploi des machines se répand et se développe, la masse de la paysannerie se ruine de plus en plus, et la demande en salariés agricoles diminue. Les couches ruinées de la population rurale se transforment constamment en prolétariat industriel ou viennent grossir l’armée des sans-travail dans les villes. Mais une grande partie de la population rurale ne trouvant pas de travail dans l’industrie, reste à la campagne où elle ne trouve que partiellement à s’employer dans l’agriculture.

    Le caractère latent de la surpopulation agraire consiste en ce que la force de travail excédentaire dans les campagnes est toujours plus ou moins liée à la petite et à la très petite exploitation paysanne. Le salarié agricole exploite généralement un petit lopin de terre qui lui permet de compléter son gagne-pain ou de végéter misérablement à la morte-saison. Ces exploitations sont nécessaires au capitalisme pour disposer de main-d’œuvre à bon marché.

    La surpopulation agraire en régime capitaliste prend des proportions énormes. En Russie tsariste, à la fin du 19e siècle, le chômage latent à la campagne frappait 13 millions d’individus. En Allemagne, en 1907, sur 5 millions d’exploitations paysannes, 3 millions de petites exploitations formaient l’armée de réserve du travail. Aux États-Unis, après 1930 on comptait selon les données officielles manifestement inférieures à la réalité, 2 millions de fermiers « en trop ». Chaque année, pendant la saison d’été, un à 2 millions d’ouvriers agricoles américains, avec leurs familles et leurs maigres biens, errent à travers le pays en quête d’un gagne-pain.

    La surpopulation agraire est particulièrement grande dans les pays économiquement arriérés. Ainsi, dans l’Inde où l’agriculture emploie les trois quarts environ de la population du pays, la surpopulation agraire forme une armée forte de millions d’hommes. Une grande partie de la population agricole est réduite à l’état de famine chronique.

    9.7. La loi générale de l’accumulation capitaliste.
                  La paupérisation relative et absolue du prolétariat.

    Le développement du capitalisme a pour résultat qu’avec l’accumulation du capital, à un pôle de la société bourgeoise d’immenses richesses se concentrent, le luxe et le parasitisme, le gaspillage et l’oisiveté des classes exploiteuses augmentent ; tandis qu’à l’autre pôle de la société s’intensifie de plus en plus le joug, l’exploitation, s’accroissent le chômage et la misère de ceux dont le travail crée toutes les richesses.

    L’armée industrielle de réserve est d’autant plus nombreuse que la richesse sociale, le capital en fonction, l’étendue et l’énergie de son accroissement, donc aussi la masse absolue du prolétariat et la force productive de son travail, sont plus considérables… La grandeur relative de l’armée industrielle de réserve s’accroît donc en même temps que les ressorts de la richesse. Mais plus cette armée de réserve grossit, comparativement à l’armée active du travail, plus grossit la surpopulation consolidée, excédent de population, dont la misère est inversement proportionnelle aux tourments de son travail… Voilà la loi absolue, générale, de l’accumulation capitaliste.

    ( K. Marx, Le Capital, livre 1, t. 3, p. 87 (trad. sur l’édit. allemande). )

    La loi générale de l’accumulation capitaliste est l’expression concrète du fonctionnement de la loi économique fondamentale du capitalisme, la loi de la plus-value. La course à la plus-value aboutit à l’accumulation des richesses entre les mains des classes exploiteuses et à l’augmentation de l’appauvrissement et de l’oppression des classes non possédantes.

    Le développement du capitalisme s’accompagne de la paupérisation relative et absolue du prolétariat.

    La paupérisation relative du prolétariat consiste en ce que dans la société bourgeoise la part de la classe ouvrière dans le montant global du revenu national décroît sans cesse, alors que la part des classes exploiteuses est en progression constante.

    Malgré l’accroissement absolu de la richesse sociale, la part des revenus de la classe ouvrière diminue rapidement. Les salaires des ouvriers de l’industrie américaine par rapport aux profits des capitalistes, étaient de 70 % en 1889, de 61 % en 1919, de 47 % en 1929 et de 45 % en 1939.

    Dans la Russie tsariste, de 1900 à 1913, l’ensemble des salaires nominaux, étant donné le nombre accru des ouvriers d’usine, avait augmenté d’environ 80 %, malgré une diminution du salaire réel, tandis que les bénéfices des industriels avaient plus que triplé.

