• Le spectre d'une crise alimentaire plus grave qu'en 2008

    Les mauvaises récoltes attendues de maïs, blé et soja dues à la sécheresse aux Etats-Unis font craindre l'envolée des prix aidée par la spéculation financière, ainsi que des crises alimentaires et des émeutes de la faim.

    "Alors qu'il y a quelques semaines nous étions optimistes, la situation s'est retournée d'un seul coup et nous sommes maintenant inquiets", reconnaît Abdolreza Abbassian, économiste pour l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO).

    Sécheresse aux Etats-Unis

    Principale raison: la sécheresse qui s'est abattue depuis début juin sur les grandes plaines des Etats-Unis, acteur agricole majeur qui représente plus de la moitié des exportations de maïs dans le monde, un quart de celles de blé et un tiers de celles de soja.

    "Les stocks mondiaux de céréales disponibles sur le marché sont à leur plus bas niveau historique. Le garde-manger n'est plus aussi rempli", a reconnu Marc Sadler, un expert de la Banque mondiale. Les cours ont commencé à flamber: en un mois les prix du maïs, du blé et du soja se sont envolés de 30 ou 50% et ont atteint des niveaux proches ou même déjà au-delà de ceux de 2008, année où les pays importateurs les plus pauvres avaient été secoués par des émeutes de la faim.

    "S'il est trop tôt pour s'inquiéter outre mesure, la Banque mondiale surveille la situation de près pour évaluer les impacts potentiels pour nos clients", a précisé M. Sadler.

    Le riz résiste

    Seul point positif, le riz, dont trois milliards d'humains dépendent, devrait enregistrer une production record cette année et les prix ne suivent pas ceux du blé et du maïs. "Nous allons avoir une saison difficile mais si cela ne se dégrade pas davantage nous devrions éviter la situation de 2008", estime M. Abbassian.

    Mais si la sécheresse dure jusqu'à l'automne aux Etats-Unis, la situation alimentaire pourrait vite dégénérer. En mars, la FAO estimait déjà que la facture en céréales des pays pauvres importateurs atteindrait un niveau record en 2012. Avec des cours qui explosent et un taux de change défavorable, l'addition risque de devenir réellement insupportable pour ces pays.

    Catastrophe pour l'Afrique

    Une catastrophe pour les pays d'Afrique de l'Ouest, qui est "déjà dans une situation désastreuse", selon Malek Triki, porte-parole du programme alimentaire mondial dans cette zone. En juillet, les prix des céréales ont atteint leur plus haut niveau de l'année, mettant à mal les ménages dont les réserves ont été épuisées depuis longtemps.

    "Alors que 18 millions de personnes souffrent déjà de la faim dans le Sahel, cette flambée est très alarmante", confirme Clara Jamart d'Oxfam France. Pour l'ONG, malgré la prise de conscience en 2008 après les émeutes de la faim et les tentatives du G20 rien n'a été réglé. "La situation alimentaire est tellement tendue qu'il suffit de n'importe quel aléa dans un grand pays producteur pour que tout bascule et que tout s'emballe. Nous n'avons pas réglé le problème et pour ne rien arranger la spéculation est toujours là".

    • A lire aussi:

    19 millions de personnes menacées par la famine au Sahel

     

    • A voir:

    Vidéo l'Humanité.fr: Jean Ziegler: "La spéculation tue des millions de gens qui ne peuvent plus se payer des aliments"

    • A voir aussi:

    Jean Ziegler: "Dix sociétés transcontinentales décident de qui va vivre ou mourir"

    Jean Ziegler: "Un enfant mort de faim est un enfant assassiné"

    Jean Ziegler: "Les citoyens peuvent faire beaucoup"

    S.G.


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  • Transition

    S’initier à l’agroécologie : mode d’emploi

    Par Agnès Rousseaux, Ivan du Roy (19 juillet 2012)

    Avis aux jardiniers en herbe, aux paysans et aux citoyens curieux : cet été, Basta ! vous initie à l’agroécologie. Ou comment apprendre à se passer de pesticides, à dépenser beaucoup moins d’eau, à planter en hiver sans chauffer ses serres, à semer sans payer de redevances à l’agrobusiness, tout en produisant ce que l’on souhaite pour se nourrir. Visitez avec nous la ferme expérimentale de l’association Terre et Humanisme, installée au cœur de l’Ardèche, véritable laboratoire des techniques agroécologiques. Reportage et vidéos.

    Un climat rude, des terres arides, criblées de roches. Un sol si difficile à travailler que « les anciens n’y faisaient pousser que de la vigne ». C’est là, au cœur de l’Ardèche, entre Aubenas et Alès, que l’association Terre et Humanisme a décidé d’installer sa ferme expérimentale, le mas de Beaulieu. Depuis 1994, ses animateurs, influencés par le travail du « paysan philosophe » Pierre Rabhi [1], y explorent les chemins de l’agroécologie. Leur défi : restaurer la fécondité et la fertilité de ces sols desséchés.

    « C’est dans ce milieu géologique et climatique difficile qu’on apprend le plus de choses », sourit Erik, agronome, en charge des jardins potagers de la ferme. L’agroécologie, c’est tout le contraire de la recherche pratiquée en laboratoire sur les plantes et semences, à coup de manipulations génétiques, de chimie, de pesticides ou de radiations (voir notre dossier sur le sujet). Ici ce n’est pas la terre, la faune et la flore qui sont sommées de s’adapter aux pratiques industrielles. Ce sont les manières de semer, de cultiver et de travailler qui prennent en compte les variations climatiques et les spécificités géologiques. Et cela fonctionne.

    4 fois moins d’eau que dans l’agriculture intensive

    En terme de rendements, la production maraîchère du mas de Beaulieu n’a rien à envier aux productions intensives classiques. Sans recourir aux pesticides ni aux engrais chimiques, en s’appuyant quasi exclusivement sur les énergies renouvelables et tout en puisant « 3 à 4 fois moins d’eau que ce que détermine la chambre d’agriculture comme besoin en eau pour ce type de culture », explique Pierre-François Pret, directeur de l’association.

    Les deux tonnes de fruits et de légumes produits par an alimentent les 5 000 repas servis aux visiteurs : la ferme accueille 175 stagiaires et 150 bénévoles chaque année. « Des paysans, des maraîchers, des autoentrepreneurs ou des structures associatives qui proposent ensuite des prestations en jardins partagés ou leurs propres formations », détaille Pierre-François Pret. Ici, point de brevets, de droits de propriété, ou de « certificats d’obtention végétale ». Tout se partage, tout se transmet.

    De l’Ardèche au Sahel

    Via les formations longues et les stages, l’agroécologie essaime, lentement mais sûrement. « On commence à intervenir dans les lycées agricoles », précise Pierre-François. Terre et Humanisme cultive également la solidarité internationale [2]. Elle travaille en particulier avec des paysans africains au Sahel ou au Cameroun. Là-bas aussi les techniques agroécologiques permettent de s’adapter et de produire là où une mise en culture classique flétrirait. Et ce qui est possible au Sahel est transposable au nord de la Méditerranée.

    « On milite aussi pour le retour à une agriculture créatrice d’emplois, avec des circuits courts », rappelle celui qui a été agronome pendant vingt ans en Afrique, d’Action contre la faim à la Commission européenne en passant par le Gret, qui regroupe « des professionnels du développement solidaire ». L’expérience, menée sans aucune aide publique (800 000 euros de budget, 12 salariés) est principalement financée par le livret Agir du Crédit coopératif [3], par les formations et les dons.

    Autour du mas de Beaulieu, le sol s’est transformé, la terre s’est enrichie. Rien à voir avec la parcelle voisine, de l’autre côté de l’asphalte, sèche et poussiéreuse. Nous vous proposons une visite en ligne de ce laboratoire de l’agroécologie, en compagnie d’Erik, agronome et salarié de Terre et Humanisme. Ou comment s’initier aux pratiques du compost, du paillage, à la phytoépuration, et apprendre à faire pousser des tomates en plein hiver sans recourir à une source d’énergie externe [4].

    Lire la suite et les vidéos


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  • Nouveaux OGM ?

    Les plantes mutées arrivent en force

    Par Sophie Chapelle (16 juillet 2012)

    Elles ont tout des OGM, mais ne sont pas considérées comme tels. Les plantes mutées sont pourtant conçues en laboratoire, soumises à des évolutions génétiques à coups de pesticides, de chimie ou de rayons X, par mutagenèse. Elles arrivent maintenant dans nos assiettes. Sans réglementation, sans traçabilité, les plantes mutées pourraient même envahir la filière bio. Des paysans et des citoyens ont procédé à un premier fauchage de tournesols mutés en Isère, ce 14 juillet. Reportage vidéo.

    « Dans l’huile de tournesol que vous achetez, il y a une partie issue de tournesols mutés. En région Rhône-Alpes par exemple, on sait qu’il y avait 30 % de tournesols mutés en 2011 », déplore Guy Germain, paysan dans l’Isère. « Aujourd’hui c’est du tournesol, demain ce sera du colza, il faut que les consommateurs s’emparent du sujet ». Guy Germain est l’un des premiers agriculteurs condamnés pour le fauchage de colza transgénique en 1997 avec la Confédération paysanne. Ce 14 juillet 2012, il a récidivé. A l’appel du collectif des Faucheurs volontaires, il s’est déplacé à Auberives-sur-Varèze (Isère) pour procéder à un fauchage symbolique de tournesols mutés.

    Les plantes mutées ont tout des OGM, mais ne sont pas considérées comme tels par la réglementation européenne. Ce sont des semences et des plantes soumises en laboratoire à la mutagenèse. On transforme artificiellement leurs gènes en projetant des rayons X, des agents chimiques ou des pesticides. Et on observe les transformations que cela engendre, en terme de résistances par exemple [1].

    La mutagenèse, une pratique OGM ?

    « Depuis les années 1950, les chercheurs travaillent sur des cellules qu’ils soumettent à un stress important : par irradiations – bombardements au cobalt ou rayons gamma – ou avec des produits chimiques très agressifs comme la colchicine. C’est ce stress qui provoque une mutation de gènes aussi appelée « mutation incitée » par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) », expliquait pour Basta ! Guy Kastler, du Réseau semences paysannes. « La connaissance aujourd’hui du génome de la plante rend la méthode de la mutagénèse intéressante économiquement et industrialisable. A partir du moment où l’on a la séquence génétique complète d’une plante, on repère immédiatement dans la cellule si un gène a muté ou pas et si la mutation est intéressante. » L’AIEA recense ainsi près de 3 000 variétés de plantes mutées de 170 espèces différentes dans le monde. Les recherches sur les plantes mutées commencent maintenant à être déclinées en cultures destinées à la commercialisation.

    Pour la FNSEA, le syndicat agricole majoritaire, les plantes mutées ne sont pas des OGM. « Contrairement à la transgénèse, il n’y a pas, avec la mutagénèse, introduction d’ADN provenant d’une autre espèce. La réglementation européenne [2] est très claire : elle exclut de son champ d’application les variétés obtenues par mutagénèse », explique sa fédération départementale dans un communiqué dénonçant le fauchage symbolique. Le syndicat assure que « la mutagénèse n’est pas une pratique OGM ».

    Herbicides partout, traçabilité nulle part

    Pour Martine Chevalier, militante anti-OGM de la Loire, c’est tout le contraire :« Si la règlementation européenne sur les OGM sort la mutagénèse de son champ d’application, c’est bien qu’elle reconnaît que la mutagénèse fabrique des OGM, sinon elle n’aurait pas besoin de la sortir du champ d’application », pointe-t-elle. En étant exclu du champ d’application, les plantes mutées échappent à la réglementation sur les OGM et aux obligations d’évaluation, de traçabilité, d’étiquetage et d’information des citoyens.

    Le problème avec les plantes mutées, c’est « la brutalité des stress chimiques ou ionisants de la mutagénèse incitée », estime Martine Chevalier. Il existe par exemple des variétés de tournesol muté obtenues à partir du système Clearfield, une technique alliant mutagenèses et herbicides, développé par la société BASF. « Actuellement homologué au Canada pour le canola et le maïs, le système Clearfield sera bientôt offert aux cultivateurs de blé », communique le géant de la chimie. Cette transformation génétique obtenue « au moyen de méthodes d’amélioration des plantes évoluées avec des herbicides de dernière technologie », selon BASF [3], ne choque pas la FNSEA, qui considère que « les variétés Clearfield ont été obtenues à partir de mutations naturelles »...

    Des plantes mutées dans les produits bio ?

    L’utilisation répétée d’herbicides comporte des risques sanitaires, pour les humains ou les abeilles (lire nos articles sur le sujet). Les plantes mutées ne sont soumises à aucune obligation de traçabilité. « Contrairement aux plantes transgéniques, il n’y a aucune obligation d’information du consommateur », rappelle Guy Kastler. Les plantes mutées peuvent même pénétrer la filière bio. « C’est la politique du fait accompli, dénonce Jean-Luc Juthier, producteur de fruits bio dans la Loire. Les récoltes de ces parcelles se retrouvent mélangées à celles de variétés conventionnelles, puis dans l’assiette ».

    « De nombreux paysans ont mis en place des cahiers des charges pour une alimentation sans OGM de leurs animaux, ajoute Jean Vuillet, de la Confédération paysanne Rhône-Alpes. Comment les garantir quand il n’y a pas de traçabilité ? Nos responsables politiques doivent se positionner ». La région Rhône-Alpes a prévu un débat à l’automne sur les plantes mutées. Les Faucheurs volontaires appellent le gouvernement à intervenir pour que les plantes mutées bénéficient enfin d’une évaluation sanitaire et environnementale. « C’est une urgence environnementale, sociale et de santé publique », estime Jean Vuillet.

    Face à « ce nouveau cheval de Troie des semenciers », ils étaient plus d’une centaine pour faucher symboliquement une parcelle de tournesols ce 14 juillet. Et pour apprendre à reconnaître un champs de plantes mutées d’un champs traditionnel afin de procéder à des « inspections citoyennes » (voir la vidéo).

    Texte : Sophie Chapelle et Ivan du Roy

    Vidéo : Sophie Chapelle

    Photo : Marie Teyssot

    Notes

    [1] « La mutagenèse fait référence à toute production volontaire de variabilité génétique chez un organisme vivant, par l’utilisation d’agents énergétiques (rayons gamma, rayons X...), chimiques ou par culture de cellules exposées à des agents sélectifs comme un herbicide ». Source : Inf’Ogm.

    [2] Télécharger la Directive 2001/18/CE relative à la dissémination volontaire d’OGM dans l’environnement

    [3] Voir le site de la firme.

    http://www.bastamag.net/article2551.html


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  • Menu de synthèse

    La nourriture du futur que nous concocte l’industrie agroalimentaire

    Par Agnès Rousseaux (27 juin 2012)

    Hamburgers in vitro, fromages de synthèse, glu de porc, vache ou poisson transgénique… Le tout agrémenté d’une bonne pincée de chimie. L’industrie agroalimentaire multiplie les expérimentations, et commence à inonder le marché de ces nouveaux produits, davantage fabriqués en usines ou en labos que dans les champs. Objectif : nourrir la planète au moindre coût. Sans trop s’attarder sur les conséquences sanitaires et écologiques. Et sans pitié pour les cobayes que nous sommes. Basta ! vous présente le menu agro-industriel de demain. Miam !

    En entrée : une saucisse de glu de porc malaxée

    Cela ressemble à de la guimauve rose liquide. Cette mixture de viande est obtenue en passant les carcasses de poulet ou de porc dans une centrifugeuse à haute température, ce qui permet de récupérer le moindre morceau de barbaque. Les tendons, graisses, tissus conjonctifs sont transformés en pâte. À l’arrivée dans l’assiette, le « lean finely textured beef » (bœuf finement haché) est utilisé depuis quinze ans « sans restrictions » aux États-Unis.

    Petit détail : ce hachis liquide provient des parties les plus prédisposées à la bactérie E.coli et aux salmonelles. Ce qui rend nécessaire, pour tuer tous les éléments pathogènes, un traitement à l’ammoniaque, substance considérée comme non dangereuse par les autorités sanitaires, et utilisée par ailleurs pour la fabrication d’engrais, le détartrage des métaux, ou la fabrication d’explosifs… Aux États-Unis, le produit est ajouté depuis des années à la viande hachée ou aux hamburgers. Vous en reprendrez bien un peu ?

    Ce pink slime – ou « glu rose », tel qu’il a été rebaptisé par ses détracteurs – a déclenché récemment une tempête aux États-Unis. Des parents d’élèves se sont mobilisés lorsque le ministère de l’Agriculture a annoncé qu’il prévoyait d’acheter plus de 3 000 tonnes de cette mixture pour les cantines scolaires. Devant la fronde populaire, McDonalds et Burger King ont annoncé en janvier qu’ils cessaient d’en ajouter à leurs steaks hachés. Beef Products Inc., le plus grand producteur de pink slime, a dû fermer (momentanément) ses usines. Le géant de l’agroalimentaire Cargill, qui utilise un produit similaire dans ses hamburgers, traité à l’acide citrique au lieu de l’ammoniaque, a annoncé en mars qu’il réduisait sa production.

    En plat : la « viande séparée mécaniquement »

    Pourquoi l’agro-industrie se donne-t-elle tant de mal ? Pour rentabiliser la moindre calorie bien sûr. « Nos installations traitent 4 500 à 6 000 têtes de bétail chaque jour, et il y a beaucoup de déchets dans le processus de fabrication », a expliqué un porte-parole de Cargill. Du coup, ces restes sont broyés, traités, compactés, et utilisés comme additif dans la viande sortie des chaînes de fabrication. Ajouter du pink slime permet à Cargill « d’économiser » l’équivalent de 1,5 million d’animaux chaque année. Impossible de savoir quelle quantité de cette mixture est ajoutée à la viande. Secret industriel. Aucune mention sur l’étiquetage, puisque le pink slime est considéré comme « 100 % bœuf ». Le ministère de l’Agriculture impose une limite de 15 % du fait du traitement à l’ammoniaque. Difficile à contrôler. 70 % des produits de bœuf haché contiendraient du pink slime, affirme Beef Products Inc.

    En France aussi, on pratique le « VSM », pour « viande séparée mécaniquement ». Même objectif : récupérer toute la substance « comestible » possible. La VSM est produite en forçant les os à travers un tamis, sous haute pression. Ce qui provoque la destruction de la structure fibreuse des muscles. Le produit obtenu n’est donc plus vraiment de la viande. La Commission européenne a statué en 2001 qu’un étiquetage différencié était nécessaire, car la viande mécaniquement séparée « ne correspond pas à la perception de la viande par le consommateur et ne permet pas de l’informer de la nature réelle du produit »... Les petits morceaux d’os contenus dans la VSM ont aussi une taille réglementée.

    Où trouver cette appétissante substance ? Notamment dans les saucisses. 700 000 tonnes de VSM sont produites par an en Europe. Un marché de 400 à 900 millions d’euros. En France, le volailler Doux, avec sa marque Père Dodu, a été accusé par la répression des fraudes de tromperie sur l’étiquetage : entre 2009 et 2011, il a écoulé 1 282 colis de saucisses de « poulet séparée mécaniquement » en les présentant comme « viande »... Destination : des cantines scolaires et des maisons de retraite. Côté traçabilité, ce n’est pas gagné.

    Le plateau de fromages synthétiques

    Du côté des produits laitiers aussi, une formidable innovation technologique permet de casser les prix. Cargill a lancé en 2009 un « fromage » sans lait. « Son aspect, son goût et sa texture correspondent parfaitement à ceux du fromage à base de protéines laitières, vante le géant de l’agroalimentaire. Ils sont semblables à ceux des traditionnels fromages à pâte dure, comme le gouda, le cheddar ou le gruyère, assurant ainsi les mêmes plaisir et satisfaction aux consommateurs. » Ce fromage chimique, le Lygomme™ACH Optimum, est composé de trois amidons, d’un galactomannane (E410, 412, 417), d’un carraghénane (E407) et d’arômes. Un « système fonctionnel », qui « reproduit la fonctionnalité des protéines du lait et les remplace totalement », sans pourvoir prétendre à l’appellation « fromage », puisque sans produit laitier.

    Son avantage ? Son prix. Le Lygomme™ACH Optimum permet de ne pas dépendre des fluctuations du marché du lait. Une « alternative rentable » pour les pizzas au fromage : le Lygomme est 200 % moins cher que la mozzarella ou l’emmental ! Et même 60 % moins cher que le « fromage analogue », autre produit de substitution en circulation. Ce dernier, à base d’huile de palme, d’amidon, de sel et d’exhausteurs de goût – et 15 % seulement de protéines de lait –, a déjà inondé le marché européen. Cargill vante aussi les propriétés diététiques de son Lygomme : moins de matières grasses et moins d’acides gras saturés. Le produit a même été nominé aux Food Ingredients Excellence Awards 2009, grand rendez-vous de l’agroalimentaire, pour le titre d’« Innovation de l’année », catégorie... Produits laitiers (sic).

    En Europe, pas de problème de commercialisation des substituts de fromage : il suffit que les composants soient clairement indiqués sur l’étiquette. Mais qui peut deviner que le « galactomannane » inscrit sur l’emballage désigne la pâte fromagère de la pizza ou des lasagnes ? D’autant que les producteurs laissent souvent une part de « vrai fromage » dans la liste des ingrédients pour ne pas effrayer le consommateur. Selon un reportage de la chaîne ZDF, l’Allemagne produit chaque année 100 000 tonnes de « faux » fromage. Un dixième de sa production. Un laboratoire allemand a analysé une centaine de sandwichs au fromage. Verdict : un tiers d’entre eux ne contenaient pas du « vrai fromage ».

    Au menu demain : animaux transgéniques et hamburgers in vitro

    Autre solution pour produire plus de protéines animales : des animaux qui « poussent » deux fois plus vite. Dans les laboratoires se multiplient les expériences pour produire des animaux génétiquement modifiés aux propriétés intéressantes pour l’industrie agroalimentaire. Aux États-Unis, les cochons « Enviropig », génétiquement modifiés pour moins polluer, et les saumons « Frankenfish », qui grandissent deux fois plus vite, attendent leur autorisation de mise sur le marché (lire notre enquête). Des vaches hypermusclées, des chèvres dont le lait fabrique de la soie, des porcs avec un gène de souris… Des animaux porteurs de gènes étrangers à leur espèce pourraient arriver bientôt dans nos assiettes. La Chine est à la pointe de la recherche sur la transgenèse animale. Et l’Europe se prépare discrètement à suivre le mouvement.

    L’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) vient de lancer une consultation publique concernant l’évaluation des risques environnementaux des animaux génétiquement modifiés. Objectif : définir les données requises et la méthodologie à appliquer « si des demandes d’autorisation de mise sur le marché dans l’Union européenne devaient être soumises dans le futur »… L’évaluation porte « essentiellement sur les poissons, les insectes, les mammifères et les oiseaux génétiquement modifiés ». Vaste programme ! « Jusqu’à présent, aucune demande d’autorisation de commercialisation d’animaux GM n’a été déposée dans l’UE », précise l’Efsa. Mais « la technologie a rapidement évolué ces dernières années et, dans certains pays non membres de l’UE, les autorités de réglementation évaluent déjà la sécurité des animaux GM, tant au niveau de l’environnement qu’au niveau de l’alimentation humaine et animale ».

    Et bientôt… le steak de sérum de fœtus de cheval

    Demain, nous pourrons aussi nous demander si le steak ou la saucisse que nous avalons goulûment a bien un jour été « vivant ». De nombreux programmes de recherche travaillent depuis des années sur la viande artificielle. La Nasa a été la première à s’y intéresser (pour nourrir les futurs astronautes en route vers de lointaines planètes). En 2000, des chercheurs new-yorkais ont réussi à produire de la chair de carpe à partir de cellules prélevées. Comment fabriquer de la viande en éprouvette ? Les scientifiques cherchent à développer du muscle à partir d’une cellule de porc (bien vivant celui-là), par la mise en culture dans un milieu riche en nutriments.

    Pour le moment, les morceaux de viande produits in vitro, fabriqués avec des cellules souches de porc et du sérum de fœtus de cheval, mesurent 2,5 cm de long et apparaissent gris et ramollis. Pas de quoi ouvrir l’appétit… En France, on doute d’arriver à un résultat à court terme. « L’une des difficultés majeures est de reproduire la finesse de l’irrigation sanguine, qui apporterait les nutriments et les facteurs de croissance nécessaires aux cellules, en mimant l’irrégularité des pulsations cardiaques », explique Jean-François Hocquette, directeur de recherche à l’Inra. En septembre dernier, des chercheurs néerlandais promettaient d’ici à six mois un steak prêt à manger… Le coût du morceau de viande reste pour le moment prohibitif : 250 000 euros.

    Ces travaux sont encouragés par la plus importante organisation des droits des animaux, People for the Ethical Treatment of Animals (Peta), qui voit dans la viande in vitro un moyen de mettre fin aux souffrances des poulets, porcs ou vaches tués chaque année. Peta a promis une récompense d’un million de dollars au premier chercheur qui – avant le 30 juin 2012 – produira de la viande de poulet in vitro, au goût identique à celui du « poulet réel », et pouvant être fabriquée à grande échelle.

    La solution écolo : mangez des vers, des scarabées et des papillons

    Pour faire face à la demande mondiale, la production animale devrait doubler d’ici à 2050, estime la FAO [1]. Si d’ici quelques décennies les protéines ne poussent pas encore dans les laboratoires, cela représentera 36 milliards d’animaux – en plus de 9 milliards d’humains – sur la planète. Alors que l’élevage est déjà responsable de 18 % des émissions de gaz à effet de serre… La solution ? Réduire notre consommation de viande. Autre moyen pour réduire l’impact écologique de l’élevage : développer les cultures d’insectes. Certes, la quiche au vers ou la tarte à la chenille risquent d’avoir du mal à trouver des adeptes en France… Mais, selon la FAO, plus de 1 000 espèces d’insectes sont consommées dans le monde [2]. Une alimentation très saine et nutritive : les insectes apportent autant de protéines que la viande traditionnelle. Avec une teneur en fibres comparable à celle des céréales, plus du fer, du calcium et de grandes quantités de minéraux et de vitamines. Scarabées, papillons ou fourmis mais aussi punaises, termites et abeilles seront peut-être la base des repas les plus sains… De quoi en tout cas varier les menus !

    Les insectes, c’est bon pour l’environnement : il faut 8 kilos de végétaux pour produire un kilo de viande bovine. Et moins de deux kilos pour produit un kilo d’insectes. Une matière première que l’industrie agroalimentaire semble pour le moment délaisser. En attendant les élevages intensifs et la future pâte d’insectes que ne manquera pas de nous concocter l’industrie alimentaire, il est toujours possible de déguster une sucette scorpion aromatisée à la myrtille, des raviolis de criquets ou des brownies aux vers.

    Agnès Rousseaux

    Photo de une : source

    À lire aussi :
    - Ces animaux mutants que la cuisine génétique vous prépare
    - Nanotechnologies : tous cobayes de la nano-bouffe ?
    - Overdose d’antibiotiques dans l’élevage industriel

    Notes

    [1] Selon la FAO, la consommation annuelle mondiale de viande, en 2010, est de 286 millions de tonnes.

