• ArcelorMittal Liège : Funérailles en tenue de travail

    ArcelorMittal Liège :: Funérailles en tenue de travail

    Le dimanche 13 octobre, Alain Vigneron, 45 ans, sidérurgiste chez ArcelorMittal Liège, s’est donné la mort. Il a laissé une lettre d’adieu, qui ne laisse aucun doute sur le pourquoi de son geste. La fin de la sidérurgie liégeoise a fait une victime de plus.

    Jonathan Lefèvre

    ArcelorMittal Liège : Funérailles en tenue de travail


    Nous aurions pu titrer « Le capitalisme tue ». Bien que ce slogan circule abondamment en manifestation depuis longtemps, il est malheureusement d’actualité. La dernière victime en date est Alain Vigneron. Qui laisse une femme et une fille derrière lui. Fatigué de lutter, il a décidé d’en finir, pointant clairement les responsables : Lakshmi Mittal et le gouvernement wallon. Il a voulu faire de son suicide un acte politique : dans sa lettre d’adieu, en plus de pointer les responsables de la mort de la sidérurgie liégeoise, et donc de la sienne, il demande à son collègue Fred Gillot, délégué MWB-FGTB à ArcelorMittal, d’alerter la presse. « Les causes exactes ne sont pas difficiles à comprendre. Quand on lit sa lettre d’adieu, c’est très clair. La fermeture de la sidérurgie, le comportement de Mittal et du gouvernement wallon… Un camarade m’a téléphoné samedi à 23h pour me demander si la mort d’Alain était une rumeur. Je suis rentré en vitesse chez moi (nous étions voisins Alain et moi) et j’ai vu la police. »

    « C’était un camarade de plus de 20 ans. Il était de toutes les batailles, de toutes les manifestations, tous les piquets. J’ai la rage contre Mittal mais aussi contre les dirigeants politiques. C’est ce qu’Alain disait : les politiques ont demandé des études, payées par la Région wallonne. Elles ont toutes prouvée que la sidérurgie était viable, qu’il fallait la nationaliser. Et les politiciens ont laissé tomber le truc. La Région wallonne a donné beaucoup d’espoir aux travailleurs, en faisant faire des études. Cela lui donne une fameuse responsabilité... », enchaîne le leader syndical.

    « De grandes craintes »

    Fred Gillot continue : « Par le contact que j’ai avec les travailleurs, je sais qu’il y en a qui sont mal en point. Vu le taux de chômage dans la région… On a de grandes craintes. Tous les travailleurs ne se rendent pas compte du séisme que ça va être. Si on prend la phase à chaud et la phase à froid, deux travailleurs sur trois seront licenciés. »

    Le suivi psychologique des travailleurs d’ArcelorMittal est-il suffisant ? « Il est trop tôt pour le dire. Il y a une cellule psychologique dans l’entreprise. Mais il n’y a pas beaucoup de demande de la part des travailleurs. C’est difficile de se dire que l’on a besoin d’aller chez un psy. »

    Le geste de son « camarade de plus de 20 ans », transformer son enterrement en lutte politique, ne l’a pas surpris : « Je comptais aller aux funérailles simplement. Mais la famille a tenu à ce que les travailleurs viennent avec leurs vêtements de travail et leurs couleurs syndicales. Ca ne m’étonne pas, venant de lui. C’est ce qu’il demande dans sa lettre. »

    Damien Robert, président du PTB local et en charge du dossier sidérurgie pour le parti, « exprime ses plus sincères condoléances à Laurence, l’épouse d’Alain et à Sophie, sa fille. Alain, nous faisons la promesse que ta voix et ta colère vont continuer à résonner à travers le combat des sidérurgistes pour la dignité. »

    Des précédents

    Le cas d’Alain n’est pas isolé. Déjà en juin 2009, un ouvrier en CDD d’ArcelorMittal Liège avait tenté de se suicider. Les syndicats pointaient déjà la direction et la Région du doigt. En novembre 2012, deux travailleurs, à quelques jours d’intervalle, étaient passés à l’acte. La direction avait déclaré à l’époque « ces suicides seraient plus liés à des éléments externes à l’entreprise ». Il est impossible de le savoir pour ces deux décès. Mais pour celui d’Alain…

