• Contre la BCE, vive l’inflation ! Partie II

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    La gauche se coupe son bras financier

    François : Je voudrais revenir à la fondation de cette Banque Centrale « indépendante » – c’est-à-dire indépendante des gouvernements, des démocraties, mais pas forcément indépendante de la finance. Là, à la création de la BCE en 1998, sous Jospin, après le Traité de Maastricht, sous Mitterrand, c’est comme si la gauche oubliait tout un acquis de son histoire.
    Je veux dire : en 1870, les Communards n’osent pas toucher à l’or de la Banque de France – qui prête 250 millions à Thiers pour venir les écraser ! En 1924, le Cartel des gauches se heurte à ce qu’ils appelleront eux-mêmes « le mur de l’Argent ». En1936, le Front Populaire se heurte à la Banque de France – qui est « indépendante », c’est-à-dire qui est aux mains des financiers. Suite à tout ça, il y a comme une prise de conscience de la gauche : dans le programme du Conseil National de la Résistance, il est prévu la nationalisation du crédit. Finalement, ce n’est pas fait totalement, ça l’est pour les banques de dépôts mais pas pour les banques d’affaires. En 1981, les socialistes nationalisent 90% du crédit. Et là, surprise, en 1993, tout cet héritage intellectuel est liquidé, tout ce savoir acquis par des expériences douloureuses. On crée une banque centrale « indépendante », on ne cherche plus à avoir la mainmise sur la création de crédit. Comment expliquer que l’on se coupe les bras à ce point ?

    Frédéric Lebaron : On était encore dans l’idée qu’il y aura deux temps : une construction d’abord économique de l’Europe qui permettra ensuite celle d’une Europe politique, puis sociale. La majeure partie de la gauche croyait réellement que l’on allait vers un état fiscal européen, qu’on mènerait des politiques de relance, des grands programmes, etc. Les faits ont montré que c’était un leurre. Ils se sont trompés. Aujourd’hui, on assiste au contraire au durcissement du pacte de stabilité dans un sens disciplinaire. En pleine période de stagnation et de chômage massif, on mène des politiques d’austérité ! L’autre motif était géostratégique. Il fallait attacher l’Allemagne réunifiée à l’Europe. En 1992-1993, il y a un échange : les Allemands acceptent la monnaie unique, renoncent à leur Mark adoré – et en contrepartie, ils obtiennent une banque centrale encore plus indépendante que la Bundesbank, installée sur leur territoire. Et une politique monétaire très orthodoxe.

    François : C’est pas correct, mais je vais prononcer le mot. On a l’impression que les Allemands ont besoin de « collabos » pour imposer leur politique monétaire. C’est Trichet qui fait la leçon aux Français. C’est Mario Draghi qui sermonne les Italiens. Sans que les Allemands ne soient en première ligne, alors que ce sont les plus durs…

    Frédéric Lebaron : On peut avoir, comme on l’a fait, une lecture de classe des décisions de la BCE. Mais on peut aussi voir une lecture nationale. En ce moment, de vives tensions s’expriment à Francfort : c’est un peu l’Allemagne et ses vassaux, les Pays-Bas par exemple, contre le reste de l’Europe. Notamment les pays du sud.

    François : Mais la Grèce se serait-elle mieux portée en dehors de la zone euro ?

    Frédéric Lebaron : Oui, je pense : elle aurait pu, par exemple, avoir recours à une dévaluation – afin de favoriser ses exportations. Comme elle ne peut pas utiliser cette arme, ni des barrières douanières, elle ne peut pas développer son industrie… Et on menace, en plus, de la priver des fonds structurels européens, le seul mécanisme de solidarité intra-européen. C’est-à-dire de l’enfoncer encore davantage dans ses difficultés… Et donc, dans ses déficits.