    [2] « Il existe plus de 1 700 insectes comestibles et les plus importants appartiennent aux ordres des coléoptères (scarabées), lépidoptères (papillons diurnes et nocturnes), hyménoptères (abeilles, guêpes et fourmis), orthoptères (sauterelles et grillons), isoptères (termites), hémiptères (punaises) et homoptères (cigales). Des estimations évoquent 250 espèces d’insectes consommées en Afrique, 500 au Mexique, 180 en Chine, et 160 dans la région du Mékong. » Source : FAO

    http://www.bastamag.net/article2498.html


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    Jean Gadrey - 22 juin 2012

     On dit souvent que « le monde n’est pas une marchandise » ou que « la nature n’est pas à vendre ». On critique la « marchandisation » au nom des biens communs. On a souvent raison, mais c’est plus compliqué que cela : si l’on défend des coopératives locales d’énergies renouvelables ou une filière écologique régionale de production de bois de chauffage ou de bois construction en veillant à la biodiversité dans la gestion des forêts, on crée aussi des marchés et cela n’a rien de critiquable, au contraire.

    Si l’économie verte dont on nous parle c’était cela, on ne pourrait que la défendre. C’est ainsi que le PNUE nous la présente en des termes aimables : une économie qui « entraîne une amélioration du bien-être humain et de l’équité sociale tout en réduisant de manière significative les risques environnementaux et la pénurie de ressources ».

    Quel est pourtant le problème posé aujourd’hui et révélé notamment par les mobilisations autour de Rio+20 ?

    Il est dans les stratégies actuelles des multinationales (et de la finance actionnariale et spéculative qui les contrôle), appuyées par les États les plus expansionnistes, et exerçant leur influence jusqu’au sein des Nations Unies.

    Le capitalisme financier est en crise profonde. Dans son aveuglement, il distingue des planches de salut vertes et il sait que des contraintes écologiques fortes se profilent avec lesquelles il va devoir composer.

    Comment transformer – si possible - ces contraintes en opportunités ? Pour le capitalisme financier, il existe plusieurs stratégies, liées à une idée de valorisation lucrative de la nature et de ses biens communs, qu’il faut dé-communaliser pour les mettre à son service.

    C’est sa version de l’économie verte, celle qu’il a infiltrée non sans succès au sein des Nations unies. C’est aussi celle de la commission européenne. Voici ce que dit Janez Potocnik, commissaire à l’environnement de l’Union Européenne : « Nous devons passer d’une situation où l’environnement était protégé du business au fait d’utiliser le business pour protéger l’environnement ».

    Comment faire entrer cette conviction néolibérale dans les faits ? En suivant trois stratégies, ensemble ou séparément. Je mets délibérément de côté les stratégies de « greenwashing », importantes mais auxquelles ne sont pas associés des investissements aussi lourds que dans les stratégies qui suivent.

    1. L’APPROPRIATION ELARGIE DES RESSOURCES

    La première stratégie est celle de l’appropriation élargie des ressources naturelles existantes ou à découvrir : ressources du sol, des terres, du sous-sol, des océans, en eau potable, des pôles, des forêts, etc. Il s’agit de monter d’un cran dans l’exploitation rentable de ces ressources jugées indispensables à la prolongation de la croissance, de l’avidité consumériste, du « mode de vie occidental ».

    C’est une sorte de nouvelle conquête de l’Ouest, mais ici l’Ouest est en général au Sud…

    Sont en priorité visées l’appropriation et l’exploitation de la biomasse (toutes les matières organiques végétales ou animales) et de tous ses usages pour produire de l’énergie. Cela se traduit entre autres par la montée en puissance des agrocarburants et autres « pétroles verts ».

    Mais dans cette stratégie on trouve aussi les sables bitumineux, les gaz et huiles de schiste, les forages en eau profonde, les méga-barrages, les achats de terres des pays pauvres, la conquête des pôles, la privatisation de la distribution de l’eau, la privatisation des semences et des gènes, etc.

    2. ARTIFICIALISER-INDUSTRIALISER LA NATURE ET LE VIVANT

    Un grand nombre de multinationales investissent depuis longtemps dans les OGM et cherchent à les imposer dans le monde, mais l’artificialisation du vivant va bien au-delà. On trouve dans le livre Labo planète, dont j’ai déjà parlé, d’importants exemples relatifs aux NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, informatique, sciences cognitives) et à leurs « avancées » dans l’artificialisation, y compris celle des êtres humains.

    Selon un article récent de Basta, c’est la biologie de synthèse qui attire le plus les investisseurs. « Les entreprises de biologie synthétique fabriquent de l’ADN de synthèse pour créer sur mesure des algues et des microorganismes qui agissent comme des usines biologiques miniatures. Le but consiste à pouvoir convertir presque n’importe quel type de biomasse en presque n’importe quel produit. »

    Le think tank canadien ETC Group a publié un excellent rapport « Qui contrôlera l’économie verte ? ». Extrait : « Jouissant d’investissements publics et privés (incluant les plus grandes entreprises énergétiques et chimiques au monde) totalisant plusieurs milliards de dollars au cours des dernières années, la biologie synthétique voit les divers produits de la nature comme des matières premières servant à alimenter leurs bestioles brevetées – c’est-à-dire des organismes conçus de toutes pièces qui seront utilisés pour transformer la cellulose extraite de plantes en carburants, produits chimiques, plastiques, fibres, produits pharmaceutiques ou même en aliments. »

    3. FINANCIARISER LES SERVICES DE LA NATURE

    La troisième stratégie vise à créer des marchés et des marchés financiers pour des fonctions techniques remplies par la nature ou « services écosystémique ». C’est plus subtil mais pas moins grave.

    La nature nous rend bien des « services » (recycler dans certaines limites des émissions de gaz carbonique, filtrer des eaux, polliniser des plantes, recycler des nutriments, produire du carbone végétal, etc.) sans qu’on s’en rende toujours compte… tant que cette « production » n’est pas menacée ou tant qu’elle est gratuite, ce qui est scandaleux pour le capital financier. Il a bien compris que, puisqu’il y avait menace et risque d’épuisement de ces services, il y avait une opportunité de faire payer, pour peu que des droits de propriété soient instaurés et qu’on définisse des unités de services échangeables.

    En plus, nous dit-on, ce serait une très bonne chose pour les pays et les peuples du Sud qui ont tant de services à proposer via leurs immenses ressources de forêts, de biodiversité ou de terres arables. Comment faire ? Il faut découper la nature en « ateliers fonctionnels » - à l’opposé de la logique des écosystèmes - chacun produisant un service mesurable et monnayable, avec des droits de propriété et des contrats de fermage ou de métayage pour ceux qui « produisent » ces services, et avec bien entendu des rentes pour les propriétaires ayant acquis les droits. Et il faut créer de toutes pièces d’abord un marché de ces services, puis des marchés dérivés pour qu’on puisse spéculer sur ces cours nouveaux.

    Les plus sophistiquées de ces inventions reposent sur des produits financiers liés à des emprunts hypothécaires gagés sur l’environnement. C’est plus ou moins le modèle des subprimes. Ces emprunts hypothécaires sont proposés à des communautés locales du Sud, pauvres en ressources économiques mais riches en ressources naturelles. Ces communautés peuvent par exemple contracter des micro-crédits à condition qu’elles gèrent bien leur environnement naturel (selon des normes techniques imposées de l’extérieur, et si possible avec des OGM ou d’autres innovations brevetées…), avec l’aide de consultants eux aussi bien rémunérés. Ses promoteurs ne disent pas ce qui adviendra si les débiteurs sont dans l’impossibilité de rembourser, comme ce fut le cas dans la crise des subprimes. C’est ce que les auteurs du très instructif La nature n’a pas de prix (Geneviève Azam et Maxime Combes), à qui j’ai emprunté ce paragraphe et certaines autres idées, appellent « la financiarisation de la nature ».

    Source : Blog de Jean Gadrey

    Image : PCF Grésivaudan


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  • Délire industriel

    Une usine à vaches qui produit de l’électricité veut s’installer en Picardie

    Par Agnès Rousseaux (22 juin 2012)

    Cela devait arriver : un entrepreneur du BTP s’est lancé dans un projet de méga ferme industrielle, en Picardie. Un millier de vaches entassées dans des hangars produiront, d’un côté, du lait, et alimenteront de l’autre une centrale électrique avec leurs excréments. Les habitants et la Confédération paysanne se mobilisent contre cette aberration qui signe la fin du monde paysan.

    Une ferme usine de 1 000 vaches laitières et 750 veaux ! C’est le projet que veut mettre en place un industriel du BTP (bâtiments et travaux public), au cœur de la Picardie. Cela deviendra la plus grande exploitation laitière de France : la taille moyenne des élevages est aujourd’hui de 44 vaches. Seuls 2% des élevages comptent plus de 100 vaches. Bref, du bon lait frais en perspective...

    Cette véritable usine à lait sera couplée à une unité de méthanisation de grande puissance : une centrale qui produira de l’électricité (1,5 MégaWatts) grâce au méthane issu de la décomposition des matières organiques, dont les bouses de vaches. Budget de cette méga-ferme ? Entre 5 et 6 millions d’euros pour la partie laitière et 6 à 7 millions pour l’unité de méthanisation. Le projet est porté par une société civile d’exploitation agricole (SCEA Côte de la Justice), piloté par l’entrepreneur Michel Ramery.

    Le projet a été présenté en 2011 à la population locale, qui se mobilise depuis pour le faire interdire. Les opposants s’indignent du manque de concertation : « Pendant l’enquête publique quatre énormes classeurs difficiles à étudier et d’apparence très technique ont été soumis à la population locale », souligne l’association Novissen (Nos villages se soucient de leur environnement), en pointe du combat contre le projet.

