• Ah ! que la crise est jolie !

    « Ah ! Que la guerre est jolie » (Oh ! What a Lovely War) était le titre d’une comédie musicale (de John Littlewood, 1963) et d’un film (de Richard Attenborough, 1969) mettant en scène le désastre de la Première Guerre mondiale. Aujourd’hui, il n’est nul besoin d’artistes créatifs pour donner à voir la désolation de la crise et de sa gestion. Les gouvernements, les financiers et les agences de notation se chargent de faire le spectacle.

     

    Prologue

    Dès l’éclatement de la crise, pendant l’été 2007, tous les gouvernements promettent de « moraliser le capitalisme », de « réguler la finance » et de « supprimer les paradis fiscaux ». Ils vont même jusqu’à sauver les banques après la faillite de Lehman Brothers en 2008, alors que, jusque-là, ils assuraient que les marchés étaient auto-suffisants, efficients et stabilisateurs. La crise financière, née des contradictions d’un capitalisme qui n’en pouvait plus d’écraser son salariat, ne pouvait déboucher que sur une crise économique, avec récession, chômage et misère à la clé. S’étant déjà auto-mutilés en défiscalisant les riches, les États voient alors, sous le coup de la récession, exploser leurs déficits et leur dette. Les plus fragiles d’entre eux sont les premières cibles de la spéculation, puis de fil en aiguille : Grèce, Irland, Portug, Espa, Ita, Fr…

     

    Acte 1

    Partie des États-Unis, la crise capitaliste mondiale produit maintenant ses ravages dans l’Union européenne (UE) et particulièrement dans la zone euro. C’était annoncé : l’UE ayant été pensée, surtout depuis l’Acte unique de 1986 et le traité de Maastricht de 1992, pour s’intégrer dans la dynamique de financiarisation de l’économie mondiale, avec ce que cela signifie de déréglementations, de privatisations, de démantèlement de la protection sociale et des services publics, les sociétés étaient progressivement réduites à merci de la finance et de ses soubresauts.

    Obligés de parer au plus pressé, les gouvernements des pays membres de la zone euro ont concocté en 2010, en accord avec le FMI strauss-kahnien puis lagardien, un plan dit d’aide de 110 milliards d’euros à la Grèce, assorti d’un plan d’austérité qui a été pleinement couronné de succès car il a produit exactement ce qui était attendu : une récession encore plus grave que celle qui était en cours. Le PIB va chuter d’au moins 4,5 % en 2011, et la dette publique, qui était de 120 % en mai 2010 à la veille de l’adoption du premier plan, approche maintenant 160 %, soit 350 milliards d’euros.

    Alors, le spectacle bat son plein : les assurances sur les bons d’État de la Grèce, dénommés credit défault swaps (CDS) deviennent l’objet d’une spéculation gigantesque. Plus la dette grecque grossit, plus la capacité de l’État à l’honorer s’affaiblit, et alors les taux d’intérêt exigés s’envolent, aggravant le problème, qui lui-même fait grimper le cours des CDS, dont se gavent les spéculateurs puisqu’ils peuvent parier sur les CDS sans posséder eux-mêmes d’obligations publiques grecques. On applaudit, bravo les artistes !

     

    Acte II

    Le rideau se relève sur fond de la ville de Frankfort où siège la Banque centrale européenne (BCE). Son président, Jean-Claude Trichet, qui s’apprête à rendre son mandat, offre un cadeau à la population européenne qu’il a maintenue en laisse pendant huit ans : il mange son chapeau devant tout le monde. Fervent défenseur de l’orthodoxie monétaire qui a consisté à brider le crédit qui aurait servi à l’économie productive et à le laisser filer pour servir les intérêts de la finance, il a été contraint de racheter pour des dizaines de milliards d’euros des obligations des États en difficulté. Mais l’orthodoxie n’est tout de même pas abolie, car ces rachats se font en direction des banques privées qui, menacées de manquer de liquidités, veulent se défaire de leurs créances douteuses et les refilent à la BCE, ce qui doit provoquer des brûlures d’estomac à l’acteur Trichet.

    La scène suivante se déroule le 21 juillet 2011 à Bruxelles, où les gouvernements de la zone euro mettent au point un nouveau plan d’aide de 160 milliards à la Grèce qui se révèle caduc avant d’avoir été mis en place. En effet, le temps que les dix-sept gouvernements de la zone euro fassent valider ce plan par leurs parlements respectifs, les choses ont continué de s’aggraver. Et cela sur fond de mésentente entre le gouvernement allemand et le gouvernement français. Le premier voudrait que les banques privées soient mises à contribution, le second ne le veut pas. Et Merkel hésite à gonfler les réserves du Fonds européen de stabilisation financière (FESF), déjà pourvu de 440 milliards d’euros, totalement insuffisants pour faire face éventuellement à une série de défauts en cascade. Tandis que Sarkozy n’en peut plus de faire des allers-retours en Allemagne pour se faire remballer à chaque fois.

