• « Big business avec Hitler »

    « Big business avec Hitler »

    « Hitler a comblé les attentes qu’industriels et banquiers avaient placées en lui. En effet, il réalisa tous les points de leur “programme ” plus diligemment, plus complètement et plus impitoyablement qu’ils n’auraient osé le faire eux-mêmes ». La 4e de couverture du livre « Big Business avec Hitler » résume bien la démonstration implaquable de Jacques Pauwels, l’auteur du livre. Extraits.

    Au cours de l’été 1943, la moitié des quelque cinq mille travailleurs de Ford à Cologne étaient des travailleurs (et des travailleuses) étrangers mis au travail de force. On est loin de cette pub idyllique… (Photo Ford Werke AG Köln 1939)

    La politique d’Hitler, que ce soit au niveau économique, de la répression des droits démocratiques ou de la guerre elle-même, a été du pain bénit pour les grands industriels allemands. Et pour cause : Hitler n’aurait jamais pu accéder au pouvoir sans le soutien de l’élite économique de l’époque. Dans son livre publié récemment en français aux éditions Aden, Jacques Pauwels montre les relations qui unirent d’une part le monde des affaires en Allemagne et aux États-Unis et d’autre part Hitler, le NSDAP puis le régime nazi. Le big business, c’est ainsi que Pauwels choisit de nommer le « grand capital », a soutenu Hitler de ses premiers pas en politique jusqu’à la guerre. Le régime nazi allait d’ailleurs faire grimper les profits du big business de façon vertigineuse. Comment ? D’abord par l’augmentation des commandes de l’État en vue de préparer la guerre. Ensuite, en diminuant les salaires, en allongeant la durée de la journée de travail et en recourant au travail gratuit des déportés de camp de concentration. Solidaire publie un extrait du livre qui revient sur l’exploitation organisée par le régime nazi tout en insistant aussi sur le profit réalisé par le capitalisme américain qui a entretenu de cordiales relations avec l’Allemagne entrée en guerre.

    De très bons profits

    En 1943, les autorités nazies rapportèrent que depuis le début du conflit non seulement Ford-Werke, Opel et Singer mais d’autres firmes américaines telles que Kodak et Hollerith (IBM) avaient « gagné beaucoup d’argent », et même que les profits des filiales américaines avaient « atteint des sommets ».
    Comme les entreprises purement allemandes (…), les filiales allemandes des grandes entreprises estrangères semblent avoir continué à réaliser d’importants bénéfices presque jusqu’à la fin de la guerre. En 1943 encore, l’année de la catastrophe de Stalingrad, on rapporta que les profits des filiales américaines et britanniques en Allemagne restaient « très bons ». Et il s’agissait bien de bénéfices après impôts. En effet, les autorités nazies examinèrent longuement la possibilité d’écrémer ces bénéfices, mais y renoncèrent finalement au début de 1945 en évoquant des raisons « techniques ».
        Tandis que, dès le début de la guerre, les nazis s’attaquèrent aux salaires des ouvriers, ils s’efforcèrent, jusqu’à la fin de la guerre, de favoriser les bénéfices des entreprises, notamment en s’abstenant de prélever des impôts appropries. Autrement dit, tout au long de la guerre, les nazis continuèrent à faire ce qu’ils avaient commencé en 1933, à savoir ce que le big business avaient attendu d’eux : augmenter la part du capital, et diminuer la part du travail, du produit social.

    Gel des salaires

    Un des facteurs de cette rentabilité élevée fut sans conteste la politique d’emploi régressive du régime nazi et l’emploi massif de travailleurs forcés. Dès leur arrivée au pouvoir, les nazis avaient liquidé les syndicats et transformé la classe ouvrière allemande, naguère si militante, en un « troupeau de moutons » impuissant et soumis. De ce fait, les salaires réels en Allemagne baissèrent, entre 1933 et 1939, alors que les bénéfices augmentèrent à l’avenant. La pénurie de main-d’œuvre pendant la guerre, conséquence de la mobilisation de millions de travailleurs, aurait dû aboutir à une hausse des salaires, comme ce fut alors le cas aux Etats-Unis ou, du moins, à des salaires en phase avec la hausse des prix. Sur le « marché de l’emploi » comme sur tous les marchés, le prix du produit est en effet déterminé par le rapport entre l’offre et la demande. Si l’offre de l’emploi baisse, son prix, celui des salaires donc, doit augmenter. Ce ne fut toutefois pas le cas. Le régime nazi intervint en effet au détriment des ouvriers et des autres salariés. Le 4 septembre 1939 déjà, quelques jours à peine après le déclenchement de la guerre, les nazis gelèrent les salaires et les prix – prétendument pour empêcher qu’on ne pût profiter de la guerre. Dans la pratique, les prix continuèrent à varier. Dans le courant de la guerre, les heures de travail furent systématiquement étendues partout, car les chefs d’entreprises avaient insisté, et c’est un euphémisme, auprès de Berlin, pour obtenir « des dispositions aussi élastiques que possible sur le plan des horaires de travail ».
        Dans les filiales allemandes des sociétés américaines aussi, il fallait travailler plus longtemps pour des salaires plus bas. Nous savons que chez Opel et chez Singer, par exemple, les travailleurs furent mis au travail au moins 60 heures par semaine à partir de mai 1940. En même temps, leurs salaires furent diminués, ce qui, chez Opel, déclencha des protestations contre ce « vol salarial », comme l’appelaient les travailleurs. Malgré cela, la semaine de travail à Rüsselsheim ne cessa de s’allonger et, fin 1942, les travailleurs durent même s’échiner 66 heures par semaine.

