• Areva : l'Elysée pousse Anne Lauvergeon dehors

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    Anne Lauvergeon

    En  écartant Anne Lauvergeon, Sarkozy accroît son emprise sur le nucléaire civil. Il aura les coudées    franches pour démanteler  et privatiser Areva.

    Par  Jean-Michel Bezat  

    Soutiens à une "femme visionnaire" . A peine La Tribune avait-elle révélé le choix de M. Sarkozy, jeudi, que la contre-offensive interne était lancée. Tous les    membres du comité exécutif - à l'exception de Luc Oursel - ont signé une lettre, remise à Jean-Cyril Spinetta, président du conseil de surveillance, pour lui dire que leur candidat, c'était Mme    Lauvergeon, "la seule personnalité de l'entreprise disposant des compétences et qualités requises pour conduire Areva dans les années à venir". Le comité de groupe européen a, lui    aussi, réaffirmé son soutien à une chef d'entreprise qu'il qualifie de "femme visionnaire". Au même moment, 20 députés (10 UMP, 8 PS, un apparenté PCF et un Nouveau Centre) réclamaient,    dans une déclaration commune, une reconduction qui était "l'assurance de la pérennité et du maintien du groupe au premier rang mondial du nucléaire civil". Proche du premier ministre    François Fillon, Jean-Paul Anciaux (UMP) jugeait même que "se priver (de Mme Lauvergeon) serait faire courir un risque important à Areva". Et François Hollande dénonçait    "une action de déstabilisation engagée depuis plusieurs mois, pour faire éclater le groupe Areva et mettre en cause sa présidente". Le candidat à la primaire socialiste pour la    présidentielle de 2012, soulignait que "la France ne compte pas de femmes reconnues à l'échelle mondiale pour ses capacités et son talent" et que "ce serait un symbole fâcheux de    l'écarter".
    Etranges atermoiements que ceux de l'Elysée depuis plusieurs mois ! A l'automne 2010, M. Sarkozy avait pourtant confié à M. Spinetta la présidence d'un comité interne chargé de    lui proposer les noms de plusieurs industriels capables de remplacer Mme Lauvergeon. Il était secondé par René Ricol, co-présidant du comité d'audit du conseil de surveillance (et commissaire    national à l'investissement), et par François David, patron de la Coface. Le comité avait auditionné M. Oursel, mais il ne l'avait pas inscrit sur la liste transmise à l'Elysée fin février. Elle    comportait les noms de six patrons au profil industriel affirmé : Anne Lauvergeon, qui souhaitait "poursuivre sa tâche avec un directoire significativement renouvelé" ; Jean-Pierre    Clamadieu, PDG de Rhodia, qui prendra la tête de Solvay après le rachat du chimiste français par le groupe belge en 2013 ; Isabelle Kocher, qui a quitté la Lyonnaise des Eaux pour prendre en main    les finances de GDF Suez ; et trois dirigeants venus de l'aéronautique et de la défense, Fabrice Brégier (Airbus), Marwan Lahoud (EADS) et Hervé Guillou (EADS). 

         M. Spinetta avait choisi son camp, celui de Mme Lauvergeon, même si le président du conseil d'administration d'Air France-KLM ne l'a jamais déclaré publiquement pour respecter les    prérogatives de l'Etat, actionnaire à plus de 90 % du groupe nucléaire. M. Spinetta a rencontré M. Sarkozy le week-end de la Pentecôte et il a sans doute évoqué un bilan qu'il juge positif. M.    Spinetta défendait la pertinence du modèle intégré, qui fait qu'Areva est présent sur tous les métiers du nucléaire (mine et enrichissement de l'uranium, combustible, réacteurs,    retraitement-recyclage). Il se félicitait du développement de deux centrales de troisième génération, l'EPR et l'Atmea, considérées comme "de bons produits". Dans un entretien accordé à    L'Express (26 mai), M. Spinetta jugeait aussi qu'avec 12 milliards d'euros de fonds propres et un endettement de 3 milliards, "la situation financière permet à l'entreprise d'affronter un    mauvais vent pendant un ou deux ans". Rien n'y a fait, tant Mme Lauvergeon avait suscité les inimitiés et s'était créée des ennemis. Et d'abord au sommet de l'Etat. 

    Non au nucléaire  low cost. A peine élu, en mai 2007, M. Sarkozy lui avait proposé le ministère des finances. Son refus avait fortement déplu au président. "Il n'est pas    facile de lui dire "non"", confiait volontiers la présidente d'Areva. D'autant qu'elle entendait rester chez Areva pour le sauver d'un démantèlement annoncé. En 2007-2008, le gouvernement    envisageait, en effet, de rapprocher Areva et Alstom, dont le premier actionnaire est Bouygues (30 %). Ce qui signifiait, de fait, un éclatement de l'entreprise, avec d'un côté les réacteurs et    services repris par Alstom et, de l'autre, le cycle du combustible (fabrication et retraitement-recyclage). Ce projet enterré, un nouveau front s'était ouvert avec Henri Proglio, nommé PDG d'EDF    fin 2009, qui avait affirmé d'emblée sa volonté d'être le chef de file de la filière nucléaire française à l'exportation. Une prérogative que lui a accordée l'Etat, mais dans un cadre strict.    Ainsi s'était-elle mise à dos les PDG d'EDF et d'Alstom, Henri Proglio et Patrick Kron, tous deux proches de M. Sarkozy. 

        Il semblait que depuis le grave accident de la centrale de Fukushima, le 11 mars au Japon, Mme Lauvergeon avait regagné du terrain. Elle avait redoublé d'efforts pour convaincre qu'elle était est    le meilleur candidat au moment où le nucléaire civil traverse la crise la plus grave depuis la catastrophe de Tchernobyl en 1986. A tous ceux qui lui attribuent la responsabilité de l'échec    d'Abou Dhabi, où la France a perdu un contrat de 20 milliards de dollars (14 milliards d'euros) fin 2009 au profit du coréen Kepco, Mme Lauvergeon répondait que la sûreté nucléaire ne se négocie    pas. Elle se négociera encore moins après le grave accident de la centrale de Fukushima, plaidait-elle. Quitte à proposer des réacteurs plus cher mais plus sûrs que ceux de ses concurrents    américains, japonais, coréens ou russes, affirmait-elle. L'espoir nourri par certains d'un "nucléaire low cost" serait mort le 11 mars, date du tremblement de terre au Japon,    estime-t-elle. Dans ce contexte, elle réaffirmait l'atout d'Areva : son réacteur EPR de troisième génération, dont le groupe n'a pourtant vendu que trois exemplaires à l'étranger : deux en Chine    et un en Finlande. Mais tout cela, M. Sarkozy ne l'a pas porté à son crédit. Pas plus que le développement dans le secteur de l'éolien offshore et de la biomasse ; ni la place de numéro un    mondial de la production d'uranium décrochée en 2009, mais au prix fort. Comme si, pour arrêter son choix, le chef de l'Etat n'avait retenu que la dérive des coûts du chantier de l'EPR en    Finlande. Et l'agacement que suscitait chez lui cette "Mme Non".


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