• Dans la toile du capitalisme 2.0

    Dans la toile du capitalisme 2.0

    Google, Facebook, Twitter, font désormais intégralement partie de nos vies. On y cherche des informations, on communique, on publie, on « like ». Seulement, on a tendance à oublier que, sur Internet comme ailleurs, le capitalisme fait régner sa loi. Vos informations valent de l’or, et le droit à la vie privée n’est, pour certains, qu’une entrave à la marche vers le profit. Raf Jespers, avocat chez Progress Lawyers Network, a récemment publié un livre, Souriez, vous êtes fichés ! : big brother en Europe. Dans celui-ci, il décortique les intérêts et les manœuvres des grandes entreprises du web 2.0. Extraits.

    Raf Jespers
     

    Google sait tout, Google voit tout, Google vend tout

    « Les moteurs de recherche emmagasinent vos termes de cherche (mots-clés), l’heure de la recherche, les liens sur lesquels vous cliquez, vos adresses IP et un User ID cookie. Le profil d’un utilisateur peut être ainsi reconstitué. Et cela vaut de l’or, tant pour les professionnels du marketing que pour les fonctionnaires-enquêteurs, les hackers et les criminels.

    Raf Jespers

    (…) Les mots-clés utilisés permettent de reconstituer ce que vous êtes et ce que vous savez ou ce que vous voulez savoir. Cherchez-vous des informations relatives à la dépression ou au suicide ? Envisagez-vous de voyager à Cuba ? Vos intérêts sont-ils plutôt ancrés à droite ou à gauche ? Les clics de votre souris dessinent votre profil : qui vous êtes et ce que vous faites.

    Google, Facebook, pratiquement tous les sites laissent des cookies sur notre ordinateur. Où que nous soyons sur le Net, nous sommes surveillés. Ils se servent des tracking cookies pour mémoriser nos préférences et conserver une trace des sites visités. Il s’agit donc bien de logiciels espions qui vont leur permettre de nous envoyer des publicités personnalisées, ou encore de créer des bases de données et profils extrêmement détaillés, où sont même enregistrées nos tendances politiques, comme c’est le cas avec la société américaine Rapleaf qui associe des cookies aux profils Facebook. En 2009 déjà, l’UE avait adopté la directive e-Privacy pour freiner l’usage des cookies. Les pays membres avaient jusque mai 2011 pour transposer cette directive dans leur législation nationale. À l’avenir, les entreprises ne pourront nous suivre sur le Net que si nous en avons donné l’autorisation au préalable (option opt-in) tandis que la branche marketing cherche à transformer cette norme européenne en option opt-out, autrement dit c’est à l’utilisateur lui-même de désactiver les tracking cookies.  (…)

    Centralisation

    Depuis le 1er mars 2012, Google applique une nouvelle politique simplifiée en matière de vie privée. Le géant de la recherche se targue de vouloir assurer une protection optimale de nos données personnelles. Or, lorsqu’on sait que cette entreprise s’est développée et s’est enrichie grâce justement à la vente des données personnelles, on a du mal à croire qu’elle laisse primer la protection de la vie privée sur le profit. Une certaine prudence s’impose donc. En effet, celui qui prend le temps de lire ces nouvelles règles en matière de vie privée va vite déchanter en constatant que Google maintient son emprise sur votre ordinateur, vos fichiers journaux et données de géolocalisation. Désormais, tous les services de Google – Google+, Googledocs, Google Street View, Gmail, YouTube... pour ne citer qu’eux – tombent sous l’application d’une réglementation uniformisée en matière de vie privée. Le géant de la recherche n’aura de cette manière besoin que d’une seule et même autorisation pour rattacher les données de ses différents services à un profil utilisateur complet. Et il n’est pas improbable que Google en saura bientôt plus sur vous que vous n’en savez vous-même. (…)

    L’omniscience de Google

    Siva Vaidhyanathan, professeur de médias à l’Université de Virginie, met en garde contre une soumission servile à Google et la vision du monde simpliste que l’on nous impose.1 “Google détermine notre vision du monde”, a déclaré Vaidhyanathan. Il suffit de taper deux ou trois lettres dans la barre de recherche et Google se charge de compléter le mot. Mais Google ne se contente pas de compléter le mot, il détermine aussi ce à quoi nous pensons, la manière dont nous devons penser et ce que nous voulons savoir. La confiance que nous avons dans ce moteur de recherche est effroyable. Il nous suffit de demander et Google répond. Et nous le croyons, pourtant Google n’est pas omniscient. Nos pensées et nos connaissances ne seront-elles bientôt plus que le reflet de ce que Google pense savoir ? Et tout le reste sera-t-il “faux” par définition ou tout simplement inconnu ? (…)