    D’après les données d’économistes bourgeois, américains, vers 1920, aux États-Unis 1 % des propriétaires possédait 59 % de toutes les richesses, tandis que les couches pauvres formant 87 % de la population ne possédaient que 8 % de la richesse nationale.

    En 1920-1921, les plus gros propriétaires anglais, qui représentaient moins de 2 % de la totalité des propriétaires, détenaient 64 % de toute la richesse nationale, tandis que 76 % de la population n’en possédaient que 7,6 %.

    La paupérisation absolue du prolétariat consiste dans l’abaissement pur et simple de son niveau de vie.

    L’ouvrier connaît une paupérisation absolue, c’est-à-dire qu’il devient tout simplement plus pauvre qu’avant, qu’il est obligé de vivre moins bien, d’avoir une nourriture plus chiche, de moins souvent manger à sa faim, de vivre dans les caves et dans les greniers.

    […]

    Dans la société capitaliste la richesse grandit à une vitesse invraisemblable, en même temps que les masses ouvrières sont frappées par la paupérisation.

    ( V. Lénine, « La paupérisation dans la société capitaliste », Œuvres, t. 18, p. 451. )

    Pour enjoliver la réalité capitaliste, l’économie politique bourgeoise s’efforce de nier la paupérisation absolue du prolétariat. Les faits cependant attestent qu’en régime capitaliste le niveau de vie de la classe ouvrière est en baisse constante. Gela se manifeste sous bien des formes.

    La paupérisation absolue du prolétariat se traduit par la baisse du salaire réel. Comme on l’a déjà dit, la hausse des prix des objets de consommation courante, l’augmentation des loyers et des impôts entraînent la diminution constante du salaire réel des ouvriers.

    La paupérisation absolue du prolétariat se manifeste par l’ampleur et la durée accrues du chômage.

    Elle se manifeste dans l’intensification et dans l’aggravation des conditions de travail, qui aboutissent au vieillissement rapide de l’ouvrier, à la perte de sa capacité de travail, à sa transformation en invalide. L’intensification du travail et l’absence de mesures nécessaires à la protection du travail multiplient les accidents et les cas de mutilation.

    La paupérisation absolue du prolétariat se manifeste dans de plus mauvaises conditions d’alimentation et de logement des travailleurs, ce qui a pour effet de ruiner la santé et d’abréger la vie des travailleurs.

    Dans l’industrie houillère des États-Unis, de 1878 à 1914, sur mille ouvriers occupés, le nombre d’accidents mortels a augmenté de 71,5 %. Dans la seule année 1952, dans les entreprises des États-Unis, environ 15 000 personnes ont été tuées et plus de deux millions ont été mutilées. Le nombre d’accidents augmente également dans les charbonnages d’Angleterre : avant-guerre, chaque année un mineur sur six a été victime d’un accident ; de 1949 à 1953 la proportion est passée à un sur trois.

    Les données officielles des recensements relatifs à l’habitat établissent que près de 40 % des locaux d’habitation aux États-Unis ne répondent pas aux exigences minima d’hygiène et de sécurité. Le taux de mortalité de la population ouvrière est de beaucoup supérieur à celui des classes dominantes. La mortalité infantile dans les taudis de la ville de Détroit est six fois plus élevée que la moyenne des États-Unis.

    Le niveau de vie du prolétariat est particulièrement bas dans les pays coloniaux, où la misère extrême et la mortalité exceptionnellement élevée des ouvriers, par suite d’un travail exténuant et d’une famine chronique, revêtent un caractère de masse.

    Le niveau de vie de la paysannerie pauvre, en régime capitaliste, n’est pas supérieur, mais souvent même inférieur à celui des ouvriers salariés. Dans la société capitaliste, on assiste non Seulement à la paupérisation absolue et relative du prolétariat, mais aussi à la ruine et à la paupérisation de la paysannerie. On comptait en Russie tsariste des dizaines de millions de paysans pauvres qui souffraient de la faim. Les recensements américains établissent qu’au cours des dernières décennies, près des deux tiers des fermiers des États-Unis, en règle générale, n’ont pas le minimum vital. Aussi bien, leurs intérêts vitaux poussent les paysans à s’unir à la classe ouvrière.

