• Etre condamnée à la tragédie de l’optimisme

    par danielle Bleitrach

    Etre condamnée à la tragédie de l’optimisme

    Il est des moments où l’envie de se battre et donc de vivre vous abandonne. Ce n’est pas une tragédie mais quelque chose qui a trait à l’ennui éprouvé devant vos contemporains et  la nuit  dans laquelle ils vous paraissent s’engouffrer avec délices, cela a trait au passé dont vous vous sentez plus ou moins le dépositaire, dieu sait pourquoi! Mais ce passé que l’on nie est aussi un manque d’avenir pour ceux qui vous entourent encore et ils semblent l’ignorer occupés comme ils le sont à se divertir de ce qui vous paraît l’essentiel.

    Ce que je suis est apparu dans l’ Histoire celle de la deuxième guerre mondiale et, à peine née,  je suis traquée, interdite d’existence par la folie appelée nazisme. Toute ma vie je conserverai cette angoisse d’être un gibier. Rien d’autre ne pourra me rassurer que la lutte collective, le bonheur de la survie dans l’oubli de soi-même. Mon mari rescapé des camps me racontait l’expérience du train de la mort qui le menait vers dachau. Il me disait: « C’était au mois d’août, nous étions entassés, vingt et cent comme dit la chanson et elle a raison, vingt et cent, l’insupportable c’était les vingt.» Les Allemands ne leur avait donné pour tout repas qu’une tranche de pain et du saucisson salé, ils restaient là sans boire dans ces wagons plombés sur lesquels tombaient les rayons du soleil d’août. Le train était souvent  à l’arrêt, ils ont mis 8 heures pour faire le trajet. Dans les wagons à bestiaux les gens s’évanouissaient,  certains devenaient fous, ils se battaient, buvaient leur urine…» Mon mari poursuivait :» Dans notre wagon, nous nous étions des politiques, des communistes disciplinés, alors nous avons organisé des tours pour que les plus épuisés puissent s’asseoir. A un moment il y a eu un orage, comme j’étais le plus grand j’ai pris ma chemise et celle d’autres et je les ai passé par l’espace qui se trouvait en haut, un simple filet d’air et je les tendais au fur et à mesure aux autres pour que les plus malades, les plus âgés puissent se mouiller les lèvres. je n’ai pas touché à ces linges humides. Et il concluait: «Si tu veux survivre la seule solution c’est de t’oublier».

    Aujourd’hui, je suis confrontée à un monde où il faudra apprendre à survivre mais où personne n’est capable de s’oublier, le narcissisme règne en maître et je sais que, quand ils seront dans les wagons plombés qui déchirent la nuit, ils deviendront fous non pas parce qu’ils sont mauvais mais parce qu’il n’y a plus d’organisation et parce qu’on les a contraint à un narcissisme mortifère qui leur interdit non seulement la survie en situation extrême mais le bonheur, l’amitié et l’amour. Seuls devant leur écran, seuls devant leurs jeux vidéo et leur club de rencontre qui n’aboutissent que rarement,ils ne le savent pas mais ils sont mutilés d’eux-mêmes. Parce que ce qu’ils ignorent c’est que le collectif, l’oubli de soi est aussi source de joies formidables dont ils n’ont même plus conscience.

    Le petit animal apeuré que j’étais et qui faisait rire sa famille en venant, la tête couverte d’un mouchoir, crier au milieu des adultes: «l’arrrlete, l’arrrlette, c’est l’alerrrte» a trouvé un semblant de paix seulement dans ce combat collectif. Au milieu des miens les bombes et la Gestapo ne me trouveraient pas. Et le fait d’être entourée de mes camarades me donnait tous les courages y compris celui d’être une femme et de prendre la parole au milieu d’une foule. Le collectif me libérait de toutes les aliénations. Un jour Bourdieu m’a dit «mais comment quelqu’un comme vous peut-il se plier à la discipline d’un parti!» Je lui ai répondu: «Mais cette discipline est ma liberté» Et pour rendre plus concrète cette affirmation je lui ai parlé d’un truc bizarre, de l’Abbaye de Fontevrault. Le fondateur en avait fait un lieu de refuge pour les dames de la noblesse, pour qu’elles puissent s’autogérer et échapper à la brutalité sordide des réitres et soudards qu’étaient leurs époux potentiels, je lui ai dit «le parti a été mon abbaye de Fontevrault».

