• L’Allemagne face au mal intérieur

    L’Allemagne face au mal intérieur

    LUNDI 15 AVRIL 2013

    LE PROCèS D’UNE NéONAZIE S’OUVRE MERCREDI

    Complice de dix meurtres, Beate Zschäpe est la seule survivante du groupe «Clandestinité nationale-socialiste». Une cellule terroriste qui a été ignorée pendant treize ans par les services de renseignement et de la police.

    Dans sa cellule de la prison de Cologne, Beate Zschäpe, seule survivante du groupe «Clandestinité nationale-socialiste» (NSU) et complice présumée de dix meurtres, deux attentats à la bombe et une quinzaine d’attaques à main armée, n’a pas seulement reçu de nombreuses demandes en mariage. En novembre dernier, la direction de la prison a aussi ­intercepté une lettre du terroriste d’extrême-droite norvégien Anders Breivik: « Quand il sera clair aux yeux de tous que tu es vraiment une militante nationaliste, tu deviendras la courageuse héroïne de la résistance nationale-socialiste, qui a tout fait et tout sacrifié pour barrer la voie au multiculturalisme et à l’islamisation de l’Europe», écrit-il à sa «chère sœur».
    Née en 1975, Zschäpe est-elle vraiment la «pasionaria néonazie» fantasmée par Breivik? Ou plus simplement le produit d’une enfance sans amour, vécue à l’est de l’Allemagne au moment où la chute du Mur de Berlin fait éclater les cadres d’une société trop longtemps muselée? Elle est en tout cas le verrou que le tribunal de Munich va tenter de forcer à partir de mercredi, au cours d’un procès qualifié «d’historique». Pas moins de 600 témoins sont en effet attendus à la barre pour essayer de comprendre la dérive criminelle de la NSU mais aussi l’échec absolu des services de police allemands. L’affaire secoue l’opinion publique. Près de dix mille personnes ont défilé samedi contre l'extrême droite à ­Munich.
    Les différentes commissions d’enquête qui travaillent à faire toute la lumière sur la plus grande série de meurtres politiques depuis la «Fraction armée rouge» montrent ainsi que pendant 13 ans, la police et les renseignements généraux allemands n’ont cessé d’accumuler les pannes, préférant s’acharner sur la piste de la mafia turque plutôt que d’envisager l’implication d’éléments néonazis.
    «Nous n’avons jusqu’à présent rien trouvé qui corrobore la thèse de la collusion entre la police et l’extrême-droite. Les nombreuses pannes laissent cependant apparaître un net problème de mentalité et de structures dans un appareil policier qui a parfois du mal à «regarder à droite» et dont les services se sont montrés incapables de collaborer», affirme le député social-démocrate Sebastian Edathy, président de la commission d’enquête du Bundestag sur la NSU.

    Fidèle exécutante
    Le 4 novembre 2011, une explosion déchire la façade d’une grosse bâtisse située au No 26 de la Frühlingsstrasse, dans la petite ville saxonne de Zwickau. Le toit s’enflamme immédiatement. Et pendant que le voisinage s’attroupe, une silhouette s’éloigne discrètement. En guerrière disciplinée, Beate Zschäpe est en train d’exécuter les dernières volontés, en détruisant leur planque, de ses camarades de cavale Uwe Mundlos et Uwe Böhnhardt. Les deux hommes se sont suicidés quelques heures plus tôt à deux cents kilomètres de là, à ­Eisenach (Thuringe), pour échapper à la police, après avoir dérobé 70 000 francs dans la caisse d’épargne locale.
    Le lien entre les trois complices est vite établi. La relation entre Zschäpe, Mundlos et Böhnhardt, membres actifs de l’extrême-droite à Iéna depuis les années 1990, est connue de la police qui a perdu leurs traces en 1998. Le 11 novembre, l’affaire prend cependant une tout autre dimension. Dans les décombres de l’appartement, les policiers retrouvent la carcasse calcinée d’un pistolet tchèque de marque Ceska. La découverte est une véritable bombe. En effet, ce pistolet n’est autre que «LE» Ceska que plusieurs centaines de policiers regroupés dans la Commission spéciale «Bosphore», cherchent en vain
    depuis des années.
    Obtenue en Suisse, l’arme a été utilisée entre 2000 et 2006 pour assassiner sans raison neuf commerçants d’origine turque et grecque. La stupeur est donc d’autant plus grande quand on découvre que les assassins sont trois néonazis d’Allemagne de l’Est et non d’hypothétiques mafieux turcs.

    Un air de «Jules et Jim»
    Beate Zschäpe, qui s’est rendue à la police 4 jours après le suicide de ses compagnons, n’a pas connu son père, un citoyen roumain qui a refusé de la reconnaître. Sa mère Annerose, alors étudiante à Budapest, la laisse chez sa grand-mère deux semaines après sa naissance. Ce n’est que plus tard, de retour en République démocratique allemande (RDA), qu’elle reprend sa fille. Mais leurs relations sont orageuses.
    Puis vient le grand bouleversement, la chute du Mur de Berlin. Après avoir traîné dans un groupe de jeunes «anarcho-punks», Zschäpe tombe amoureuse d’Uwe Mundlos qui, en 1996, fréquente déjà le chômage et les milieux néonazis. Celui-ci jouera le rôle de l’idéologue du groupe, pendant que son ami Uwe Böhnhardt, avec qui Beate a aussi une liaison, est plutôt le guerrier. Une mission supérieure cimente ce trio à la «Jules et Jim»: la lutte contre la «contamination» de l’Allemagne par les étrangers. Un temps, ils tétanisent leur ville natale en déposant des bombes artisanales sans détonateurs dans divers lieux publics. Quand la police découvre, en 1998, le garage où ils préparent leurs «cocktails», un mandat d’arrêt est enfin délivré. Mais le trio s’est déjà évanoui dans la nature…
    Les juges de Munich espèrent donc que Beate Zschäpe sortira de son mutisme pour permettre de mieux comprendre les actions et la nature de la NSU. Mais il n’est pas certain qu’ils parviennent à expliquer pourquoi la puissante Allemagne s’est laissé berner par un ennemi intérieur que les statistiques les plus récentes dépeignent comme plus brutal qu’avant. Quant aux familles des victimes, assassinées pour la seule raison d’avoir été d’origine étrangère, la manière dont la justice se battra pour que toute la vérité soit faite leur tient plus à cœur que les peines qui tomberont. A l’instar de Semiya Simsek, fille de la première des victimes, elles sauront alors à quel point «on veut nous avoir ici ou pas». I

     

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