• Le bouclier antimissile de l'Otan va-t-il mettre l'Europe sous influence américaine?

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    Michel Cabirol

    Au sommet de l'Otan à Chicago les 20 et 21 mai, la France a fait entendre sa musique sur le bouclier antimissile. Elle doit maintenant tenter de fédérer les Européens en vue de proposer une contribution industrielle commune à ce projet très coûteux guidé par l'administration américaine et les industriels.

    La France empêchera-t-elle un hold-up des Etats-Unis sur son budget de la défense pour payer le bouclier de défense anti-missile, qui doit être déployé en Europe via l'Otan ? Au moment où la contrainte budgétaire risque de s'accentuer, Paris devra faire un choix crucial : apporter une contribution en nature en fournissant à l'Otan tout ou partie des systèmes d'armements développés par les industriels français, notamment MBDA, qui seront compatibles avec le bouclier antimissile (BMD), développé aujourd'hui en grande partie par les industriels américains-  - ou bien payer ces systèmes achetés par l'Otan. C'est-à-dire faire un chèque estimé entre deux et trois milliards d'euros sur une dizaine d'années.

    D'abord très réticent au bouclier de défense antimissile lors de sa campagne présidentielle, François Hollande a quelque peu changé son fusil d'épaule au sommet de l'Otan à Chicago (20 et 21 mai), soucieux d'avoir une approche consensuelle avec les Etats-Unis car son sujet prioritaire était bien le retrait des troupes françaises d'Afghanistan. Une décision irrévocable, qui s'est pourtant assouplie avec un rapatriement des seules "troupes combattantes". Comme le résume le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, "le sommet de Chicago devait être un sommet de consensus, cela l'a été".

    Cela n'explique pas tout non plus. Et mérite un décryptage sur le lancement d'une capacité intérimaire de défense antimissile balistique, "première étape de la mise en place d'un système de défense antimissile de l'Otan" en Europe... qui devait être lancée conformément aux conclusions du sommet de Lisbonne en 2010. "Elle l'a été"

     

    La machine "otanienne", orientée par Washington, continue d'avancer

    Jean-Yves Le Drian, qui avait déminé le sommet de l'Otan auprès de alliés des mois avant sa tenue - il était en mars en Washington -, a rappelé mercredi qu'il ne fallait "pas donner une ampleur considérable à ce qui a été décidé" à Chicago. Selon lui, "la suite n'a pas été décidée ni plus, ni moins"... La déclaration de l'Otan en 65 points à l'issue de la première journée du sommet de Chicago est d'une relative discrétion sur les équipements nécessaires au déploiement d'une capacité intérimaire de défense antimissile balistique.

    C'est évoqué mais très sommairement dans le 60ème point : "dans le contexte de la capacité Otan de défense contre les missiles balistiques, la Turquie héberge un radar avancé de détection lointaine". Un peu court. "Cela étant la machine otanienne, orientée par Washington, continue d'avancer, rappelle un expert. Les Américains à l'œuvre, administration et industriels, poussent pour que les Européens acquièrent des radars et surtout des intercepteurs américains". Les Etats-Unis insistent pour installer leurs missiles SM3 sur les frégates américaines compatibles. Un moyen de les faire payer par les pays européens, qui profiteraient de cette protection.

    Aussi, on a du mal à imaginer que l'Otan s'arrête à la capacité intérimaire après avoir acquis certains équipements de la future capacité de défense active multicouche contre les missiles balistiques de théâtre (ALTBMD) élargie... Bien sûr, Paris a obtenu satisfaction sur les quatre points qui lui posaient problème, a expliqué Jean-Yves Le Drian. D'abord la déclaration a pris en compte la position française sur la dissuasion nucléaire. "La défense antimissile peut venir compléter le rôle des armes nucléaires dans la dissuasion mais elle ne peut pas s'y substituer. Cette capacité est purement défensive", a effectivement précisé la déclaration des Alliés (point 59).

    Les industriels européens hors jeu ?

    Paris voulait également à tout prix un contrôle politique sur le système. Concrètement, qui prendra la décision d'appuyer sur le bouton pour intercepter un missile balistique menaçant? "Comme pour toutes les opérations de l'Otan, un contrôle politique total des Alliés sur les actions militaires entreprises au titre de cette capacité intérimaire sera assuré", précise la déclaration (point 61). Troisième revendication de François Hollande, la maîtrise des coûts. Là aussi, la France a obtenu satisfaction : "Le but de cette capacité est d'assurer la couverture totale et la protection de l'ensemble des populations, du territoire et des forces des pays européens de l'Otan (...) sur la base du partage équitable des risques et des charges, ainsi que de la demande raisonnable, compte tenu du niveau de la menace, de la soutenabilité financière et de la faisabilité technique, et en fonction des dernières évaluations communes de la menace agréées par l'Alliance".

    Dernier point, la participation des industriels français à l'édification du système voulue par François Hollande. Jean-Yves Le Drian a confirmé que Paris ne voulait pas d'un "abonnement" à un système américain comme "solde de tout compte". "Nous n'y sommes pas favorables". L'Otan en a pris acte dans sa déclaration mais sans véritablement s'engager. La question des contributions nationales reste donc posée et "la France ne pourra retarder la réponse au-delà de quelques mois", reconnait un bon connaisseur du dossier.

    Pourtant, la France avait peut-être la possibilité d'aller beaucoup plus loin même si certains savent gré à François Hollande d'avoir obtenu des concessions des Américains à ses positions qu'il "était souvent seul à oser défendre". Dans un des projets de déclaration, l'ancien gouvernement avait toutefois obtenu, selon des sources concordantes, d'y faire figurer le SAMP/T, un système franco-italien développé par le missilier MBDA et qui est destiné à la défense antiaérienne contre tous les types de cibles aériennes modernes y compris les missiles balistiques tactiques de type SCUD et les missiles de croisière, grâce à son missile sol-air moyenne-portée Aster - notamment la future version B1 qui doit être lancée dans quelques mois. "Cela a été retiré. Peut-être François Hollande ne voulait-il pas s'engager tout de suite", soupire-t-on dans les milieux industriels.

    Le SAMP/T principale contribution de l'Europe au bouclier antimissile ?

    Pourtant, c'est la principale contribution franco-italienne à la première capacité du programme Otan de défense contre les missiles balistiques de théâtre ALTBMD. Le système SAMP/T pourrait d'ailleurs être le programme permettant de fédérer les Européens sur une contribution en nature. Paris doit en être le moteur. A suivre. Car la déclaration du sommet de Chicago est peu engageante sur ce point : "Nous prenons note des possibilités éventuelles de coopération en matière de défense antimissile, et nous encourageons les Alliés à étudier les possibilités de contributions volontaires supplémentaires, y compris par la coopération multinationale, à fournir les capacités concernées, ainsi qu'à exploiter les synergies potentielles en matière de planification, de développement et d'acquisition, et de déploiement" (point 60). Certains experts décodent entre les lignes que les Américains veulent que bien les Européens se regroupent mais pour acheter ces équipements très coûteux.

    Chez les industriels, le Conseil des Industries de Défense Françaises (Cidef) devrait monter au créneau en rappelant l'enjeu industriel de cette question. "Nous ne voulons pas que les Etats-Unis imposent leurs standards et assèchent les budgets de défense comme ils l'ont fait dans un passé récent avec le F-35", dont le développement a été financé en partie par les Européens (5 milliards de dollars environ). Sous prétexte que "l'Europe baisse la garde en matière des budgets de défense". C'est là l'un des enjeux majeurs du bouclier antimissile européen. Va-t-on vers une vassalisation de l'Europe vis-à-vis des Etats-Unis via l'Otan ?

    http://www.latribune.fr


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