• Elections, qu’en penser à quelques jours ?

    Une amie face book, une jeune étudiante envoie la proclamation suivante: « Si on avait attendu les élections on n’aurait jamais pris la Bastille ». Ce à quoi un autre ami lui répond : « OUI maintenant on l’a prise et il y a des élections? » J’ai longuement réfléchi à ces affirmations et j’ai décidé de vous présenter ce reportage vécu dans  l’électorat, le reportage d’une ancienne sociologue multipliant les tentatives d’observation empirique. De surcroît, j’ai longtemps pratiqué les campagnes électorales au cœur du dispositif militant. Aujourd’hui ce serait peu dire que de définir ma position comme à la marge, ce qui me fait vivre les événements d’une manière assez différente. Donc voici en vrac…

     

    Le mélenchonien aixois exulte…

     

    Le nombre de gens qui m’interrogent sur ce qu’il convient de faire soit parce qu’ils se souviennent de mon ancienne pratique militante, soit parce qu’ils savent que je suis sociologue est très étonnant et témoigne selon moi du fait que tout le monde à une semaine de l’élection reste dubitatif.

    Tous s’interrogent sauf les  électeurs de Mélenchon qui sont littéralement dopés. Il est clair que je connais un maximum de gens de cette catégorie.

     

    Pourtant cette sur-représentation des convaincus proches de l’enthousiasme ne met pas à l’abri d’un certain flou.  Certains retrouvent le chemin d’un militantisme perdu depuis des années et parfois sur des bases qui me laissent rêveuse: « ça fera les pieds au parti » je cite. Une rancœur remonte et avec elle la conviction que si on les avait écouté, les communistes n’en seraient pas où ils en sont et comme j’ai suivi la plupart de leurs lubies j’ai du mal à croire au remède. Cela dit cette « rancœur » n’est pas un phénomène isolé, elle caractérise pour une part importante les familles de gauche en particulier d’origine populaire.

     

    Le mélenchonien aixois a toute chance de ressembler à ceux qui fleurissent dans tous les coins de France mais Aix-en-Provence a toujours été une ville très particulière, dominée jadis par l’archevêché, elle reste bien-pensante et de droite, non désormais sans une pointe de vulgarité très sarkozienne.

     

    Mais grâce à l’université, la dimension idéologique et la recherche d’une convivialité libertaire ont toujours influencé le parti communiste. Incontestablement la candidature de Mélenchon a permis de renouer avec une atmosphère qui a fait la fortune de Mitterrand, quelque chose qui emporte l’adhésion comme lorsque nous vendions à tour de bras le programme commun et que nos plus fidèles sympathisants adhéraient en masse au PS. Un étrange mixte entre ce passage du PCF au PS dans le sillage de Mitterrand et mai 68 avec ses retours aux fondamentaux révolutionnaires, des icônes et des drapeaux rouges.

     

    Je connais mes petits camarades, somme toute de vieux fidèles dieu sait pourquoi, mon hypothèse est que quelle que soit leurs professions, ils sont issus de couches populaires, ils en gardent les fidélités, mais tendent sans oser se l’avouer vers le juste milieu. Quand ils sont dans cet état-là, il ne sert à rien de les raisonner, c’est la seconde jeunesse de madame Prune

    Même la présence de l’antipathique secrétaire, un cadre de Cadarache, ne suffit pas à les détourner de ce vote où ils sont saisis, par le sentiment d’être le plus à gauche possible, sans avoir à rien changer… Je plaisante mais ce sont des gens honorables et un vent d’espérance les secoue… mais avec mon côté chagrin, moi qui ai beaucoup vécu, je me dis que Mélenchon même à 15% n’a rien de comparable avec Marchais à 15% et des appareils politiques et syndicaux en état de marche. Une société française encore très structurée par une dimension de classe.

     

    Le doute est général, les familles politiques se fragmentent

    En revanche, il existe toute une catégorie de gens, chez qui le doute domine et qui sont prêts à battre Sarkozy. Simplement la hargne dont ils faisaient preuve contre lui est en train de diminuer et laisse place à l’hésitation.

     

    En gros, la campagne les convaincs au moins d’une chose, à force de s’entendre répéter qu’il y a la crise -sans avoir désormais la moindre idée de ce dont il s’agit dans ses causes- et que ça va leur tomber dessus et que l’on s’efforcera d’être le plus juste possible, le sentiment de fatalité l’emporte.

