• Il n'y a pas de pénurie de blé

    Il n'y a pas de pénurie de blé, alors pourquoi les prix explosent-ils

    La colère des affamés commence à gâter le banquet des puissants. La hausse des prix des produits agricoles a provoqué des « troubles politiques d'une proportion que nous aurions pu difficilement imaginer», a estimé le patron de l'OMC, Pascal Lamy. La peur commence à saisir ceux qui ont décousu ce qui permettait de protéger et de développer les agricultures des pays pauvres et livré les marchés alimentaires aux spéculateurs et aux accapareurs. Au point que Nicolas Sarkozy, en tant que président du G20, a mis en garde contre de nouvelles émeutes de la faim et a martelé qu'il faisait de la sécurité alimentaire une priorité. Avec des propositions qui, bien qu'insuffisantes, seraient déjà un progrès. Mais le milliard de personnes qui ont faim ne se paieront pas de mots.


    LE PRIX DES MATIÈRES PREMIÈRES AGRICOLES A DOUBLÉ EN 6 MOIS

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    Quand catastrophes naturelles et spéculation poussent les prix

    Durant les mois qui ont précédé la récolte de juillet-août 2010, la tonne de blé au port de Rouen se vendait aux alentours de 122 euros avec de petites fluctuations selon les volumes négociés. À l'époque, on écoulait la récolte 2009 et le blé français était moins compétitif que celui de l'Ukraine ou de la Russie sur les marchés de proximité du Proche Orient et du Maghreb. Le 22 janvier 2011, la tonne du même blé français cotait 263,75 euros sur le même port de Rouen.
    Entre-temps, une importante sécheresse a frappé la Russie et, dans une moindre mesure, l'Ukraine, avec une récolte de 2010 en fort recul. Du coup, afin de sécuriser son marché intérieur, la Russie a suspendu ses exportations de blé en attendant de voir ce que sera la récolte de 2011. L'Ukraine a peu exporté avant de suspendre à son tour les exportations pour les mêmes raisons.
    À partir de là, le blé français s'est vendu très facilement dans les pays du Maghreb et du Proche-Orient. Les prix n'ont cessé d'augmenter au fil des mois, les pays acheteurs ayant impérativement besoin de sécuriser leurs approvisionnements. Il n'y a pourtant pas pénurie de blé au niveau mondial. Mais le plus gros du stock disponible est désormais aux États-Unis. Le blé panifiable français est certain d'être vendu d'ici au mois de juin prochain et on annonce déjà un stock de report équivalant à moins d'un mois de consommation. La localisation massive des stocks disponibles sur le sol américain a favorisé l'entrée, elle aussi massive, des fonds de pension et autres capitaux spéculatifs sur le marché mondial du blé et des céréales secondaires. Entre-temps, des pluies importantes accompagnées d'inondations ont frappé plusieurs pays et détruit ou endommagé une partie des récoltes céréalières du Pakistan à l'Australie, en passant par la Chine, dont certaines régions sont également frappées par la sécheresse.
    Pas plus que de blé panifiable, la planète ne va manquer de céréales secondaires destinées à l'alimentation du bétail dans les prochains mois. Le stock mondial global au moment de la soudure entre deux récoltes dans l'hémisphère Nord a été relevé de 2,5 % en décembre par rapport aux prévisions de novembre 2010, pour atteindre 185 millions de tonnes.
    Par ailleurs, certains blés de qualité moyenne sont recyclés dans la filière des aliments du bétail, laquelle dispose du coup de matières premières abondantes. Néanmoins, la courbe de la hausse des prix des céréales secondaires suit celle du blé panifiable. Le maïs vaut 233 euros la tonne au port de Bordeaux, contre moins de 129 euros en moyenne durant les six premiers mois de 2010
    L'orge fourragère est à 214 euros rendue à Rouen, alors qu'elle était tombée à 80 euros la tonne au printemps 2010. Au point que 5,4 millions de tonnes d'orge avaient été portées à l'intervention publique à l'époque. Désormais, l'indice du panier des matières premières utilisées en France par l'industrie des aliments du bétail dépasse de 10 points les prix maximaux enregistrés lors delà flambée des cours en 2007-2008.