    Des vaches parquées et entassées

    En février, l’enquête publique a débouché sur un avis favorable. Le Conseil départemental de l’environnement et des risques sanitaires et technologiques (Coderst) a donné son aval en avril. Pourtant le méthaniseur fonctionnera avec les lisiers et les boues des stations d’épuration, récoltés dans un rayon de 110 km, explique Novissen. « Il faudra 2 700 hectares pour épandre les 40 000 tonnes annuelles de boues résiduelles issues de ce méthaniseur. Vingt-quatre communes sont déjà concernées ».

    Les riverains craignent le va-et-vient incessant des camions, la dégradation des routes, et de gros problèmes environnementaux dans cette zone située à dix kilomètres de la baie de Somme, toute proche d’un site Natura 2000. Les bovins seront élevés « en stabulation » : entassés comme des volailles en batterie, dans des bâtiments agricoles. Surface disponible : 7 m² par vache. Avec des risques de propagation de virus et maladie décuplés...

    « Ce type d’implantation signe la fin du monde paysan : avec ce modèle, combien d’élevages laitiers seront encore nécessaires en France en 2020 ? Le calcul est simple : 2 500 à la place de 70 000 ! », dénonce la Confédération paysanne, qui s’inquiète de la généralisation de telles initiatives. « L’entreprise souhaiterait à terme créer une trentaine de projets similaires. La libéralisation des quotas laitiers n’est pas anodine dans l’avènement de ces nouveaux projets. » De quoi reconfigurer totalement l’agriculture française.

    Le préfet doit donner prochainement son avis sur le projet. En attendant, les manifestations se multiplient dans la région. Une pétition a recueilli plus de 20 000 signatures. Un rassemblement est prévu ce 23 juin à Amiens.

    Agnès Rousseaux

    Photo : CC source

    http://www.bastamag.net/article2502.html


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  • PAUL CRAIG ROBERTS, Counterpunch

    20 juin 2012 .

    Grâce au livre qu’elle a écrit en 1962, Printemps silencieux, Rachel Carson a réussi à faire interdire le DDT et d’autres pesticides chimiques, ce qui a sauvé la vie de nombreux oiseaux. Aujourd’hui ce sont les humains qui sont directement menacés par des technologies destinées à permettre aux entreprises privées de tirer le plus de profit possible des ressources naturelles au moindre coût possible pour elles mais avec un coût social très élevé.


    Autrefois abondante, l’eau potable est devenue rare aujourd’hui. Et malgré cela, aux Etats-Unis, on continue de polluer les eaux de surface et les nappes phréatiques et de rendre l’eau inutilisable par la décapitation minière des montagnes, la fracturation hydraulique et autres "technologies nouvelles" de ce genre. Les ranchers du Montana oriental, par exemple, sont obligés d’arrêter leur activité parce que l’eau est polluée.

    L’exploitation du pétrole off-shore et la contamination marine par les produits chimiques utilisés dans la culture ont détruit la pèche dans le golfe de Mexico. Dans d’autres endroits du monde, les explosifs utilisés pour améliorer le rendement de la pèche sur le court terme ont détruit les récifs de corail nécessaires à la reproduction des poissons. La déforestation au profit d’une production agricole à court terme a eu pour conséquence de remplacer des forêts tropicales riches en biodiversité par des déserts. La "génération du tout, tout de suite" laisse aux futures générations une planète privée de ressources.

    Les installations nucléaires sont construites sans précaution dans des zones de tremblement de terre ou de tsunami. Les gaines radioactives sont stockées dans les centrales, ce qui augmente le potentiel destructeur d’un accident ou d’une catastrophe naturelle.

    La nouvelle menace vient des graines génétiquement modifiées qui engendrent des plantes résistantes aux herbicides. L’ingrédient actif de l’herbicide Roundup de Monsanto est le glyphosate, un élément toxique qui contamine actuellement les eaux espagnoles et qu’on "retrouve désormais assez fréquemment dans les pluies et les fleuves du bassin du Mississipi", selon l’Organisme de Surveillance Géologique des Etats-Unis.

    En 2011, Don Huber, un pathologiste des plantes et un microbiologiste des sols a écrit au secrétaire de l’agriculture étasunien pour l’informer des conséquences des OGM et des herbicides qui les accompagnent. Il a décrit leurs effets négatifs sur les oligo-éléments, la fertilité des sols et la valeur nutritive de la nourriture. Il a signalé la dégradation des voies métaboliques qui empêche les plantes d’accumuler et de stocker les minéraux comme le fer, le manganèse et le zinc, des minéraux importants pour le fonctionnement du foie et la protection immunitaire des animaux et des humains. Il a décrit leurs effets toxiques sur les microorganismes du sol : en détruisant les équilibres naturels de la nature, ils provoquent une grande augmentation des maladies des plantes. Il a signalé les pertes en cheptel dues au botulisme, le vieillissement prématuré des animaux et l’augmentation de l’infertilité des animaux et des êtres humains.

    Dans un interview, Huber a expliqué que le pouvoir de l’industrie agricole fait obstacle à la recherche sur les OMG et que les agences de régulation qui ont la responsabilité de protéger le public se servent des études réalisées par cette même industrie et ne bénéficient d’aucune information objective indépendante sur laquelle fonder leurs décisions.

    Bref, pour faire quelques années de récoltes pharamineuses, on détruit la fertilité des sols, des animaux et des êtres humains.

    Cela fait longtemps que l’homme détruit la planète. Dans son livre fascinant, 1493, Charles C. Mann décrit les effets négatifs sur l’environnement, les gens et les civilisations de la mondialisation depuis Christophe Colomb. Il parle de la propagation des maladies des plantes et des personnes dans le monde entier, de la déforestation, de la destruction des peuples et des empires, et de l’impact sur la Chine lointaine de l’argent espagnol extrait des mines du nouveau monde.

    Mann nous donne une leçon d’histoire sur les conséquences involontaires et imprévisibles des actions des élites et de leurs subalternes. Les impôts chinois correspondaient à une certaine quantité d’argent mais l’importation de l’argent espagnol a fait baisser le cours de ce métal et les revenus du gouvernement chinois sont devenus insuffisants.

    Un gouvernement ou une dynastie postérieure a fait partir les Chinois des côtes pour empêcher les pirates de se ravitailler. Les millions de personnes déplacées ont détruit les forêts qui couvraient les montagnes pour les remplacer par de la culture de subsistance en terrasses. A cause de la déforestation, les eaux ont emporté les terrasses, et même les récoltes, vers les vallées fertiles. Et les inondations sont devenues l’obstacle majeur à la production de nourriture de la Chine.

    Les premiers esclaves ont été les natifs du nouveau monde conquis mais les "Indiens" n’ont pas résisté aux maladies importées par les Européens. Les blancs européens ont constitué la seconde vague d’esclaves, mais les Européens n’ont pas résisté à la malaria et à la fièvre jaune. Et donc finalement ce sont les noirs qui ont été réduits en esclavage car ils étaient immunisés contre la malaria et la fièvre jaune. C’est ainsi qu’une main d’oeuvre noire capable de survivre dans cet infect environnement a créé de nouvelles zones humides pour planter de la canne à sucre, des zones humides dans lesquelles les moustiques de la malaria et de la fièvre jaune ont prospéré. Mann, bien sûr, décrit simplement ce qui s’est passé, il ne justifie pas l’esclavage des noirs ou de qui que ce soit.

    Mann montre que l’humble moustique a eu une grande influence sur l’histoire américaine. Le Ligne Mason-Dixon sépare la Côte Est en deux zones, le Sud où les maladies inoculées par les moustiques représentaient une menace endémique et le nord où il n’y avait pas de malaria. Dans le Sud, une personne qui ne mourait pas dans l’enfance était immunisée. Ce qui n’était pas le cas des Nordistes.

    Ceci a eu d’énormes conséquences au moment de l’invasion du Sud par les armées nordistes. Selon Mann, "la maladie a tué deux fois plus de soldats de l’Union que les balles ou les obus des Confédérés. Au cours des étés 1863 et 1864, le taux d’infection moyen de ce qu’on appelait alors "des fièvres intermittentes" s’est élevé à 233 %. La maladie terrassait le soldat nordiste moyen à plusieurs reprises. Elle a tellement affaibli les soldats qu’ils mouraient de dysenterie, de lèpre ou d’infections causées par des streptocoques.

    Le moustique s’est révélé l’allié le plus puissant du Sud et à cause de lui, la guerre s’est tellement prolongée malgré la grande supériorité numérique des forces de l’Union que Lincoln a été forcé de prendre une décision à laquelle il n’était pas particulièrement favorable, à savoir l’émancipation des esclaves. De sorte que, écrit Mann, on peut en conclure sans exagérer que les noirs ont été libérés par le moustique de la malaria, le même moustique qui avait présidé au choix des noirs comme esclaves.

    Mann montre que, longtemps avant la naissance du capitalisme, la cupidité poussait les hommes à traiter leurs congénères avec barbarie. Il montre aussi que les décisions politiques, qu’elles soient prises par cupidité ou en fonction de l’intérêt général ont toujours des conséquences inattendues. Son analyse aux multiples facettes illustre le vieil adage : "Les meilleurs plans des souris et des hommes vont souvent de travers."

    La colonisation du nouveau monde par l’ancien a décimé les peuples du nouveau monde, mais le nouveau monde a été vengé par le mildiou qui a attaqué les pommes de terre en Europe et l’inflation qui s’est développée en Espagne et en Europe.