     

    La distance entre les discours et l’évolution quotidienne, en particulier la vie chère, mais pas seulement : il y a plus cela se passe comme quand un appareil ménager tombe en panne et que les autres suivent, engendre un sentiment d’irréalité. Il y a ceux qui ont perdu pied et les autres qui tentent de se raccrocher en suggérant tel ou tel candidat.

     

    Le vote en France, cela a été bien des fois prouvé est déterminé le plus souvent par l’appartenance à des familles. Quand un individu marque son doute pour un tel ou un tel on reste souvent dans des  constellations de possibles qui dessinent des similitudes, le choix peut tomber sur Bayrou comme sur Sarkozy ou sur Bayrou et Hollande, ceux-là n’imaginent même pas un vote Le Pen ou Mélenchon, d’autres au contraire n’y verraient aucun mal. Ce qui joue est semble-t-il un héritage politique qui peut avoir viré à l’aigre, un capital déception dans les couches populaires.

     

    Ce capital déception et la rancœur sournoise qui touche en particulier les couches populaires, mais pas seulement, le monde enseignant un peu plus stable manifeste le même phénomène  rend en définitive le choix plus volatile, plus tenté par les effets publicitaires, par « la marque » et c’est là que le discours des experts type C dans l’air qui en fait jouent la stratégie de l’un ou l’autre des candidats Sarkozy ou Hollande exerce ses effets majeurs.

     

    Résultat on a un comportement étrange, d’un côté on se dit que l’on a affaire à l’électeur le plus politisé qui soit et qui joue les stratèges et de l’autre ce même individu cartésien est le plus manipulable par le phénomène publicitaire, c’est un consommateur téléphage.

     

    Avec des périodes de distance où le même individu affirme qu’il est loin de tout ça comme le consommateur au stade de l’indigestion. Si on dit parfois que le vote de classe s’est estompé, il ressurgit en terme de biens, celui qui en possède soit sous forme de patrimoine immobilier, soit de participation, si faible soit-elle aux marchés financiers commence à perdre de son antipathie pour Sarkozy et l’ombre portée des drapeaux rouges de Mélenchon est en train à leurs yeux de colorer Hollande de lueurs d’incendies.

                             

    Tout est fait pour qu’il en soit ainsi et entre les deux tours cela va encore se développer. En écoutant certains de mes interlocuteurs j’ai l’impression d’une France éternelle, celle de l’épargne qui est en train de se réveiller, ce qui n’est pas bon…                                 


     

    Là encore l’adhésion familiale à la gauche ou à la droite nuance la tendance mais l’idée de, sur qui va retomber la crise, commence à accroître les fragmentations et il y a à craindre que ce choix volatile cède au dernier moment sur cet effet « salaud de pauvre, je ne vais pas payer pour ta fainéantise » avec bien sûr la dimension raciste. C’est là-dessus qu’a tablé le président, la grande peur des partageux, elle existe et déjà Hollande est devenu monsieur impôt flanqué d’un dangereux enragé…

     

    On pense à la réflexion d’un des hommes les plus riches du monde, Warren Buffet, expliquant que la lutte des classes est déclenchée par sa classe à l’offensive contre tous les autres. Le phénomène marquant est en effet, cette hégémonie des riches, avec sa capacité à faire du profit le nerf de la société et en rassemblant large autour de lui, alors même qu’en face la classe prolétarienne qui est sur le plan des salariés largement majoritaire est de plus en plus fragmentée.

     

    C’est ça qui vide de leur sens les deux réflexions initiales, celle sur le fait que si l’on avait attendu les élections on n’aurait pas pris la bastille ou la réponse: « on l’a prise maintenant on a les élections ».

     

    La vraie question me parait être celle de l’affrontement de classe, de l’hégémonie du capital et de l’incapacité de rassemblement qui fait que l’on ne prend pas de Bastille, pas plus que les élections ne sont susceptibles d’exprimer un autre rapport de forces.

     

    D’ailleurs on peut se dire, non sans cynisme, que le jour où les dites élections exprimeront autre chose que la domination du capital, il est probable qu’elles seront supprimées, on a vu ça ailleurs dans le temps et dans l’espace. Il ne s’agit pas de s’en contenter, mais de réfléchir à quelles conditions on pourrait se prémunir contre de telles logiques.

     

    Femmes et jeunes, peut-être les plus en attente…

    Mais pour ne pas rester totalement négative, je voudrais dire qu’il y a eu un bougé et que celui-ci se lit le plus clairement chez les femmes. . Elles maîtrisent mieux le vagabondage entre les étalages de la politique consommation, elles cherchent réellement le produit le mieux adapté à leurs besoins et à ceux de leur famille, mais elles sont désorientées, parce que rien ne leur paraît correspondre et ce sont elles qui m’interrogent en priorité sur ce qu’il faut faire.