    1789 et les deux issues

    François : Je vais prendre une comparaison, vous me direz si elle est stupide. Le point de départ de la Révolution, en 1789, c’était déjà une crise des dettes publiques. Le roi convoque les états généraux avec, dans l’idée, de lever un nouvel impôt, que l’aristocratie et le clergé se mettront d’accord pour imposer une nouvelle taxe au Tiers-État. Mais la bourgeoisie s’est sentie assez forte, alors, pour refuser, pour obtenir l’appui du peuple, et pour finalement trouver une autre solution : les biens de l’Église seront nationalisés, puis revendus pour renflouer les caisses de l’État. Les révolutionnaires feront de même, un peu plus tard, avec les biens de la noblesse qui s’exile. Si je cite cet exemple, c’est, d’abord, parce qu’on raisonne trop, en ce moment, j’ai l’impression, avec des outils strictement économiques. On s’enlise dans la technique financière, et c’est un truc complètement dépolitisant. Tous les jours, ils se flattent de leurs « innovations », de hedge-funds, de subprimes, de swap, de crédits structurés... tout un jargon, et c’est comme si nous, dans la gauche de gauche, on se laissait aspirer, on entrait dans leurs bidouillages compliqués plutôt que de forger nos propres armes : quelles sont les classes frappées par la crise actuelle ? Quelles alliances sont possibles ? À quelles conditions ?
    Et ensuite, ce précédent nous ouvre deux hypothèses pour le présent. Soit, comme le roi l’espérait en 1789, on laisse faire les décideurs – qui renforce la pression fiscale sur les ménages, qui sabre les services publics, etc. Soit, comme ça s’est produit en 1789, un front du refus se dresse, mais alors quelles ressources peut-on trouver ?

    Frédéric Lebaron : Ce rappel me paraît éclairant.
    Votre hypothèse n°1, d’abord, on laisse faire. Il faut comprendre que, pour les dirigeants de la BCE, la crise d’aujourd’hui ouvre une « fenêtre d’opportunité ». C’est une chance pour eux, et ils comptent bien s’en saisir pour mettre en œuvre tout leur programme : moins d’État social, hausse de la TVA, nouveau recul de l’âge de la retraite... Un document du FMI l’énonce sans ménagement : « les pressions des marchés pourraient réussir là où les autres approches ont échoué. Lorsqu’ils font face à des conditions insoutenables, les autorités nationales saisissent souvent l’occasion pour mettre en œuvre des réformes considérées comme difficiles, comme le montrent les exemples de la Grèce et de l’Espagne ». Qu’on les laisse faire, et voilà le chemin.
    Maintenant, votre hypothèse numéro 2, plus optimiste. La force sociale est la grande inconnue à l’heure actuelle. La crise peut, doit, constituer une « fenêtre d’opportunité » aussi pour ceux qui réclament plus de justice sociale, plus de redistribution des richesses, etc.

    François : Mais les « ressources » ? L’équivalent des biens du clergé, où est-ce qu’on les trouverait ? Par l’expropriation des actionnaires ?

    Frédéric Lebaron : Pourquoi pas. Mais l’impôt, ou même l’inflation, sont aussi des formes efficaces d’expropriation. Cela suppose un corps social mobilisé et organisé, avec des forces syndicales, politiques, puissantes, pour arracher ces progrès.

    Antoine : Il va en falloir, des forces, pour renverser la BCE ! L’Euro-Tower a l’air solidement installé…

    François : Le 13 juillet 1789 aussi, la Bastille paraissait solidement installée.


    Vous avez dit « indépendante » ?

    « Ni la BCE, ni une banque centrale nationale, ni un membre quelconque de leurs organes de décision ne peut solliciter ni accepter des instructions des institutions ou organes communautaires,La BCE en est fière : elle se revendique indépendante des gouvernements, des états membres ou de tout autre organisme ».
    Mais à l’égard de la sphère financière ?

    Le futur président de la BCE, Mario Draghi, qu’Angela Merkel a qualifié de « très compétent », et Nicolas Sarkozy « d’homme de qualité », n’était autre que le vice-président de la branche européenne de Goldman Sachs – la banque d’affaires qui a maquillé les comptes de la Grèce...
    Otmar Issing, le grand théoricien de l’euro, « chief economist » de la BCE entre 1998 à 2006, a fait le chemin inverse : il est passé conseiller international de Goldman Sachs.
    Axel Weber, ancien président de la Bundesbank, représentait l’Allemagne à la BCE : aussitôt quitté ces fonctions, plutôt que de retourner à l’Université, il a préféré prendre la tête de la banque suisse USB – contre 1,7 millions d’euros et autres stock-options.
    Quant à Jean-Claude Trichet, dont le mandat s’achève, on ignore encore à qui il vendra ses conseils (ou non). Il perçoit, pour l’instant, 345 252 euros par an, soit près de 30 000 euros par mois – ce qui le rend si proche des classes laborieuses et l’autorise à prôner la rigueur salariale pour les autres…

    http://www.fakirpresse.info/Contre-la-BCE-vive-l-inflation,269.html


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