    La destruction de l’environnement a été surtout la conséquence de la déforestation et des inondations consécutives qui ont emporté les sols. Avant les technologies et les produits chimiques toxiques modernes, la planète survivait à l’homme.

    Aujourd’hui les perspectives d’avenir de la planète ne sont plus les mêmes. La population humaine est beaucoup plus importante que par le passé, ce qui met une grande pression sur les ressources, et les conséquences désastreuses des nouvelles technologies sont inconnues au moment où elles sont utilisées d’autant plus qu’on ne voit alors que les avantages qu’on en attend. Qui plus est ce ne sont pas les entreprises, firmes et autres multinationales qui subissent leurs effets négatifs et en paient le prix. C’est l’environnement et le reste de l’humanité et de la vie animale. Ces coûts-là se sont pas pris en compte dans les calculs de retour sur investissement des entreprises. Le coût externe de la fracturation hydraulique, de la décapitation minière des montagnes, des produits chimiques agricoles et des OMG pourrait être supérieur au prix des produits et services commercialisés.

    Les entreprises n’ont aucune envie de tenir compte de ces coûts puisque cela diminuerait leurs profits et pourrait révéler que le coût total de production est bien supérieur à son prix de vente. Les gouvernements se sont montrés largement incapables de contrôler les coûts externes parce qu’ils sont sous l’influence d’intérêts privés. Et même si un pays parvenait à intégrer ces coûts, les autres pays profiteraient de la situation. Les multinationales qui externalisent une partie de leurs coûts vendraient moins cher que celles qui internalisent tous les coûts de leur production. C’est ainsi que la planète est en passe d’être détruite pour le profit à court terme et le confort d’une seule génération.

    La leçon essentielle qui émerge du livre passionnant de Mann, c’est que les gens d’aujourd’hui n’ont pas une meilleure compréhension des conséquences de leurs actions que les peuples superstitieux et dénués de données scientifiques des siècles passés. L’homme technologique moderne se laisse aussi facilement embobiner par la propagande que les hommes d’autrefois par la superstition et l’ignorance.

    Si vous ne croyez pas que les peuples des civilisations occidentales vivent dans une réalité artificielle fabriquée par la propagande, regardez ce documentaires sur les psyops (opérations psychologiques, ndt). Le documentaire est bien fait à part une ou deux prises de position à sens unique sur des questions mineures. Il insiste un peu trop sur la responsabilité des riches et oublie de dire, par exemple, que Staline qui ne cherchait pas à devenir milliardaire se servait beaucoup de la propagande. Tous les riches ne sont pas contre le peuple et les milliardaires Roger Milliken et Sir James Goldsmith ont combattu la délocalisation et le mondialisme qui augmentent l’impuissance des peuples et le pouvoir des élites. Tous les deux ont défendu le peuple en pure perte.

    Le documentaire reproche aussi à la Constitution de limiter la participation du peuple au gouvernement mais ne dit pas que la Constitution restreint le pouvoir du gouvernement et garantit les libertés civiles en faisant de la loi un bouclier pour le peuple et non une épée aux mains des gouvernants. Ce n’est pas de la faute de la Constitution ni de celle de son père fondateur, James Madison, si le peuple étasunien a succombé à la propagande de Bush ou d’Obama et a renoncé à ses libertés civiles en échange de la "protection sécuritaire" contre les "terroristes musulmans".

    Le documentaire montre que la propagande est une forme de contrôle des esprits et le problème des Etats-Unis c’est bien que les esprits y soient sous contrôle.

    En 1962 Rachel Carson a pris Monsanto par surprise et a réussi à se faire entendre. Aujourd’hui elle n’aurait pas la même écoute. Des psyops préparés à l’avance seraient prêts à entrer en action pour la discréditer. Je viens de lire un article d’un économiste qui a écrit que des économistes avaient qualifié l’environnementalisme de religion, autrement dit de système de croyances sans bases scientifiques qui prêche des "valeurs religieuses". Cela prouve le peu d’importance que les économistes attachent aux coûts externes et montre qu’ils ne croient pas que les coûts externalisés soient susceptibles de détruire la puissance productive de la planète. C’est pourquoi la question : "Un printemps silencieux nous attend ?" n’est pas une question rhétorique. C’est bien ce qui nous attend.

    PAUL CRAIG ROBERTS a été rédacteur en chef du Wall Street Journal et il est secrétaire adjoint au Trésor étasunien. Il a écrit : HOW THE ECONOMY WAS LOST, qui a été publié par CounterPunch/AK Press. Son dernier livre : Economies in Collapse : The Failure of Globalism, a été publié en Europe en juin 2012.

    Pour consulter l’original : http://www.counterpunch.org/2012/06/20/silent-spring-for-us/

    Traduction : Dominique Muselet pour LGS

    URL de cet article 17047
    http://www.legrandsoir.info/vers-un-printemps-sans-oisaux.html

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  • A peine le G20 terminé (avec le succès qu'on lui connaît), François Hollande s'est envolé pour Rio afin de participer au sommet de la planète. L'Onu parlait même à cette occasion de "s'affranchir du vieux modèle économique pour aller vers le développement durable"et un ange passait...

       Or, l'organisation internationale a reconnu le secteur privé (celui qui pollue et affame la terre, pour ceux qui ne suivent pas) comme un "groupe majeur" de ce développement durable. Si fait, il est consulté au même titre que les Ong, les syndicats, les collectivités territoriales ou les peuples autochtones. Et donc, il participe aux tables rondes de ce sommet de la terre. De plus, Les Usa, le Canada, l'Allemagne ou la Grande-Bretagne, les plus grands décideurs de notre planète, n'ont pas fait le voyage jusqu'à Rio. C'est dire que tout irait vers le meilleur des mondes dans cette rencontre internationale pour sauver la terre...

     

       Dès lors, le texte proposé à la discussion est le pire depuis que ce genre de sommet existe

       Sandrine Bélier, députée européenne d’Europe écologie les Verts et corédactrice de la résolution du Parlement européen pour ce sommet de la terre, ne cache pas sa déception sur "l’absence de réponses innovantes à apporter aux enjeux sociaux et environnementaux" autant que sur l’incapacité des dirigeants à prendre des engagements.

      Oui, mais n'est-il pas vain de représenter l'UE des marchés, même avec la tenace volonté de repeindre en vert dame nature? Le changement écologique, nécessaire à la survie de l'humanité, ne passe-t-il pas par une révolution de notre vieux monde voué à l'argent -roi et aux profits?

      Pour tout aggraver, le Brésil, pays hôte et qui présidait les discussions préliminaires, peine (c'est le moins qu'on puisse dire) à défendre l'Amazonie considée comme le poumon de notre terre.

      C'est donc un chaos diplomatique en matière d'environnement que va connaître François Hollande. Mais après l'emplâtre sur la jambe de bois qui a découlé du G20, que fallait-il espérer d'autre du monde de la finance? Oui, le capitalisme même ripoliné en vert, c'est toujours du capitalisme.

      Tenez, un dessin de Burk à cet égardi:


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  • Néolibéralisme vert

    Rio+20 : comment multinationales et marchés financiers comptent s’accaparer la nature

    Par Sophie Chapelle (18 juin 2012)

    Un nouveau sommet des Nations unies sur le développement durable s’ouvre à Rio le 20 juin (Rio+20). Au programme : la mise en place d’une « économie verte », présentée comme une solution à l’épuisement des ressources naturelles et au réchauffement climatique. Ou comment les tenants d’un néolibéralisme vert, les grands groupes privés et les marchés financiers cherchent à s’approprier les biens communs : eau, forêts, biodiversité ou cycle du carbone… Une entreprise prométhéenne pour transformer la nature en bulle spéculative.

    Vingt ans après le sommet de Rio de 1992, qui avait jeté les bases du développement durable, la conférence qui s’ouvre au Brésil le 20 juin sera placée sous le signe de « l’économie verte ». Si les attentes sont faibles en termes de résultats concrets, cette conférence dite « Rio+20 » sera le théâtre d’une bataille idéologique cruciale. « Le concept de développement durable exprimait un compromis entre les exigences écologiques de durabilité et celles du développement, rappelle l’économiste Geneviève Azam, coauteure de l’ouvrage La nature n’a pas de prix. Même si ce compromis s’est avéré insoutenable, il devait toutefois engager les sphères économiques, sociales et politiques. » Le discours dominant sur l’économie verte soumet au contraire les choix sociaux, écologiques et politiques aux logiques économiques. « Il exprime un renoncement final à placer la justice sociale et la durabilité au-dessus des logiques économiques de rentabilité. »

    Du capitalisme vert au néolibéralisme vert ?

    Qu’entend-on exactement par « économie verte » ? Il existe autant de définitions que d’institutions… Dans son rapport de février 2011, le Programme des Nations unies pour l’environnement (Pnue) la définit comme « une économie qui entraîne une amélioration du bien-être humain et de l’équité sociale, tout en réduisant de manière significative les risques environnementaux et la pénurie de ressources ». Cette économie serait donc « LA » solution à la crise globale que nous traversons.

    Malgré l’échec cuisant d’une régulation des émissions de gaz à effet de serre par le marché (les marchés « carbone »), l’auteur le plus influent du rapport du Pnue, Pavan Sukdhev, préconise une approche financière. Selon cette approche, seuls des instruments marchands comme les marchés de droits échangeables (les droits à polluer), la compensation, les produits dérivés, sont efficaces pour gérer les biens communs que sont l’eau, l’air, la terre, la biodiversité ou le climat. Le fait que Pavan Sukdhev soit mis à la disposition du Pnue par la Deutsche Bank, peut expliquer l’orientation néolibérale du rapport…

    Les financiers à la conquête du capital naturel

    Ce capitalisme vert est déjà à l’œuvre. Agrocarburants, gaz et huiles de schiste, marchés du carbone, brevets sur le vivant, libéralisation du commerce des biens et services environnementaux, accaparement des biens communs naturels, dessinent une nouvelle phase du capitalisme. Sous Reagan déjà, on assiste à des droits de propriété sur l’atmosphère, et à partir de 1997, à la mise en place de permis d’émissions de gaz à effet de serre sous Kyoto. « Mais il s’agit là encore de la phase artisanale du capitalisme vert, précise Geneviève Azam. L’économie verte, en effet, est plus qu’un verdissement du capitalisme : c’est la conquête du "capital naturel", son inclusion dans le cycle du capital, non pas seulement comme stock dans lequel puiser sans limite, mais comme flux producteur de services. » Désormais, les flux deviennent plus importants que les ressources.

    Après avoir marchandisé les éléments de la biodiversité, l’économie verte s’attaque donc aux processus, aux « services rendus ». Il s’agit de quantifier financièrement les services rendus par la nature comme le filtrage de l’eau ou la capture du carbone. Objectifs ? Créer par exemple un marché de crédits de biodiversité négociables que l’on pourra compenser, échanger ou vendre. Les grands cycles écologiques du carbone, de l’eau, de la biodiversité pourraient désormais entrer dans des bilans comptables.

    Remplacer le pétrole par la biomasse

    « Pour le Pnue, assigner à la nature une valeur monétaire, un prix, serait la meilleure façon de la protéger ! », dénonce la Fédération internationale des Amis de la Terre (FOEI) [1]. « Ce à quoi nous assistons n’est rien de moins que la naissance d’une vaste industrie du vivant, résume le think tank canadien ETC Group [2]. Les entreprises ne se contentent plus de contrôler le matériel génétique retrouvé dans les semences, les plantes, les animaux, les microorganismes et les humains ; elles veulent également contrôler la capacité de reproduction de la planète. »

    L’offensive pour le contrôle de la nature est déjà lancée. Pour résoudre le problème du pic pétrolier et contrer les changements climatiques, les plus grandes entreprises de la planète se tournent vers la biomasse [3]. L’enjeu, selon ETC Group, est de « substituer l’exploitation de la biomasse (cultures alimentaires et textiles, herbacées, résidus forestiers, huiles végétales, algues, etc.) à l’extraction du pétrole ». Dans cet avenir sans pétrole, la production industrielle de plastiques, de produits chimiques, de carburants, de médicaments ou d’énergie ne dépendra plus des carburants fossiles, mais de matières premières végétales transformées à l’aide de plateformes de bio-ingénierie de haute technologie.

    Nouvelles alliances chez les multinationales

    La course à l’appropriation de la biomasse, dont les plus importantes réserves sont disséminées à travers les pays du Sud, stimule les alliances commerciales. Parmi les principaux acteurs, ETC Group évoque « des géants de divers secteurs industriels – énergie (Exxon, BP, Chevron, Shell, Total), pharmaceutique (Roche, Merck), alimentation et agroalimentaire (Unilever, Cargill, DuPont, Monsanto, Bunge, Procter & Gamble), produits chimiques (Dow, DuPont, BASF) – ainsi que la plus grande puissance militaire au monde, soit l’Armée des États-Unis ».

    Par exemple, le géant de l’industrie chimique DuPont et le géant de l’industrie pétrolière BP possèdent Butamax, une filiale dont le but est de commercialiser des carburants dérivés de plantes marines. Les forêts attirent également toutes les convoitises, car elles recèlent au niveau mondial plus de 600 000 millions de tonnes de biomasse.

    Biologie de synthèse, nanos et OGM

    « L’idée est que les gouvernements cessent les subventions préjudiciables à l’environnement (aux combustibles fossiles, à la pêche industrielle, etc.) et utilisent ces fonds pour investir dans des technologies nouvelles, libérant ainsi des investissements massifs pour permettre de passer à l’économie verte », rappelle la FOEI. Le nucléaire et les OGM, sans être explicitement approuvés, sont considérés comme compatibles avec l’approche du rapport du Pnue. Quant aux « technologies nouvelles » promues, on distingue essentiellement le génie génétique, la biologie synthétique et les nanotechnologies. La géo-ingéniérie, qui consiste en une manipulation du climat à grande échelle et décryptée par Basta ici, n’est pas écartée.

    Mais c’est bien la biologie de synthèse qui attire le plus les investisseurs. Les entreprises de biologie synthétique fabriquent de l’ADN de synthèse pour créer sur mesure des algues et des microorganismes qui agissent comme des usines biologiques miniatures. Le but consiste à pouvoir convertir presque n’importe quel type de biomasse en presque n’importe quel produit. « Les spécialistes de la biologie synthétique promettent qu’ils seront bientôt capables de prendre n’importe quelle forme de biomasse pour la transformer en n’importe quel produit final simplement en remplissant une cuve industrielle de carbone vivant et en laissant leurs microbes, brevetés, faire leur besogne », ironise ETC Group.

    Qui contrôlera la biomasse ?

    Les grandes entreprises énergétiques de la planète, comme la néerlandaise Royal Dutch Shell, l’américaine ExxonMobil, l’anglaise British Petroleum, la française Total, la brésilienne Petrobras ou la russe Gazprom, sont des investisseurs reconnus du secteur de la biologie synthétique. Elles cherchent non seulement à se forger une image plus propre et plus écologique, mais elles demeurent également persuadées que les futurs profits dépendront de la diversification et du contrôle des matières premières issues de la biomasse servant à produire de l’énergie.

    Devant la flambée des coûts du pétrole, l’incertitude quant à l’état des réserves et le défi qu’impose l’extraction des ressources fossiles, l’industrie pétrochimique opère elle aussi une substitution de ses matières premières, délaissant graduellement les ressources pétrochimiques pour se tourner vers la biomasse. Ainsi, Dow Chemical, Unilever, Chevron, Bunge Ltd, l’US Navy et le département de la Défense des États-Unis sont tous partenaires de l’entreprise californienne de biologie synthétique Solazyme. Cette dernière produit une huile synthétique à partir d’une algue qui se nourrit de sucre. BCC Research a évalué que la valeur du marché de la biologie synthétique ne dépassait pas 233,8 millions de dollars en 2008, mais prévoit que ce secteur bénéficiera d’un taux de croissance annuelle de presque 60 % pour atteindre 2,4 milliards de dollars en 2013.

    Vers une agriculture de synthèse « intelligente »

    « Climate smart agriculture » (« agriculture climatique intelligente ») [4] est un concept développé par la Banque mondiale. L’idée ? Si l’agriculture est une source non négligeable d’émissions de gaz à effet de serre, il est possible de les réduire en sélectionnant les pratiques les moins émettrices et en utilisant les capacités physiques des sols à capter des gaz à effet de serre.

    Partant du fait que les sols ne relâchent pas de gaz à effet de serre s’ils ne sont pas travaillés, Monsanto a fait breveter des OGM appropriés pour introduire directement des semences dans le sol, sans labour préalable. Si Monsanto et les autres géants de la génétique parviennent à leurs fins, l’agriculture chimique sans labour pourrait bénéficier de généreuses subventions au nom de la compensation carbone [5]. Un moyen pratique pour l’entreprise d’accroître ses bénéfices nets.

    Un dollar par an et par paysan

    Le Kenya accueille d’ores et déjà le tout premier projet agricole de la Banque mondiale visant à encourager la séquestration du carbone dans les sols. Intitulé Biocarbon Fund Project, ce projet pionnier concerne quelque 15 000 agriculteurs, regroupés en 800 groupes, qui doivent modifier leurs pratiques agricoles sur une période de vingt ans, afin de fixer dans le sol quelque 600 000 tonnes de gaz à effet de serre. Il est prévu que le projet génère 2,5 millions de dollars de crédits carbone. Somme que l’on fait miroiter aux paysans et au gouvernement kenyan pour les convaincre du bien-fondé de ce genre de projets. Concrètement, des techniciens et experts de la séquestration du carbone dans les sols viendront expliquer aux paysans kenyans les techniques et pratiques agricoles à employer pour semer, entretenir et récolter.

    La mise en place et le suivi du projet, comme la mesure du carbone séquestré ou la commercialisation des certificats de réduction d’émissions, mobiliseront plus d’un million de dollars que les consultants, financiers et autres experts se partageront avec gourmandise. Le reste, partagé entre 60 000 paysans correspond à environ un dollar par an et par paysan ! Un projet décrié par des associations comme Attac. Plusieurs études scientifiques contredisent également les bienfaits espérés de ces nouvelles techniques anti-érosion comparées aux labours [6].

    ONU = organisation des multinationales unies ?