    Aujourd’hui je lui parlerais des suicides à france télécom, de l’isolement du travailleur, sa mise en concurrence, du vide social auquel le condamne le management et le profit des entreprises privatisées, un management appliqué desormais jusque dans l’éducation : la rentabilité plutôt que l’intérêt général, la compétition plutôt que la coopération, la concurrence plutôt que la solidarité, l’utilité productiviste plutôt que l’amélioration du bien être collectif.

    Voilà je sais de tous les sens alertés dont l’histoire m’a gratifiée que nous sommes devant un temps où il est impératif de faire face. Pour faire court puisque j’ai tant écrit là-dessus déjà: nous sommes devant une offensive d’une classe capitaliste devenue folle et prête à renouveler des temps monstrueux d’Auschwitz à Hiroshima et tous ce qui unissait les êtres humains se délite.

    Ce vide social, cette absence d’organisation collective a été le produit le plus manifeste de la contrerévolution intervenue depuis les années quatre vingt et elle s’est accompagnée d’un autre vide tout aussi terrible: la destruction du passé. Un individu auquel vous enlevez la mémoire est incapable de se projeter dans l’avenir et le présent devient incompréhensible. Ce revisionnisme et ce négationnisme sont l’accompagnement idéologique de la perte du collectif et ils produisent une sidération, une incapacité à réagir, à comprendre ce qui est en train de se passer.

    Ce que j’ai reproché au parti communiste et qui m’a fait entrer en rébellion a été la destruction de l’organisation, ce qu’on a appelé la mutation. Sous prétexte que l’on avait de plus en plus de mal à maintenir des organisations collectives au plus près des victimes du capital, on  a détruit, on a anticipé sur l’offensive. il n’y avait pas trois pierres ensemble qu’il faille les disperser, j’ai tenté de le leur dire même pas en tant que militante mais en tant que sociologue. On m’a accusée d’être stalinienne. Il y a dans le passé discipliné de tout militant communiste de quoi donner corps à de telles accusation mais j’ai adhéré après que Staline fut mort et si je tenais aux victoires de l’armée rouge, à Stalingrad mon esprit de contradiction m’a trés tôt donné envie d’une histoire non hagiographique et ce que j’ai reproché au parti face à l’effondrement de l’Union soviétique a été son absence de critique d’un point de vue communiste, pour faire mieux, pour repartir au combat et d’adopter simplement  les pires descriptions anticommunistes de l’adversaire victorieux.

    Je suis convaincue que nous communistes français pouvons dire nos fautes en les contextualisant et elles apparaîtront pour ce qu’elles sont, des tâches sur le soleil qui a réchauffé d’espérance et de sacrifice l’humanité desespérée.

    Mon combat de dissidente contre le parti a porté sur ces deux points : alors même que la contrerévolution néolibérale détruisait toute organisation collective non contents de ne pas résister nous allions au devant de la stratégie du capital, nous faisions tomber toutes les protections. alors même que l’entreprise révisionniste anticommuniste battait son plein non seulement nous n’avons pas tenté de produire notre propre analyse mais nous avons donné corps à tous leurs mensonges.

    Voilà nous sommes dans les temps où est menée une terrible offensive non seulement contre les travailleurs, les couches populaires, ouvriers, employés, fantassins du social, étudiants, jeunes précarisés, où l’on habitue à la guerre, à la haine de tous contre tous et voilà le no man’s land dans lequel on nous laisse errer dans une solitude totale, dans un brouillard qui est presque déjà la nuit traversée par l’éclair des bombes que l’on envoie sur les pays qu’ils veulent réduire a quia avec notre assentiment.