    Avec son browser Google Chrome et son réseau social Google+, Google est entré en lutte directe avec son concurrent Facebook. Une lutte amère, comme on peut le voir à la façon dont Google favorise ses propres pages Google+ au détriment des sites concurrents. Jusqu’à présent, le classement des sites web par Google se faisait suivant un système de renvoi, selon lequel un site a préséance sur un autre en fonction du nombre de sites qui renvoient vers ce site. Google a abandonné ce système pour pouvoir mieux évincer son adversaire Facebook. Conséquence, les résultats des recherches fournis par Google sont moins bons et moins indigne d’un moteur de recherches. Le combat pour obtenir notre attention – et nos données personnelles – bat son plein. Si Google est le chat, Facebook est la souris. Lequel des deux l’emportera ? »

    1. Siva Vaidhyanathan, The Googlization of everything, University of California Press, Berkeley and Los Angeles, 2011.

     

    Facebook : un ami qui vous veut du bien ?

    Pour beaucoup, Facebook est devenu le principal canal de communication. On y dit ce qu’on aime, ce qu’on fait et avec qui, etc. Tout y incite à y dévoiler des informations personnelles… qui valent de l’or, et ne sont pas toujours sans conséquences.

    Raf Jespers

     

    « Internet est devenu la place de rencontres la plus animée. Aucun réseau social n’est aussi populaire que Facebook. Fondé en 2004, le réseau compte six ans plus tard déjà 900 millions d’utilisateurs, soit près d’un habitant de la planète sur sept ! (…)

    Des sociétés utilisent Facebook également comme canal de recrutement. “Il donne bien plus d’informations qu’un CV classique. On y trouve des CV avec dix fois plus de contenu”, dit Erik Van den Branden, directeur des ressources humaines de la société de consulting Deloitte. (…) Microsoft rappelle dans une étude de 2011 que 70 % des recruteurs américains — 41 % en Grande-Bretagne, 16 % en Allemagne et 14 % en France — ont déjà eu l’occasion de rejeter une ou plusieurs candidatures en raison de ce qu’ils avaient trouvé, à leur sujet, sur l’Internet.

    Les propriétaires de Facebook n’ont pas grand-chose à faire pour recevoir quelques millions de données privées dans leur réseau. Les clients apportent tout d’eux-mêmes. Il y a des petites listes et des renseignements sur les achats favoris de vêtements, livres, boissons, autos, etc. (…)

    Cela ne surprend donc pas que des marques internationales comme Coca-Cola et Sony se soient distingués sur Facebook. “Ainsi, nous pouvons comprendre comment les consommateurs communiquent et se côtoient”, dit Carol Kruse du département marketing interactif de Coca-Cola.

    La société uSocial vend des “amis Internet” aux professionnels du marketing. “Pour 197 dollars, nous ajoutons un millier d’amis à votre compte Facebook”, stipule l’offre. uSocial offre également sur Facebook des paquets de 5 000 ou 10 000 amis à 1 297 dollars, pouvant être livrés “dans quelques semaines”. Il récolte ces amis en leur envoyant des invitations portant avec le nom du commanditaire de la mission. (…)

    La pub online rapporte 5 milliards

    Bien sûr, ces réseaux sociaux, blogs et twitters sont dangereux pour la vie privée. Les utilisateurs dévoilent leur personnalité, leurs amitiés et donnent parfois des détails crus et gênants sur leurs états d’âme. Liesbeth Roosen n’a pas pu retourner travailler à l’école primaire Het Toverpotlood, à Hoeleden en Belgique, le 1er septembre 2009. Elle était amicale avec quelques élèves sur le réseau social Netlog et a discuté avec eux des vacances ; et ça, on ne peut pas le faire. Des élèves du lycée Saint-Jacques, à Liège, ont reçu une colle parce qu’ils avaient appelé au licenciement d’un enseignant sur une page de groupe Facebook. En Belgique, un tribunal du travail a confirmé le licenciement d’un cadre de l’entreprise technologique Option pour avoir critiqué son employeur sur Facebook. Le tribunal a estimé que les réseaux sociaux ne relèvent pas du privé, tel qu’avancé par la défense. (…)

    Le fait que Facebook introduise constamment de nouvelles fonctions avec nouvelle politique en matière de protection des données personnelles oblige l’utilisateur à adapter sans cesse ses paramètres. C’est ainsi que Facebook a introduit une fonction de reconnaissance faciale qui permet de taguer automatiquement les photos avec visages « connus ». En janvier 2012, Facebook a rendu la timeline obligatoire pour tous ses utilisateurs. Cette application permet en un tour de main de faire réapparaître d’anciennes infos de profil. Une poisse pour ceux qui justement voulaient cacher certaines anciennes informations gênantes. (…)