    Travail forcé

    Pendant la guerre, les investissements américains en Allemagne furent donc très rentables aussi parce qu’ils tiraient avantage du système nazi des bas salaires et, plus encore, des longues plages de travail. Ces conditions de travail pénibles furent le sort des travailleurs allemands, dont le recrutement était de plus en plus malaisé du fait qu’ils étaient de plus en plus nombreux à devoir servir de chair à canon. Dans les usines, ils allaient surtout être remplacés par des travailleurs forcés. On pouvait faire travailler ces derniers encore bien plus longtemps, on ne devait (presque) pas les payer. Cela représentait un gain considérable. Les entreprises allemandes comme les filiales allemandes des grandes firmes américaines en profitèrent.
        La pénurie allemande de main-d’œuvre devint permanente après la faillite, catastrophique pour le Reich, de la guerre éclair en Union soviétique, fin 1941. Ce tournant dans l’histoire de la Seconde Guerre mondiale empêcha les travailleurs mobilisés de quitter le front après une campagne qui n’aurait pas dû excéder quelques mois, comme on l’avait prévu à Berlin, afin de retourner dans les usines. Les nazis eurent alors massivement recours aux travailleurs étrangers qui, dans bien des cas, durent être déportés afin d’être mis au travail en Allemagne dans des conditions sou- vent inhumaines. Accompagnés par des centaines de milliers de prisonniers de guerre soviétiques ou français ainsi que d’innombrables détenus des camps de concentration, ces travailleurs étrangers allaient former une armée gigantesque de main-d’œuvre qui pouvait être engagée par n’importe quel employeur à même de les utiliser. En échange, l’employeur devait payer une somme plutôt modique à la SS, qui se chargeait de faire régner la discipline parmi ces esclaves, car il s’agissait bel et bien d’une forme d’esclavage.

    Cupidité des filiales américaines

    Comme quasiment toutes les grandes entreprises allemandes, les filiales des grandes entreprises américaines recoururent elles aussi avec cupidité aux « esclaves » mis à leur disposition par les nazis. La Yale & Towne Manufacturing Company, établie à Velbert en Rhénanie, par exemple, profita de « l’aide de travailleurs d’Europe de l’Est » afin de faire des « bénéfices considérables », et Coca-Cola tira parti de l’embauche de travailleurs étrangers aussi bien que de prisonniers de guerre dans son quartier général d’Essen et dans les nombreuses bouteilleries de sa filiale allemande. Kodak fit également un abondant usage de travailleurs forcés dans ses usines de Stuttgart et de Berlin-Köpenick.
        Chez Ford-Werke, il semble, dès 1941 – l’année où les travailleurs allemands, imitant les chevaliers teutoniques du Moyen Âge, partirent en croisade vers Ostland, « les terres de l’Est » –, la firme rechercha « avec zèle, agressivité et succès » d’engager aussi bien des travailleurs étrangers que des prisonniers de guerre. Au cours de l’été 1943, la moitié des quelque cinq mille travailleurs de Ford à Cologne étaient des travailleurs (et des travailleuses) étrangers mis au travail de force. Karola Fings, une chercheuse allemande qui a minutieusement étudié les activités de Ford-Werke pendant la guerre, a écrit que la filiale allemande tira de substantiels avantages de la politique nazie de bas salaires, mais qu’elle fit surtout accroître ses bénéfices en embauchant des Ostarbeiter, c’est-à-dire des travailleurs forcés de Pologne, d’Union soviétique et d’autres pays de l’Est. Ceux-ci devaient s’échiner au moins douze heures par jour (sauf le dimanche) et ne recevaient pas le moindre salaire. Ils étaient logés dans des camps de baraquements et ne recevaient que très peu de nourriture. Il paraitrait que le traitement subi par les détenus du camp de concentration de Buchenwald, qui furent engagés à Ford-Werke durant l’été 1944, fut pire encore.
        Opel ne recourut pas aux services de détenus des camps de concentration, du moins pas dans ses principales usines de Rüsselsheim et Brandebourg. La filiale allemande de General Motors avait toutefois un appétit insatiable pour d’autres formes de travail forcé, principalement les prisonniers de guerre. Selon la chercheuse allemande Anita Kugler, les caractéristiques principales de l’emploi de ce genre d’« esclaves », en majorité des citoyens soviétiques, dans les usines d’Opel, furent « une exploitation maximale, les pires traitements possibles et... la peine de mort, même dans le cas de petits délits ».

    (Les intertitres sont de la rédaction)

    Jacques R. Pauwels a étudié l’histoire à l’université de Gand. Ensuite, il a obtenu à Toronto (Canada) des doctorats en histoire et en sciences politiques. Il a enseigné dans plusieurs universités canadiennes et a publié des ouvrages dans plusieurs langues sur la Seconde Guerre mondiale et d’autres sujets historiques.
    Jacques Pauwels est également l’auteur d’un ouvrage de référence sur la Seconde Guerre mondiale et ses conséquences, Le mythe de la bonne guerre (publié également aux éditions Aden).
    Plus d’info sur www.jackpauwels.net  (site en anglais) et www.aden.be



    Jacques R. Pauwels, Big Business avec Hitler, éd. Aden, 2013, 384 p., 20 euros.

    http://www.ptb.be/nieuws/artikel/big-business-avec-hitler.html


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