    Outre ArcelorMittal, une étude réalisée en janvier 2012 par deux médecins de Médecine pour le Peuple, en collaboration avec l’Université d’Anvers et la VUB, montrait que leurs patients étaient plus sensibles au suicide depuis la crise. Filip Vanderoost de la maison médicale de La Louvière, et Susan Van der Wielen, de Deurne (Anvers) avaient interrogé en tout 377 patients sur leur bien-être physique et psychique et sur leur situation sur le marché de l’emploi. La majorité des personnes interrogées travaillaient dans le nettoyage, la construction ou des métiers techniques. 
« De nos chiffres, nous ne pouvons que tirer des conclusions prudentes, déclaraient Filip Vanderoost et Susan Van der Wielen. L’enquête visait un groupe cible spécifique, qui n’est pas représentatif de l’ensemble de la population. Ce qui est toutefois pertinent sur le plan scientifique, ce sont les importantes différences mutuelles au sein de ce groupe. »

    Dans la classe socioéconomique inférieure, il y a donc bel et bien un lien entre les pensées suicidaires et la crise. La raison donnée par les personnes interrogées à leur licenciement est généralement liée aussi à la crise : faillite, restructurations, fin de contrat…

    Quelques chiffres

    Quelques chiffres ressortaient de leur enquête. Parmi ceux-ci, on pouvait voir que 36 % des patients qui ont été licenciés au cours de l’année 2011 ont pensé au suicide. D’après l’Enquête nationale sur la santé en Belgique (2008), 4 % de la population belge a pensé au suicide au cours de l’année écoulée.

    Alors que la semaine dernière, l’Echo alertait sur le risque de voir l’année 2013 battre des records en terme de fermeture d’entreprises (8 904 sociétés ont fermé lors des neufs premiers mois, soit une hausse de 12,14 % par rapport à la même période un an auparavant), se dirige-t-on aussi vers un record de suicides dus au travail ? Il est trop tôt pour le dire.

    Mais ce qui est certain, c’est qu’Alain ne sera pas le dernier. La crise économique provoque la faillite d’entreprises. Ce qui augmente le chômage. Qui augmente le taux de dépressions. Qui peuvent mener au suicide. D’où l’importance de lutter, comme l’a fait Alain pendant plus de 31 ans. Comme il le résume dans la dernière phrase de sa lettre d’adieu, « merci à tous les battants ».

     

    Lire la lettre d'adieu d'Alain ici

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    Un amoureux de la nature
    Alain adorait les oiseaux. Il possédait une voilière. C’est d’ailleurs un CD de chants d’oiseaux qui résonnait au funérarium. Un petit oiseau sur le cercueil. Marco Liradelfo raconte : « Alain a même coupé les ongles de mon canari que j’avais amené à l’usine. » Il aimait la nature, il avait un étang dans son jardin dont il parlait souvent.
    « Son travail c’était sa deuxième famille. Et se dire qu’on va perdre sa deuxième famille, c’est dur », d’après ses collègues.Son père était mineur. Ce qui lui a donné très vite l’envie de s’engager dans le syndicat. Il a été délégué FGTB chez MultiServ avant de l’être à Cockeril, ancêtre d’ArcelorMittal.
    « C’était un travailleur qui avait un très grand sens des responsabilités. Alain n’avait pas été beaucoup à l’école (il a commencé à travailler à 14 ans) mais avait atteint le plus haut poste qu’il pouvait atteindre : brigadier, responsable de fabrication en laminoir. Il était rigoureux dans sont travail, il fallait travailler proprement. Il aimait surtout encadrer les jeunes, surtout pour transmettre son métier aux jeunes et transmettre aussi sa culture de combat », raconte Frédéric Gillot.

     http://www.ptb.be/nouvelles/article/arcelormittal-liege-funerailles-en-tenue-de-travail.html


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