    La vente online des données personnelles est un business en pleine expansion, ce qui explique la fameuse entrée en Bourse de Zuckerberg & Co. La valeur vénale de l’empire Facebook est évaluée par le Wall Street Journal à quelque 100 milliards de dollars. Les ventes de publicités online rapporteraient chaque année quelque 5 milliards de dollars. La société espère aller jusqu’à 10 milliards de dollars en Bourse. Certains critiques pourraient argumenter qu’une trop grande protection de la vie privée nuit à l’économie. Autrement dit, moins les données personnelles sont protégées, plus les bénéfices sont élevés pour Facebook. (…)

    Ce n’est pas un hasard si, en 2012, Mark Zuckerberg, du haut de ses 27 ans, possède une fortune personnelle de 17,5 milliards de dollars, le faisant seizième homme le plus riche des États-Unis. »

     

    La CIA, actionnaire de Facebook

    Outre leur intérêt économique, les informations personnelles dévoilées sur Facebook peuvent aussi servir les agences de renseignements. La CIA n’est ainsi pas étrangère au développement du réseau social.

    Raf Jespers

     

    « Le journaliste britannique Tom Hodgkinson a fait une enquête sur le tout jeune parcours de Facebook.1 Facebook est-il seulement la fabuleuse création de l’étudiant surdoué de Harvard ? Selon Hodgkinson, trois autres personnes se cachent derrière Facebook. Le premier est Peter Thiel, un entrepreneur conservateur de la Silicon Valley. Le deuxième, Jim Breyer, a investi un montant de 12,7 millions d’euros dans Facebook en 2007. Breyer est lié à WalMart et Marvel Entertainment. Il a été président de la National Venture Capital Association (NVCA), un club qui investit dans les jeunes talents comme Zuckerberg. À la NVCA siégeait aussi Howard Cox de Greylock Venture Capital. Il est le troisième homme. En 2008, le financement de Facebook a été augmenté de 27,5 millions de dollars. Howard Cox siège aussi à la direction de In-Q-Tel. “Et qu’est-ce que In-Q-Tel ? demande Hodgkinson. Croyez-le ou non (et vérifiez sur leur site Internet), c’est un Fonds d’investissement de capital à risque de la CIA.”

    Le lien entre Facebook et la CIA se fait, suivant Hodgkinson, via les personnes comme Breyer et Cox. Le projet de In-Q-Tel est “de développer de nouvelles technologies pour aider la CIA dans ses missions”. Le journaliste Ernesto Carmona assure que Facebook est “une mine d’or d’informations” pour les services de sécurité.

    Fliquage 2.0

    Ce n’est pas uniquement Facebook qui intéresse la CIA et d’autres services, mais tout ce qu’il se passe sur le Web 2.0 — lorsque l’utilisateur crée lui-même le contenu : les films sur YouTube, les articles sur Wikipedia, les sites de réseaux sociaux, etc. In-Q-Tel a investi une grosse somme d’argent dans Visible Technologies, une firme de logiciels spécialisée dans le monitoring de médias sociaux. Visible Technologies sillonne quotidiennement un demi-million de sites Web 2.0 et dépiste jour après jour plus d’un million de messages et de conversations sur des blogs, des forums, Flickr, YouTube, Twitter et la librairie Amazon. Les clients de Visible reçoivent, en temps réel, des informations sur ce qui se passe sur ces sites à l’aide d’une série de mots-clés. (…)

    Eva Golinger, une avocate et chercheuse américaine, écrit : “Pendant que le Département d’État finance la formation des jeunes dans d’autres pays et sponsorise l’utilisation de nouvelles technologies pour déstabiliser les gouvernements étrangers, on criminalise les gens qui utilisent Twitter ou Facebook aux USA pour manifester contre la politique de Washington. Nous en avons eu la preuve, il y a trois semaines, quand des citoyens américains ont été arrêtés parce qu’ils utilisaient Twitter pour informer les gens sur la répression policière durant le Sommet du G-20 à Pittsburgh.”

    Un mouvement pour les droits civiques aux USA a révélé que la police fédérale américaine s’enregistre sur des sites de réseaux sociaux avec des faux profils pour acquérir des photos, des informations personnelles et des vidéos de personnes suivies. Cette utilisation de faux profils est controversée parce que Facebook et compagnie demandent aux utilisateurs de ne falsifier aucune information personnelle. »

    1. T. Hodgkinson, « With friends like these... », The Guardian, 14 janvier 2008.

    Raf Jespers, Souriez, vous êtes fichés ! : big brother en Europe, 2013, Couleur livres, 22 €.

    http://www.ptb.be


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