    La voie du développement du capitalisme est celle de l’appauvrissement et de la sous-alimentation pour l’immense majorité des travailleurs. En régime bourgeois, l’essor des forces productives n’apporte pas aux masses laborieuses un allégement de leur situation, mais une aggravation de leur misère et de leurs privations.

    En même temps se développe la lutte de la classe ouvrière contre la bourgeoisie, pour la libération du joug du capital, et grandissent sa conscience et son organisation. Dans cette lutte sont entraînées de plus en plus les masses de la paysannerie.

    9.8. La contradiction fondamentale du mode de production capitaliste.

    À mesure qu’il se développe, le capitalisme associe de plus en plus étroitement le travail d’une multitude d’hommes. La division sociale du travail s’étend. Des branches d’industrie autrefois plus ou moins indépendantes se transforment en une série de productions réciproquement liées et dépendantes les unes des autres. Les relations économiques se resserrent entre entreprises, régions, pays entiers.

    Le capitalisme crée la grande production aussi bien dans l’industrie que dans l’agriculture. Le progrès des forces productives engendre des instruments et des méthodes de production qui exigent le travail en commun de centaines et de milliers d’ouvriers. La concentration de la production s’accroît. Il se produit ainsi une socialisation capitaliste du travail, une socialisation de la production.

    Mais la socialisation de la production progresse dans l’intérêt d’un petit nombre d’entrepreneurs privés, soucieux d’augmenter leurs profits. Le produit du travail social de millions d’hommes devient la propriété privée des capitalistes.

    Par conséquent, une contradiction profonde est inhérente au régime capitaliste : la production revêt un caractère social, alors que la propriété des moyens de production demeure propriété capitaliste privée, incompatible avec le caractère social du processus de production. La contradiction entre le caractère social du processus de production et la forme capitaliste privée d’appropriation des résultats de la production est la contradiction fondamentale du mode de production capitaliste ; cette contradiction va s’aggravant à mesure que le capitalisme se développe. Elle se manifeste par une anarchie accrue de la production capitaliste, par l’accentuation des antagonismes de classe entre le prolétariat et toutes les masses laborieuses d’une part et la bourgeoisie de l’autre.

    Résumé du chapitre 9

    1. La reproduction est le renouvellement constant, la répétition ininterrompue du processus de production. La reproduction simple est le renouvellement de la production sous un volume constant. La reproduction élargie signifie que la production se renouvelle sous un volume accru. Le capitalisme est caractérisé par la reproduction élargie, coupée périodiquement de crises économiques, pendant lesquelles la production est en baisse. La reproduction capitaliste élargie renouvelle sans cesse et approfondit les rapports d’exploitation.

    2. La reproduction élargie en régime capitaliste suppose l’accumulation du capital. L’accumulation est l’addition au capital d’une partie de la plus-value, ou la transformation de la plus-value en capital. L’accumulation capitaliste aboutit à une élévation de la composition organique du capital, c’est-à-dire que le capital constant s’accroît plus rapidement que le capital variable. La reproduction capitaliste s’accompagne de la concentration et de la centralisation du capital. La grande production possède des avantages décisifs sur la petite, ce qui permet aux grandes ou très grandes entreprises d’éliminer et de se subordonner les petites et moyennes entreprises capitalistes.

    3. Avec l’accumulation du capital et l’élévation de sa composition organique, la demande de main-d’œuvre subit une diminution relative. Il se forme une armée industrielle de réserve de chômeurs. L’excédent de main-d’œuvre dans l’agriculture capitaliste, dû à la ruine des masses essentielles de la paysannerie, crée la surpopulation agraire. La loi générale de l’accumulation capitaliste signifie la concentration des richesses entre les mains d’une minorité exploiteuse et l’accroissement de la misère des travailleurs, c’est-à-dire de l’immense majorité de la société. La reproduction élargie en régime capitaliste aboutit nécessairement à la paupérisation relative et absolue de la classe ouvrière. La paupérisation relative est la diminution de la part de la classe ouvrière dans le revenu national des pays capitalistes. La paupérisation absolue est l’abaissement pur et simple du niveau de vie de la classe ouvrière.

    4. La contradiction fondamentale du capitalisme est la contradiction entre le caractère social du processus de production et la forme capitaliste privée de l’appropriation. Avec le développement du capitalisme cette contradiction s’aggrave sans cesse et les antagonismes de classe deviennent plus profonds entre la bourgeoisie et le prolétariat.


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