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    Les consommateurs pauvres et les éleveurs paient la facture

    Globalement, nous assistonsà un doublement du prix des céréales en quelques mois sans qu'il y ait, pour l'instant, un risque de pénurie physique au regard des besoins mondiaux d'ici à juillet prochain. Ce risque pourrait surgir si la récolte de l'été 2011 devait être inférieure à celle de 2010. Si une nouvelle sécheresse devait toucher cette année une ou plusieurs grandes zones de production céréalière, la spéculation sur les prix reprendrait de plus belle sur les marchés à terme comme sur le marché physique au jour le jour.
    Les dégâts de cette spéculation sont déjà considérables à deux niveaux. Les populations pauvres voient leur pouvoir d'achat se réduire avec l'aug-mentation sensibte de leurs dépenses alimentaires. En France, l'indice INSEE indique que le prix des viandes de volaille a augmenté de 2,7 % en 2010, tandis que celui de la viande de porc est resté stable alors que ces deux catégories d'animaux sont de grandes consommatrices de céréales. Mais beaucoup d'éleveurs de porcs ont aujourd'hui des bilans financiers négatifs. Il se dit même que 30 % d'entre eux pourraient déposer le bilan d'ici à l'été prochain. Car ces éleveurs ne peuvent répercuter l'augmentation de leurs coûts de production en raison de l'attitude de la grande distribution qui refuse d'augmenter ses prix d'achat mais continue, par exemple, de prélever une marge brute de 40 % sur le jambon préemballé que nous achetons dans ses linéaires.

    Peut-on casser la spéculation ?

    Depuis des mois, les partisans du tout-marché nous expliquent que le plus sûr moyen de lutter contre la volatilité des prix des céréales est de se couvrir sur les marchés à terme. Schématiquement, le producteur vend d'avance sa récolte à un prix donné et contracte une assurance pour limiter les risques en cas de non-livraison et autres aléas. L'acheteur fait de même avec les mêmes bonnes intentions. Sauf que les coûts cumulés de ces deux assurances se traduisent par un prélèvement proche de 40 euros sur chaque tonne de céréales au moment où elle va être transformée en farine ou en aliment du bétail. Qui plus est, cette couverture des producteurs et des transformateurs sur le marché à terme n'empêche pas les prix physiques de doubler en quelques semaines. Comme les achats sur le marché à terme suivent le même mouvement dans la foulée des achats opérés par les transformateurs industriels, le système n'aboutit finalement qu'à nourrir le parasitisme des fonds spéculatifs qui vendent et revendent des lots de blé des centaines de fois à chaque fois au gré des perspectives de profits spéculatifs empochés en quelques secondes. Ce ne sont donc pas les marchés à terme qui casseront la spéculation. 
    En réalité, le plus sûr moyen de lutter contre la spéculation passe par la constitution de stocks de sécurité. En France, dans les silos de coopératives bien gérées, le coût annuel du stockage d'une tonne de blé est d'environ 10 euros. Un chiffre à comparer au double coût de réassurance, proche de 40 euros pour chaque tonne finalement commercialisée via le marché à terme.
    Quand un pays - voire un groupe de pays dans le cas de l'Union européenne - dispose de stocks de sécurité susceptibles de couvrir au moins 6 mois de consommation, il peut en mettre une partie sur le marché pour casser une spéculation qui s'amplifie à chaque fois qu'apparaît un risque de pénurie. C'est comme cela que la Chine casse la spéculation sur son marché intérieur.

     

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    Comment stocker et financer le stockage?

    Si les 27 ministres européens de l'Agriculture étaient suffisamment sérieux pour imposerun peu de bon sens aux fous furieux du tout-marché qui sévissent dans le collège des commissaires européens, ils décideraient de faire en sorte que le budget européen contribue à la construction de silos en Europe pour avoir en permanence de quoi loger 6 mois de consommation au moment de la soudure.
    Il faudrait ensuite alimenter cette réserve en semant davantage de blé durant 2 ou 3 ans. Une fois le stock de sécurité atteint, il deviendrait possible de le faire tourner tous les ans. On stockerait chaque année une partie de blé panifiable et une partie plus importante de céréales fourragères. On les remettrait sur le marché l'année suivante pour les remplacer par du grain issu de la nouvelle récolte. On ferait ainsi tourner le stock en lui évitant de se détériorer. On donnerait de la visibilité aux producteurs de céréales comme aux éleveurs et on mettrait les mangeurs de pain que nous sommes tous à l'abri des spéculateurs.
    Le prix payé aux producteurs pour les céréales destinées au stock public de sécurité doit-il être le prix du marché spéculatif ou un prix tenant compte des coûts de production et fixé par le Conseil européen des ministres de l'Agriculture une fois l'an ? Cette question doit être discutée sans perdre de vue que les céréaliers perçoivent chaque année des « droits à paiement unique » (DPU) découplés deJa production. En France, un exploitant qui cultive 250 hectares de céréales reçoit plus de 75 000 euros par an de l'Union européenne au titre des DPU. Cette somme est parfois indispensable à l'équilibre des comptes d'exploitation quand le blé est en dessous des 130 euros la tonne. Elle ne l'est plus dès lors que le prix dépasse les 200 euros. Il serait donc légitime de fixer un prix européen entre 130 et 150 euros la tonne pour une fraction de la récolte annuelle de chaque producteur, qui irait abonder le stock de sécurité, le reste de la récolte étant vendu sur le marché. C'est simple, c'est sûr, c'est du gagnant-gagnant.

    glepuill@humanlte.fr



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