     

    Si quand elles ont obtenu le droit de vote en 1944, leur vote plus marqué par la religion était le plus conservateur, aujourd’hui c’est le contraire sans doute parce qu’elles travaillent, sont moins religieuses en général du moins sur le plan du catholicisme.

     

    Elles tentent réellement un vote rationnel, celui qui à partir d’une situation économique générale qui les inquiète aboutira à des effets positifs pour leurs familles et leurs proches.

     

    Cependant tout est fait pour accroître la myopie d’une telle vision et ne jamais par exemple poser le contexte international, celui de la paix ou de la guerre, c’est réellement dommage parce qu’il y a dans ce public féminin de véritables possibilités d’élargissement de la conscience démocratique et un vrai intérêt pour la politique et comme je ne crois pas que les femmes soient un public spécifique, je crois qu’en partant d’elles, de leur « myopie »  mais aussi de leurs exigences on peut mieux penser la recomposition politique.

     

    Il reste la jeunesse et sans avoir la vision d’un Louis Chauvet pour qui la lutte des classes se serait transformée en lutte générationnelle, il est clair que nous avons une avancée des idées d’extrême-droite.

     

    Ce que notait un récent sondage, j’ai pu le constater à la fac, mais aussi par la rencontre avec des jeunes déclassés s’estimant antisystème et patriotes que recrutaient massivement un groupe égalité et réconciliation qui sévissaient à Aix-en-Provence en liaison avec l’Université populaire. La nébuleuse a complétement fait éclater les clivages traditionnels entre la droite et la gauche au profit d’une révolte très inquiétante par ses aspects irrationnels et parfois racistes.

     

    La perméabilité entre les familles dépendant d’internet et d’une autre pratique politique parfois proche de l’underground. Ce ne sont pas des chômeurs, même s’ils sont marqués par la précarité et les bas salaires, la conscience de la disparition des protections sociales. L’idée que la France a été trahie est très forte et l’on ne peut s’empêcher de songer à quel point le nazisme a été porté par cette révolte des fils contre les pères et le sentiment d’une trahison de l’Allemagne. Ces gens-là me font peur, très peur.

     

    Il n’en demeure pas moins que même si cette évolution est d’autant plus préoccupante qu’elle correspond à l’évolution de la jeunesse européenne, la gauche demeure forte  dans la jeunesse et le problème de cette évolution d’une partie d’entre elle vers l’extrême-droite la concerne au premier chef.

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    L’enjeu me paraît être une recomposition de la société française

    J’ai passé une année entière à tenter de comprendre ce qui allait se jouer dans ces élections présidentielles qui sont la clé de voute de tout le dispositif institutionnel français dans une période de crise économique et sociale majeure et ce que j’en retire est la nécessité du renforcement des organisations politiques, syndicales, associatives, on ne peut pas se contenter d’avoir des consommateurs, des spectateurs ou mêmes des supporters enthousiastes, une addition d’individus, il faudrait se donner les moyens de structurer la société française au plus près d’une population dont cette élection manifeste la fragmentation.

     

    Reconstruire une politique de proximité est le plus difficile parce que cela va a contrario de toutes les tendances de cette société et à partir de là casser les myopies, les poches d’autarcie est encore plus difficile…

     

    Pour être claire je ne jugerais de l’opération Mélenchon qu’en vertu de sa capacité ou non à produire une structuration permanente du militantisme et de l’action de chacun, en quoi une force de résistance, de proposition et d’intervention populaire est-elle en train de se mettre en place?

     

    Faute d’une réponse à cette préoccupation, à  tous et toutes qui me demandent mon avis je dis que celui qui affirme que tel ou tel choix électoral est le bon pour faire face à la situation dans laquelle nous sommes est un menteur.

     

    Que la seule solution ou du moins la moins pire est de faire ce que je fais moi-même, je réfléchis et je me confronte à ce que je perçois et je prendrais seule ma décision sans influencer personne parce que je ne serai en rien convaincue, ni pour moi, ni pour les autres.

     

    La seule chose dont je suis à peu près sûre est que chacun, candidats, électeurs, ont trouvé dans cette élection un dérivatif pour éviter d’aborder l’ampleur des changements nécessaires, chacun cherche à limiter le traitement à un médicament de confort et c’est bien là le problème, qu’il faudrait résoudre. Et cette attitude n’est en rien condamnable, elle est simplement le produit de l’atomisation à laquelle chacun est contraint.

     

    Danielle Bleitrach

    http://www.pcfbassin.fr/


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