     

    Acte III

    Le suspense est insoutenable. Pendant que les rugbymen français se font coiffer entre les poteaux par les All Blacks, on attend le verdict du sommet de Bruxelles ces 22-23 octobre 2011 qui doit décider de sauver l’euro. Rien de moins. Tous les pronostics convergent, menaçant de tuer le suspense : il en sortira moins que rien.

    Car plusieurs scènes se jouent simultanément. Merkel voudrait que les banques privées acceptent une dévalorisation de 50 % de leurs créances grecques, avec une prise en charge partielle de la décote par le FESF. Cela rassurerait les créanciers qui seraient encouragés à revenir prêter sur les marchés aux États en manque et en ligne de mire : Portugal, Espagne, Italie. Mais Merkel a toutes les peines du monde à obtenir une approbation de la classe politique allemande.

    Sarkozy ne veut pas entendre parler de défaut de dette car les banques françaises seraient fragilisées, ce qui renforcerait leur besoin de recapitalisation, mais ce que l’État français peut difficilement effectuer sans voir sa crédibilité sur les marchés se réduire. Et Sarkozy propose une solution qui a le don de provoquer la colère de l’Allemagne et de la BCE. Il voudrait que le FESF soit transformé en une quasi-banque, voire une banque centrale bis, qui aurait la possibilité d’emprunter à taux très réduit auprès de la BCE pour ensuite prêter ou garantir. Ainsi, le FESF pourrait racheter sur le marché secondaire les obligations d’État douteuses. Ce qui devrait rassurer la BCE, en ôtant à celle-ci cette tâche contre-nature, mais qui l’agace au plus haut point car cela signifierait une création de monnaie centrale déguisée.

    Pendant que les drames décrits ci-dessus se nouent, les banques et, derrière elles, toutes les institutions financières qui font métier de spéculer, guettent déjà avec gourmandise le moment où, assurées d’avoir un réassureur permanent (FESF ou BCE, tout est bon !), elles pourront acheter n’importe quels titres publics et aussitôt s’en débarrasser auprès du « réassureur ». On a déjà vu comment on a créé une bad bank pour absorber toutes les créances toxiques de Dexia. Le FESF risquerait donc d’être la bad bank européenne.

    À ce stade, le spectateur souhaiterait un entracte pour digérer et comprendre. Mais les choses s’enchaînent trop rapidement pour l’autoriser. L’agence de notation Moody’s a annoncé le 17 septembre 2011 mettre la France en examen pendant trois mois, au bout desquels plane la menace de la perte du triple AAA. La menace de Moody’s fait faire la grimace à Sarkozy que n’arrive pas à effacer Copé avec sa calculette qui compte en triple la « facture socialiste » jusqu’à 255 milliards.

    À voir la taille du chiffon rouge agité, le dénouement approcherait-il ? Tous les acteurs sont fébriles. La rumeur gronde sur les places publiques. Certaines idées germent : audit des dettes publiques pour une bonne part illégitimes, contrôle public et citoyen des banques et de la création monétaire, possibilité d’emprunter auprès de la banque centrale, réforme fiscale en profondeur…

     

    À suivre

    Il est temps : Indignés, Atterrés, Bafoués et Humiliés crient leur révolte contre les financiers spéculateurs, les politiciens tueurs de la politique et les bourgeois à qui ce que chantait Jacques Brel colle si bien.

    Le ridicule ne tue plus, le cynisme ou l’ignorance non plus. Heureusement pour les économistes bien-pensants. Je me souviens qu’en 2002, j’avais commenté le livre d’un économiste qui croyait à l’efficience des marchés financiers et qui écrivait : « L’introduction d’une taxe Tobin pourrait ainsi remettre en cause les vertus du pouvoir de contrôle et de sanction des marchés financiers. »[1] Les vertus du pouvoir de contrôle et de sanction des marchés ! La crise est une vertu !

    Le triste spectacle de l’économie est appelé à rebondir. On en redemande : ah ! que la crise est jolie !

    http://alternatives-economiques.fr/

     


    [1] Y. Jegourel, La taxe Tobin, Paris, La Découverte, 2002, p. 70. Mon commentaire « La douleur des pauvres vaut-elle une taxe Tobin ? » m’avait valu des injures de tous bords. Dix ans après, je l’ai relu et, exceptée une petite erreur corrigée, je confirme. La vertu du pouvoir de contrôle et de sanction des marchés financiers ! Il faut oser


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