    Il est sans doute trop tard, le PCF est mort et il ne sert à rien de vouloir le faire revivre en France dans les conditions actuelles. La direction mène une ligne suicidaire mais le combat contre une direction  ne mène à rien et il décourage tous ceux qui sont devenus communistes pour combattre le Capital pour se libérer. Ce n’est qu’une solitude de plus.Pourtant la France est un pays politique avant toute chose, un mouvement comme celui des indignés semble mal adapté à un pays qui a toujours vu dans l’Etat l’aboutissement de la lutte des classes. C’est la force et la tare française. Il faut réfléchir à tout cela, penser toutes ces particularités françaises, ce morcellement des paysages, des traditions s’unissant dans un jacobinisme pour mieux penser les combats d’aujourd’hui pour inventer à nouveau la France et ses combats révolutionnaires. Faire du passé un tremplin pour dépasser les obstacles d’aujourd’hui mais refuser de le figer dans le pourrissement identitaire pour mieux retrouver l’universel. Cette bataille là a besoin du peuple, d’un parti proche de ses problèmes comment le recréer ou simplement l’inventer?

    Il y a eu, il y a ce terrible accord avec les guerre, cette unanimité de hier aujourd’hui demain derrière l’OTAN. Ce fut mon premier désespoir. Peut-être ce que j’ai le plus vécu comme un drame c’est que la direction du PCF acharnée dans sa volonté de destruction se soit donné à un histrion. Si étranger à notre histoire glorieuse et douloureuse d’internationalistes que devant la tombe de Rosa Luxembourg  il semble avoir totalement oublié qu’elle a été assassinée par la social démocratie. Assassinée parce qu’elle voulait la paix et un socialisme démocratique face aux junkers, aux revanchards de la wermacht et au barons de la Rhur à qui de peur des bolcheviques la social-démocraie livre la République de Weimar et qui vont installer le nazisme malgré les luttes y compris physiques des communistes. Il l’a oublié au point de serrer la main à Oscar Lafontaine devant cette tombe en expliquant qu’ils reproduisent le serrement de main de Khole et Mitterrand. Un individu qui s’acharne donc à cette construction européenne là et qui semble avoir choisi le NOn à la Constitution pour se faire une place plus que par conviction. Un individu qui ose dire «dégage» à un militant communiste qui l’interroge politiquement à la fête de l’humanité. Et là je repense à mon mari me disant quand je suis devenue membre du Comité Central: «fais attention, on ne gère pas les communistes comme les autres, c’est tous des chefs». Pas des colleurs d’affiche, disciplinés parce que sans cervelle, mais des Responsables. Un individu enfin et ce sera la goutte d’eau qui fera déborder le vase votera l’expédition de l’otan en Libye…

    Nous en sommes à un point de confusion telle que la même semaine un médiacrate du nom de Michel Onfray peut à la fois dire qu’il va voter pour le Front de gauche et sortir un torchon ordurier et complétement négationniste sur Guy Mocquet.

    Il y a encore aujourd’hui au titre de la tragédie de l’optimiste que je suis cette lèpre négationniste qui se répand dans tout l’altermondialisme sous des formes diverses. Il s’agit de substituer à l’analyse de classe une analyse en terme de complot où l’on retrouve l’esprit du protocole des sages de Sion, il s’agit de nier la Shoah pour défendre les Palestiniens et là le mal est profond. je comprends le suicide de Primo levi voyant à la fois la résurgence du négationnisme et tentant de dire timidement à la communauté juive l’horreur de la politique israélienne.

    Enfin il y a cette complaisance à une autre forme de racisme qu’est l’anti-islamisme, un mélange d’anticléricalisme forcené et proche du petit père Combes qui s’accommode trés bien de tous les colonialismes et de dévoiement raciste sur le fond, un refus de comprendre d’analyser, une autre forme d’incapacité à penser l’autre. Ne pas voir que l’islamisme politique doit être jugé pour ce qu’il est un conservatisme en train de faire alliance avec le capitalisme et essayer de le distinguer de la foi et des moeurs. Et là il y a eu l’affaire Charlie hebdo. On ne doit pas tolérer un attentat et ses auteurs doivent être sévérement châtiés mais comment des militants de gauche peuvent-ils avant toute enquête désigner un groupe social, les musulmans dans leur ensemble. Agir avec le satisfaicit du ministre de l’intérieur. Transformer alors une banale opération commerciale provocatrice d’un hebdomadaire en acte d’héroïsme, ne voient-ils pas là quelque chose que l’antisémitisme a bien connu, utiliser sans connaître les tenants et les aboutissants d’une affaire, celle-ci pour développer la stigmatisation d’un groupe déjà dans la ligne de mire de tous les racismes?