    « Nous devons passer d’une protection de l’environnement contre les entreprises à une protection de l’environnement grâce aux entreprises », a déclaré Janez Potocnik, le commissaire européen à l’Environnement. C’est ce que prône l’ONU depuis le sommet de Johannesburg en 2002. Le Pnue a travaillé en étroite collaboration avec les représentants de l’industrie mondiale pour préparer Rio+20 et l’échéancier de l’économie verte. En avril 2011, le Pnue a organisé à Paris, avec la Chambre de commerce internationale (CCI), un des lobbies de l’industrie, une réunion de 200 représentants d’entreprise pour présenter le Rapport sur l’économie verte.

    « La réponse de la CCI a été rédigée par un groupe de travail comprenant des représentants d’Exxon Mobil, Shell, RBS, Monsanto, BASF et Suez », rappelle Olivier Hoedeman, du Corporate Europe Observatory. L’un des orateurs principaux à cette conférence était Chad Holliday, président de la Bank of America et ancien patron de DuPont. Il dirige Business Action for Sustainable Development 2012 (BASD 2012), principal porte-parole des multinationales, dont la mission est de « veiller à ce que les entreprises soient reconnues comme sources de solutions ».

    Le développement durable assuré par Coca-Cola, Nestlé ou Shell

    De nombreuses entreprises multinationales ont désormais des partenariats avec des agences onusiennes. C’est le cas par exemple de Shell et du Pnue sur la biodiversité, de Coca-Cola et du Pnud sur la protection des ressources en eau, de Nestlé et du Pnud sur l’autonomisation des communautés rurales, ou encore de BASF, Coca-Cola et ONU-Habitat sur l’urbanisation durable. Outre les conflits d’intérêts posés par de tels partenariats, on assiste également à la montée des acteurs économiques privés au sein même des programmes internationaux. C’est le cas de l’Unep Finance ou du Biodiversity and Business Offset Program, le marché international de la compensation financière biodiversité. « L’action publique des Nations unies tend à être privatisée, déplore ainsi l’économiste Geneviève Azam. L’échec du modèle de Rio signe aussi celui du multilatéralisme. »

    Illustration : source

    Comment spéculer sur l’extinction des espèces

    La crise climatique et l’épuisement des ressources naturelles fournissent des terrains d’expérimentation, où investissent des fonds financiers. EKO Asset Management Partners, Inflection Point Capital Management, Innovest Strategic Value Advisors, Canopy Capital, Caisse des dépôts et consignations, en France, en sont quelques exemples [7]. À ces instruments financiers s’ajoutent en nombre croissant des produits dérivés spéculatifs. Des produits dérivés estampillés biodiversité en sont encore au stade de la proposition. Ils pourraient inciter des agents économiques à spéculer sur la disparition d’espèces comme d’autres ont spéculé sur l’écroulement des subprimes.

    Il s’agit également de produits liés à des emprunts hypothécaires gagés sur l’environnement, dit « environment mortgage ». Ces emprunts hypothécaires sont placés auprès de communautés locales du Sud, pauvres en ressources économiques mais riches en ressources naturelles. Ces communautés pourraient contracter des prêts de type microfinance à condition qu’elles gèrent bien leur environnement naturel. Ses promoteurs, comme la firme Advanced Conservation Strategy, ne disent pas ce qui adviendra si les débiteurs sont dans l’impossibilité de rembourser, comme ce fut le cas dans la crise du prêt immobilier de 2008. C’est ce que les auteurs de La nature n’a pas de prix appellent « la financiarisation de la nature ».

    Un Rio+20 alternatif

    Si l’enjeu à Rio+20 pour les gouvernements est d’aboutir à une déclaration relativement courte et consensuelle, les plus fortes divergences aujourd’hui ont trait à « l’économie verte ». « Les désaccords portent sur les principes qui devraient guider sa mise en œuvre, son rôle dans le cadre du développement durable et sur les moyens financiers et technologiques pour y parvenir », analyse Attac. Les mouvements de la société civile organisent un sommet alternatif à Rio du 15 au 23 juin. Basta ! sera présent sur place pour couvrir cet événement. En France, une journée de mobilisations est prévue le 20 juin. À Paris, se tiendra une grande vente aux enchères de la Terre. Tout un symbole.

    Sophie Chapelle

    Photo de une : source

    La nature n’a pas de prix : les méprises de l’économie verte, publié par l’association Attac, éd. Les liens qui libèrent, 2012.

    Notes

    [1] Télécharger le rapport de FOEI, Reclaim the UN from corporate capture (en anglais).

    [2] Télécharger le rapport d’ETC Group, Qui contrôlera l’économie verte.

    [3] Le terme biomasse fait directement référence à la masse de matière vivante (plantes, animaux, bactéries, champignons, etc.) trouvée à un endroit donné. Cependant, ce terme est plus souvent employé pour désigner la matière biologique non fossilisée qui peut être utilisée en guise de matière première. Le terme sous-entend une manière particulière de considérer la nature : comme une marchandise, et ce, bien avant qu’elle entre sur le marché. Source : ETC Group

    [4] Difficile à traduire littéralement mais le terme renvoie à une agriculture intelligente par rapport aux défis climatiques.

    [5] Sous l’égide du « Mécanisme de développement propre » élaboré par les Nations unies dans le cadre du protocole de Kyoto.

    [6] En 2006, une vaste revue de la littérature consacrée au sujet effectuée par le département américain de l’Agriculture (USDA) et des pédologues de l’État du Minnesota est parvenue à la conclusion que les résultats quant à l’effet favorable des pratiques aratoires anti-érosive sur l’accumulation de carbone dans les sols « n’étaient pas convaincants » (voir ici). D’autres études plus récentes confirment que l’application de pratiques aratoires anti-érosives ne permet pas d’accumuler plus de carbone dans les sols que le recours au labourage.

    [7] À venir, un entretien avec le chercheur Christophe Bonneuil sur Canopy Capital et la réserve nationale d’Iwokrama.

    http://www.bastamag.net/article2479.html


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  • Rio 20 : Les ressources des océans vendues à la criée ?

    Une planète et des hommes

    Réchauffement climatique, pollution tellurique, surpêche et brevetage du vivant : les mers seront au menu du Rio + 20. La création d’un instrument juridique est mise en débat.

    La mer sera elle aussi au menu du Rio + 20, qui démarre dans quinze jours au Brésil. L’actualité, en outre, nous pousse à nous repencher sur son cas. Car le 8 juin, célébré comme la Journée mondiale des océans depuis que l’Assemblée générale des nations unies en a décidé ainsi, en 2009. C’est toutefois en 1992, lors du sommet de Rio (premier du nom), que l’idée fut d’abord évoquée, lequel leur consacrait tout un chapitre de l’Agenda 21 adopté à l’époque. Réchauffement des océans et pollution tellurique (en provenance des terres), déjà, étaient à l’ordre jour, de même que l’érosion des ressources halieutiques, indiquant des difficultés économiques et alimentaires majeures, notamment dans les pays du Sud minés par une surpêche destinée au Nord. Le problème, depuis, reste entier. La FAO estime que 25 % des stocks de poissons et de crustacés sont « plus ou moins gravement surexploités » depuis 1990 et s’inquiète d’un état des ressources marines préoccupant pour les économies locales. En 2010, le coordonnateur du programme Adaptation des politiques de pêche aux changements climatiques en Afrique de l’Ouest (Appeccao) estimait que six cent mille emplois étaient ainsi menacés rien qu’au Sénégal, sous l’effet combiné d’une exploitation industrielle outrancière et du réchauffement.

    Ce n’est pas là l’unique préoccupation. La mise aux enchères, si l’on peut dire, des ressources génétiques marines est elle aussi source de tracas. En septembre 2010, une étude publiée conjointement par l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer) et le Conseil supérieur de la recherche scientifique espagnol (CSIC) mettait en évidence l’explosion du nombre de brevets déposés sur les organismes marins. Près de 5 000 titres de propriété avaient été apposés sur un gène marin associé à une application médicale, agronomique ou encore génétique. Leur rythme de croissance était estimé à 12 % par an. Le marché généré, lui, se profilait, titanesque. L’étude estimait à 150 millions de dollars par an celui occasionné par une enzyme intervenant dans la production de biocarburant. Elle chiffrait encore à 237 millions de dollars par an les gains issus du Zovirax, un médicament contre l’herpès produit à base d’une molécule, elle aussi tirée d’un organisme marin. Alors que l’on jauge à 2 millions le nombre de ces derniers, le taux de découverte de molécules dites d’intérêt pour l’industrie serait environ 500 fois supérieur à celui des espèces terrestres, rappelait le document, histoire de donner la mesure de la course aux profits dont faisaient l’objet les flots.

    Rien, depuis, n’a été opéré qui permette de penser que le mouvement a ralenti. Si la conférence mondiale sur la diversité biologique de Nagoya, en 2010, a porté à 10 % la proportion des surfaces maritimes protégées (contre 1 % précédemment), plus de 65 % de la surface océanique échappent encore à toute législation. La règle du premier arrivé, premier servi continue de faire force de loi.

    « L’une des mesures les plus significatives que pourrait avoir à prendre le Rio + 20 pourrait être un accord politique permettant l’ouverture de négociations d’un instrument juridique traitant spécifiquement de la protection de la biodiversité marine », relève l’Iddri (1), qui note, non sans pessimisme, que les discussions préparatoires « montrent des divergences profondes entre les États sur la nécessité d’un tel instrument ». Deuxième espace maritime mondial, la France aura sa part de responsabilités quant à la façon dont tourneront les choses.

    (1) Institut du développement durable 
et des relations internationales.

    Marie-Noëlle Bertrand



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