    Ils sont tous entrés dans l’ère du complot et je rappelle ici ce que l’historien italien Carlo Gizburg dit du complot : «Ma thèse est que le complot constitue une caricature de l’action politique. On a toujours tendance à disqualifier l’idée de complot qui serait par essence paranoïaque. Or il y a bien un élément sérieux que la notion de caricature permet de mieux saisir. C’est ce que je disais en somme dans Le Sabbat. Je récusais l’idée d’un centre coordonateur unique, de même que je n’imaginais pas que tous les acteurs étaient de mauvaise foi : cela, c’est la caricature. Et je donnais au complot une définition plus souple : une série « d’actions délibérées et coordonnées destinées à orienter dans une direction prédéterminée une série de tensions déjà existantes ». C’est une définition qu’on aurait pu aussi utiliser pour l’Italie des années de plomb».

    Ce qui signifie en fait le complot c’est qu’à partir de tension existante on cherche un groupe social à persécuter et on voit bien en quoi une classe dominante qui tente de maintenir ses privilèges mortifères pour la planète comme pour le genre humain a besoin de cette atmosphère de complot quel que soit le groupe au présent, au passé sur lequel va s’exercer la persécution. les nazis ont montré que si les juifs n’existaient pas ils auraient dû les inventer, il y en avait d’autres les tziganes, les slaves, les femmes libérées, les homosexuels, les malades mentaux, les vieux que l’on poussait les jeunes à dénoncer comme des inutiles, etc. Croyez-vous que nous en soyons si loin ?

    Voilà je n’en finirai pas d’expliquer la tragédie de l’optimiste, celle qui est allée au communisme comme l’on va à la fontaine et qui se retrouve seule dans un terrain devasté par une bombe atomique . je erre en murmurant cette phrase empruntée à Hiroshima mon amour que j’ai vu dix huit fois tant j’étais libérée par ce refus de rendre coupable les femmes tondues pour avoir aimé, les Japonais, femmes, enfants, vieillards puisque les hommes étaient au front, victimes du début de la guerre froide et condamnés au silence:   «Tu n’as rien vu à Hiroshima!» Puisque tu en es encore à chercher les coupables là où il n’y a que des victimes sans mesurer que tu es menacé et par qui tu l’es.

    Voilà j’ai réflechi, la seule chose qui me ferait du bien serait de poursuivre le travail historique que j’ai commencé. En ce moment on s’interroge beaucoup sur l’Histoire et pour moi il ne s’agit plus de politique mais d’Histoire, celle où l’on tente de comprendre ce qui structure le passé et donc l’avenir, en particulier est posée la question de la fiction, du témoignage, de la littérature par rapport à l’Histoire. j’ai commencé à travailler sur le cinéma et l’histoire. Cette mise à distance m’apaise, je suis à nouveau dans un collectif, celui qui accumule des traces dans les bibliothèques. Il est possible qu’un évenement, un film, une livre me donne envie d’intervenir, je le ferai mais aujourd’hui je suis frappée par la vanité de toute intervention qui ne sert à résoudre aucun des problèmes qui me préoccupent et que j’ai tenté d’exposer ici.

    Je n’ai pas envie de mener campagne contre les militants qui se battent encore avec la force de l’habitude et le respect du collectif pour le Front de gauche, ce serait me battre contre un autre moi-même et je ne puis m’empêcher de jouer les cassandre sur là où ils vont en acceptant cette voie qui ne mène nulle part et qui falsifie la nécessité de l’organisation des luttes pour la paix, pour la justice sociale, pour la démocratie, un divertissement pire encore un dévoiement. Battons Sarkozy, c’est nécessaire mais il n’est qu’une marionnette, ils sont prêts à aller plus loin, beaucoup plus loin et les affronter passe par un combat bien plus dur auquel personne n’est préparé. Nous ne connaissons pas le chemin mais c’est en marchant que nous le connaîtront: incorrigible optimiste… Jusqu’à la mort qui n’est qu’une des formes de la vie…

    Danielle Bleitrach

       Publié par le novembre 15, 2011


    Tags Tags : , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :